Chapter 11
"Il est bien sûr à présent que vous ne m'avez pas suivie. Il n'y a que trois heures que j'espérais encore. A présent je me trouve heureuse de penser qu'il n'est plus possible que vous arriviez, car il ne pourrait en résulter que les choses les plus funestes; mais je pourrais recevoir une lettre. Il y a des instants où je m'en flatte encore. L'habitude était si grande, et il est pourtant impossible que vous me haïssiez, ou que je sois pour vous comme une autre. J'ai encore une heure de liberté. Quoique tout soit prêt, je puis encore me dédire; mais si je n'apprends rien de vous, je ne me dédirai pas. Vous ne vouliez plus de moi, votre situation auprès de moi était trop uniforme; il y a longtemps que vous en êtes fatigué. J'ai fait une dernière tentative. J'avais presque cru que vous me retiendriez ou que vous me suivriez. Je ne me ferai pas honneur des autres motifs qui ont pu entrer dans ma résolution, ils sont trop confus. C'est pourtant mon intention de chercher mon repos et le bonheur d'autrui dans mon nouvel état, et de me conduire de façon que vous ne rougissiez pas de moi. Adieu, l'heure s'écoule, et dans un instant on viendra me dire qu'elle est passée; adieu, vous pour qui je n'ai point de nom, adieu pour la dernière fois." La lettre était tachée de larmes, celles de mon père tombèrent sur les traces de celles de Caliste, les miennes.... Je sais la lettre par coeur, mais je ne puis plus la lire. Deux jours après, lady Betty, tenant la gazette, lut à l'article des mariages: _Charles M*** of Norfolk, with Maria Sophia ***_. Oui, elle lut ces mots, il fallut les entendre. Ciel! avec _Maria Sophia!..._ Je ne puis pas accuser lady Betty d'insensibilité dans cette occasion. J'ai lieu de croire qu'elle regardait Caliste comme une fille honnête pour son état, avec qui j'avais vécu, qui m'aimait encore, quoique je ne l'aimasse plus, qui, voyant que je m'étais détaché d'elle, et que je ne l'épouserais jamais, prenait avec chagrin le parti de se marier, pour faire une fin honorable. Certainement lady Betty n'attribuait ma tristesse qu'à la pitié; car, loin de m'en savoir mauvais gré, elle en eut meilleure opinion de mon coeur. Toute cette manière de juger était fort naturelle et ne différait de la vérité que par des nuances qu'elle ne pouvait deviner.
Huit jours se passèrent, pendant lesquels il me semblait que je ne vivais pas. Inquiet, égaré, courant toujours comme si j'avais cherché quelque chose, ne trouvant rien, ne cherchant même rien, ne voulant que me fuir moi-même, et fuir successivement tous les objets qui frappaient mes regards! Ah! Madame, quel état! et faut-il que j'éprouve qu'il en est un plus cruel encore! Un matin, pendant le déjeûner, sir Harry, s'approchant de moi, me dit: Je vous vois si triste, j'ai toujours peur que vous ne vous en alliez aussi. Il m'est venu une idée. On parle quelquefois à maman de se remarier, j'aimerais mieux que ce fût vous que tout autre qui devinssiez mon père; alors vous resteriez auprès de moi; ou bien vous me prendriez avec vous, si vous vous en alliez. Lady Betty sourit. Elle eut l'air de penser que son fils ne faisait que me mettre sur les voies de faire une proposition à laquelle j'avais pensé depuis longtemps. Je ne répondis rien. Elle crut que c'était par embarras, par timidité. Mais mon silence devenait trop long. Mon père prit la parole: Vous avez là une très bonne idée, mon ami Harry, dit-il, et je me flatte qu'une fois ou l'autre tout le monde en jugera ainsi. -- Une fois ou l'autre! dit lady Betty. Vous me croyez plus prude que je ne suis. Il ne me faudrait pas tant de temps pour adopter une idée qui vous serait agréable, ainsi qu'à votre fils et au mien. Mon père me prit par la main, et me fit sortir. -- Ne me punissez pas, me dit-il, de n'avoir pas su faire céder des considérations qui me paraissaient victorieuses à celles que je trouvais faibles. Je puis avoir été aveugle, mais je n'ai pas cru être dur. Je n'ai rien dans le monde de si cher que vous. Méritez jusqu'au bout ma tendresse: je voudrais n'avoir point exigé ce sacrifice; mais, puisqu'il est fait, rendez-le méritoire pour vous et utile à votre père; montrez-vous un fils tendre et généreux en acceptant un mariage qui paraîtrait avantageux à tout autre que vous, et donnez-moi des petits-fils qui intéressent et amusent ma vieillesse, et me dédommagent de votre mère, de votre frère et de vous, car vous n'avez jamais été et ne serez peut-être jamais à vous, à moi, ni à la raison.
