Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 8

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Mon amie, ma bonne amie, c'est du lieu où j'ai été si heureux et si malheureux que je t'écris; de celui qui a vu finir ma vie, qui ne s'effacera jamais de ma mémoire, que j'aime et que je hais. Tout en moi est placé en contradiction: ce n'est certes pas dans une position pareille que l'on peut former des prétentions au bonheur.

[180] Ici reprend la série des envois numérotés, interrompue pendant le séjour commun du prince de Metternich et de la comtesse de Lieven à Bruxelles.

Mon bonheur aujourd'hui, _c'est toi_. Mon cœur, mon âme, tout ce qui vaut en moi t'appartient. Tout ce qu'il me reste de sentiment, c'est pour sentir la perte que j'ai faite. Tout en moi est vague: tout est peine et souffrance. Ma tête, si froide, me reproche ce que mon cœur approuve; ma vie est dédoublée; la partie qui est près de moi, la seule dont je dispose, est celle que je n'aime pas et elle ne me sert qu'à faire tout ce que je déteste. Ce cœur qui est devenu le tien, ne m'offre que peines et regrets. Mon amie, me suis-je bien conduit? Es-tu contente de moi? _Sens-tu tout ce que je n'ai pas fait?_ T'ai-je fourni des preuves de respect et d'amour? Doutes-tu encore de moi? Suis-je cet homme froid et inaccessible qui t'avait effrayée et qui devait déplaire à un être tel que toi?

Je t'écris peu de mots; je n'ai pas la faculté de t'écrire plus. J'ignore ce que je sens: tout est confus. Le présent a cessé d'exister pour moi; le passé se renferme en peu de jours; l'avenir, seul, survit à tant de destructions. Si on avait pu le tuer, on l'eût fait.

Mais conçois-tu ce que doit être une pareille attitude pour l'homme qui a pour principe de ne pas trop s'occuper du lendemain, qui est tout positif, qui sent que toute sa force réside dans son action sur le présent? Sur moi, enfin, qui suis forcé maintenant à porter jusqu'à mon existence même hors de moi-même, qui vais la chercher au loin, qui dois subordonner tout ce qui est _sûr_ (par le fait même que rien n'est sûr dans ce qui constitue ma vie et mon existence) à un avenir incertain comme toute conquête? Mais, mon amie, ne le crains pas cet avenir; c'est à moi de le créer, tout ce que j'ai de volonté n'a qu'un but, et ce que l'homme _veut_ offre d'immenses chances de succès. La mort peut me séparer de toi: la vie me rapprochera de toi.

J'ai fixé mon départ d'ici à demain. Je partirai vers 3 heures; je serai le matin à Aix-la-Chapelle. J'y resterai la journée du 29. Je vais le 30 à Cologne, le 1er au delà de Coblenz, le 2, chez moi, au Johannisberg. Je serai le 3 à Francfort, le 7 à Munich, le 12 à Vienne.

Je veux que tu saches me trouver. Ta pensée rencontrera toujours la mienne. S'il me reste un sentiment de bonheur, c'est cette _unité de propriété_. Sans ce sentiment je puis éprouver des fantaisies, mais point d'amour. Ce qui me lie à toi, c'est ce repos intérieur qui ne me permet pas un doute sur la parfaite identité de nos pensées. Je suis sûr comme de mon existence que ma pensée est la tienne, que mes vœux sont les tiens; mes goûts, mes plaisirs et mes peines, tout, tout [est] tien. Le jour où j'ai eu ce pressentiment, j'ai commencé à voir ce que tu pourrais devenir pour moi. Combien l'intervalle qui a séparé la réalité de la possibilité a été court? Ne va pas chercher la clef de l'énigme en moi, cherche-la en toi-même, tu la trouveras dans ton cœur. Mon amie, pour se comprendre ainsi que nous nous sommes compris, il faut bien qu'il n'y ait qu'une impulsion à suivre et point une conquête à faire! Que les hommes qui m'avaient dit que tu étais faite pour moi ont eu raison! Oui, mon amie, toi, tout toi est ce qui ferait le bonheur de ma vie. Il te resterait peut-être à faire une découverte et tu la ferais: tu te crois jalouse? Eh bien, je défierais ta jalousie et nous verrions lequel des deux sentiments l'emporterait, celui de l'inquiétude ou celui de la douce jouissance, le seul et le véritable bonheur. Je te permets de retourner à ton ancien rôle, le jour où tu croiras que l'on peut aimer plus et que surtout l'on puisse t'aimer plus que moi. Je suis tout ou rien, en tout et pour tout. Mon amie, il n'est que peu d'êtres qui soient tels, mais ceux qui le sont ne prêtent point au doute.

