Lettres écrites de Lausanne

Chapter 8

Chapter 83,866 wordsPublic domain

Je ne me souviens pas distinctement de ce qui se passa dans le temps qui suivit sa mort. Je me retrouvai en Angleterre; on me mena à Bristol et à Bath. J'étais une ombre errante, et j'attirais des regards de surprise et de compassion sur cette pauvre, inutile moitié d'existence qui me restait. Un jour, j'étais assis sur l'un des bancs de la promenade, tantôt ouvrant un livre que j'avais apporté, tantôt le reposant à côté de moi. Une femme, que je me souvins d'avoir déjà vue, vint s'asseoir à l'autre extrémité du même banc; nous restâmes longtemps sans rien dire, je la remarquais à peine; je tournai enfin les yeux de son côté, et je répondis à quelques questions qu'elle m'adressa d'une voix douce et discrète. Je crus ne la ramener chez elle, quelques moments après, que par reconnaissance et politesse; mais le lendemain et les jours suivants je cherchai à la revoir, et sa douce conversation, ses attentions caressantes me la firent bientôt préférer à mes tristes rêveries, qui étaient pourtant mon seul plaisir. Caliste (c'est le nom qui lui était resté du rôle qu'elle avait joué avec le plus grand applaudissement la première et unique fois qu'elle avait paru sur le théâtre), Caliste était d'une extraction honnête, et tenait à des gens riches; mais une mère dépravée et tombée dans la misère, voulant tirer parti de sa figure, de ses talents et du plus beau son de voix qui ait jamais frappé une oreille sensible, l'avait vouée de bonne heure au métier de comédienne, et on la fit débuter par le rôle de Caliste, dans _The fair penitent_. Au sortir de la comédie, un homme considérable l'alla demander à sa mère, l'acheta pour ainsi dire, et dès le lendemain partit avec elle pour le continent. Elle fut mise à Paris, malgré sa religion, dans une abbaye distinguée, sous le seul nom de Caliste, fille de condition, mais dont on cachait le nom de famille par des raisons importantes.

Elle fut adorée des religieuses et de ses compagnes, et le ton qu'elle aurait pu contracter avec sa mère la décelait si peu, qu'on la crut fille du feu duc de Cumberland, et cousine par conséquent de notre roi; et, quand on lui en parlait, la rougeur que lui donnait le sentiment de son véritable état fortifiait le soupçon au lieu de le détruire. Elle fit bientôt tous les ouvrages de femme avec une adresse étonnante. Elle commença à dessiner et à peindre; elle dansait déjà assez bien pour que sa mère eût pensé à en faire une danseuse; elle se perfectionna dans cet art si séduisant; elle prit aussi des leçons de chant et de clavecin. J'ai toujours trouvé qu'elle jouait et chantait comme on parle où comme on devrait parler, et comme elle parlait elle-même: je veux dire qu'elle jouait et chantait, tantôt de génie, tantôt de souvenir, tout ce qu'on lui demandait, tout ce qu'on lui présentait, se laissant interrompre et recommençant mille fois, se livrant rarement à ses propres impressions, et prenant surtout plaisir à faire briller le talent des autres. Jamais il ne fut une plus aimable musicienne, jamais talent ne para tant la personne. Mais ce degré de perfection et de facilité, ce ne fut pas à Paris qu'elle l'acquit, ce fut en Italie, où son amant passa deux mois avec elle, uniquement occupé d'elle, de son instruction et de son plaisir. Après quatre ans de voyages, il la ramena en Angleterre, et demeurant avec elle, tantôt chez lui à la campagne, tantôt à Londres chez le général D**, son oncle, il eut encore quatre ans de vie et de bonheur; mais le bonheur et l'amour ne fléchissent pas la mort: une inflammation de poitrine l'emporta. -- Je ne lui laisse rien, dit-il à son oncle un moment avant de mourir, parce que je n'ai plus rien; mais vous vivez, vous êtes riche, et ce qu'elle tiendra de vous lui sera plus honorable que ce qu'elle tiendrait de moi: à cet égard je ne regrette rien, et je meurs tranquille.

