Lettres écrites de Lausanne

Chapter 10

Chapter 104,018 wordsPublic domain

Mon père m'aurait peut-être mal reçu, s'il n'eût été très satisfait de la manière dont j'avais employé mon temps. Il en était instruit par d'autres que par moi, et heureusement il se trouva chez lui des gens capables, selon lui, de me juger, et dont je gagnai le suffrage. On trouva que j'avais acquis des connaissances et de la facilité à m'exprimer, et on me prédit des succès qui flattèrent d'avance ce père tendre et disposé pour moi à une partialité favorable. Je fis connaissance avec la maison paternelle, que je n'avais revue qu'un moment depuis mon départ pour l'Amérique, et dans un temps où je ne faisais attention à rien. Je fis connaissance avec les amis et les voisins de mon père. Je chassai et je courus avec eux, et j'eus le bonheur de ne leur être pas désagréable. -- Je vous ai vu à votre retour d'Amérique, me dit un des plus anciens amis de notre famille; si votre père doit à une femme le plaisir de vous revoir tel que vous êtes à présent, il devrait bien par reconnaissance vous la laisser épouser. Les femmes que j'eus occasion de voir me firent un accueil flatteur. Combien il était plus aisé de réussir auprès de quelques unes de celles que mon père honorait le plus, qu'auprès de cette fille si dédaignée! Je l'avouerai, mon âme avait un si grand besoin de repos que, dans certains moments, toute manière de m'en procurer m'eût paru bonne, et Caliste s'était montrée si peu disposée à la jalousie, que l'idée que je pourrais la chagriner ne me serait peut-être pas venue. Je ne sentais pas que toute distraction est une infidélité; et, ne voyant rien qui lui fût comparable, il ne me vint jamais dans l'esprit que je pusse lui devenir véritablement infidèle; mais je dirai aussi que toutes les autres manières de me distraire me paraissaient préférables à celles que m'offraient les femmes. Il me tardait quelquefois de faire de mes facultés un plus noble et plus utile usage que je n'avais fait jusqu'alors. Je ne sentais pas encore que le projet du bien public n'est qu'une noble chimère; que la fortune, les circonstances, des événements que personne ne prévoit et n'amène, changent les nations sans les améliorer ni les empirer, et que les intentions du citoyen le plus vertueux n'ont presque jamais influé sur le bien-être de sa patrie; je ne voyais pas que l'esclave de l'ambition est encore plus puéril et plus malheureux que l'esclave d'une femme. Mon père exigea que je me présentasse pour une place dans le parlement à la première élection, et, charmé de pouvoir une fois lui complaire, j'y consentis avec joie. Caliste m'écrivait:

"Si je suis pour quelque chose dans vos projets, comme j'ose encore m'en flatter, vous n'en pouvez pas moins entrer dans un arrangement qui vous obligerait à vivre à Londres. Un oncle de mon père, qui a voulu me voir, vient de me dire que je lui avais donné plus de plaisir en huit jours que tous ses collatéraux et leurs enfants en vingt ans, et qu'il me laisserait sa maison et son bien; que je saurais réparer et embellir l'une et faire un bon usage de l'autre, au lieu que le reste de sa parenté ne ferait que démolir et dissiper platement, ou épargner vilainement. Je vous rapporte tout cela pour que vous ne me blâmiez pas de ne m'être point opposée à sa bonne volonté; j'ai d'ailleurs autant de droit que personne à cet héritage, et ceux qu'il pourrait regarder ne sont pas dans le besoin. Mon parent est riche et fort vieux; sa maison est très bien située près de Whitehall. Je vous avoue que l'idée de vous y recevoir ou de vous la prêter m'a fait grand plaisir. S'il vous venait quelque fantaisie dispendieuse, si vous aviez envie d'un très beau cheval ou de quelque tableau, je vous prie de la satisfaire, car le testament est fait, et le testateur si opiniâtre qu'il n'en reviendra sûrement pas: de sorte que je me compte pour riche dès à présent, et je voudrais bien devenir votre créancière."

