Lettres galantes du chevalier de Fagnes

Part 14

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La vieille me fit passer par une petite cour intérieure, puis monter un escalier. Je me trouvai dans une petite pièce assez obscure. J’attendis, penchant, décidément pour une très vulgaire aventure. Jugez de mon étonnement quand une porte s’ouvrit soudain et que je me sentis poussé dans une grande salle, ornée d’armoiries, et fort bien éclairée. Mais ce n’était pas une femme qui avait paru. J’avais en face de moi trois jeunes hommes, qu’accompagnait un majestueux vieillard. Ils avaient à la main des épées nues.

--Traître, dit le vieillard, d’une voix terrible, tu es pris à ton piège. Tu t’es glissé dans cette maison pour y apporter le déshonneur. Ces cavaliers, qui sont mes fils, vengeront l’injure de leur sœur, indignement séduite par toi.

J’entendais assez mal ce discours, qui me laissait stupéfait. Je n’avais assurément aucun péché de ce genre sur la conscience, et je me vis tombé dans un guet-apens.

Les quatre hommes, me croyant à leur merci, m’abandonnèrent un moment pour tenir conseil dans un coin de la salle. Leur langue ne m’était pas familière et ils parlaient fort vite. Je ne pouvais pas ne pas comprendre, cependant que c’était de mon sort qu’il s’agissait.

La discussion qu’ils avaient entre eux se termina et le vieux gentilhomme s’approcha de moi.

--Tu vas mourir, reprit-il; mais tu ne mourras point sans avoir réparé l’offense faite à ma Maison. Avant de recevoir le châtiment de ton crime, tu épouseras Doña Serena.

Je tentai de protester que je n’avais séduit personne, mais les mots me venaient très difficilement ou me manquaient pour exprimer que cette Doña Serena m’était parfaitement inconnue. A la fin, mon impatience se traduisit par un haussement d’épaules.

--Pardieu! dis-je, je vous répondrais de la seule manière qui convient si vous ne m’aviez pas lâchement enlevé mon épée.

Je crois qu’un des frères eut la pensée de me la rendre et de se mesurer avec moi, mais les autres réprimèrent son mouvement, en lui rappelant qu’on m’avait condamné. Une jeune femme se présenta alors; un prêtre la suivait.

--Marie-les en hâte, dit au prêtre le vieux seigneur et, ajouta-t-il en me montrant, donne l’absolution à celui-ci.

Doña Serena (elle me parut assez belle), étouffa un sanglot de victime impuissante à se défendre, et, soulevant le léger voile qu’elle portait, me contempla. Elle demeura interdite.

--Sur l’honneur, mon père, fit-elle, je ne connais aucunement ce cavalier.

--Ruse facile, s’écrièrent le vieillard et ses fils. Mais ils durent bien s’aviser que la surprise de Doña Serena n’était point jouée.

De mon côté, appelant à moi tout mon espagnol, le mêlant parfois de français, je soutins qu’il y avait trop peu de temps que j’étais arrivé à Burgos pour me pouvoir flatter d’une telle conquête. Je voulais mettre quelque galanterie dans mes dénégations et dire que je regrettais de n’avoir point à offrir ma vie en échange d’une faute aussi désirable, mais les mots ne rendirent que fort imparfaitement cette idée. Mes juges se sentaient pourtant ébranlés dans leur conviction.

--Soit, dit l’aîné des fils, la vieille qui devait guetter l’intrus, s’est trompée. Mais cet homme n’en doit pas moins mourir, puisqu’il a été mis par hasard en possession d’un secret.

Les quatre justiciers délibérèrent encore. En dernier lieu, ils me firent faire le plus solennel serment de me rien révéler de ce que j’avais vu. Je jurai avec d’autant plus de facilité que j’ignorais le nom de la famille outragée par un autre, certes, que par moi. On se détermina à me laisser partir.

Tout éberlué de ces étranges circonstances, me demandant si je n’avais point rêvé, j’avais à peine fait quelques pas dans la rue, qu’un homme, les yeux pleins de fureur, courut vers moi.

--Défends-toi, malheureux, s’écria-t-il.

