Lettres écrites de Lausanne

Chapter 13

Chapter 133,557 wordsPublic domain

Le départ de M. M** ayant fait plus d'impression que ses ordres, Caliste fut d'abord assez mal reçue; mais son protecteur le prit sur un ton si haut, et elle montra tant de douceur, elle fut si bonne, si charitable, si juste, si noble, que bientôt tout fut à ses pieds, les voisins comme les gens de la maison, et, ce qui n'est pas ordinaire chez des amis de campagne, ils furent aussi discrets qu'empressés, de sorte qu'elle prenait son lait avec tous les ménagements et la tranquillité qui pouvaient dépendre des autres. Elle m'écrivit qu'il lui faisait un peu de bien, et que l'on commençait à lui trouver meilleur visage. Mais, au milieu de sa cure, le général tomba malade de la longue maladie dont il est mort. Il fallut retourner à Londres; et les peines, les veilles, le chagrin portèrent à Caliste une trop forte et dernière atteinte. Son constant ami, son constant protecteur et bienfaiteur, lui donna en mourant le capital de six cents pièces de rentes au trois pour cent, à prendre sur la partie de son bien la moins casuelle, et d'après l'estimation qui en serait faite par des gens de loi.

D'abord après sa mort elle alla habiter sa maison de Whitehall, qu'elle s'était déjà amusée à réparer l'hiver précédent. Elle continua à y recevoir les amis de lord L. et de son oncle, et recommença à se donner chaque semaine le plaisir d'entendre les meilleurs musiciens de Londres, et c'est presque dire de l'Europe. Je sus tout cela par elle-même. Elle m'écrivit aussi qu'elle avait retiré chez elle une chanteuse de la comédie qui s'était dégoûtée du théâtre, et lui avait donné de quoi épouser un musicien très honnête homme. "Je tire parti de l'un et de l'autre, disait-elle, pour faire apprendre un peu de musique à de petites orphelines à qui j'enseigne moi-même à travailler, et qui apprennent chez moi une profession. Quand on m'a dit que je les préparais au métier de courtisane, j'ai fait remarquer que je les prenais très pauvres et très jolies, ce qui, joint ensemble et dans une ville comme Londres, mène à une perte presque sûre et entière, sans que de savoir un peu chanter ajoute rien au péril, et j'ai même osé dire qu'après tout il valait encore mieux commencer et finir comme moi, qu'arpenter les rues et périr dans un hôpital. Elles chantent les choeurs d'Esther et d'Athalie que j'ai fait traduire, et pour lesquels on a fait la plus belle musique; on travaille à me rendre le même service pour les Psaumes cent trois et cent quatre. Cela m'amuse, et elles n'ont point d'autre récréation." Tous ces détails ne devaient pas, vous l'avouerez, Madame, me préparer à l'affreuse lettre que je reçus il y a huit jours. Renvoyez-la-moi, et qu'elle ne me quitte plus jusqu'à ma propre mort.

"C'est bien à présent, mon ami, que je puis vous dire _c'est fait_. Oui, c'est fait pour toujours. Il faut vous dire un éternel adieu. Je ne vous dirai pas par quels symptômes je suis avertie d'une fin prochaine; ce serait me fatiguer à pure perte, mais il est bien sûr que je ne vous trompe pas, et que je ne me trompe pas moi-même. Votre père m'est venu voir hier: je fus extrêmement touchée de cette bonté. Il me dit: Si au printemps, Madame, si au printemps.... (il ne pouvait se résoudre à ajouter) vous vivez encore, je vous mènerai moi même en Provence, à Nice ou en Italie. Mon fils est à présent en Suisse, je lui écrirai de venir au-devant de nous. -- Il est trop tard, Monsieur, lui dis-je, mais je n'en suis pas moins touchée de votre bonté. -- Il n'a rien ajouté, mais c'était par ménagement, car il sentait bien des choses qu'il aurait eu du penchant à dire. Je lui ai demandé des nouvelles de votre fille, il m'a dit qu'elle se portait bien, et qu'il me l'aurait déjà envoyée si elle vous ressemblait un peu; mais, quoiqu'elle n'ait que dix-huit mois, on voit déjà qu'elle ressemblera à sa mère. Je l'ai prié de m'envoyer sir Harry, et lui ai dit que par ses mains je lui ferais un présent que je n'osais lui faire moi-même. Il m'a dit qu'il recevrait avec plaisir de ma main tout ce que je voudrais lui donner; là-dessus je lui ai donné votre portrait, que vous m'avez envoyé d'Italie; je donnerai à sir Harry la copie que j'en ai faite, mais je garderai celui que vous m'avez donné le premier, et je dirai qu'on vous le remette après ma mort.

