Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 9

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Un pareil hiver vaudrait-il celui que tu vas passer? Et sais-tu quel en serait le résultat? Nous saurions ce dont nous avons le pressentiment aujourd'hui, qui nous est venu comme toute inspiration, comme tout ce que l'on aime à croire: nous saurions, mon amie, que notre âme est de la même trempe et que, sortis de la main d'un même Créateur, nous sommes deux êtres parfaitement homogènes! Crois-en, mon amie, à la première qualité, peut-être à la seule que j'aie: à mon tact. Je ne me trompe pas sur ce fait et c'est toi qui me sers de seule consolation.

Je vais t'esquisser mon histoire. Où l'idée pourrait-elle m'en venir plus naturellement que tout juste à Coblenz?

Je suis né dans cette ville le 15 mai 1773, un peu plus de treize ans avant que le même moule a servi au sort pour créer, à plus de 600 lieues, cet être que j'ai deviné avant de l'avoir connu[189].

[189] Madame de Lieven était née le 17 décembre 1785 à Riga, c'est-à-dire douze ans, sept mois et deux jours après le prince de Metternich.

Mon père était ministre de l'Empereur dans toute cette partie de l'ancien empire[190]. La place convenait à mon père: il s'y est trouvé au milieu de ses possessions principales, près de ses sujets qu'il a rendus plus heureux que ne l'a fait la république française qui les lui a arrachés, comme au reste des princes allemands de la rive gauche du Rhin.

[190] Au moment de la naissance du prince Clément de Metternich, son père n'était pas encore ministre de l'Empereur. Il ne fut envoyé en cette qualité auprès des Cours électorales de Trèves et de Cologne, que le 28 février 1774. En 1773, le comte Franz-Georg était, depuis 1768, au service de l'électeur de Trèves.

Ma jeunesse n'a présenté rien de remarquable. J'ai été un bon enfant, laborieux, fort occupé de mes devoirs et de mes livres. A l'âge de mon premier développement, mon esprit et mon cœur se sont portés sur deux routes différentes. J'ai donné dans une exaltation religieuse telle que mes parents et mes gouverneurs en ont été effrayés. Mes vœux allaient leur train et mes études le leur. A dix-sept ans, j'ai été--à un peu d'expérience près--ce que je suis aujourd'hui, tout juste ce que je suis, mêmes qualités et mêmes défauts, mais mon cœur est redescendu sur terre.

J'ai fait à cette époque, à Bruxelles[191], la connaissance d'une jeune femme de mon âge, pleine d'esprit, de bon goût et de raison, française, de l'une des premières familles. Je l'ai aimée comme aime un jeune homme. Elle m'a aimé dans toute l'innocence de son cœur. Nous voulions tous deux ce que nous ne nous sommes jamais demandé; je ne vivais que pour elle et pour mes études. Elle, qui n'avait rien de mieux à faire, m'a aimé _tout le jour_; elle passait les nuits avec son mari, et je crois qu'elle y était plus occupée de moi que de lui. Cette relation a duré plus de trois ans, et elle a eu pour moi l'inappréciable avantage de me détourner de toutes les folies de mauvais goût si communes à cet âge. Réunis, nous nous assurions de notre amour réciproque, et nous voyions un si long avenir devant nous, que nous remettions le dénouement de tant d'amour à des temps plus opportuns, comme si le temps ne coulait pas alors comme toujours! Absents, nous nous écrivions et nous ne pouvions attendre le moment de nous réunir. Nous fûmes enfin séparés pour plus de quinze ans. Je l'ai trouvée alors en liaison et grandie de 2 pouces. Nous nous revîmes sans nous aimer et en parlant du vieux temps comme on lit une chronique[192].

[191] Le père du prince de Metternich avait été, en 1791, nommé ministre plénipotentiaire près le gouvernement général des Pays-Bas autrichiens à Bruxelles. Le jeune Clément, depuis 1791, faisait ses études de droit à Mayence et il passait les vacances dans sa famille. Il dut interrompre ses études au milieu de l'année 1793 et revint à Bruxelles, qu'il quitta au printemps de 1794 pour faire un voyage en Angleterre (_Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 13 et s.).