L'oncle, au bout de quelques mois, lui donna, avec une rente de quatre cent pièces, cette maison à Bath, où je la voyais. Il y venait passer quelques semaines toutes les années, et, quand il avait la goutte, il la faisait venir chez lui. Elle vous ressemble, Madame, ou elle vous ressemblait, je ne sais lequel des deux il faut dire. Dans ses pensées, dans ses jugements, dans ses manières, elle avait comme vous je ne sais quoi qui négligeait les petites considérations pour aller droit aux grands intérêts, à ce qui caractérise les gens et les choses. Son âme et ses discours, son ton et sa pensée étaient toujours d'accord; ce qui n'était qu'ingénieux ne l'intéressait point, la prudence seule ne la détermina jamais, et elle disait ne savoir pas bien ce que c'était que la raison; mais elle devenait ingénieuse pour obliger, prudente pour épargner du chagrin aux autres, et elle paraissait la raison même quand il fallait amortir des impressions fâcheuses et ramener le calme dans un coeur tourmenté ou dans un esprit qui s'égarait. Vous êtes souvent gaie et quelquefois impétueuse; elle n'était jamais ni l'un ni l'autre. Dépendante, quoique adorée, dédaignée par les uns tandis qu'elle était servie à genoux par d'autres, elle avait contracté je ne sais quelle réserve triste qui tenait tout ensemble de la fierté et de l'effroi; et, si elle eût été moins aimante, elle eût pu paraître sauvage et farouche. Un jour, la voyant s'éloigner de gens qui l'avaient abordée avec empressement, et la considéraient avec admiration, je lui en demandai la raison. -- Rapprochons-nous d'eux, me dit-elle; ils ont demandé qui je suis, vous verrez de quel air ils me regarderont! Nous fîmes l'essai: elle n'avait deviné que trop juste, une larme accompagna le sourire et le regard par lequel elle me le fit remarquer. -- Que vous importe? lui dis-je. -- Un jour peut-être cela m'importera, me dit-elle en rougissant. Je ne l'entendis que longtemps après. Je me souviens qu'une autre fois, invitée chez une femme chez qui je devais aller, elle refusa. -- Mais pourquoi? lui dis-je. Cette femme, et tous ceux que vous verrez chez elle, ont de l'esprit et vous admirent. -- Ah! dit-elle, ce ne sont pas les dédains marqués que je crains le plus, j'ai trop dans mon coeur et dans ceux qui me dédaignent de quoi me mettre à leur niveau; c'est la complaisance, le soin de ne pas parler d'une comédienne, d'une fille entretenue, de Milord, de son oncle. Quand je vois la bonté et le mérite souffrir pour moi, et obligés de se contraindre ou de s'étourdir, je souffre moi-même. Du vivant de Milord, la reconnaissance me rendait plus sociable; je tâchais de gagner les coeurs pour qu'on n'affligeât pas le sien. Si ses domestiques ne m'eussent pas respectée, si ses parents ou ses amis m'avaient repoussée, ou que je les eusse fuis, il se serait brouillé avec tout le monde. Les gens qui venaient chez lui s'étaient si bien accoutumés à moi, que souvent, sans y penser, ils disaient devant moi les choses les plus offensantes. Mille fois j'ai fait signe à Milord en souriant de les laisser dire; tantôt j'étais bien aise qu'on oubliât ce que j'étais, tantôt flattée qu'on me regardât comme une exception parmi celles de ma sorte, et en effet ce qu'on disait de leur effronterie, de leur manège, de leur avidité, ne me regardait assurément pas. -- Pourquoi ne vous a-t-il pas épousée? lui demandai-je. -- Il ne m'en a parlé qu'une seule fois, me répondit-elle; alors il me dit: Le mariage entre nous ne serait qu'une vaine cérémonie qui n'ajouterait rien à mon respect pour vous, ni à l'inviolable attachement que je vous ai voué; cependant, si j'avais un trône à vous donner ou seulement une fortune passable, je n'hésiterais pas; mais je suis presque ruiné, vous êtes beaucoup plus jeune que moi; que servirait de vous laisser une veuve titrée sans bien? Ou je connais mal le public, ou celle qui n'a rien gagné à être ma compagne que le plaisir de rendre l'homme qui l'adorait le plus heureux de mortels, en sera plus respectée que celle à qui on laisserait un nom et un titre (1) [(1) Il connaissait mal le public et raisonnait mal.].

