Lettres écrites de Lausanne

Chapter 9

Chapter 93,907 wordsPublic domain

A la fin, je reçus une lettre de mon père: on lui avait dit que ma santé, parfaitement remise, ne demandait plus le séjour de Bath; il me parlait de revenir chez lui et d'épouser une jeune personne, dont la fortune, la naissance et l'éducation étaient telles qu'on ne pouvait rien demander de mieux. Je répondis qu'effectivement ma santé était remise, et après avoir parlé de celle à qui j'en avais l'obligation, et que j'appelai sans détour la maîtresse de feu lord L**, je lui dis que je ne me marierais point à moins qu'il ne me permît de l'épouser; et le suppliant de n'écouter pas un préjugé confus qui pourrait faire rejeter ma demande, je le conjurai aussi de s'informer à Londres, à Bath, partout, du caractère et des moeurs de celle que je voulais lui donner pour fille. _Oui, de ses moeurs_, répétais-je, et si vous apprenez qu'avant la mort de son amant elle ait jamais manqué à la décence, ou qu'après sa mort elle ait jamais donné lieu à la moindre témérité, si vous entendez sortir d'aucune bouche autre chose qu'un éloge ou une bénédiction, je renonce à mon espérance la plus chère, au seul bien qui me fasse regarder comme un bonheur de vivre, et d'avoir conservé ou recouvré la raison. Voici la réponse que je reçus de mon père.

"Vous êtes majeur, mon fils, et vous pouvez vous marier sans mon consentement: quant à mon approbation, vous ne l'aurez jamais pour le mariage dont vous me parlez, et, si vous le contractez, je ne vous reverrai jamais. Je n'ai point désiré d'illustration, et vous savez que j'ai laissé la branche cadette de notre famille solliciter et obtenir un titre, sans faire la moindre tentative pour en procurer un à la mienne; mais l'honneur m'est plus cher qu'à personne, et jamais de mon consentement on ne portera atteinte à mon honneur ni à celui de ma famille. Je frémis à l'idée d'une belle-fille devant qui on n'oserait parler de chasteté, aux enfants de laquelle je ne pourrais recommander la chasteté sans faire rougir leur mère. Et ne rougiriez-vous pas aussi quand je les exhorterais à préférer l'honneur à leurs passions, à ne pas se laisser vaincre et subjuguer par leurs passions? Non, mon fils, je ne donnerai pas la place d'une femme que j'adorais à cette belle-fille. Vous pourrez lui donner son nom, et peut-être me ferez-vous mourir de chagrin en le lui donnant, car mon sang frémit à la seule idée; mais, tant que je vivrai, elle ne s'asseyera pas à la place de votre mère. Vous savez que la naissance de mes enfants m'a coûté leur mère; vous savez que l'amitié de mes fils l'un pour l'autre m'a coûté l'un des deux; c'est à vous à voir si vous voulez que le seul qui me reste me soit ôté par une folle passion, car je n'aurai plus de fils, si ce fils peut se donner une pareille femme."

Caliste, me voyant revenir chez elle plus tard qu'à l'ordinaire, et avec un air triste et défait, devina tout de suite la lettre; m'ayant forcé à la lui donner, elle la lut, et je vis chaque mot entrer dans son coeur comme un poignard. -- Ne désespérons pas encore tout-à-fait, me dit-elle, permettez-moi de lui écrire demain; à présent je ne pourrais. Et s'étant assise sur le canapé, à côté de moi, elle se pencha sur moi, et elle me caressait en pleurant avec un abandon qu'elle n'avait jamais eu. Elle savait bien que j'étais trop affligé pour en abuser. J'ai traduit de mon mieux la lettre de Caliste; et je vais la transcrire.