Dans une autre lettre elle me disait:

"Tandis que je m'ennuie loin de vous, que tout ce que je fais me paraît inutile et insipide, à moins que je ne puisse le rapporter à vous d'une manière ou d'une autre, je vois que vous vous reposez loin de moi. D'un côté, impatience et ennui; de l'autre, satisfaction et repos, quelle différence! Je ne me plains pas, cependant. Si je m'affligeais, je n'oserais le dire. Supposé que je visse une femme entre vous et moi, je m'affligerais bien plus, et cependant je ne devrais et n'oserais jamais le dire."

Dans une autre lettre encore elle disait:

"Je crois avoir vu votre père. Frappée de ses traits, qui me rappelaient les vôtres, je suis restée immobile à le considérer. C'est sûrement lui, et il m'a aussi regardée."

En effet, mon père, comme il me l'a dit depuis, l'avait vue par hasard dans une course qu'il avait faite à Londres. Je ne sais où il la rencontra, mais il demanda qui était cette belle femme. -- Quoi! lui dit quelqu'un, vous ne connaissez pas la Caliste de lord L. et de votre fils! -- Sans ce premier nom, me dit-il,... et il s'arrêta. Malheureux, pourquoi le prononçâtes-vous?

Je commençais à être en peine de la manière dont je pourrais retourner à Bath. Ma santé n'était plus une raison ni un prétexte, et, quoique je n'eusse rien à faire ailleurs, il devenait bizarre d'y commencer un nouveau séjour. Caliste le sentit elle-même, et, dans la lettre par laquelle elle m'annonça son départ de Londres, elle me témoigna son inquiétude là-dessus. Dans cette même lettre, elle me parlait de quelques nouvelles connaissances qu'elle avait faites chez l'oncle de milord L. et qui toutes parlaient d'aller à Bath. -- Il serait affreux, ajouta-t-elle, d'y voir tout le monde, excepté la seule personne du monde que je souhaite de voir. Heureusement (alors du moins je croyais pouvoir dire que c'était heureusement), mon père, curieux peut-être dans le fond de l'âme de connaître celle qu'il rejetait, d'entendre parler d'elle avec certitude et avec quelque détail, peut-être aussi pour continuer à vivre avec moi sans qu'il m'en coûtât aucun sacrifice, peut-être aussi pour rendre mon séjour à Bath moins étrange, car tant de motifs peuvent se réunir dans une seule intention, mon père, dis-je, annonça qu'il passerait quelques mois à Bath. J'eus peine à lui cacher mon extrême joie. Ah ciel! disais-je en moi-même, si je pouvais tout réunir, mon père, mes devoirs, Caliste, son bonheur et le mien! Mais à peine le projet de mon père fut-il connu, qu'une femme, veuve depuis dix-huit mois d'un de nos parents, lui écrivit que, désirant d'aller à Bath avec son fils, enfant de neuf à dix ans, elle le priait de prendre une maison où ils pussent demeurer ensemble. Les idées de mon père me parurent dérangées par cette proposition, sans que je pusse démêler si elle lui était agréable ou désagréable. Quoi qu'il en soit, il ne pouvait que l'accepter, et je fus envoyé à Bath pour arranger un logement pour mon père, pour cette cousine que je ne connaissais pas, pour son fils et pour moi. Caliste y était déjà revenue. Charmée de faire quelque chose avec moi, elle dirigea et partagea mes soins avec un zèle digne d'un autre objet, et, quand mon père et lady Betty B. arrivèrent, ils admirèrent dans tout ce qu'ils voyaient autour d'eux une élégance, un goût qu'ils n'avaient vu, disaient-ils, nulle part, et me témoignèrent une reconnaissance qui ne m'était pas due. Caliste, dans cette occasion, avait travaillé contre elle; car certainement lady Betty, dès ce premier moment, me supposa des vues que sa fortune, sa figure et son âge auraient rendues fort naturelles. Elle s'était mariée très jeune, et n'avait pas dix-sept ans lors de la naissance de sir Harry B. son fils. Je ne lui reproche donc point les idées qu'elle se forma, ni la conduite qui en fut la conséquence. Ce qui m'étonne, c'est l'impression que me fit sa bonne volonté. Je n'en fus pas bien flatté, mais j'en fus moins sensible à l'attachement de Caliste. Elle m'en devint moins précieuse. Je crus que toutes les femmes aimaient, et que le hasard, plus qu'aucune autre chose, déterminait l'objet d'une passion à laquelle toutes étaient disposées d'avance. Caliste ne tarda pas à voir que j'étais changé... Changé! non, je ne l'étais pas. Ce mot dit trop, et rien de ce que je viens d'exprimer n'était distinctement dans ma pensée ni dans mon coeur. Pourquoi, êtres mobiles et inconséquents que nous sommes, essayons-nous de rendre compte de nous-mêmes? Je ne m'aperçus point alors que j'eusse changé, et aujourd'hui, pour expliquer mes distractions, ma sécurité, ma molle et faible conduite, j'assigne une cause à un changement que je ne sentais pas.