Vous êtes étonnée peut-être, Madame, de l'exactitude de ma mémoire, ou peut-être me soupçonnerez-vous de suppléer et d'embellir. Ah! quand j'aurai achevé de vous faire connaître celle de qui je rapporte les paroles, vous ne le croirez pas, et vous ne serez pas surprise non plus que je me souvienne si bien des premières conversations que nous avons eues ensemble. Depuis quelque temps surtout elles me reviennent avec un détail étonnant; je vois l'endroit où elle parlait, et je crois l'entendre encore. Je reviens, pour vous la peindre mieux, aux comparaisons que je n'ai cessé de faire depuis le premier moment où j'ai eu le bonheur de vous voir. Plus silencieuse que vous avec les indifférents, aussi aimante que vous, et n'ayant pas une Cécile, elle était plus caressante, plus attentive, plus insinuante encore avec les gens qu'elle aimait; son esprit n'était pas aussi hardi que le vôtre, mais il était plus adroit; son expression était moins vive, mais plus douce. Dans un pays où les arts tiennent lieu d'une nature pittoresque, qui frappe les sens et parle au coeur, elle avait la même sensibilité pour les uns que vous pour l'autre. Votre maison est simple et noble, on est chez une femme de condition peu riche; la sienne était ornée avec goût et avec économie; elle épargnait tout ce quelle pouvait de son revenu pour de pauvres filles qu'elle faisait élever; mais elle travaillait comme les fées, et chaque jour ses amis trouvaient chez elle quelque chose de nouveau à admirer, ou dont on jouissait. Tantôt c'était un meuble commode qu'elle avait fait elle-même; tantôt un vase dont elle avait donné le dessin, et qui faisait la fortune de l'ouvrier. Elle copiait des portraits pour ses amis, pour elle même des tableaux des meilleurs maîtres. Quel talent, quel moyen de plaire cette aimable fille n'avait-elle pas!