"Je ne vous ai pas rendu heureux, et je vous laisse malheureux, et moi je meurs; cependant je ne puis me résoudre à souhaiter de ne vous avoir pas connu: supposé que je dusse me faite des reproches, je ne le puis pas; mais le dernier moment où je vous ai vu m'est quelquefois revenu dans l'esprit, et j'ai craint qu'il n'y ait eu une certaine audace impie dans cet oubli total du danger qui pouvait menacer vous ou moi. C'est cela peut-être qu'on appelle braver le ciel; mais un atome, un peu de poussière peut-il braver l'Etre tout-puissant? peut-il en avoir la pensée? et, supposé que dans un moment de délire on pût ne compter pour rien Dieu et ses jugements, Dieu pourrait-il s'en irriter? Si pourtant je t'ai offensé, père et maître du monde, je te demande pardon pour moi et pour celui à qui j'inspirais le même oubli, la même folle et téméraire sécurité. Adieu, mon ami; écrivez-moi que vous avez reçu ma lettre. Rien que ce peu de mots; il y a peu d'apparence qu'ils me trouvent encore en vie; mais, si je vis assez pour les recevoir, j'aurai encore une fois le plaisir de voir de votre écriture."

Depuis cette lettre, Madame, je n'ai rien reçu. C'est trop tard, elle a dit: C'est trop tard. Ah! malheureux, j'ai toujours attendu qu'il fût trop tard, et mon père a fait comme moi. Que n'a-t-elle aimé un autre homme, et qui eût eu un autre père? elle aurait vécu, elle ne mourrait pas de chagrin.

LETTRE XXII

Madame,

Je n'ai point encore reçu de lettres. Il y a des instants où je crois pouvoir encore espérer. Mais non, cela n'est pas vrai. Je n'espère plus. Je la regarde déjà comme morte, et je me désole. Je m'étais accoutumé à sa maladie comme à sa sagesse, comme à être son amant. Je ne croyais point qu'elle se marierait; je n'ai point cru qu'elle pût mourir, et il faut que je supporte ce que je n'avais pas eu le courage de prévoir. Avant que le dernier coup soit porté, ou du moins tandis que je l'ignore, je vais profiter d'un reste de sang-froid pour vous dire une chose qui peut-être ne signifie rien, mais qu'il me parait que je suis obligé de vous dire. Depuis quelques jours, tout entier à mes souvenirs, que l'histoire que je vous ai faite a rendus comme autant de choses présentes, je ne parlais plus à personne, pas même à Milord. Ce matin je lui ai serré la main quand il est venu demander si j'avais dormi, et au lieu de répondre: Jeune homme, lui ai-je dit, si jamais vous intéressez le coeur d'une femme vraiment tendre et sensible, et que vous ne sentiez pas dans le vôtre que vous pourrez payer toute sa tendresse, tous ses sacrifices, éloignez-vous d'elle, faites-vous en oublier, ou croyez que vous l'exposez à des malheurs sans nombre, et vous-même à des regrets affreux et éternels. Il est resté pensif auprès de moi, et une heure après, me rappelant ce que j'avais dit un jour des différentes raisons que votre fille pouvait avoir de ne plus vivre avec nous dans une espèce de retraite, il m'a demandé si je croyais qu'elle eût du penchant pour quelqu'un. Je lui ai répondu que je l'avais soupçonné. Il m'a demandé si c'était pour lui. Je lui ai répondu que quelquefois je l'avais cru. -- Si cela est, m'a-t-il dit, c'est bien dommage que Mademoiselle Cécile soit une fille si bien née, car de me marier à mon âge on n'y peut penser. Encore une fois cela ne signifie rien. Je n'ai jamais rien dit ni rien pensé de pareil; j'aurais en tout temps préféré Caliste à ma liberté comme à une couronne; et cependant qu'ai-je fait pour elle! Souvent on a tout fait pour celle pour laquelle on croyait qu'on ne ferait rien.