Le fils de lady Betty, ce petit garçon d'environ dix ans, était un enfant charmant, et il ressemblait à mon frère. Il me le rappelait si vivement quelquefois, et les jeux de notre enfance, que mes yeux se remplissaient de larmes en le regardant. Il devint mon élève, mon camarade; je ne me promenais plus sans lui, et je le menais presque tous les jours chez Caliste.

Un jour que j'y étais allé seul, je trouvai chez elle un gentilhomme campagnard de très bonne mine qui la regardait dessiner. Je cachai ma surprise et mon déplaisir. Je voulus rester après lui, mais cela fut impossible: il lui demanda à souper. A onze heures, je prétendis que rien ne l'incommodait tant que de se coucher tard, et j'obligeai mon rival, oui, c'était mon rival, à se retirer aussi bien que moi. Pour la première fois les heures m'avaient paru bien longues chez Caliste. Le nom de cet homme ne m'était pas inconnu: c'était un nom que personne de ceux qui l'avaient porté n'avait rendu brillant; mais sa famille était ancienne et considérée depuis longtemps dans une province du nord de l'Angleterre. Connaissant l'oncle de lord L**, et ayant vu Caliste avec lui à l'opéra, il avait souhaité de lui être présenté, et avait demandé la permission de lui rendre visite. Il fut chez elle deux ou trois fois, et crut voir en réalité les muses et les grâces qu'il n'avait vues que dans ses livres classiques. Après sa troisième visite, il vint demander au général des informations sur Caliste, sa fortune et sa famille. On lui répondit avec toute la vérité possible. -- Vous êtes un honnête homme, Monsieur, dit alors l'admirateur de Caliste: me conseillez-vous de l'épouser? -- Sans doute, lui fut-il répondu, si vous pouvez l'obtenir. Je donnerais le même conseil à mon fils, au fils de mon meilleur ami. Il y a un imbécile qui l'aime depuis longtemps, et qui n'ose l'épouser, parce que son père, qui n'ose la voir de peur de se laisser gagner, ne veut pas y consentir. Ils s'en repentiront toute leur vie; mais dépêchez-vous, car ils pourraient changer.