"Souffrez, Monsieur, qu'une malheureuse femme en appelle de votre jugement à vous-même, et ose plaider sa cause devant vous. Je ne sens que trop la force de vos raisons; mais daignez considérer, Monsieur, s'il n'y en point aussi qui soient en ma faveur, et qu'on puisse opposer aux considérations qui me réprouvent. Voyez d'abord si le dévouement le plus entier, la tendresse la plus vive, la reconnaissance la mieux sentie, ne pèsent rien dans la balance que je voudrais que vous daignassiez encore tenir et consulter dans cette occasion. Daignez vous demander si votre fils pourrait attendre d'aucune femme ces sentiments au degré où je les ai et les aurai toujours, et que votre imagination vous peigne, s'il se peut, tout ce qu'ils me feraient faire et supporter: considérez ensuite d'autres mariages, les mariages qui paraissaient les mieux assortis et les plus avantageux, et, supposé que vous voyiez dans presque tous des inconvénients et des chagrins encore plus grands et plus sensibles que ceux que vous redoutez dans celui que votre fils désire, n'en supporterez-vous pas avec plus d'indulgence la pensée de celui-ci, et n'en désirerez-vous pas moins vivement un autre? Ah! s'il ne fallait qu'une naissance honorable, une vie pure, une réputation intacte pour rendre votre fils heureux; si avoir été sage était tout; si l'aimer passionnément, uniquement, n'était rien, croyez que je serais assez généreuse, ou plutôt que je l'aimerais assez pour faire taire à jamais le seul désir, la seule ambition de mon coeur.

Vous me trouvez surtout indigne d'être la mère de vos petits-enfants. Je me soumets en gémissant à votre opinion, fondée sans doute sur celle du public. Si vous ne consultiez que votre propre jugement, si vous daigniez me voir, me connaître, votre arrêt serait peut-être moins sévère; vous verriez avec quelle docilité je serais capable de leur répéter vos leçons, des leçons que je n'ai pas suivies, mais qu'on ne m'avait pas données; et, supposé qu'en passant par ma bouche elles perdissent de leur force, vous verriez du moins que ma conduite constante offrirait l'exemple de l'honnêteté. Tout avilie que je vous parais, croyez, Monsieur, qu'aucune femme de quelque rang, de quelqu'état qu'elle puisse être, n'a été plus à l'abri que moi de rien voir ou entendre de licencieux. Ah! Monsieur, vous serait-il difficile de vous former une idée un peu avantageuse de celle qui a su s'attacher à votre fils d'un amour si tendre? Je finis en vous jurant de ne consentir jamais à rien que vous condamniez, quand même votre fils pourrait en avoir la pensée; mais il ne peut l'avoir, il n'oubliera pas un instant le respect qu'il vous doit. Daignez permettre, Monsieur, que je partage au moins ce sentiment avec lui, et n'en rejetez pas de ma part l'humble et sincère assurance."

En attendant la réponse de mon père, toutes nos conversations roulèrent sur les parents de Caliste, son éducation, ses voyages, son histoire en un mot. Je lui fis des questions que je ne lui avais jamais faites. J'avais écarté des souvenirs qui pouvaient lui être fâcheux; elle m'ôta mes craintes et mes ménagements. Je voulus tout approfondir, et, comme si cela eût dû favoriser notre dessein, je me plaisais à voir combien elle gagnait à être plus parfaitement connue. Hélas! ce n'était pas moi qu'il fallait persuader. Elle me dit que, par un effet de l'extrême délicatesse de son amant, personne, ni homme ni femme, dans aucun pays, ne pouvait affirmer qu'elle eût été sa maîtresse. Elle me dit n'avoir pas essuyé de sa part un seul refus, un seul instant d'humeur ou de mécontentement, ou même de négligence. Quelle femme que celle qu'un homme, son amant, son bienfaiteur, son maître pour ainsi dire, peut traiter pendant huit ans comme une divinité! Je lui demandai un jour si jamais elle n'avait eu la pensée de le quitter. -- Oui, dit-elle, je l'ai eue une fois, mais je fus si frappée de l'ingratitude d'un pareil dessein, que je ne voulus pas y voir de la sagesse: je me crus la dupe d'un fantôme qui s'appelait la vertu, et qui était le vice, et je le repoussai avec horreur.

Pendant trois jours que tarda la lettre de mon père, j'eus la permission de laisser là mes livres et le public. Je venais chez elle le matin; le chagrin nous avait rendus plus familiers sans nous rendre moins sages. Le quatrième jour, Caliste reçut cette réponse. Au lieu de la transcrire ou de la traduire, Madame, je vous l'envoie, vous la traduirez, si vous voulez que votre parent la lise un jour: je n'aurais pas la force de la traduire.