LETTRE XXIII

Quel intérêt pouvez-vous prendre, Madame, au sort de l'homme du monde le plus malheureux en effet, mais le plus digne de son malheur! Je me revois sans cesse dans le passé, sans pouvoir me comprendre. Je ne sais si tous les malheureux déchus par degrés de la place où le sort les avait mis, sont comme moi; en ce cas-là, je les plains bien. Jamais l'échafaud sur lequel périt Charles Ier ne m'a donné autant de pitié pour lui que la comparaison que j'ai faite aujourd'hui entre lui et moi. Il me semble que je n'ai rien fait de ce qu'il aurait été naturel de faire. J'aurais dû l'épouser sans demander un consentement dont je n'avais pas besoin. J'aurais dû l'empêcher de promettre qu'elle ne m'épouserait pas sans ce consentement. Si mille efforts n'avaient pu fléchir mon père, j'aurais dû en faire ma maîtresse, et pour elle et moi ma femme, quand tout son coeur le demandait malgré elle, et que je le voyais malgré ses paroles. J'aurais dû l'entendre, lorsqu'ayant écarté tout le monde, elle voulut m'empêcher de la quitter. Revenu chez elle, j'aurais dû briser sa porte; le lendemain, la forcer à me revoir, ou du moins courir après elle quand elle m'eut échappé. Je devais rester libre et ne pas lui donner le chagrin de croire que j'avais donné sa place d'avance, qu'elle avait été trahie, ou qu'elle était oubliée. L'ayant retrouvée, j'aurais dû ne la plus quitter, être au moins aussi prompt, aussi zélé que son fidèle James: peut-être ne l'aurais-je pas laissée sortir seule de ce carrosse; peut-être James m'aurait-il caché auprès d'elle; peut-être l'aurais-je pu servir avec lui: j'étais inconnu à tout le monde dans la maison de son bienfaiteur. Et cet automne encore, et cet hiver... Je savais que son mari l'avait fuie; que n'allais-je, au lieu de rêver à elle au coin de votre feu, soigner avec elle son protecteur, soulager ses peines, partager ses veilles; la faire vivre à force de caresses et de soins, ou au moins, pour prix d'une passion si longue et si tendre, lui donner le plaisir de me voir en mourant, de voir qu'elle n'avait pas aimé un automate insensible, et que, si je n'avais pas su l'aimer comme elle le méritait, je saurais la pleurer? Mais c'est trop tard, mes regrets sont aussi venus trop tard, et elle les ignore. Elles les a ignorés, faut-il dire: il faut bien avoir enfin le courage de la croire morte; s'il y avait eu quelque retour d'espérance, elle aurait voulu adoucir l'impression de sa lettre; car elle, elle savait aimer. Me voici donc seul sur la terre. Ce qui m'aimait n'est plus. J'ai été sans courage pour prévenir cette perte; je suis sans force pour la supporter.

LETTRE XXIV

Madame,

Ayant appris que vous comptez partir demain, je voulais avoir l'honneur de vous aller voir aujourd'hui pour vous souhaiter, ainsi qu'à Mademoiselle Cécile, un heureux voyage, et vous dire que le chagrin de vous voir partir n'est adouci que par la ferme espérance que j'ai de vous revoir l'une et l'autre; mais je ne puis quitter mon parent: l'impression que lui a faite une lettre arrivée ce matin a été si vive, que M. Tissot m'a absolument défendu de le quitter, ainsi que son domestique. Celui qui a apporté la lettre ne le quitte pas non plus, mais il est presque aussi affligé que lui, et je crois qu'il se tuerait lui-même plutôt qu'il ne l'empêcherait de se tuer. Je vous supplie, Madame, de me conserver des bontés dont j'ai senti le prix plus encore peut-être que vous ne l'avez cru, et dont ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Edouard ***

LETTRE XXV

Celle qui vous aimait tant est morte avant-hier au soir. Cette manière de la désigner n'est pas un reproche que je lui fais: il y avait longtemps que je lui avais pardonné, et dans le fond elle ne m'avait pas offensé. Il est vrai qu'elle ne m'avait pas ouvert son coeur: je ne sais si elle l'aurait dû, et, quand elle me l'aurait ouvert, il n'est pas bien sûr que je ne l'eusse pas épousée, car je l'aimais passionnément. C'est la plus aimable, et je puis ajouter qu'à mes yeux, et pour mon coeur, c'est la seule aimable femme que j'aie connue. Si elle ne m'a pas averti, elle ne m'a pas non plus trompé, mais je me suis trompé moi-même. Vous ne l'aviez pas épousée; était-il croyable que, vous aimant, elle n'eût pas su ou voulu vous déterminer à l'épouser? Vous savez sans doute combien je fus cruellement désabusé; et quoiqu'à présent je me repente d'avoir témoigné tant de ressentiment et de chagrin, je ne puis même encore aujourd'hui m'étonner de ce que, perdant à la fois la persuasion d'en être aimé et l'espérance d'avoir un enfant dont elle aurait été la mère, j'aie manqué de modération. Heureusement, il est bien sûr que ce n'est pas cela qui l'a tuée. Ce n'est certainement pas moi qui suis cause de sa mort, et, quoique j'aie été jaloux de vous, j'aime encore mieux à présent être à ma place qu'à la vôtre. Rien ne prouve cependant que vous ayez des reproches à vous faire, et je vous prie de ne pas prendre mes paroles dans ce sens-là. Vous me trouveriez, et avec raison, injuste et téméraire aussi bien que cruel, car je vous suppose très-affligé.