[192] Il s'agit probablement ici de Marie-Constance DE LAMOIGNON, née à Paris le 14 février 1774, morte à Paris le 30 avril 1823, mariée le 30 avril 1788 à F. P. B. NOMPAR DE CAUMONT, duc de LA FORCE (19 novembre 1772-28 mars 1854) (DE BROTONNE, _Les sénateurs du Consulat et de l'Empire_. Paris, Charavay, 1895, in-8º, p. 237.--Voir _Souvenirs et Fragments_ du marquis DE BOUILLÉ, t. II, p. 45).

A dix-sept ans, j'étais mon maître. Mon père, voyant que j'étais loin de faire et même de viser à des folies, me laissa une pleine liberté. A vingt ans, j'ai été nommé ministre de l'Empereur à la Haye. La révolution de la Hollande empêcha mon départ pour ce poste et je fis le voyage de l'Angleterre[193]. L'été de 1794[194], je me rendis pour la première fois à Vienne. J'y fus accueilli par la société avec bonté. J'avais vingt et un ans et on me trouva plus de raison et surtout plus d'usage du monde qu'à une foule de nos têtes à perruques.

[193] Metternich partit au commencement du printemps de 1794 avec le vicomte Desandroins, trésorier général du gouvernement des Pays-Bas, chargé d'une mission pour le gouvernement anglais, et revint au commencement de l'automne sur le continent (_Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 16).

[194] D'après les _Mémoires_, t. I, p. 20, il partit pour Vienne au commencement d'octobre 1794.

Je me suis marié peu de mois après mon arrivée à Vienne[195]. Les parents avaient arrangé le mariage; on avait remis le fait à la décision des parties intéressées. J'étais fâché de me marier; mon père le désirait et je fis ce qu'il voulut.

[195] M. de Metternich épousa, le 27 septembre 1795, Marie-Éléonore, fille du prince Ernest de Kaunitz (_Almanach de Gotha_).

Je suis bien loin aujourd'hui de le regretter. Ma femme est excellente, pleine d'esprit, et réunissant toutes les qualités qui font le bonheur d'un intérieur. J'ai de grands enfants qui sont mes amis, et je puis voir, d'après un cours des choses naturel, la deuxième et même la troisième génération.

Ma femme n'a jamais été jolie; elle n'est aimable que pour ceux qui la connaissent beaucoup. Tout ce qui est dans ce cas l'aime; le public la trouve maussade et c'est tout juste ce qu'elle veut. Il n'est rien au monde que je ne fasse pour elle.

A vingt-huit ans, j'ai accepté le poste à Dresde[196]. Mon beau-père, qui ne voulait pas se séparer d'une fille unique, m'avait empêché de me livrer aux affaires publiques. J'ai peu perdu à ce retard. J'ai beaucoup observé: le sentiment qui se développa en moi, fut celui de trouver que, dans toutes les grandes occasions et dans les désastres qui accablèrent mon pays, j'eusse agi différemment de ceux qui conduisirent à cette époque la barque de l'État. J'ai vingt défauts, mais pas celui de la présomption. Mon caractère ne porte pas à l'opposition: je suis trop positif et je n'aime pas m'occuper de _la critique_. Mon esprit va toujours vers _les moyens_. Je suis calme et je n'aime pas le rôle _facile_ quand j'ai le choix entre ce rôle et celui qui est _utile_. Avec ces éléments-là, on n'est jamais dans une opposition _permanente_.

[196] Il fut nommé ministre plénipotentiaire près la Cour de la Saxe électorale à Dresde, le 5 février 1801 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 646).

Je restai dix-huit mois à Dresde, et je passai à Berlin où je restai à peu près le même temps[197]. En 1805, j'y ai eu de grands intérêts à traiter avec l'empereur Alexandre; il me demanda comme ambassadeur près de lui. J'y fus destiné et appelé à Vienne.

[197] Ministre plénipotentiaire auprès de la Cour de Prusse le 3 janvier 1803 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 646).

Je fis partir une partie de mes effets pour Saint-Pétersbourg. Arrivé à Vienne, l'Empereur me dit que Napoléon avait décliné l'envoi du comte Cobenzel[198], et qu'il avait témoigné le désir que je fusse envoyé à Paris. Je fis tout ce que je pus pour éviter la balle: il fallut obéir. Je restai ambassadeur à Paris depuis 1806 jusqu'en 1809[199].