Madame,

"Je suis fâché d'être forcé de dire des choses désagréables à une personne de votre sexe, et j'ajouterai de votre mérite; car, sans prendre des informations sur votre compte, ce qui serait inutile, ne pouvant être déterminé par les choses que j'apprendrais, j'ai entendu dire beaucoup de bien de vous. Encore une fois, je suis fâché d'être obligé de vous dire des choses désagréables; mais laisser votre lettre sans réponse serait encore plus désobligeant que la réfuter. C'est donc ce dernier parti que je me vois forcé de prendre. D'abord, Madame, je pourrais vous dire que je n'ai d'autre preuve de votre attachement pour mon fils que ce que vous en dites vous-même, et une liaison qui ne prouve pas toujours un bien grand attachement; mais, en le supposant aussi grand que vous le dites, et j'avoue que je suis porté à vous en croire, pourquoi ne penserais-je pas qu'une autre femme pourrait aimer mon fils autant que vous l'aimez, et, supposé même qu'une autre femme qu'il épouserait ne l'aimât pas avec la même tendresse ni avec un si grand dévouement, est-il bien sûr que ce degré d'attachement fût un grand bien pour lui, et trouvez-vous apparent qu'il ait jamais besoin de fort grands sacrifices de la part d'une femme? Mais je suppose que ce soit un grand bien: est-ce tout que cet attachement? Vous me parlez des chagrins qu'on voit dans la plupart des ménages; mais serait-ce une bien bonne manière de raisonner que de se résoudre à souffrir des inconvénients certains, parce qu'ailleurs il y en a de vraisemblables? de passer par-dessus des inconvénients qu'on voit distinctement, pour en éviter d'autres qu'on ne peut encore prévoir, et de prendre un parti décidément mauvais, parce qu'il y en aurait peut-être de pires? Vous me demandez s'il me serait difficile de prendre bonne opinion de celle qui aime mon fils; vous pouviez ajouter: et qui en est aimée. Non, sans doute, et j'ai si bonne opinion de vous, que je crois qu'en effet vous donneriez un bon exemple à vos enfants, et que, loin de contredire les leçons qu'on pourrait leur donner, vous leur donneriez les mêmes leçons, et peut-être avec plus de zèle et de soins qu'une autre. Mais pensez-vous que dans mille occasions je ne croirais pas que vous souffrez de ce qu'on dirait ou ne dirait pas à vos enfants et touchant vos enfants, et sur mille autres sujets? Et ne pensez-vous pas aussi que plus vous m'intéresseriez par votre bonté, votre honnêteté et vos qualités aimables, plus je souffrirais de voir, d'imaginer que vous souffrez, et que vous n'êtes pas aussi heureuse, aussi considérée que vous mériteriez à beaucoup d'égards de l'être? En vérité, Madame, je me saurais mauvais gré à moi-même de n'avoir pas pour vous toute la considération et la tendresse imaginables, et pourtant il me serait impossible de les avoir, si ce n'est peut-être pour quelques moments, quand je ne me souviendrais pas que cette femme belle, aimable et bonne est ma belle-fille; mais, aussitôt que je vous entendrais nommer comme j'entendais nommer ma femme et ma mère, pardonnez ma sincérité, Madame, mon coeur se tournerait contre vous, et je vous haïrais peut-être d'avoir été si aimable que mon fils n'eût voulu aimer et épouser que vous; et, si dans ce moment je croyais voir quelqu'un parler de mon fils ou de ses enfants, je supposerais qu'on dit: C'est le mari d'une telle, ce sont les enfants d'une telle. En vérité, Madame, cela serait insupportable, car, à présent que cela n'a rien de réel, l'idée m'en est insupportable. Ne croyez pourtant pas que j'aie aucun mépris pour votre personne; il serait très injuste d'en avoir, et je suis disposé à un sentiment tout contraire. Je vous ai obligation, et c'est sans rougir de vous avoir obligation, de la promesse que vous me faites à la fin de votre lettre. Sans bien savoir pourquoi, j'y ai une foi entière. Pour vous payer de votre honnêteté et du respect que vous avez pour le sentiment qui lie un fils à son père, je vous promets, ainsi qu'à mon fils, de ne rien tenter pour vous séparer, et de ne lui jamais reparler le premier d'aucun mariage, quand on me proposerait une princesse pour belle-fille, mais à condition qu'il ne me reparle jamais non plus que vous du mariage en question. Si je me laissais fléchir, je sens que j'en aurais le regret le plus amer, et si je résistais à de vives sollicitations, comme je ferais sûrement, outre le déplaisir d'affliger un fils que j'aime tendrement et qui le mérite, je me préparerais peut-être des regrets pour l'avenir; car un père tendre se reproche quelquefois contre toute raison de n'avoir pas cédé aux instances les plus déraisonnables de son enfant. Croyez, Madame, que ce n'est déjà pas sans douleur que je vous afflige aujourd'hui l'un et l'autre."