Voilà l'homme que j'avais trouvé chez Caliste. Le lendemain je fus chez elle de très bonne heure; je lui exprimai mon déplaisir et mon impatience de la veille. -- Quoi! dit-elle, cela vous fait quelque peine? Autrefois je voyais bien que vous ne pouviez souffrir de trouver qui que ce soit avec moi, pas même un artisan ni une femme; mais depuis quelque temps vous ne cessez de mener avec vous le petit chevalier, j'ai cru que c'était exprès pour que nous ne fussions pas seuls ensemble. -- Mais, dis-je, c'est un enfant. -- Il voit et entend comme un autre, dit-elle. -- Et si je ne l'amène plus, repris-je, cesserez-vous de recevoir l'homme qui m'importuna hier? -- Vous pouvez l'amener toujours, dit-elle, mais moi je ne puis renvoyer l'autre, tant que personne n'aura sur moi des droits plus grands que n'en a mon bienfaiteur, qui m'a fait faire connaissance avec lui, et m'a priée de le bien recevoir. -- Il est amoureux de vous, lui dis-je après m'être promené quelque temps à grands pas dans la chambre, il n'a point de père, il pourra.... Je ne pus achever. Caliste ne me répondit rien; on annonça l'homme qui me tourmentait, et je sortis. Peu après je revins. Je résolus de m'accoutumer à lui plutôt que de me laisser bannir de chez moi, car c'était chez moi. J'y venais encore plus souvent qu'à l'ordinaire, et j'y restais moins longtemps. Quelquefois elle était seule, et c'était une bonne fortune dont tout mon être était réjoui. Je n'amenais plus le petit garçon, qui au bout de quelques jours s'en plaignit amèrement. Un jour, en présence de lady Betty, il adressa ses plaintes à mon père, et le supplia de le mener chez mistriss Calista, puisque je ne l'y menais plus. Ce nom, la manière de le dire, firent sourire mon père avec un mélange de bienveillance et d'embarras. -- Je n'y vais pas moi-même, dit-il à sir Harry. -- Est-ce que votre fils ne veut pas vous y mener? reprit l'enfant. Ah! si vous y aviez été quelquefois, vous y retourneriez tous les jours comme lui. Voyant mon père ému et attendri, je fus sur le point de me jeter à ses pieds; mais la présence de lady Betty ou ma mauvaise étoile, ou plutôt ma maudite faiblesse, me retint. Oh! Caliste, combien vous auriez été plus courageuse que moi! Vous auriez profité de cette occasion précieuse; vous auriez tenté et réussi, et nous aurions passé ensemble une vie que nous n'avons pu apprendre à passer l'un sans l'autre. Pendant qu'incertain, irrésolu, je laissais échapper ce moment unique, on vint de la part de Caliste, à qui j'avais dit les plaintes de sir Harry, demander à milady que son fils pût dîner chez elle. Le petit garçon n'attendit pas la réponse, il courut se jeter au cou de James et le pria de l'emmener. Le soir, le lendemain, les jours suivants, il parla tant de ma maîtresse, qu'il impatienta lady Betty et commença tout de bon à intéresser mon père. Qui sait ce que n'aurait pas pu produire cette espèce d'intercession? Mais mon père fut obligé d'aller passer quelques jours chez lui pour des affaires pressantes, et ce mouvement de bonne volonté une fois interrompu ne put plus être redonné.

Sir Harry s'établit si bien chez Caliste, que je ne la trouvais plus seule avec son nouvel amant. Il fut, je pense, aussi importuné de l'enfant que je pouvais l'être de lui. Caliste, dans cette occasion, déploya un art et des ressources de génie, d'esprit et de bonté que j'étais bien éloigné de lui connaître. L'habitant de Norfolk, ne pouvant l'entretenir, voulait au moins qu'elle le charmât, comme à Londres, par sa voix et son clavecin, et demandait des ariettes françaises, italiennes, des morceaux d'opéra; mais Caliste, trouvant que tout cela serait vieux pour moi et ennuyeux pour le petit garçon, et que je me soucierais peu d'ailleurs d'aider à l'effet en l'accompagnant comme à mon ordinaire, se mit à imaginer des romances dont elle faisait la musique, dont elle m'aidait à faire les paroles, qu'elle faisait chanter par l'enfant et juger par mon rival. Elle chanta et joua et parodia la charmante romance _Have you seen my Hanna_, de manière à m'arracher vingt fois des larmes. Elle voulut aussi que nous apprissions à dessiner à sir Harry, et, pour pouvoir se refuser sans rudesse à cette musique perpétuelle, elle se procura quelques-uns de ces tableaux de Rubens et de Snyders, où des enfants se jouent avec des guirlandes de fleurs, et les copiant à l'aide d'un pauvre peintre fort habile que le hasard lui avait amené, et dont elle avait démêlé le talent, elle en entoura sa chambre, laissant entre eux de l'espace pour des consoles, sur lesquelles devaient être placées des lampes d'une forme antique et des vases de porcelaine. Ce travail nous occupait tous, et, si l'enfant seul était content, tout le monde était amusé. Surpris moi-même de l'effet quand l'appartement fut arrangé, et trouvant qu'elle n'avait jamais eu autant d'activité ni d'invention, j'eus la cruauté de lui demander si c'était pour rendre à M. M** sa maison plus agréable. -- Ingrat! dit-elle. -- Oui, m'écriai-je, vous avez raison, je suis un ingrat; mais aussi qui pourrait voir sans humeur des talents, dont on ne jouit plus seul, se déployer tous les jours d'une façon plus brillante? -- C'est bien, dit-elle, de leur part le chant du cygne. On entendit heurter à la porte. -- Préparez-vous à voir, dit le petit Harry, comme s'il y avait entendu finesse, notre éternel monsieur de Norfolk. C'était lui en effet.