Soigné, amusé par elle, ma santé revint; la vie ne me parut plus un fardeau si pesant, si insipide à porter; je pleurai enfin mon frère, je pus enfin parler de lui; j'en parlais sans cesse. Je pleurais et je la faisais pleurer. -- Je vois, dit-elle un jour, pourquoi vous êtes tendre, doux, et pourtant un homme. La plupart des hommes qui n'ont eu que des camarades ordinaires et de leur sexe, ont peu de délicatesse et d'aménité, et ceux qui ont beaucoup vécu avec des femmes, plus aimables d'abord que les autres, mais moins adroits, moins hardis aux exercices des hommes, deviennent sédentaires, et avec le temps pusillanimes, exigeants, égoïstes et vaporeux comme nous. Vos courses, vos jeux, vos exercices avec votre frère vous ont rendu robuste et adroit, et avec lui votre coeur naturellement sensible est devenu délicat et tendre. Qu'il était heureux, s'écria-t-elle un jour que, le coeur plein de mon frère, j'en avais longtemps parlé; heureuse la femme qui remplacera ce frère chéri! -- Et qui m'aimerait comme il m'aimait? lui dis-je. -- Ce n'est pas cela qu'il serait difficile de trouver, me répondit-elle en rougissant. Vous n'aimerez pas une femme autant que vous l'aimiez; mais si vous aviez seulement cette tendresse que vous pouvez encore avoir, si on se croyait ce que vous aimez le mieux à présent que vous n'avez plus votre frère... Je la regarde, des larmes coulaient de ses yeux. Je me mets à ses pieds, je baise ses mains. -- N'aviez-vous point vu, dit-elle, que je vous aimais? -- Non, lui dis-je, et vous êtes la première femme qui me fasse entendre ces mots si doux. -- Je me suis dédommagée, dit-elle en m'obligeant à m'asseoir, d'une longue contrainte et du chagrin de n'être pas devinée; je vous ai aimé dès le premier moment que je vous ai vu; avant vous, j'avais connu la reconnaissance et non point l'amour; je le connais à présent qu'il est trop tard. Quelle situation que la mienne! moins je mérite d'être respectée, plus j'ai besoin de l'être. Je verrais une insulte dans ce qui aurait été des marques d'amour; au moindre oubli de la plus sévère décence, effrayée, humiliée, je me rappellerais avec horreur ce que j'ai été, ce qui me rend indigne de vous à mes yeux et sans doute aux vôtres, ce que je ne veux, ce que je ne dois jamais redevenir. Ah! je n'ai connu le prix d'une vie et d'une réputation sans tache que depuis que je vous connais. Combien de fois j'ai pleuré en voyant une fille, la fille la plus pauvre, mais chaste, ou seulement encore innocente! A sa place, je me serais allée donner à vous, je vous aurais consacré ma vie, je vous aurais servi à tel titre, à telle condition que vous auriez voulu; je n'aurais été connue que de vous, vous auriez pu vous marier, j'aurais servi votre femme et vos enfants, et je me serais enorgueillie d'être si complètement votre esclave, de tout faire et de tout souffrir pour vous. Mais moi, que puis-je faire? que puis-je offrir? Connue et avilie, je ne puis devenir ni votre égale, ni votre servante. Vous voyez que j'ai pensé à tout; depuis si longtemps je ne pense qu'à vous aimer, au malheur et au plaisir de vous aimer. Mille fois j'ai voulu me soustraire à tous les maux que je prévois; mais qui peut échapper à sa destinée? Du moins, en vous disant combien je vous aime, me suis-je donné un moment de bonheur. -- Ne prévoyons point de maux, lui dis-je, pour moi je ne prévois rien; je vous vois, vous m'aimez. Le présent est trop délicieux pour que je puisse me tourmenter de l'avenir. Et, en lui parlant, je la serrais dans mes bras. Elle s'en arracha. -- Je ne parlerai donc plus de l'avenir, dit-elle: je ne saurais me résoudre à tourmenter ce que j'aime. Allez à présent, laissez-moi reprendre mes esprits; et vous, réfléchissez à vous et à moi: peut-être serez-vous plus sage que moi, et ne voudrez-vous pas vous engager dans une liaison qui promet si peu de bonheur. Croire que vous pourrez toujours me quitter et ne pas être malheureux, ce serait vous tromper vous-même; mais aujourd'hui vous pouvez me quitter sans être cruel. Je ne m'en consolerai point, mais vous n'aurez aucun reproche à vous faire. Votre santé est rétablie, vous pouvez quitter cet endroit. Si vous revenez demain, ce sera me dire que vous avez accepté mon coeur, et vous ne pourrez plus, sans éprouver des remords, me rendre tout-à-fait malheureuse. Pensez-y, dit-elle en me serrant la main, encore une fois vous pouvez partir, votre santé est rétablie. -- Oui, dis-je, mais c'est à vous que je la dois. Et je m'en allai.

Je ne délibérai, ni ne balançai, ni ne combattis, et cependant, comme si quelque chose m'avait retenu, je ne sortis de chez moi que fort tard le lendemain. Le soir fort tard je me retrouvai à la porte de Caliste, sans que je puisse dire que j'eusse pris le parti d'y retourner. Ciel! quelle joie je vis briller dans ses yeux! -- Vous revenez, vous revenez! s'écria-t-elle. -- Qui pourrait, lui dis-je, se dérober à tant de félicité! Après une longue nuit, l'aurore du bonheur se remontre à peine; pourrai-je m'y dérober et me replonger dans cette nuit lugubre! Elle me regardait, et assise vis-à-vis de moi, levant les yeux au ciel, joignant les mains, pleurant et souriant à la fois avec une expression céleste, elle répétait: Il est revenu! Ah! il est revenu! la fin, dit-elle, ne sera pas heureuse. Je n'ose au moins l'espérer, mais elle est éloignée peut-être. Peut-être mourrai-je avant de devenir misérable. Ne me promettez rien, mais recevez le serment que je fais de vous aimer toujours. Je suis sûre de vous aimer toujours; quand même vous ne m'aimeriez plus, je ne cesserais pas de vous aimer. Que le moment où vous aurez à vous plaindre de mon coeur soit le dernier de ma vie! Venez avec moi, venez vous asseoir sur ce même banc où je vous parlai pour la première fois. Vingt fois déjà je m'étais approchée de vous; je n'avais osé vous parler. Ce jour-là je fus plus hardie. Béni soit ce jour! bénie soit ma hardiesse! béni soit le banc et l'endroit où il fut posé! J'y planterai un rosier, du chèvrefeuille et du jasmin. En effet, elle les y planta. Ils croissent, ils prospèrent, c'est tout ce qui reste d'heureux de cette liaison si douce.

