Lettres galantes du chevalier de Fagnes
Part 17
Bien que je fusse dans un grand état de faiblesse, je me rendais compte de sa persistance à me prodiguer ses soins. Quand je me réveillais, après m’être assoupi, c’était son visage que je reconnaissais, et elle avait aussitôt les paroles les plus douces et les plus propres à m’inviter à la patience. Avec un zèle qui ne se lassait point, M. de Rocquemont venait s’enquérir de mes nouvelles: il avait passé bien des nuits à veiller auprès de mon lit. Je sentais aussi l’intérêt discret, mais constant, que me témoignait M. Sellon, qui protestait qu’il ne me voulait point imposer de fatigue en conversant avec moi, mais qui ordonnait tout ce qui pouvait contribuer à ma guérison, dont il suivait avec bonté les progrès, encourageant les attentions dont j’étais l’objet de la part de Mlle Angélique. Le moment vint où je sortis d’un long abattement, où quelques forces me revinrent.
--Mon cher ami, me dit M. Sellon, quelle reconnaissance nous vous devons! A quels périls vous exposâtes-vous pour nous défendre!
--Hé quoi, monsieur, répondis-je, qu’imaginez-vous? J’eus l’imprudence de me battre avec un malhonnête homme, à la suite d’une querelle.
Il sourit:
--Nous sommes instruits de votre dévouement pour nous.
Je tournai les yeux vers M. de Rocquemont, qui paraissait fort contrit.
--Oui, fit-il, je suis coupable, d’avoir manqué à l’engagement que j’avais pris, mais ma maladresse à me laisser ficeler par ces drôles, ce qui m’empêcha de prévenir le coup qui vous fut porté, m’avait désespéré, et peut-être fut-ce pour m’accuser plus cruellement que je dévoilai la générosité de votre entreprise. Il faut que j’aie bien de la malchance, aussi. Prétendre se servir d’une arme noble avec ces coupe-jarrets, c’était la faute...
--De votre loyauté, dis-je, en lui serrant la main, et je vis, tout d’abord, cependant que vous alliez si allégrement à l’attaque, ce que pouvait votre courage.
Il fut à ce point touché que je lui évitasse les reproches, qui eussent été trop tardifs, que les larmes lui vinrent aux yeux.
Puis ce furent, Monsieur, tandis que, ma plaie s’étant fermée, je me sentais renaître, en quelque sorte, des jours délicieux. Mlle Angélique, dans l’attente que je pusse me lever, voulait bien me tenir compagnie. Elle m’obligea à lui rapporter les circonstances qui m’avaient permis d’être au fait du complot de M. de Fontpeydrouze, elle m’écoutait avec un intérêt qui attestait toute sa sensibilité. Je lui dis que si j’avais été assez heureux pour détourner d’elle un danger, c’était à elle, à l’ingéniosité et à la patience de ses soins que je devais d’être revenu à la vie. Quelle grâce est en cette adorable personne, et dans son accent de sincérité! Comment n’eussé-je point été gagné par son charme, et je me permis de lui avouer que je redoutais le moment, que je sentais maintenant trop proche, où les médecins ne feraient pas opposition à me rendre la liberté. Ce fut avec un sourire exquis qu’elle me répondit qu’il dépendait de moi que cette liberté ne m’éloignât pas d’elle. Chez Mlle Angélique, il n’y a point de ces coquetteries qui sont habituels artifices féminins: elle est toute franchise. Pendant ces heures de longues causeries, j’avais pu connaître la beauté et la délicatesse de son cœur. M. Sellon survenait parfois; il s’asseyait près de nous, et il me semblait que, moi aussi, il me considérât paternellement.
--Vous avez eu, me dit-il un jour, l’aventure que vous désiriez: elle vous tient quitte des autres, et puisque, Dieu merci, vous voici sain et sauf, il est temps de songer à votre avenir.
Je me contrains à abréger, Monsieur, car je suis dans de tels transports de joie que je laisserais volontiers ma plume courir pour vous raconter la suite des événements qui viennent de décider de ma vie. Je ne pus me garder de confesser à Mlle Angélique les sentiments que j’éprouvais pour elle, et qui, à la vérité, bien que je ne les eusse point alors démêlés clairement, étaient nés dès que je l’avais entrevue. Elle me dit, cependant que ces beaux et purs regards se tournaient vers moi, que j’avais bien gagné le droit d’exprimer ce que je pensais, et qu’elle était assurée que M. Sellon ne ferait aucunement obstacle à mes vœux. Notre union fut, en effet, décidée.
De quelque bonheur que je sois pénétré, il me reste pourtant, Monsieur, des scrupules à votre égard. Ce mariage bourgeois ne heurte-t-il pas les vues que vous aviez pour moi? Il faut vous annoncer encore, et je ne le fais pas sans quelque confusion, que le respectable M. Sellon, le plus tendre des pères, a promis à sa fille, après avoir lui-même poussé mon instruction, de m’associer à ses affaires.
--Rappelez-vous, me dit Mlle Angélique, avec cet enjouement ravissant, qui s’allie au sérieux de son caractère, ce jour où je vous obligeai à aligner des chiffres auprès de moi. Ne vous avais-je point assuré que je reconnaissais en vous des dispositions qui pourraient être cultivées?
Mais je ne saurais oublier, si j’ai trouvé ce que je n’osais chercher, les bontés que vous eûtes pour moi. Je n’ai pas manqué d’en parler. D’après le portrait que je fis de vous, on vous aime déjà, et ce sera bientôt, si vous le permettez, la plus séduisante personne du monde qui aura plaisir à vous le répéter, de vive voix et en vous embrassant de bon cœur.
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos 7
1.--L’arrivée à Paris 17 2.--Le premier rendez-vous 25 3.--Le quatrième chant de _l’Art d’Aimer_ 35 4.--Le Boulevard 45 5.--Rocquemont-la-Duègne 59 6.--Une initiation 69 7.--L’affaire du garde du corps 79 8.--M. l’Envoyé de Genève et sa fille 91 9.--Le procès de Mme Guyot 103 10.--Dans la planète Mercure 111 11.--M. de Lauzun en chemise 117 12.--L’Hermaphrodite 129 13.--Le Prétendant 145 14.--M. Bouret 155 15.--Le souper de Chaillot 167 16.--Le souper de Chaillot (suite) 183 17.--Une nuit de liberté 195 18.--Le théâtre obligatoire 201 19.--Une occupation inattendue 207 20.--La tragi-comédie espagnole 215 21.--La femme volante 223 22.--Le ton de Paris 231 23.--L’Aventure 245 24.--L’Aventure (suite) 261
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT SEPT JUIN MIL NEUF CENT VINGT HUIT, SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE RAMLOT ET Cie, POUR LE COMPTE DES ÉDITIONS BAUDINIÈRE.
Du même auteur:
La Comédienne et les trois inconnus
ROMAN
Dans le cadre prestigieux de la Parme du XIXe siècle, que l’auteur fait revivre avec des fraîcheurs d’aquarelle, la belle Fluvia défend désespérément son amour que menace une révolution.
Un Volume... 10 fr.
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27 bis, rue du Moulin-Vert
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