Le même jour que Mistriss M*** vous écrivit sa dernière lettre, elle m'écrivit pour me prier de la venir voir. Je vins sans perdre un instant; je trouvai sa maison comme d'une personne qui se porte bien, et elle-même assez bien en apparence, excepté sa maigreur. Je fus bien aise de pouvoir lui dire qu'elle ne paraissait pas aussi mal qu'elle le croyait; mais elle dit en souriant que j'étais trompé par un peu de rouge qu'elle mettait dès le matin, et qui avait déjà épargné quelques larmes à Fanny et quelques soupirs à James. Je vis le soir les petites filles qu'elle fait élever; elles chantèrent, et elle les accompagna de l'orgue: c'était une musique touchante, et telle à peu près que j'en ai entendu en Italie dans quelques églises. Le lendemain matin elles chantèrent d'autres hymnes du même genre; cette musique finissait et commençait la journée. Ensuite Mistriss M*** me lut son testament, me priant, si je voulais qu'elle y changeât quelque chose, de le lui dire librement; mais je n'y trouvai rien à changer. Elle donne son bien aux pauvres, de cette manière. La moitié, qui est le capital de trois cents pièces de rente, sera à perpétuité entre les mains des lords-maires de Londres, pour faire apprendre à trois petits garçons, tirés chaque année de l'hôpital des enfants trouvés, le métier de pilote, de charpentier ou d'ébéniste. La première de ces professions, dit-elle, sera choisie par les plus hardis, la seconde par les plus robustes, la troisième par les plus adroits. L'autre moitié de son bien sera entre les mains des évêques de Londres, qui devront tirer chaque année deux filles de l'hôpital de la Madeleine, et les associer à des marchandes bien établies, en donnant à chacune cent cinquante pièces à mettre dans le commerce auquel on les associera; elle recommande cette fondation à la piété et à la bonté de l'évêque, de sa femme et de ses parentes. Sur les cinq mille pièces dont je lui avais fait présent, elle n'a voulu disposer que de mille en faveur de Fanny, et de cinq cents en faveur de James; cependant le bien de son oncle qu'elle m'a apporté en mariage vaut au moins trente-cinq mille pièces.

Elle m'a prié de garder Fanny, disant que je lui ferais honneur par là aussi bien qu'à une fille qui méritait cet honneur, et qui, n'ayant jamais servi à rien que d'honnête, ne devait pas être soupçonnée du contraire. Elle donne ses habits et ses bijoux à mistriss ***, de Norfolk, sa maison de Bath, et tout ce qu'il y a dedans, à sir Harry B. Elle veut que, ses funérailles payées, son argent comptant et le reste de son revenu de cette année soient distribués par égales portions aux petites filles et aux domestiques qu'elle avait outre James et Fanny. S'étant assurée qu'il n'y avait rien dans ce testament qui me fît de la peine, ni qui fût contraire aux lois, elle m'a fait promettre, ainsi qu'à deux ou trois amis de lord L. et de son oncle, de faire en sorte qu'il fût ponctuellement exécuté. Après cela elle a continué à mener sa vie ordinaire, autant que ses forces, qui diminuaient tous les jours, pouvaient le lui permettre, et nous avons plus causé ensemble que nous n'avions jamais fait auparavant. En vérité, Monsieur, j'aurais donné tout au monde pour la conserver, la tenir en vie, fût-ce dans l'état où je la voyais, et passer le reste de mes jours avec elle.