Je trouvai Caliste assise à terre, la tête appuyée contre le marbre de sa cheminée. -- C'est la vingtième place que j'ai depuis une heure, me dit-elle; je m'en tiens à celle-ci parce que ma tête brûle. Elle me montra du doigt la lettre de mon père qui était ouverte sur le canapé. Je m'assis, et pendant que je lisais, s'étant un peu tournée, elle appuya sa tête contre mes genoux. Absorbé dans mes pensées, regrettant le passé, déplorant l'avenir, et ne sachant comment disposer du présent, je ne la voyais et ne la sentais presque pas. A la fin je la soulevai et je la fis asseoir. Nos larmes se confondirent. -- Soyons au moins l'un à l'autre autant que nous y pouvons être, lui dis-je fort bas, et comme si j'avais craint qu'elle ne m'entendît. Je pus douter qu'elle m'eût entendu; je pus croire qu'elle consentait, elle ne me répondit point, et ses yeux étaient fermés. -- Changeons, ma Caliste, lui dis-je, ce moment si triste en un moment de bonheur. -- Ah! dit-elle en rouvrant les yeux et jetant sur moi des regards de douleur et d'effroi, il faut donc redevenir ce que j'étais. -- Non, lui dis-je après quelques moments de silence, il ne faut rien, j'avais cru que vous m'aimiez. -- Et je ne vous aime donc pas, dit-elle en passant à son tour ses bras autour de moi, je ne vous aime donc pas! Peignez-vous, s'il se peut, Madame, ce qui se passait dans mon coeur. A la fin je me mis à ses pieds, j'embrassai ses genoux; je lui demandai pardon de mon impétuosité. -- Je sais que vous m'aimez, lui dis-je, je vous respecte, je vous adore, vous ne serez pour moi que ce que vous voudrez. -- Ah! dit-elle, il faut, je le vois bien, redevenir ce qu'il me serait affreux d'être, ou vous perdre, ce qui serait mille fois plus affreux. -- Non, dis-je, vous vous trompez, vous m'offensez: vous ne me perdrez point, je vous aimerai toujours. -- Vous m'aimerez peut-être, reprit-elle, mais je ne vous en perdrai pas moins. Et quel droit aurais-je de vous conserver! Je vous perdrai, j'en suis sûre. Et ses larmes étaient prêtes à la suffoquer; mais, de peur que je n'appelasse du secours, de peur de n'être plus seule avec moi, elle me promit de faire tous ses efforts pour se calmer, et à la fin elle réussit. Depuis ce moment, Caliste ne fut plus la même; inquiète quand elle ne me voyait pas, frémissant quand je la quittais, comme si elle eût craint de ne me jamais revoir; transportée de joie en me revoyant; craignant toujours de me déplaire, et pleurant de plaisir quand quelque chose de sa part m'avait plu, elle fut quelquefois bien plus aimable, plus attendrissante, plus ravissante qu'elle n'avait encore été; mais elle perdit cette sérénité, cette égalité, cet à-propos dans toutes ses actions qui auparavant ne la quittait pas, et qui l'avait si fort distinguée. Elle cherchait bien à faire les mêmes choses, et c'étaient bien en effet les mêmes choses qu'elle faisait; mais, faites tantôt avec distraction, tantôt avec passion, tantôt avec ennui, toujours beaucoup mieux ou moins bien qu'auparavant, elles ne produisaient plus le même effet sur elle ni sur les autres. Ah ciel! combien je la voyais tourmentée et combattue! Emue de mes moindres caresses qu'elle cherchait plutôt qu'elle ne les évitait, et toujours en garde contre son émotion, m'attirant par une sorte de politique, et, de peur que je ne lui échappasse tout à fait, se reprochant de m'avoir attiré, et me repoussant doucement, fâchée le moment d'après de m'avoir repoussé; l'effroi et la tendresse, la passion et la retenue se succédaient dans ses mouvements et dans ses regards avec tant de rapidité, qu'on croyait les y voir ensemble. Et moi, tour à tour embrasé et glacé, irrité, charmé, attendri, le dépit, l'admiration, la pitié m'émouvant tour à tour, me laissaient dans un trouble inconcevable. -- Finissons, lui dis-je un jour, transporté à la fois d'amour et de colère, en fermant sa porte à la clef, et l'emportant de devant son clavecin. -- Vous ne me ferez pas violence, me dit-elle doucement, car vous êtes le maître. Cette voix, ce discours m'ôtèrent tout mon emportement, et je ne pus plus que l'asseoir doucement sur mes genoux, appuyer sa tête contre mon épaule, et mouiller de larmes ses belles mains en lui demandant mille fois pardon; et elle me remercia autant de fois d'une manière qui me prouva combien elle avait réellement eu peur; et pourtant elle m'aimait passionnément et souffrait autant que moi, et pourtant elle aurait voulu être ma maîtresse. Un jour je lui dis: Vous ne pouvez vous résoudre à vous donner, et vous voudriez vous être donnée. -- Cela est vrai, dit-elle. Et cet aveu ne me fit rien obtenir ni même rien entreprendre. Ne croyez pourtant pas, Madame, que tous nos moments fussent cruels, et que notre situation n'eût encore des charmes; elle en avait qu'elle tirait de sa bizarrerie même et de nos privations. Les plus petites marques d'amour conservèrent leur prix. Jamais nous ne nous rendîmes qu'avec transport le plus léger service. En demander un était le moyen d'expier une offense, de faire oublier une querelle; nous y avions toujours recours, et ce ne fut jamais inutilement. Ses caresses, à la vérité, me faisaient plus de peur que de plaisir, mais la familiarité qu'il y avait entre nous était délicieuse pour l'un et pour l'autre. Traité quelquefois comme un frère, ou plutôt comme une soeur, cette faveur m'était précieuse et chère.