Je rentrai dans la chambre. -- Pardonnez mon peu d'éloquence, dis-je à milady, et croyez que je sens mieux que je ne m'exprime. Si vous voulez me promettre le plus grand secret sur cette affaire, et permettre que j'aille faire un tour à Paris et en Hollande, je partirai dès demain, et reviendrai dans quatre mois vous prier de réaliser des intentions qui me sont si honorables et si avantageuses. -- Dans quatre mois! dit milady; et il faudrait m'engager au plus profond secret? Pourquoi ce secret, je vous prie? Serait-ce pour ménager la sensibilité de cette femme? -- N'importe mes motifs, lui dis-je, mais je ne m'engage qu'à cette condition. -- Ne soyez pas fâché, dit sir Harry, maman ne connaît pas mistriss Calista. -- Je t'épouserai, toi, mon cher Harry, si j'épouse ta mère, lui dis-je en l'embrassant. C'est bien aussi toi que j'épouse, et je te jure tendresse et fidélité. -- Madame est trop raisonnable, dit avec gravité mon père, pour ne pas consentir au secret que vous voulez qu'on garde; mais pourquoi ne pas vous marier secrètement avant que de partir? J'aurai du plaisir à vous savoir marié; vous partirez aussitôt qu'il vous plaira après la célébration. De cette manière on ne soupçonnera rien, et, si l'on parlait de quelque chose, votre départ détruirait ce bruit. Je comprends bien comment vous avez envie de faire un voyage de garçon, c'est-à-dire sans femme. Il fut question de vous envoyer voyager avec votre frère au sortir de l'université, mais la guerre y mit obstacle. Lady Betty fut si bien apaisée par le discours de mon père, qu'elle consentit à tout ce qu'il voulait, et trouva plaisant que nous fussions mariés avant un certain bal qui devait se donner peu de jours après. L'erreur où nous verrions tout le monde, disait-elle, nous amuserait, elle et moi. Avec quelle rapidité je me vis entraîné! Je connaissais lady Betty depuis environ cinq mois. Notre mariage fut proposé, traité et conclu en une heure. Sir Harry était si aise, que j'eus peine à me persuader qu'il pût être discret. Il me dit que quatre mois étaient trop longs pour pouvoir se taire, mais qu'il se tairait jusqu'à mon départ si je promettais de le prendre avec moi.
Je fus donc marié, et il n'en transpira rien, quoique des vents contraires et un temps très orageux retardassent mon départ de quelques jours qu'il était plus naturel de passer à Bath qu'à Harwich. Le vent ayant changé, je partis, laissant lady Betty grosse. Je parcourus en quatre mois les principales villes de la Hollande, de la Flandre et du Brabant; et en France, outre Paris, je vis la Normandie et la Bretagne. Je ne voyageai pas vite, à cause de mon petit compagnon de voyage; mais je restai peu partout où je fus, et je ne regrettai nulle part de ne pouvoir y rester plus longtemps. J'étais si mal disposé pour la société, tout ce que j'apercevais de femmes me faisait si peu espérer que je pourrais être distrait de mes pertes, que partout je ne cherchai que les édifices, les spectacles, les tableaux, les artistes. Quand je voyais ou entendais quelque chose d'agréable, je cherchais autour de moi celle avec qui j'avais si longtemps vu et entendu, celle avec qui j'aurais voulu tout voir et tout entendre, qui m'aurait aidé à juger, et m'aurait fait doublement sentir. Mille fois je pris la plume pour lui écrire, mais je n'osai écrire; et comment lui aurais-je fait parvenir une lettre telle que j'eusse eu quelque plaisir à l'écrire, et elle à la recevoir!