--Encore! pensai-je. Quelle rue malencontreuse! Je n’eus que le temps de tirer mon épée, et, tout en parant ses coups, qui étaient des plus vifs, je le priai de me dire pourquoi il me voulait tuer.

--Ne sors-tu pas de la chambre de Doña Serena, ma maîtresse? Ne dois-je pas voir en toi un rival d’autant plus odieux que la trahison était plus inattendue?

--Hé, Monsieur, fis-je, on s’explique, au moins, avant d’essayer de massacrer les gens!

--Oseras-tu nier?

Cependant, il avait remarqué l’honnêteté de mon visage, et son arme s’était abaissée. La nécessité (je n’avais pas le temps de consulter sur ce cas de conscience), me déliait de mon serment. Encore tout chaud d’émotion, je lui contai mon histoire. Vous eussiez vu aussitôt, Monsieur, un homme transporté de joie. Les amants sont ainsi: dès qu’il ne s’agit point de ce qui leur tient au cœur, ce sont les meilleures gens du monde. Il s’excusa fort civilement, se blâma de sa légèreté dans le soupçon, me remercia avec effusion de l’avertissement que je lui donnais, qui l’invitait désormais à la prudence en ses rencontres avec Doña Serena, rendit hommage à ma bonne contenance, l’épée à la main, et, s’apercevant que j’avais une égratignure au poignet, voulut absolument m’emmener chez lui, fut aux plus grands soins pour moi, ne souffrit pas que je rentrasse à mon auberge, me donna son propre lit. Il s’accusa d’avoir douté de sa maîtresse et d’avoir failli mettre à mal l’homme qui, par suite de l’erreur de la perfide duègne, avait été dans le cas de lui sauver la vie. Au demeurant, il entendait faire la paix avec la famille de Doña Serena qu’il souhaitait épouser. C’est ainsi que j’eus, pendant les quelques jours que je passai à Burgos, l’ami le plus empressé à me faire oublier la fureur de son attaque. Mais que n’inspire pas cette frénésie de l’âme qu’on appelle le bonheur d’aimer!

XXI

LA FEMME VOLANTE

Ce 27 de Juin 1772.

Ce n’est point, Monsieur, une petite affaire que d’aller à Étampes, par le coche, et j’en sortis fort froissé et fort moulu. Mais un tel spectacle était annoncé que je ne le voulais point manquer. Il y avait, au demeurant, en cette ville, encore qu’elle soit à treize lieues de Paris, une affluence considérable. On y était venu par tous les moyens, fussent-ils les plus singuliers. A côté des carrosses, il y avait depuis la veille, dans toutes les rues, un rassemblement incroyable de voitures dont quelques-unes étaient des plus imprévues, et des curieux avaient bravement fait le voyage en charrette. Je crois que quiconque disposait d’une caisse avec des roues et d’ombres de chevaux s’était transformé en cocher. On avait campé partout, les auberges ayant été assaillies, et on ne voyait que visages fatigués par une nuit passée en plein air, mais anxieux de l’événement qui faisait l’objet de tous les débats. Ce n’était pas sans peine que j’avais pu, en m’y prenant d’avance, m’assurer une place dans une patache auxiliaire qui datait bien d’un siècle, et qui, en route, par de menus accidents, avait attesté, en effet sa vieillesse. Plus d’une fois, il avait fallu en descendre, tandis qu’on la raccommodait tant bien que mal, et faire à pied une partie du chemin. Mais j’avais un compagnon pour lequel je professe de l’estime, et qui n’était autre que ce M. de Rocquemont, dont je vous ai déjà entretenu: l’expérience qui allait être tentée l’avait arraché à sa solitude volontaire et à sa misanthropie, et je l’avais rencontré dans le temps que je faisais effort pour m’introduire dans la voiture. A nous deux, en faisant pression sur de vivants obstacles, nous étions parvenus, si incommodément que ce fût, à conquérir l’espace qui n’eût ordinairement suffi qu’à une seule personne.