Caliste devint sujette, et cela ne vous surprendra pas, à des insomnies cruelles. Je m'opposai à ce qu'elle prît des remèdes qui eussent pu déranger entièrement sa santé, et je voulus que tour à tour sa femme de chambre et moi nous lui procurassions le sommeil en lui faisant quelque lecture. Quand nous la voyions endormie, moi, tout aussi scrupuleusement que Fanny, je me retirais le plus doucement possible, et le lendemain, pour récompense, j'avais la permission de me coucher à ses pieds, ayant pour chevet ses genoux, et de m'y endormir quand je le pouvais. Une nuit je m'endormis en lisant à côté de son lit, et Fanny, apportant comme à l'ordinaire le déjeûner de sa maîtresse à la pointe du jour, -- on abrégeait les nuits le plus qu'on le pouvait, -- s'avança doucement et ne me réveilla pas tout de suite. Le jour devenu plus grand, j'ouvre enfin les yeux, et je les vois me sourire. -- Vous voyez, dis-je à Fanny, tout est bien resté comme vous l'avez laissé, la table, la lampe, le livre tombé de ma main sur mes genoux. -- Oui, c'est bien, me dit-elle, et, me voyant embarrassé de sortir de la maison: Allez seulement, Monsieur, et, quand même les voisins vous verraient, ne vous mettez pas en peine. Ils savent que madame est malade, nous leur avons tant dit que vous viviez comme frère et soeur, qu'à présent nous aurions beau leur dire le contraire, ils ne nous croiraient pas. -- Et ne se moquent-ils pas de moi? lui dis-je. -- Oh! non, Monsieur, ils s'étonnent, et voilà tout. Vous êtes aimés et respectés l'un et l'autre. -- Ils s'étonnent, Fanny, repris-je; ils ont vraiment raison! Et quand nous les étonnerions moins, cesseraient-ils pour cela de nous aimer? -- Ah! Monsieur, cela deviendrait tout différent. -- Je ne puis le croire, Fanny, lui dis-je, mais en tout cas, s'ils l'ignoraient... -- Ces choses-là, Monsieur, me dit-elle naïvement, pour être bien cachées... ne doivent pas être. -- Mais. -- Il n'y a point de _mais_, Monsieur; vous ne pourriez vous cacher si bien de James et de moi que nous ne vous devinassions. James ne dirait rien, mais il ne servirait plus madame comme il la sert, comme la première duchesse du royaume, ce prouve toujours qu'on respecte sa maîtresse, et moi, je ne dirais rien, mais je ne pourrais rester avec madame, car je penserais: si on le sait un jour, cela me sera reproché tout le reste de ma vie; alors les autres domestiques, qui m'ont toujours entendue louer madame, soupçonneraient quelque chose, et les voisins, qui savent combien madame est bonne et aimable, soupçonneraient aussi, et puis il viendrait une autre femme de chambre qui n'aimerait pas madame autant que je l'aime, et bientôt on parlerait. Il y a tant de langues qui ne demandent qu'à parler! Qu'elles louent ou blâment, c'est tout un, pourvu qu'elles parlent. Il me semble que je les entends. _Vous voyez_, diraient-ils. _Et puis fiez-vous aux apparences. C'était une si belle réforme! Elle donnait aux pauvres, elle allait à l'église_. Ce qu'on admire à présent serait peut-être alors traité d'hypocrisie; mais, Monsieur, on vous pardonnerait encore moins qu'à madame; car, voyant combien elle vous aime, on trouve que vous devriez l'épouser, et l'on dirait toujours: Que ne l'épousait-il! -- Ah! Fanny, Fanny, s'écria douloureusement Caliste, vous ne dites que trop bien. Qu'ai-je fait? dit-elle en français. Pourquoi lui ai-je laissé vous prouver que je ne puis plus changer de conduite, quand même je le voudrais! Je voulus répondre, mais elle me conjura de sortir.