[198] COBENZEL (Ludwig, comte DE), né à Bruxelles en 1753, mort à Vienne le 22 février 1808, ministre d'Autriche à Copenhague (1774), à Berlin (1777) et enfin à Saint-Pétersbourg (1779-1797). Plénipotentiaire au traité de Campo-Formio et au Congrès de Rastatt, ministre des affaires étrangères (1800), signe le traité de Lunéville. Démissionnaire de son portefeuille le 24 décembre 1805 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. IV, p. 355).

[199] Nommé ambassadeur d'Autriche auprès de la Cour de Napoléon, le 18 mai 1806, il occupa ce poste jusqu'au 4 août 1809, date à laquelle il fut nommé ministre de conférence et d'État (En fait, il avait été reconduit à la frontière française quelques mois auparavant). Le 8 octobre 1809, il recevait le portefeuille du ministère de la maison impériale et des affaires étrangères (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 647).

Je t'ai conté pendant le dernier bon jour que j'ai eu la suite de mon histoire. J'ai toujours voulu n'être rien de ce que je suis; j'ai toujours fait tout ce que j'ai pu pour ne pas le devenir, et il y a huit ou dix imbéciles--mais il n'y en a pas plus--qui me croient de l'ambition! Si j'en ai, c'est celle du bien, c'est la seule dont je suis capable.

Me voilà dépeint comme homme d'État. Si je veux le bien, je le paye cher, car mon cœur n'est pas aux affaires et je trouve qu'il en va de ce que le monde appelle _de la gloire_ comme _de la beauté_: on a de l'une comme de l'autre, plus au profit d'autrui qu'au sien propre.

Sais-tu, mon amie, ce qui me console du sacrifice de ma vie, et ce qui seul peut m'en consoler? C'est les services que déjà j'ai rendus et que je suis dans le cas de rendre journellement _au triomphe des principes_. Il n'y a point de hasard, point d'illusions dans ma marche: je vais droit au but et je suis sûr de l'atteindre. Je suis attaché à l'Empereur comme à mon ami; je sais tout ce qu'il vaut.

J'aurai rempli toute ma tâche le jour où le monde ne se trompera plus sur _ce que l'Empereur a été_. Regardes-y de près, et tu te convaincras que je suis sur la bonne voie. S'il n'était pas l'homme qu'il est, c'est-à-dire celui de la justice, de la bienveillance, le véritable père du peuple, je ne serais pas son ministre. Suis-je bien ambitieux, mon amie, de ces ambitieux à faux clinquant, à grandes phrases, sauf de petits résultats et des honneurs passagers?

J'ai eu deux liaisons dans ma vie, ce que j'appelle liaisons. Je n'ai jamais été infidèle; la femme que j'aime est la seule au monde pour moi. Quand je n'aime pas, je prends la jolie femme qui veut tout excepté de l'amour.

J'arrive à une époque de ma vie avec laquelle j'ai cru terminer tout ce qui tient au cœur. J'ai aimé une femme qui n'était descendue sur terre que pour y passer comme le printemps. Elle m'a aimé de tout l'amour d'une âme céleste. Le monde s'en est à peine douté. Nous seuls étions dans le secret. Ses dernières années étaient marquées par une extrême exaltation religieuse. Malheureuse de toutes les passions d'une âme ardente, placée dans un cadre opposé à ses goûts, à son esprit, ayant d'inconcevables ménagements à garder, elle a succombé: elle est morte de la mort d'une sainte et avec une force d'âme marquée par l'un des traits les plus extraordinaires dans la vie d'une femme. Elle a fait un testament et elle a en même temps adressé une lettre à son mari et à ses parents. Par son testament, elle avait disposé de tout ce qu'elle possédait et il n'est pas un petit objet duquel elle n'ait fait une ligne. Elle m'a légué une petite boîte cachetée: en l'ouvrant j'y ai trouvé les cendres de mes lettres et un anneau qu'elle avait brisé!

Dans sa lettre, elle a rendu compte de sa vie; elle a dit à son mari tous les motifs qui l'avaient empêchée de l'aimer, tous ceux de religion qui l'avaient portée à remplir ses devoirs envers lui. Le reste de la lettre me regarde et n'est compréhensible que pour moi et pour une seule amie qui avait deviné son secret. Mais elle a tout dit.

Ma vie s'est terminée là, je ne désirais ni ne voulais vivre au delà. Mon âme était brisée: je n'avais plus de cœur. Il s'est passé deux ans.

Et le sort m'a fait te rencontrer!