Vous vous demandez la cause d’un tel concours de promeneurs: il s’agissait de constater le bien-fondé de la promesse qu’avait faite un certain M. Desforges de s’élever et de se diriger dans les airs avec une machine de son invention, et c’était l’annonce d’un tel prodige qui justifiait ces frémissements de curiosité. Les uns, sachant que M. Desforges a particulièrement étudié le vol des hirondelles et a construit son esquif aérien d’après les observations qu’il fit de ces oiseaux, soutenaient que, quelle que fût la hardiesse de son entreprise, il avait des chances de réussir. Les autres prophétisaient qu’il se casserait les reins. Il fallait bien, cependant, qu’il eût réuni des partisans de son système puisqu’on avait souscrit les cent mille livres qu’il avait demandées pour les frais de la construction, fort compliquée, de cette machine. M. de Rocquemont qui trompe son oisiveté forcée en s’occupant de mécanique, s’intéressait fort à l’épreuve, mais, ne connaissant point les plans de l’inventeur, qui avaient été tenus secrets, il disait prudemment qu’il ne pouvait encore avoir une opinion.

C’était à trois heures de l’après-midi que M. Desforges devait partir de la tour de Quinette, qui est le seul reste du château du roi Robert. Dès le matin, cependant, la foule s’était portée près de la tour: on cherchait à distinguer l’appareil que recouvrait une vaste toile, laissant percer à ses extrémités, de longues plumes. Je ne saurais vous dépeindre l’impatience du public, à mesure que le moment s’approchait, qui devait décider de l’efficacité du moyen, depuis si longtemps cherché pour conquérir le ciel. Supposé que ce moyen fût trouvé, quel avenir s’ouvrait pour l’audace humaine! Somme toute, il me sembla qu’il y avait, dans cette grande assemblée, que remuait l’espoir d’un miracle, plus de fervents que d’incrédules.

L’heure était venue de l’expérience, et M. Desforges ne paraissait point. Le bruit courut, un instant, qu’il renonçait à s’envoler, et ce fut une belle agitation de dépit et de colère: vous eussiez dit une tempête s’élevant soudain. Certains parlaient déjà d’escalader la tour et d’anéantir l’engin, car les déceptions se traduisent volontiers par un besoin de destruction. Mais ce bruit fut démenti: le navigateur des airs, caché derrière la toile, enveloppant encore sa création, prenait seulement de suprêmes précautions. Mais telle était la hâte de tous qu’on ne les voulait point admettre. Au demeurant, le temps était assez favorable, sans qu’il fût précisément beau; il était doux, un peu voilé, et il n’y avait qu’un vent léger.

Les mouvements de la foule sont subits. Quand, enfin, la toile fut enlevée et qu’on aperçut l’inventeur, sur lequel étaient braquées longues-vues et lorgnettes, ce furent de prodigieuses acclamations. A ce moment-là, le seul fait d’avoir vu l’appareil et l’homme qui s’y allait confier poussait à ne plus douter du succès. Cette machine était fort singulière: imaginez, Monsieur, une longue nacelle, toute couverte de plumes, et surmontée d’un parasol également en plumes. M. Desforges y entra: les personnes qui disposaient de verres grossissants disaient qu’il était fort pâle, mais que son visage exprimait la décision. Quand il fut installé dans la nacelle, deux de ses assistants lui tendirent deux grandes rames, toujours en plumes, puis il donna le signal... Quelle minute! Ces innombrables curieux, tout à l’heure si bruyants, gardaient un silence profond. L’esquif fut poussé dans l’espace: on attendait en haletant d’émotion, qu’il se dirigeât en ligne droite, mais, tant que M. Desforges agita ses rames, il ne se maintint point horizontalement, même un instant, et il piqua vers le sol... Des cris d’effroi, d’abord, puis, quand on sut que l’auteur de cette trompeuse invention se tirait d’affaire avec quelques contusions, les huées éclatèrent de toutes parts, et ce fut un tumulte indescriptible. Rien n’est plus surprenant que cette mobilité du public, qui passe d’un excès à l’autre. Il n’y avait plus un mot de pitié pour la malchance de l’inventeur, on ne lui pardonnait pas d’avoir manqué à son engagement. On avait partagé ses illusions, et, comme lui, on tombait de haut, bien qu’on n’eût pas à se frotter les membres endoloris.