Adieu pour ce soir. Mon homme va partir. Demain je t'écrirai à Londres. Je veux que tu y trouves _mes_ lettres et _tes_ lettres. Tu auras de mes nouvelles de la route: je t'enverrai de toutes les bonnes stations sous le point de vue de la régularité des postes, et je t'écrirai de toutes où je pourrai trouver le moment d'écrire. L. aura l'instruction d'envoyer sous un couvert que j'ajouterai, toutes celles qui pourraient arriver à Paris après ton départ.

Je t'envoie une feuille d'ici pour que tu voies que nous avons été à Waterloo[181]. Les 26 sont de bons jours[182].

[181] A cette lettre est épinglée une coupure de journal où le passage ci-dessous est souligné au crayon rouge: «ROYAUME DES PAYS-BAS. _De Bruxelles, le 26 novembre._ Ce matin, vers 10 heures, le duc de Wellington est allé chercher S. A. le prince de Metternich et ils sont partis ensemble, avec une suite de trois voitures, pour aller visiter le célèbre champ de bataille de Waterloo, théâtre immortel de la valeur des armées alliées et du génie du grand capitaine qui les commandait.»

[182] Le 26 octobre, M. de Metternich et Mme de Lieven étaient allés, d'Aix-la-Chapelle, en excursion à Spa. C'est au cours de ce voyage que naquit leur sympathie réciproque (Voir lettre du 28 novembre).

Adieu. Je t'écrirai mieux quand je saurai ce que je t'écris, et je le saurai le jour où je pourrai former mon plan sur l'avenir sur une base solide.

Adieu. Pense à moi.

No 4.

Bruxelles, ce 28 novembre 1818.

Voici la première lettre que je t'adresse à Londres. Elle ne sera pas la première que tu recevras, car je t'écrirai encore pendant ton séjour à Paris, mais elle est destinée à te faire penser à ton ami dès ton arrivée dans le lieu qui doit un jour nous rapprocher.

Mon amie, quand l'on sent comme moi, on est accessible à toutes les nuances: conçois-tu que j'aime mieux t'écrire à Londres qu'à Paris?

Je t'envoie le dépôt que tu m'as confié. J'ai relu toutes mes lettres et j'ai pleuré en les lisant. Quelle est donc cette puissance que tu exerces sur moi? Ce pouvoir duquel tu t'es emparée si vite? Crois-tu que je sois facile à conquérir, que l'on me fasse éprouver ce qui n'est pas né et formé d'avance en moi? Tu te tromperais si tu le croyais.

C'est le 22 octobre que nous avons _causé_ pour la première fois chez M. de N.[183]. Tu m'as prouvé ce jour-là que tu étais attentive à ce qui n'effleure pas même la femme qui à mes yeux pourrait encore être vulgaire, le monde eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur son compte. Le 26, nous avons, pour la première fois, eu un but commun dans l'une des actions les plus indifférentes de notre vie[184]. Te souvient-il que j'ai préféré mon compagnon de voyage à toi? Tu m'as déplacé de ma voiture: j'en ai été peiné comme il est possible de l'être par un léger sacrifice que l'on porte à la politesse. Nous avons causé: tu m'as plu car tu étais bonne et sans apprêt. Le 27, j'ai eu du plaisir à te voir. C'est moi qui t'ai proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter.

[183] M. de Nesselrode.

[184] Le 26 octobre, le prince de Metternich, le comte et la comtesse de Lieven partaient d'Aix-la-Chapelle pour une excursion à Spa. Faisaient également partie du voyage: M. et Mme de Nesselrode, M. de Steigentesch, le comte Zichy, le comte de Lebzeltern, le prince de Hesse et M. de Floret. Les voyageurs passèrent à Spa la nuit du 26 au 27 et étaient de retour le 27 à 8 heures du soir à Aix. Il se pourrait que, contrairement à ce qui est dit dans cette lettre, cette excursion ait eu lieu les 25 et 26 octobre et non les 26 et 27. Dans une lettre à sa famille, datée du 27 octobre, le prince dit: «J'ai fait avant-hier une excursion à Spa, etc...». Si cette dernière lettre est bien datée, le prince, en écrivant à Mme de Lieven, se serait trompé d'un jour, ce qui est excusable à un mois d'intervalle. Noter cependant que dans le cours de sa correspondance, il revient plusieurs fois sur la date du 26 (Voir lettre précédente et _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129).

J'ai commencé à trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une femme aimable avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que la veille. Il me paraît, mon amie, que nous nous sommes dit que les distances paraissaient toujours telles au retour.

Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure que j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était bonne. Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis des années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient dans l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils faisaient bien de rester à la grande table ronde.

Le 29, je ne t'ai pas vue.

Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et vide de sens.

J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge: _tu_ as eu la fièvre--mon amie, tu m'as appartenu! Ne me demande pas ce que j'ai éprouvé depuis, ce que j'éprouve--si tu ne le savais pas; si surtout tu ne le sentais pas, tu ne serais pas à moi!