Il ne me reste rien à te dire. Tu me vois tout à fait: tout ce que je suis, tout ce que j'ai éprouvé, tout ce que je vaux, tout ce que je ne vaux pas.

J'ai cru te devoir cette explication. Si j'avais trouvé dans les derniers temps--les derniers et à la fois les premiers--celui de te parler avec quelque suite, je t'aurais conté ce que je t'écris. Je n'ai pas la conscience libre, si je n'ai pas tout dit: j'en ai besoin, je veux que mon amie me connaisse, sauf à lui prêter des armes contre moi. Je crois même t'en prêter de fortes; je ne devrais pas t'aimer! Et puis-je ne pas le faire?

J'entends sonner 2 heures du matin, mon amie; je partirai à 6. Je vais me coucher et je dormirai bien moins que je ne penserai à toi. Je suis sur la quatrième feuille: j'ai cru causer avec toi.

Johannisberg[200], ce 2 décembre.

Mon amie, je suis ici depuis cinq heures du soir. Le lieu est beau et même tout ce qu'il y a de beau au monde pendant les mois d'été. Maintenant la nature est morte; tout ce que j'avais quitté beau et frais, est fané. Un épais brouillard a couvert pendant toute la journée le vallon du Rhin. Tout ce que je vois est en rapport parfait avec ce que j'éprouve.

[200] Le domaine du Johannisberg avait été donné par l'empire d'Autriche au prince de Metternich le 1er juillet 1816. Le château, situé au sommet d'une colline plantée de vignes célèbres, à 104 mètres au-dessus du cours du Rhin, près de Geisenheim, fut construit de 1757 à 1759 par Adalbert de Walderdorf, prince abbé de Fulda. Napoléon Ier en avait fait donation en 1807 au maréchal Kellermann.

Je ne fais que coucher ici et j'irai demain à Francfort où la diète m'attend, _in corpore_; je m'arrangerai de manière à n'arriver que tard et je partirai au point du jour, le lendemain. Ma bonne amie, s'il n'y avait plus de bonheur pour moi au monde que celui qui me viendrait de la diète germanique, je me noierais dans ce Rhin, si large et si beau, dont je vois plus de 12 lieues de cours, de ma fenêtre!

Ma bonne D[orothée], que n'es-tu ici? Comme nous ne nous y déplairions pas, comme notre vie s'y passerait doucement et bien! Pourquoi a-t-il fallu que tout juste _nous deux fussions dans les affaires_?

On me dit que j'ai du vin de l'année excellent. Dans deux ou trois ans, j'en enverrai à ton mari. Il aura oublié qu'il a été fâché et il finira par le boire à ma santé. Je m'aperçois, mon amie, que le lieu m'inspire et que je ne suis séparé que par une voûte d'une cave immense.

J'ai établi ici un gros in-folio pour y faire inscrire les étrangers qui viennent visiter le lieu. Je trouve plus de trois cents noms inscrits depuis mon départ et il n'y a que sept semaines.

Mes bons Allemands, surtout ceux du nord, s'amusent à placer de leur esprit partout. Il y a une litanie de mauvais vers à côté de noms obscurs. Le seul que je trouve avec plaisir dans mon livre est celui d'un de nos meilleurs romanciers, un certain _Jean-Paul_[201], fameux en Allemagne, et que, sans doute, tu n'as jamais entendu nommer, car je crois que tu lis peu l'allemand.

[201] RICHTER (Jean-Paul), le grand écrivain allemand, né en 1763 à Wunsiedel (Franconie). Il publia en 1783 son premier ouvrage: _Groenländische Processe_ que suivit _Auswahl aus des Teufels Papieren_. Enfin en 1795, son roman _Hesperus_ lui assura la célébrité. Il mourut le 14 novembre 1825. Ses principaux ouvrages, outre ceux mentionnés ci-dessus, sont: _Quintus Fixlein_, 1796; _Jubelsenior_, 1797; _Titan_, 1800; _Flegeljahre_, 1804 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVIII, p. 467).

Le brave homme a écrit dans mon livre la strophe suivante:

_Die Erinnerung ist das einzige Paradies aus welchem wir nicht Vertrieben werden können[202]!_

[202] Le souvenir est le seul paradis d'où nous ne puissions être chassés.--Nous donnons la disposition de cette phrase, évidemment en prose, telle qu'elle existe dans le texte de M. de Metternich.