Si la police ne l’eût opportunément protégé, on l’eût, je crois massacré, quitte à regretter, après, ce parti extrême. Tout à l’heure, il passait pour un homme admirable: maintenant, on rappelait qu’il avait jadis été chassé d’un séminaire, puis enfermé à la Bastille; on l’accusait d’avoir usurpé son titre de chanoine, et on le tenait pour un aventurier. Puis, ce furent bientôt des rires, car la gaîté, en France, ne tarde pas à l’emporter sur les autres dispositions, et on plaisanta ce cabriolet volant, qui ne volait point. Tout cela, à ce qu’on peut penser, finira, par une comédie. Certains avaient réussi à arracher des plumes à la nacelle et s’en paraient par dérision. En peu de temps, il y avait eu de l’angoisse, du recueillement, de l’irritation, des menaces et des moqueries.

--Ce sont, me dit M. de Rocquemont, les moqueries qui durent le plus longtemps. L’idée de M. Desforges était chimérique, mais, après tout, il fit preuve de quelque courage en se lançant du haut de la Tour, et le vrai miracle est qu’il ne se soit pas cassé la tête. Il ne gardera pourtant que du ridicule.

On ne sait quel besoin de se détendre fit peu à peu de la ville une ville en fête. Croirez-vous, Monsieur, que peu d’heures après l’accident, il était mis en chanson, sur l’air de _Cahin-caha_.

--L’aventure de M. Desforges me remet en mémoire un joli conte, me dit M. de Rocquemont. Que n’a-t-on pas écrit sur ce rêve de traverser les airs à volonté et d’aller où il plaît d’aller par ce chemin rapide? Vivant seul, je lis volontiers tout ce qui me tombe sous la main. J’avoue que ce conte-là me parut ingénieux dans sa fiction. Qui peut être sûr de tenir le bonheur, n’étant peut-être le bonheur que parce qu’il est fragile? Imaginez un naufragé, unique survivant d’un équipage, jeté sur une île déserte.

Il désespère, d’abord, et, dans l’accablement de ses esprits, il regrette de n’avoir pas partagé le sort des autres. Cependant, peu à peu ranimé il se rattache à la vie. Il trouve des fruits dont il se nourrit; une grotte lui sert d’abri. Des épaves du navire qui se brisa sur des rochers sont rejetées par la mer, et son industrie les utilise pour apporter quelques adoucissements à sa détresse. Il explore son île, y découvre des ressources de toutes sortes, qui assurent son existence. La nécessité le rend habile à tirer parti de ce qui s’offre à lui. L’huile de poissons lui donne même les moyens de s’éclairer. Il se façonne des instruments, qu’il ne laisse pas que de perfectionner. Après bien des mois de travail, il n’a presque plus besoin de rien. Mais, c’est dans le temps qu’il a pourvu à ce qui est matériel, alors qu’il se peut dispenser de continuels efforts, que l’horreur de la solitude à laquelle il est condamné lui apparaît plus cruelle. Le coin de terre où il a échoué, vers lequel la tempête poussa son vaisseau, est hors de toutes les routes que suivent les marins. Il n’est que trop certain que jamais voile n’apparaîtra à l’horizon.

Or, une nuit que, livré à ces tristes méditations, le sommeil le fuit, il entend soudain la chute d’un corps devant sa grotte et un cri de douleur. Sa lampe à la main, il sort et il aperçoit, avec la plus grande surprise, une femme inanimée, qui lui semble habillée d’une étoffe de soie fort mince, soutenue par des baleines. Il porte la main sur le sein de cette inconnue, y constate un reste de chaleur. Il la prend dans ses bras et la dépose avec d’extrêmes ménagements sur les peaux de bêtes qui forment sa couche, il fait chauffer une sorte de vin qu’il a composé avec des plantes, et il en humecte les lèvres de la femme, qui reprend peu à peu ses sens. Notre naufragé s’avise alors que si son habillement est singulier, son visage est charmant. Mais elle ne peut répondre aux questions dont il la presse, et elle ne le comprend pas non plus: ils parlent un langage différent. Ce qui apparaît, c’est qu’elle a été blessée en tombant, et il s’applique à lui donner les soins les plus attentifs, tout en ayant la délicatesse de tenir compte de sa pudeur. Les gestes suppléent aux mots, et la belle personne exprime sa gratitude pour les secours qu’elle a reçus. Ses plaies sont pansées et sa guérison ne demandera que du temps. Pendant ce temps-là, par un effort de bonne volonté mutuelle, on parvient à s’entendre, en mêlant les deux idiomes, mais non point encore assez pour que la femme explique clairement les circonstances de sa chute. Il faudra qu’elle ait fait encore quelques progrès; elle peut dire seulement qu’elle vient de loin. Vous concevez qu’un homme qui se lamente de son exil du monde doit incliner facilement à éprouver les plus tendres sentiments qui soient pour une aimable créature, que lui envoie la Providence, et qui est seule de son espèce. Admettez aussi que celle-ci soit touchée des égards qui lui sont témoignés. Bref, car je passe sur tout ce qui n’est pas l’essentiel, l’amour naît entre eux.