Sans le petit Harry, je me serais trouvé seul dans les villes les plus peuplées; avec lui je n'étais pas tout à fait isolé dans les endroits les plus écartés. Il m'aimait, il ne me fut jamais incommode, et j'avais mille moyens de le faire parler de mistriss Calista, sans en parler moi-même. Nous retournâmes en Angleterre, d'abord à Bath, de là chez mon père, et enfin à Londres, où mon mariage devint public, lorsque lady Betty jugea qu'il était temps de se faire présenter à la cour. On avait parlé de moi et de mon frère comme d'un phénomène d'amitié; on avait parlé de moi comme d'un jeune homme rendu intéressant par la passion d'une femme aimable; les amis de mon père avaient prétendu que je me distinguerais par mes connaissances et mes talents. Les gens à talents avaient vanté mon goût et ma sensibilité pour les arts qu'ils professaient. A Londres, dans le monde, on ne vit plus rien qu'un homme triste, silencieux. On s'étonna de la passion de Caliste et du choix de lady Betty; et, supposé que les premiers jugements portés sur moi n'eussent pas été tout-à-fait faux, je conviens que les derniers étaient du moins parfaitement naturels, et j'y étais peu sensible; mais lady Betty, s'apercevant du jugement du public, l'adopta insensiblement, et, ne se trouvant pas autant aimée qu'elle croyait le mériter, après s'être plainte quelque temps avec beaucoup de vivacité, chercha sa consolation dans une espèce de dédain qu'elle nourrissait, et dont elle s'applaudissait. Je ne trouvais aucune de ses impressions assez injuste pour pouvoir m'en offenser ou la combattre. Je n'aurais su d'ailleurs comment m'y prendre, et j'avoue que je n'y prenais pas un intérêt assez vif pour devenir là-dessus bien clairvoyant ni bien ingénieux, encore moins pour en avoir de l'humeur; de sorte qu'elle fit tout ce qu'elle voulut, et elle voulut plaire et briller dans le monde, ce que sa jolie figure, sa gentillesse et cet esprit de repartie qui réussit toujours aux femmes, lui rendaient fort aisé. D'une coquetterie générale, elle en vint à une plus particulière, car je ne puis pas appeler autrement ce qui la détermina pour l'homme du royaume avec lequel une femme pouvait être le plus flattée d'être vue, mais le moins fait, du moins à ce qu'il me sembla, pour prendre ou inspirer une passion. Je parus ne rien voir et ne m'opposai à rien, et, après la naissance de sa fille, lady Betty se livra sans réserve à tous les amusements que la mode ou son goût lui rendirent agréables. Pour le petit chevalier, il fut content de moi, car je m'occupais de lui presque uniquement: aussi me resta-t-il fidèle, et le seul véritable chagrin que m'ait fait sa mère, c'est d'avoir voulu obstinément qu'il fût mis en pension à Westminster, lorsqu'après ses couches nous allâmes à la campagne.
Ce fut vers ce temps-là que mon père, m'ayant mené promener un jour à quelque distance du château, me parla à coeur ouvert du train de vie que prenait milady, et me demanda si je ne pensais pas à m'y opposer avant qu'il devînt tout-à-fait scandaleux. Je lui répondis qu'il ne m'était pas possible d'ajouter à mes autres chagrins celui de tourmenter une personne qui s'était donnée à moi avec plus d'avantages apparents pour moi que pour elle, et qui, dans le fond, avait à se plaindre. -- Il n'y a personne, lui dis-je, au coeur, à l'amour-propre et à l'activité de qui il ne faille quelque aliment. Les femmes du peuple ont leurs soins domestiques, et leurs enfants, dont elles sont obligées de s'occuper beaucoup; les femmes du monde, quand elles n'ont pas un mari dont elles soient le tout, et qui soit tout pour elle, ont recours au jeu, à la galanterie ou à la haute dévotion. Milady n'aime pas le jeu, elle est d'ailleurs trop jeune encore pour jouer, elle est jolie et agréable; ce qui arrive est trop naturel pour devoir s'en plaindre, et ne me touche pas assez pour que je veuille m'en plaindre. Je ne veux me donner ni l'humeur ni le ridicule d'un mari jaloux; si elle était sensible, sérieuse, capable, en un mot, de m'écouter et de me croire, s'il y avait entre nous de véritables rapports de caractère, je me ferais peut-être son ami, et je l'exhorterais à éviter l'éclat et l'indécence pour s'épargner des chagrins et ne pas aliéner le public; mais, comme elle ne m'écouterait pas, il vaut mieux que je conserve plus de dignité, et que je laisse ignorer que mon indulgence est réfléchie. Elle en fera quelques écarts de moins si elle se flatte de me tromper. Je sais tout ce qu'on pourrait me dire sur le tort qu'on a de tolérer le désordre; mais je ne l'empêcherais pas, à moins de ne pas perdre ma femme de vue. Or, quel casuiste assez sévère pour oser me prescrire une pareille tâche? Si elle m'était prescrite, je refuserais de m'y soumettre, je me laisserais condamner par toutes les autorités, et j'inviterais l'homme qui pourrait dire qu'il ne tolère aucun abus, soit dans la chose publique, s'il y a quelque direction, soit dans sa maison, s'il en a une, ou dans la conduite de ses enfants, s'il en a, soit enfin dans la sienne propre, j'inviterais, dis-je, cet homme-là à me jeter la première pierre.