Beaucoup de gens ne voulaient pas la croire aussi malade qu'elle l'était, et on continuait à lui envoyer, comme on avait fait tout l'hiver, beaucoup de pièces en vers qui lui étaient adressées, tantôt sous le nom de Caliste, tantôt sous celui d'Aspasie; mais elle ne les lisait plus. Un jour je lui parlais du plaisir qu'elle devait avoir en se voyant estimée de tout le monde: elle m'assura qu'ayant été autrefois fort sensible au mépris, elle ne l'était jamais devenue à l'estime. -- Mes juges ne sont, dit-elle, que des hommes et des femmes, c'est-à-dire ce que je suis moi-même, et je me connais bien mieux qu'ils ne me connaissent. Les seuls éloges qui m'aient fait plaisir sont ceux de l'oncle de lord L.. Il m'aimait sur le pied d'une personne telle que, selon lui, on devait être, et s'il avait eu à changer d'opinion, cela l'aurait fort dérangé. J'en aurais été fâchée comme de mourir avant lui. Il avait besoin en quelque sorte que je vécusse, et besoin de m'estimer.

On ne l'a jamais veillée. J'aurais voulu coucher dans sa chambre, mais elle me dit que cela la gênerait. Le lit de Fanny n'était séparé du sien que par une cloison qui s'ouvrait sans effort et sans bruit: au moindre mouvement, Fanny se réveillait et donnait à boire à sa maîtresse. Les dernières nuits, je pris sa place, non qu'elle se plaignît d'être trop souvent réveillée, mais parce que la pauvre fille ne pouvait plus entendre cette voix si affaiblie, cette haleine si courte, sans fondre en larmes. Cela ne me faisait certainement pas moins de peine qu'à elle; mais je me contraignais mieux. Avant-hier, quoique Mistriss fût plus oppressée et plus agitée qu'auparavant, elle voulut avoir son concert du mercredi comme à l'ordinaire; mais elle ne put se mettre au clavecin. Elle fit exécuter des morceaux du _Messiah_ de Hændel, d'un _Miserere_ qu'on lui avait envoyé d'Italie, et du _Stabat Mater_ de Pergolèse. Dans un intervalle, elle ôta une bague de son doigt, et elle me la donna. Ensuite elle fit appeler James, lui donna une boîte qu'elle avait tirée de sa poche, et lui dit: Portez-la lui vous-même, et, s'il se peut, restez à son service: c'est la place, et dites-le lui, James, que j'ai longtemps ambitionnée pour moi. Je m'en serais contentée. Après avoir eu quelques moments les mains jointes et les yeux levés au ciel, elle s'est enfoncée dans son fauteuil, et a fermé les yeux. Je lui ai demandé, la voyant très faible, si elle voulait que je fisse cesser la musique; elle m'a fait signe que non, et a retrouvé encore des forces pour me remercier de ce qu'elle appelait mes bontés. La pièce finie, les musiciens sont sortis sur la pointe des pieds, croyant qu'elle dormait; mais ses yeux étaient fermés pour toujours.

Ainsi a fini votre Caliste, les uns diront comme une païenne, les autres comme une sainte; mais les cris de ses domestiques, les pleurs des pauvres, la consternation de tout le voisinage, et la douleur d'un mari qui croyait avoir à se plaindre, disent mieux que des paroles ce qu'elle était.

En me forçant, monsieur, à vous faire ce récit si triste, j'ai cru en quelque sorte lui complaire et lui obéir; par le même motif, par le même tendre respect pour sa mémoire, si je ne puis vous promettre de l'amitié, j'abjure au moins tout sentiment de haine.

_FIN_

Erreurs typographiques corrigées silencieusement:

1ère partie lettre 1: =étoit presque sûr= remplacé par =était presque sûr=

lettre 6: =oublions-là= remplacé par =oublions-la=

lettre 7: =apprit à jouer= remplacé par =apprît à jouer=

lettre 10: =ne plus l'être= remplacé par =ne le plus être=

lettre 12: =comme des exemple d'austérité= remplacé =par comme des exemples d'austérité=

lettre 14: =rien à craindre,= remplacé par =rien à craindre.=

lettre 15: =Demandez à Mademoiselle.= remplacé par =Demandez à Mademoiselle,=

2ème partie: lettre 21: =Mais. Il n'y a point= remplacé par =Mais. -- Il n'y a point=

lettre 21: =comment se porte Madame= remplacé par =comment se porte madame=

lettre 21: =Harry B. son fils..= remplacé par =Harry B. son fils.=

lettre 21: =The fair pénitent= remplacé par =The fair penitent=

lettre 21: =moments avec Caliste. Où voulez-vous= remplacé par =moments avec Caliste. -- Où voulez-vous=

lettre 21: =Ah! ne répondez-pas= remplacé par =Ah! ne répondez pas=

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