Que ne puis-je, Madame, vous peindre toute sa douceur, et le charme inexprimable de cette aimable fille! Que ne puis-je vous peindre avec quelle tendresse, quelle délicatesse, quelle adresse elle opposa si longtemps l'amour à l'amour; maîtrisant les sens par le coeur, mettant des plaisirs plus doux à la place de plaisirs plus vifs, me faisant oublier sa personne à force de me faire admirer ses grâces, son esprit et ses talents! Quelquefois je me plaignais de sa retenue, que j'appelais dureté et indifférence: alors elle me disait que mon père me permettrait peut-être de l'épouser; et quand je voulais partir pour demander le consentement de mon père: Tant que vous ne l'avez pas demandé, disait-elle, nous avons le plaisir de croire qu'on vous l'accorderait. Bercé par l'amour et l'espérance, je vivais aussi heureux qu'on peut l'être hors du calme, et quand tout notre coeur est rempli d'une passion qu'on avait longtemps regardée comme indigne d'occuper le coeur d'un homme. -- O mon frère! mon frère! que diriez-vous? m'écriais-je quelquefois; mais je ne vous ai plus, et qui était plus digne qu'elle de vous remplacer?

Mes jours ne s'écoulaient pourtant pas dans une oisiveté entière. Le régiment où je servais ayant été enveloppé dans la disgrâce de Saratoga, il eût fallu, si on eût voulu me renvoyer en Amérique, me faire entrer dans un autre corps; mais mon père, d'autant plus désolé d'y avoir perdu un fils qu'il n'approuvait pas cette guerre, jura que l'autre n'y retournerait jamais, et, profitant de cette circonstance de la capitulation de Saratoga, il prétendit que, ma mauvaise santé seule m'ayant séparé de mon régiment, je devais être regardé comme appartenant encore à une armée qui ne pouvait plus servir contre les Américains; de sorte qu'ayant en quelque façon quitté le service, quoique je n'eusse pas encore quitté l'uniforme ni rendu mon brevet, je me préparais à la carrière du parlement et des emplois, et, pour y jouer un rôle honorable, je résolus, en même temps que j'étudierais les lois et l'histoire de mon pays, d'apprendre à me bien exprimer dans ma langue. Je définissais l'éloquence le pouvoir d'entraîner quand on ne peut pas convaincre, et ce pouvoir me paraissait nécessaire avec tant de gens, et dans tant d'occasions, que je crus ne pouvoir pas me donner trop de peine pour l'acquérir. A l'exemple du fameux lord Chatham, je me mis à traduire Cicéron et surtout Démosthène, brûlant ma traduction et la recommençant mille fois. Caliste m'aidait à trouver les mots et les tournures, quoiqu'elle n'entendît ni le grec ni le latin; mais, après lui avoir traduit littéralement mon auteur, je lui voyais saisir sa pensée souvent beaucoup mieux que moi, et quand je traduisais Pascal ou Bossuet, elle m'était encore d'un plus grand secours.