Le moment est venu, cependant, où l’inconnue peut essayer ses forces, s’appuyant sur le bras de l’amant le plus épris... Elle se sent bientôt assez vaillante pour quitter cet appui... Quelle est la stupeur de son compagnon, quand elle semble d’abord glisser sur la terre, puis s’envole fort haut, décrit quelques cercles dans l’air et revient se poser mollement à l’endroit d’où elle était partie.

Il faut croire qu’elle parle maintenant assez nettement la langue que l’amour lui fit apprendre, car elle peut enfin conter son histoire. Elle appartient à une race qui a la faculté de voler: ce qui avait été pris pour un habillement n’est que l’appareil que donne la nature aux gens de son étrange pays. Elle se divertissait, avec ses sœurs, à parcourir l’espace, quand, en voulant examiner de trop près les particularités du sol sur lequel le hasard d’une promenade l’avait fait planer, elle se heurta au sommet d’un arbre, et tomba fort rudement.

Cette révélation bouleverse l’homme qui, après tant d’épreuves, après n’avoir plus été, par force, qu’une manière de sauvage, a pu, enfin, retrouver le droit d’être sensible. Songez aux tourments qu’il va connaître. Il aime; il n’est, dans sa situation d’abandonné, qu’une femme tombée, en effet du ciel, à laquelle son cœur se puisse attacher, et d’un coup d’ailes, elle a la facilité de le quitter et de le rejeter dans l’effroi de la solitude! Son bonheur ne tient qu’à un caprice de cette femme volante, qui ne résistera peut-être pas à son instinct de reprendre ses courses aériennes, de traverser l’espace, d’aller rejoindre ses semblables. Les pieds lourdement rivés à la terre, il la verra disparaître, il ne la suivra même des yeux que peu de temps... Comment fixer sur cet îlot celle qui est toute liberté? Ses joies ne seront plus mêlées que d’inquiétudes, et, dans les transports mêmes de la passion, il y aura toujours de la crainte... Il n’est pas rassurant d’être l’époux ou l’amant d’une femme volante! Ce conte m’a plu, ajouta M. de Rocquemont; il a sa philosophie. Je crois bien, pour en revenir au sieur Desforges, qu’en fait de voyage dans les airs, il faudra en rester aux contes, et que la prétention de parcourir le ciel à sa guise et de voir de haut comme des Lilliputiens de M. Swift, les humbles mortels que nous sommes n’est que pure utopie.

XXII

LE TON DE PARIS

Ce 2 d’Août 1772.

J’étais hier soir, Monsieur, en dispositions assez moroses. Je réfléchissais et l’écart me paraissait bien grand entre mes ambitions, mon désir de belles aventures et la vérité des choses. Je ne suis point avancé dans l’accomplissement de mes desseins. Je songeais non sans dépit, que je n’ai guère justifié mon dédain de la protection que me voulut bien offrir M. Sellon. La dernière fois que je lui fis visite, car j’ai de l’attachement pour cet homme excellent, il me sembla qu’il y avait sur les traits de Mlle Angélique je ne sais quel petit air ironique, quand elle me demanda si j’étais sur la voie de la gloire. Il me fut sensible de démêler cette moquerie, de quelque grâce qu’elle fût encore enveloppée, chez cette charmante fille, qui me fait l’honneur de me témoigner de l’intérêt. Il n’était pas, à ce moment, d’entreprise périlleuse dans laquelle je ne me fusse jeté pour lui donner de moi l’idée que je voudrais qu’elle eût. Mais on ne trouve pas à volonté l’occasion d’un exploit.