Mon père, me voyant si déterminé, ne me répliqua rien. Il entra dans mes intentions et vécut toujours bien avec lady Betty; et, dans le peu de temps que nous fûmes encore ensemble, il n'y eut point de jour qu'il ne me donnât quelque preuve de son extrême tendresse pour moi. Je me souviens que dans ce temps-là un évêque, parent de lady Betty, dînant chez mon père avec beaucoup de monde, se mit à dire de ces lieux communs, moitié plaisants, moitié moraux, sur le mariage, l'autorité maritale, etc., etc., qu'on pourrait appeler plaisanteries ecclésiastiques, qui sont de tous les temps, et qui, dans cette occasion, pouvaient avoir un but particulier. Après avoir laissé épuiser à neuf ce vieux sujet, je dis que c'était à la loi et à la religion, ou à leurs ministres, à contenir les femmes, et que, si on en chargeait les maris, il faudrait au moins une dispense pour les gens occupés, qui alors auraient trop à faire, et pour les gens doux et indolents, qui seraient trop malheureux. -- Si on n'avait cette bonté pour nous, dis-je avec une sorte d'emphase, le mariage ne conviendrait plus qu'aux tracassiers et aux imbéciles, à Argus et à ceux qui n'auraient point d'yeux. Lady Betty rougit. Je crus voir dans sa surprise que depuis longtemps elle ne me croyait pas assez d'esprit pour parler de la sorte. Il ne m'aurait peut-être fallu, pour rentrer en faveur auprès d'elle dans ce moment, que les préférences de quelque jolie femme. Un malentendu, qu'il ne vaut pas la peine de rappeler, me le fit présumer. Il faut que dans le fond, quoiqu'il n'y paraisse pas toujours, les femmes aient une grande confiance au jugement et au goût les unes des autres. Un homme est une marchandise qui, en circulant entre leurs mains, hausse quelque temps de prix, jusqu'à ce qu'elle tombe tout à coup dans un décri total, qui n'est d'ordinaire que trop juste.
Vers la fin de septembre, je retournai à Londres pour voir sir Harry. J'espérais aussi qu'y étant seul de notre famille dans une saison où la ville est déserte, je pourrais aller partout sans qu'on y prît garde, et trouver enfin dans quelque café, dans quelque taverne, quelqu'un qui me donnerait des nouvelles de Caliste. Il y avait un an et quelques jours que nous nous étions séparés. Si aucune de ces tentatives ne m'avait réussi, je serais allé chez le général D***, ou chez le vieux oncle qui voulait lui laisser son bien. Je ne pouvais plus vivre sans savoir ce qu'elle faisait, et le vide qu'elle m'avait laissé se faisait sentir tous les jours d'une manière plus cruelle. On a tort de penser que c'est dans les premiers temps qu'une véritable perte est la plus douloureuse. Il semble alors qu'on ne soit pas encore tout-à-fait sûr de son malheur. On ne sait pas tout-à-fait qu'il est sans remède, et le commencement de la plus cruelle séparation n'est que comme une absence. Mais quand les jours, en se succédant, ne ramènent jamais la personne dont on a besoin, il semble que notre malheur nous soit confirmé sans cesse, et à tout moment l'on se dit: C'est donc pour jamais!