Nous menâmes encore quelques jours la même vie, mais ce n'était pas l'intention de mon rival de partager toujours Caliste avec un enfant et moi. Il vint lui dire un matin que, d'après ce qu'il avait appris d'elle par le général D. et le public, mais surtout d'après ce qu'il en voyait lui-même, il était résolu à suivre le penchant de son coeur et à lui offrir sa main et sa fortune. -- Je vais, dit-il, prendre une connaissance exacte de mes affaires, afin de pouvoir vous en rendre compte. Je veux que votre ami, votre protecteur, à qui je dois le bonheur de vous connaître, examine et juge avec vous si mes offres sont dignes d'être acceptées; mais, quand vous aurez tout examiné, vous êtes trop généreuse pour me faire attendre une réponse décisive, et si je vous trouvais ensemble, il ne faudrait que quelques moments pour décider de mon sort. -- Je voudrais être moi-même plus digne de vos offres, lui dit Caliste, aussi troublée que si elle ne s'était pas attendue à sa déclaration; allez, Monsieur, je sens tout l'honneur que vous me faites. J'examinerai avec moi-même si je dois l'accepter, et, après votre retour, je serai bientôt décidée. Sir Harry et moi la trouvâmes une heure après si pâle, si changée, qu'elle nous effraya. Est-il croyable que je ne me sois pas décidé alors? Je n'avais certainement qu'un mot à dire. Je passai trois jours presque du matin au soir chez Caliste à la regarder, à rêver, à hésiter, et je ne lui dis rien. La veille du jour où son amant devait revenir, j'allais chez elle l'après-dîner, je venais seul. Je savais que sa femme de chambre était allée chez des parents à quelques milles de Bath, et ne devait revenir que le lendemain matin. Caliste tenait une cassette remplie de petits bijoux, de pierres gravées, de miniatures qu'elle avait apportées d'Italie, ou que milord lui avait données. Elle me les fit regarder et observa lesquelles me plaisaient le plus. Elle me mit au doigt une bague que milord avait toujours portée, et me pria de la garder. Elle ne me disait presque rien. Elle m'étonna et me parut différente d'elle-même. Elle était caressante, et paraissait triste et résignée. -- Vous n'avez rien promis à cet homme? lui dis-je. -- Rien, dit-elle et voilà les seuls mots que j'aie pu me rappeler d'une soirée que je me suis rappelée mille et mille fois. Mais je n'oublierai de ma vie la manière dont nous nous séparâmes. Je regardai ma montre. -- Quoi! dis-je, il est déjà neuf heures! et je voulus m'en aller. -- Restez, me dit-elle. -- Il ne m'est pas possible, lui dis-je; mon père et lady Betty m'attendent. -- Vous souperez tant de fois encore avec eux! dit-elle. -- Mais, dis-je, vous ne soupez plus? -- Je souperai. -- On m'a promis des glaces. -- Je vous en donnerai (il faisait excessivement chaud). Elle n'était presque pas habillée. Elle se mit devant la porte vers laquelle je m'avançais; je l'embrassai en l'ôtant un peu de devant la porte. -- Et vous ne laisserez donc pas de passer, dit-elle. -- Vous êtes cruelle, lui dis-je, de m'émouvoir de la sorte! -- Moi, je suis cruelle! J'ouvris la porte, je sortis, elle me regarda sortir, et je lui entendis dire en la refermant: _C'est fait_. Ces mots me poursuivirent. Après les avoir mille fois entendus, je revins au bout d'une demi-heure en demander l'explication. Je trouvai sa porte fermée à la clef. Elle me cria d'un cabinet, qui était par delà sa chambre, qu'elle s'était mise dans le bain, et qu'elle ne pouvait m'ouvrir n'ayant personne avec elle. -- Mais, dis-je, s'il vous arrivait quelque chose! -- Il ne m'arrivera rien, me dit-elle. -- Est-il bien sûr, lui dis-je, que vous n'ayez aucun dessein sinistre? -- Très sûr, me répondit-elle; y a-t-il quelqu'autre monde où je vous retrouvasse? Mais je m'enroue, et je ne puis plus parler. Je m'en retournai chez moi un peu plus tranquille, mais _c'est fait_ ne put me sortir de l'esprit et n'en sortira jamais, quoique j'aie revu Caliste. Le lendemain matin, je retournai chez elle. Fanny me dit qu'elle ne pouvait me voir; et, me suivant dans la rue: Qu'est-il donc arrivé à ma maîtresse? me dit-elle. Quel chagrin lui avez-vous fait? -- Aucun, lui dis-je, qui me soit connu. -- Je l'ai trouvée, reprit-elle, dans un état incroyable. Elle ne s'est pas couchée cette nuit... Mais je n'ose m'arrêter plus longtemps. Si c'est votre faute, vous n'aurez point de repos le reste de votre vie. Elle rentra, je me retirai très inquiet; une heure après, je revins: Caliste était partie. On me donna la cassette de la veille et une lettre, que voici:

"Quand j'ai voulu vous retenir hier, je n'ai pu y réussir. Aujourd'hui je vous renvoie, et vous obéissez au premier mot. Je pars pour vous épargner des cruautés qui empoisonneraient le reste de votre vie si vous veniez un jour à les sentir. Je m'épargne à moi le tourment de contempler en détail un malheur et des pertes d'autant plus vivement senties, que je ne suis en droit de les reprocher à personne. Gardez pour l'amour de moi ces bagatelles que vous admirâtes hier; vous le pouvez avec d'autant moins de scrupule que je suis résolue à me réserver la propriété la plus entière de tout ce que je tiens de milord ou de son oncle."

Comment vous rendre compte, Madame, du stupide abattement où je restai plongé, et de toutes les puériles, ridicules, mais peu distinctes considérations auxquelles se borna ma pensée, comme si je fusse devenu incapable d'aucune vue saine, d'aucun raisonnement? Ma léthargie fut-elle un retour du dérangement qu'avait causé dans mon cerveau la mort de mon frère? Je voudrais que vous le crussiez; autrement comment aurez-vous la patience de continuer cette lecture? Je voudrais parvenir surtout à le croire moi-même, ou que le souvenir de cette journée pût s'anéantir. Il n'y avait pas une demi-heure qu'elle était partie; pourquoi ne la pas suivre? qu'est-ce qui me retint? S'il est des intelligences témoins de nos pensées, qu'elles me disent ce qui me retint. Je m'assis à l'endroit où Caliste avait écrit, je pris sa plume, je la baisai, je pleurai; je crois que je voulais écrire; mais, bientôt importuné du mouvement qu'on se donnait autour de moi pour mettre en ordre les meubles et les hardes de ma maîtresse, je sors de sa maison, je vais errer dans la campagne, je reviens ensuite me renfermer chez moi. A une heure après minuit, je me couche tout habillé; je m'endors; mon frère, Caliste, mille fantômes lugubres viennent m'assaillir; je me réveille en sursaut tout couvert de sueur; un peu remis, je pense que j'irai dire à Caliste ce que j'ai souffert la veille, et la frayeur que m'ont causée mes rêves. A Caliste? Elle est partie; c'est son départ qui me met dans cet état affreux: Caliste n'est plus à ma portée, elle n'est plus à moi, elle est à un autre. Non, elle n'est pas encore à un autre, et en même temps j'appelle, je cours, je demande des chevaux; pendant qu'on les mettait à ma voiture, j'allai éveiller ses gens et leur demander s'ils n'avaient rien appris de M. M**. Ils me dirent qu'il était arrivé à huit heures du soir, et qu'il avait pris à dix le chemin de Londres. A l'instant, ma tête s'embarrassa, je voulus m'ôter la vie, je méconnus les gens et les objets, je me persuadai que Caliste était morte; une forte saignée suffit à peine pour me faire revenir à moi, et je me retrouvai dans les bras de mon père, qui joignit aux plus tendres soins pour ma santé celui de cacher le plus qu'il fut possible l'état où j'avais été. Funeste précaution! Si on l'avait su, il aurait effrayé peut-être, et personne n'eût voulu s'associer à mon sort.

Le lendemain on m'apporta une lettre. Mon père, qui ne me quittait pas, me pria de la lui laisser ouvrir. -- Que je voie une fois, me dit-il, quoiqu'il soit trop tard, ce qu'était cette femme. -- Lisez, lui dis-je, vous ne verrez certainement rien qui ne lui fasse honneur.