J’étais arrivé, en promenant au hasard mes rêveries, au quai de l’École. J’entrai, pour tenter de dissiper ma mélancolie, au café du Parnasse. La chance me servait à souhait, pour me distraire de mes pensées, car je rencontrai M. Robbé, qui nous divertit tant par la lecture d’un croustillant poème. M. Robbé tourne tout au plaisant. Il était assis à une table, seul, paraissant rêver, mais cette rêverie ne devait point être grave, car son visage s’éclairait par instants. Je me permis de l’aborder, en m’excusant de le troubler peut-être dans quelque composition.

--Point du tout, me répondit-il _nescio quid meditans nugarum_... Diderot pleure des contes qu’il se fait; je ris de ceux que j’imagine. J’ai cette particularité de ne pouvoir pas m’ennuyer.

Il me dit complaisamment qu’il n’en était pas moins fort aise de me voir. Nous causâmes, et il faut convenir qu’il a un talent merveilleux pour chasser les humeurs noires. Il n’y avait que quelques minutes que je fusse en sa compagnie, et sa bonne humeur me gagnait. Je lui fis part, néanmoins, de ma déception de ne point parvenir à briller.

--Il faut voir du monde, fit-il, et se mettre au ton de Paris. Hé bien, allons ce soir au Colisée, où nous y trouverons une société nombreuse, bien qu’elle ait toujours l’air d’être perdue, dans ce grand diable de bâtiment à qui on eut l’idée singulière de vouloir faire rappeler les monuments de la Rome antique, mais il s’en faut de beaucoup qu’il en donne l’impression, et l’empereur Vespasien, n’eût jamais songé aux treillages peints de l’extérieur de l’édifice. Les jeux romains étaient aussi tout autres que ceux qui sont offerts aux gens de Paris. Mais on ne vient pas là pour un spectacle, qui est médiocre; on y vient, les uns pour s’y faire voir, et les autres pour voir ceux-ci.

Un fiacre nous conduisit aux Champs-Élysées; le Colisée est, en effet, bien au delà de la place Louis XV. En chemin, M. Robbé me dit qu’il se plaisait davantage au Vaux-Hall de Torré, de moins vastes proportions, mais on avait trouvé un moyen péremptoire de supprimer sa rivalité avec ce nouvel établissement; on l’avait fermé par ordre. Il me conta (puisqu’on ne pouvait nous entendre), que si M. le duc de la Vrillière avait usé de tout son crédit pour imposer cette fermeture, c’est que sa maîtresse était intéressée dans les affaires du Colisée, qui a demandé l’engagement de dépenses considérables.

--L’exemple vient de haut, me dit-il, en baissant instinctivement la voix, bien que nous fussions seuls; ce sont les femmes qui gouvernent.

Cette manière de théâtre me parut immense, avec je ne sais quelle froideur, malgré sa décoration. Il y a quantité de statues dorées, mais elles sont trop grandes; elles ornent moins qu’elles n’écrasent. Nous entrâmes dans une vaste cour, suivie d’un vestibule également fort vaste, d’où partaient des galeries circulaires. Je voulus payer mon entrée.

--Laissez donc, fit M. Robbé, en prévenant mon geste, c’est une bagatelle, il n’en coûte qu’une livre deux sols.

Il m’introduisit dans une de ces galeries qui mous mena dans la rotonde, de dimensions excessives, à mon sens, avec ses colonnes presque menaçantes, tant elles sont hautes. C’est la salle de bal, c’est là qu’on revient, après s’être aventuré dans d’autres salles, s’être arrêté dans des cafés qui y attiennent et avoir jeté un coup d’œil, qu’il n’est point de bon ton de prolonger, sur le cirque, où il y a une pièce d’eau pour donner des joutes et qu’on utilise pour des divertissements terminés par des feux d’artifice. Le programme portait qu’on verrait le couronnement de l’Empereur de la Chine, et sur cette pièce d’eau, on lançait déjà quelques petits bateaux en forme de jonques.

--Cela, me dit M. Robbé, est pour les badauds. Retournons dans la rotonde.