Il a l'air d'avoir voulu consoler le maître du château! Je lui sais mauvais gré de ne pas avoir parlé de l'avenir. Mon amie, je ne puis m'empêcher d'y penser et ma vie est maintenant là! Quel changement s'est passé en moi dans le peu de semaines qui se sont écoulées entre mon précédent et mon présent séjour!

Francfort, ce 4 décembre 1818.

Mon amie, je finis cette lettre au moment de monter en voiture pour partir. Ce n'est que dès ce moment que je commence à m'éloigner véritablement de toi: de Bruxelles ici, je n'ai fait qu'un mouvement circulaire. Une distance de trente heures sépare la première de ces villes de Paris, il ne faut que quarante-huit heures pour y aller d'ici. Chaque jour double maintenant la distance.

Mon amie, auras-tu le courage de lire toute cette lettre? J'espère que oui. J'ai passé mes soirées à t'écrire. Pouvais-je mieux employer le temps que je passe loin de toi? Tu ne recevras maintenant des lettres que par l'occasion de chaque semaine.

Adieu. Je t'écris dans une pièce où je suis entouré de vingt personnes. Je ne suis pas à tout ce monde, je ne suis qu'à toi.

Adieu, et écris-moi bientôt et beaucoup. Je t'en donne l'exemple et je ne sais le faire que quand l'on est pour moi ce que tu es devenue pour ton ami.

No 7.

Donauwerth, ce 6 décembre 1818.

J'ignore le jour où je pourrai faire partir ma lettre, mais je la commence. Mon plus grand bonheur,--hélas, le seul--c'est de m'occuper de toi et de te dire ce qui me passe par la tête; je n'ai pas besoin de te parler de mon cœur: tu dois commencer à t'apercevoir que je ne t'ai pas trompée, quand je t'ai dit que l'on m'était _tout ou rien_. Je n'ai jamais ni rien fait, ni rien été à demi; sois pour moi ce que je désire tant que tu veuilles être.

J'ai fait partir ma dernière lettre, le 4, de Francfort. Je me flatte qu'elle t'aura trouvée encore à Paris. J'ai été, le même jour, passer la soirée et coucher à Amorbach, chez la duchesse que tu trouves si peu aimable[203].

[203] Le château d'Amorbach était la résidence des princes de Leiningen (Linange). Cette principauté appartenait, en 1818, à Charles-Frédéric-Guillaume-Emich, prince de Leiningen-Dachsburg-Hardenburg, né le 12 septembre 1804 du prince Emich-Charles et de Victoria-Mary-Louisa, quatrième fille de François-Frédéric-Antoine, duc de Saxe-Saalfeld-Cobourg. Depuis la mort de son père (4 juillet 1814), la régence était exercée par sa mère.

Celle-ci, née le 17 août 1786, avait épousé en secondes noces, le 29 mai 1818, Edouard-Auguste, duc de Kent and Strathern, quatrième fils de George III, roi d'Angleterre. C'est d'elle que parle Metternich dans la présente lettre.

De son second mariage, elle eut une fille unique qui fut la reine Victoria. Elle mourut à Frogmore, le 16 mars 1861.

Au moment du Congrès de 1818, le duc et la duchesse de Kent, venant de Bruxelles, étaient arrivés à Aix-la-Chapelle et descendus à l'hôtel de la Grande-Bretagne, le 3 octobre. Ils quittèrent Aix le 5 octobre pour se rendre, par Francfort, à Amorbach, où ils résidèrent jusqu'au printemps de 1819 (_Dictionary of National Biography_, vol. XXXI, p. 19.--_Moniteur universel_ du 8 octobre 1818, no 281, p. 1189; du 10 octobre, no 283, p. 1198; du 11 octobre, no 284, p. 1201; du 13 octobre, no 286, p. 1210; du 19 octobre, no 292, p. 1233).

Tu me fais le reproche de trouver que tout le monde a de l'esprit; je me souviendrai toujours de ta frayeur relativement à je ne sais quel jugement d'esprit que j'ai porté si rondement, et où tu m'as demandé, avec un air de véritable effroi: «Quand trouverez-vous donc une bête?»

Eh bien, mon amie, ce n'est encore pas la duchesse que je puis ranger de ce nombre! Bête, non; ennuyeuse, oui! Voilà mon jugement et je ne saurais qu'y faire ni en bien ni en mal.