Un marchand du voisinage, plus matineux que les autres, ouvrait déjà sa boutique. Je passai devant lui tout exprès pour n'avoir pas l'air de me sauver. -- Comment se porte madame? me dit-il. -- Elle ne dort toujours presque point, lui répondis-je. Nous lisons tous les soirs, Fanny et moi, pendant une heure ou deux avant de pouvoir l'endormir, et elle se réveille avec l'aurore. Cette nuit j'ai lu si longtemps que je me suis endormi moi-même. -- Et avez-vous déjeûné, Monsieur? me dit-il. -- Non, lui répondis-je. Je comptais me jeter sur mon lit pour essayer d'y dormir une heure ou deux. -- Ce serait presque dommage, Monsieur, me dit-il. Il fait si beau temps, et vous n'avez point l'air fatigué ni assoupi. Venez plutôt déjeûner avec moi dans mon jardin. J'acceptai la proposition, me flattant que cet homme-là serait le dernier de tous les voisins à médire de Caliste, et il me parla d'elle, de tout le bien qu'elle faisait et qu'elle me laissait ignorer, avec tant de plaisir et d'admiration, que je fus bien payé de ma complaisance. Ce jour-là même, Caliste reçut une lettre de l'oncle de son amant, qui la priait de venir incessamment à Londres. Je résolus de passer chez mon père le temps de son absence, et nous partîmes en même temps. -- Vous reverrai-je? me dit-elle. Est-il sûr que je vous revoie? -- Oui, lui dis-je, et tout aussitôt que vous le souhaiterez, à moins que je ne sois mort. Nous nous promîmes de nous écrire au moins deux fois par semaine, et jamais promesse ne fut mieux tenue. L'un ne pensant et ne voyant rien qu'il n'eût voulu le dire ou le montrer à l'autre, nous avions de la peine à ne pas nous écrire encore plus souvent.