Le lendemain de mon arrivée à Londres, après avoir passé le jour avec mon petit ami, j'allai le soir seul à la comédie, croyant y rêver plus à mon aise qu'ailleurs. Il y avait peu de monde, même pour le temps de l'année, parce qu'il faisait très chaud, et le ciel menaçait d'orage. J'entre dans une loge. J'étais distrait, longtemps je m'y crois seul. Je vois enfin une femme cachée par un grand chapeau, qui ne s'était pas retournée lorsque j'étais entré, et qui paraissait ensevelie dans la rêverie la plus profonde. Je ne sais quoi dans sa figure me rappela Caliste; mais Caliste menée en Norfolkshire par son mari, et dont personne à Londres n'avait parlé jusqu'au milieu de l'été, devait être si loin de là, que je ne m'occupai pas un instant de cette pensée. On commence la pièce, il se trouve que c'est _The fair penitent_. Je fais une espèce de cri de surprise. La femme se retourne: c'était Caliste. Qu'on juge de notre étonnement, de notre émotion, de notre joie! car tout autre sentiment céda dans l'instant même à la joie de nous revoir. Je n'eus plus de torts, je n'eus plus de regrets, je n'eus plus de femme, elle n'eut plus de mari; nous nous retrouvions, et, quand ce n'eût été que pour un quart-d'heure, nous ne pouvions sentir que cela. Elle me parut un peu pâle et plus négligée, mais cependant plus belle que je ne l'avais jamais vue. -- Quel sort, dit-elle, quel bonheur! J'étais venue entendre cette même pièce, qui sur ce même théâtre décida de ma vie. C'est la première fois que je viens ici depuis ce jour-là. Je n'avais jamais en le courage d'y revenir; à présent d'autres regrets m'ont rendue insensible à cette espèce de honte. Je venais revoir mes commencements, et méditer sur ma vie; et c'est vous que je trouve ici, vous, le véritable, le seul intérêt de ma vie, l'objet constant de ma pensée, de mes souvenirs, de mes regrets, vous que je ne me flattais pas de jamais revoir. Je fus longtemps sans lui répondre. Nous fûmes longtemps à nous regarder, comme si chacun des deux eût voulu s'assurer que c'était bien l'autre. -- Est-ce bien vous? lui dis-je enfin. Quoi! c'est bien vous! Je venais ici sans intention, par désoeuvrement; je me serais cru heureux d'apprendre seulement de vos nouvelles après mille recherches que je me proposais de faire, et je vous trouve vous-même, et seule, et nous aurons encore au moins pendant quelques heures le plaisir que nous avions autrefois à toute heure et tous les jours! Alors je la priai de trouver bon que nous fissions tous deux l'histoire du temps qui s'était passé depuis notre séparation, pour que nous pussions ensuite nous mieux entendre et parler plus à notre aise. Elle y consentit, me dit de commencer, et m'écouta sans presque m'interrompre: seulement, quand je m'accusais, elle m'excusait; quand je parlais d'elle, elle me souriait avec attendrissement; quand elle me voyait malheureux, elle me regardait avec pitié. Le peu de liaison qu'elle vit entre lady Betty et moi ne parut point lui faire de plaisir, cependant elle n'en affecta point de chagrin. -- Je vois, dit-elle, que je n'ai jamais été entièrement dédaignée ni oubliée; c'est tout ce que je pouvais demander. Je vous en remercie, et je rends grâces au ciel de ce que j'ai pu le savoir. Je vais vous faire aussi l'histoire de cette triste année. Je ne vous dirai pas tout ce que j'éprouvai sur la route de Bath à Londres, tressaillant au moindre bruit que j'entendais derrière moi, n'osant regarder, de peur de m'assurer que ce n'était pas vous; éclaircie ensuite malgré moi, me flattant de nouveau, de nouveau désabusée..... C'est assez: si vous ne sentez pas tout ce que je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez jamais. En arrivant à Londres, j'appris que l'oncle de mon père était mort il y avait quelques jours, et qu'il m'avait laissé son bien, qui, tous les legs payés, montait, outre sa maison, à près de trente mille pièces.