Pas en bien, car je ne crois pas que l'on puisse guérir du mal de l'ennui; et pas en mal car le genre d'esprit de la personne en question est tout juste celui qui se brouille le moins, car il est tout terre à terre et que, ne s'élevant jamais à une certaine hauteur, les chutes deviennent impossibles.

J'ai rencontré chez elle deux dames de mon pays: la princesse de Lœwenstein, établie à une lieue d'Amorbach, et sa sœur, toutes deux également sœurs du prince Windischgraetz que tu as vu à Aix-la-Chapelle[204]. Mon amie, je te ferai le plaisir de t'assurer que la première est la bête que tu veux que je trouve; la seconde a de l'esprit, mais il est un peu tourné au _sentimentaire_, et ce n'est pas ce que j'aime.

[204] WINDISCHGRAETZ (Alfred-Candide-Ferdinand, comte puis prince de), né à Bruxelles le 11 mai 1787. Prit part à toutes les campagnes de l'armée autrichienne de 1804 à 1813. Feld-maréchal (17 octobre 1848). Ambassadeur à Berlin (1859), gouverneur de Mayence (1859) mort à Vienne le 21 mars 1862. Il avait été élevé au rang de prince le 24 mai 1804 et avait épousé le 16 juin 1817 Marie-Éléonore-Philippine-Louise de Schwarzenberg, née le 21 septembre 1796, qui fut tuée d'un coup de fusil le 12 juin 1848 pendant l'insurrection de Prague (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Almanach de Gotha_, 1848 et 1860).

LŒWENSTEIN (Sophie-Louise-Wilhelmine, comtesse puis princesse DE), sœur du précédent, née le 20 juin 1784, épouse le 29 septembre 1799 Charles-Thomas-Albert-Louis-Joseph-Constantin, prince de Lœwenstein-Rochefort (18 juillet 1783-3 novembre 1849). Elle mourut le 17 juillet 1848 (WURZBACH, t. LVII, tableau généalogique de la maison de Windischgraetz.--_Almanach de Gotha_).

En dehors de la princesse de Lœwenstein, le prince de Windischgraetz avait deux autres sœurs:

1º Marie-Thérèse, née le 4 mai 1774, épouse, le 2 avril 1800, Ernest-Engelbert, duc d'Arenberg (25 mai 1777-20 novembre 1857), meurt à Vienne le 23 janvier 1841 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--WURZBACH, t. LVII.--_Almanach de Gotha_).

2º Eulalie-Flora-Augusta, née le 28 mars 1786, morte le 26 juin 1821 (_Almanach de Gotha._--WURZBACH, t. LVII).

Nous n'avons pu déterminer quelle fut celle de ces deux sœurs que M. de Metternich rencontra à Amorbach.

La soirée s'est passée en causerie, assez peu agréable. Le duc m'a beaucoup parlé de ses écuries, seul plaisir qu'il ait dans son nouveau séjour. Pendant le souper, on a parlé Aix-la-Chapelle; le duc m'a demandé si tu y avais été: il m'a dit que tu étais aimable. Je lui ai répondu: «Fort aimable.»--«Spirituelle.»--«Très spirituelle.»--«Le Prince Régent[205] la voit avec grand plaisir.»--«Le Prince a grandement raison.»--«Le Prince aime les femmes qui l'amusent.»--«Moi aussi, mais il n'y en a pas beaucoup qui ont ce droit.»--«Va-t-elle à Londres?»--«Oui, et moi aussi, je voudrais y aller...»

[205] George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, duc de Cornwall et Rotsay, comte de Chester, né le 12 août 1762, déclaré régent pendant la démence de son père, le 5 février 1811, devint roi d'Angleterre sous le nom de George IV, le 29 janvier 1820 et mourut le 25 juin 1830 (_Dictionary of National Biography_, t. XXI, p. 192).--Mme de Lieven passait pour avoir été, avec tant d'autres, la maîtresse de ce prince.

Mon amie, j'ai senti que j'avais dit une bêtise et j'ai ajouté le plus gravement du monde: «... Pour faire ma cour à Son Altesse Royale! Peut-être irai-je l'année prochaine.

--«Vous ferez grand plaisir au Prince Régent car il vous aime extrêmement.

--«Je regarderai le moment de mon arrivée à Londres comme l'un des plus heureux de ma vie!»

Ma bonne Dorothée, j'ai dit ces derniers mots avec tant de conviction que la famille d'Amorbach doit me croire amoureux du Prince Régent.