De peur de négliger les occupations que je m'étais prescrites, nous avions réglé l'emploi de ma journée, et quand, m'oubliant auprès d'elle, j'en avais passé une dont je ne devais pas être content, elle me faisait payer une amende au profit de ses pauvres protégées. J'étais matineux: deux heures de ma matinée étaient consacrées à me promener avec Caliste. Heures trop courtes, promenades délicieuses où tout s'embellissait et s'animait pour deux coeurs à l'unisson, pour deux coeurs à la fois tranquilles et charmés; car la nature est un tiers que des amants peuvent aimer, et qui partage leur admiration sans les refroidir l'un pour l'autre! Le reste de mon temps jusqu'au dîner était employé à l'étude. Je dînais chez moi, mais j'allais prendre le café chez elle. Je la trouvais habillée; je lui montrais ce que j'avais fait, et quand j'en étais un peu content, après l'avoir corrigé avec elle, je le copiais sous sa dictée. Ensuite, je lui lisais les nouveautés qui avaient quelque réputation, ou, quand rien de nouveau n'excitait notre curiosité, je lui lisais Rousseau, Voltaire, Fénelon, Buffon, tout ce que votre langue a de meilleur et de plus agréable. J'allais ensuite à la salle publique, de peur, disait-elle, qu'on ne crût que, pour me garder mieux, elle ne m'eût enterré. Après y avoir passé une heure ou deux, il m'était permis de revenir et de ne la plus quitter. Alors, selon la saison, nous nous promenions ou nous causions, et nous faisions nonchalamment de la musique jusqu'au souper, excepté deux jours dans la semaine, où nous avions un véritable concert. J'y ai entendu les plus habiles musiciens anglais et étrangers déployer tout leur art et se livrer à tout leur génie. L'attention et la sensibilité de Caliste excitaient leur émulation plus que l'or des grands. Elle n'y invitait jamais personne, mais quelquefois des hommes de nos premières familles obtenaient la permission d'y venir. Une fois, des femmes firent demander la même permission; elle les refusa. Une autre fois, de jeunes gens, entendant de la musique, s'avisèrent d'entrer. Caliste leur dit qu'ils s'étaient mépris sans doute, qu'ils pouvaient rester, pourvu qu'ils observassent le plus grand silence, mais qu'elle les priait de ne pas revenir sans l'en avoir prévenue. Vous voyez, Madame, qu'elle savait se faire respecter, et son amant même n'était que le plus soumis comme le plus enchanté de ses admirateurs. O femmes! femmes! que vous êtes malheureuses, quand celui que vous aimez se fait de votre amour un droit de vous tyranniser, quand, au lieu de vous placer assez haut pour s'honorer de votre préférence, il met son honneur à se faire craindre et à vous voir ramper à ses pieds!

Après le concert, nous donnions un souper à nos musiciens et à nos amateurs. Il m'était permis de faire les frais de ces soupers, et c'était la seule permission de ce genre que j'eusse. Jamais il n'y en eut de plus gais. Anglais, Allemands, Italiens, tous nos virtuoses y mêlaient bizarrement leur langage, leurs prétentions, leurs préjugés, leurs habitudes, leurs saillies. Avec une autre que Caliste, ces soupers eussent été froids, ou auraient dégénéré en orgies; avec elle, ils étaient décents, gais, charmants.

Caliste, ayant trouvé que l'heure qui suivait le souper était, quand nous étions seuls, la plus difficile à passer, à moins que le clair de lune ne nous invitât à nous promener, ou quelque livre bien piquant à en achever la lecture, imagina de faire venir dans ces occasions-là un petit violoncelle, ivrogne, crasseux, mais très habile. Un signe imperceptible fait à son laquais évoquait ce petit gnome. Au moment où je le voyais sortir comme de dessous terre, je commençais par le maudire et je faisais mine de m'en aller; mais un regard ou un sourire m'arrêtait, et souvent le chapeau sur la tête, et appuyé contre la porte, je restais immobile à écouter les choses charmantes que produisaient la voix et le clavecin de Caliste avec l'instrument de mon mauvais génie. D'autres fois je prenais en grondant ma harpe ou mon violon, et je jouais jusqu'à ce que Caliste nous renvoyât l'un et l'autre. Ainsi se passèrent des semaines, des mois, plus d'une année; et vous voyez que le seul souvenir de ce temps délicieux a fait briller encore une étincelle de gaieté dans un coeur navré de tristesse.