Mon amie, voilà le récit fidèle de quatre semaines! Ces peu d'instants sont devenus le sort de ma vie et, je le crois, de la tienne, si l'absence et le temps n'amortissent pas ce que tu éprouves et ce que tu éprouveras encore longtemps. Ma bonne D., ne le défie pas, cet inexorable temps qui agit d'une manière si uniforme, et par ce fait même tellement en bien ou en mal sur tous les êtres! N'attache, à ce que je viens de te dire, nulle autre valeur que celle que j'y attache moi-même. Veux-tu savoir ce que je pense? Je vais te le dire.

J'ai acquis, en peu de temps, une grande connaissance de toi, de ce toi que j'aime plus que ma vie. Il faut pour cela tout ce que j'ai été mis à même de voir. Tu as autant d'esprit qu'il est possible d'en avoir; tu as de commun avec toutes les femmes bonnes, fortes et placées sur une échelle qui les élève au-dessus de l'immense majorité de leur sexe, _le besoin d'éprouver un sentiment qui devient la vie_.

Tu éprouves un vide dans ton intérieur que tu sens le besoin de remplir; ton mari est bon, loyal, mais il n'est pas ce qu'un mari doit être: l'arbitre des destinées de sa femme.

Tu es toute à moi; jamais je n'ai éprouvé un sentiment de quiétude sur ce fait, le premier de tout ce qui constitue le bonheur, comme tu me le fais éprouver.

Mon amie, moi qui ai une difficulté à peu près insurmontable de croire que je suis aimé, je suis sûr de toi comme de moi-même. Pas une pensée ne trouble ce sentiment; celle du contraire même ne m'est pas venue. Ma bonne Dorothée, tu dois avoir un charme de vérité que je n'ai jamais rencontré; conçois-tu que je dois t'aimer plus que jamais je n'ai aimé?

Or, dès que rien ne peut troubler mon repos sur ce fait, pour moi le premier de tous, ne crois pas que je craigne la courte séparation. Je te le répète, je suis sûr de toi; je te sais trop remplie de ce sentiment qui est mien, pour admettre même la possibilité que nul être ne puisse occuper la moindre place dans ton cœur. _Mais le temps?_ Jamais plus un homme ne sera _ton ami_ comme je le suis. Tout ce que jamais tu pourrais éprouver ne sera plus ce que tu m'accordes. Un rapport, comme l'est le nôtre, n'existe qu'une fois dans la vie, et il s'en passe beaucoup où le fait n'a point eu lieu et bien plus encore où il ne saurait se rencontrer. Mon amie, il ne faut pas être communs pour s'appartenir comme nous nous appartenons!

Mon soin doit être de toujours me placer en face de toi. C'est à moi à ne pas me faire oublier. Ne crains pas que je le fasse: ma cause n'a jamais eu le moindre intérêt à mes yeux, mais c'est la nôtre que je défends, et, dès ce moment, je deviens fort. Habitue-toi à m'écrire journellement un mot, et ne fût-ce qu'un mot! L'ami du jour s'oublie moins que celui de la veille: que je le sois, cet ami du jour, de tous les jours!

Veux-tu causer avec moi? Demande-toi ce que je te dirais dans une circonstance quelconque, dans le rapport et sur le fait le plus indifférent: tu le sauras si tu consultes ta propre pensée.

Eh bien, mon amie, ai-je de la confiance en toi? Puis-je t'en fournir une plus grande preuve qu'en t'assurant qu'en te séparant de moi, tu te séparerais de toi-même?

Cette lettre est triste; elle l'est peut-être trop: elle ne porte que l'empreinte de l'état de mon âme. Tu me verras toujours tel que je suis: mes paroles sont et seront toujours l'expression la plus simple de ma pensée du moment; tu sauras ce qui se sera passé dans mon âme chaque jour où je t'écrirai, et tu verras que ce qui jamais ne change en moi, c'est le sentiment qui fait mon bonheur et qui finit toujours par absorber mon existence entière.

Et puis, le monde croit que je ne sais pas aimer! Qu'il croie ce qu'il voudra, peu m'importe. Un autre jour, je te dirai ce que je pense du monde.

Notre correspondance sera longue: tout ce que tu n'as pas su en quatre semaines, tu le sauras par mes lettres. Tu finiras par me connaître mieux que nul être ne m'a jamais connu, je ne dis pas mieux qu'un être me connaîtra jamais. Cet être, je l'ai trouvé, je le tiens; il est à moi, et je ne le céderais pas pour tout ce que le monde pourrait m'offrir de charme et de fortune! Il n'existe pour tout homme qu'un bonheur: mon bonheur, c'est toi.

Adieu, mon amie. Je finis, car j'expédie mon courrier. Les lettres que tu recevras à Paris te diront ce que j'ai fait dans ma journée. Je viens d'en passer la meilleure heure: c'est toujours toi qui seras l'objet et le moyen des seuls moments que je regarde comme miens.

J'ai prévenu N.[185] que c'est de toi qu'il a à recevoir ordres et instructions; il pourra, si tu le veux, te montrer ma lettre. Tu verras que j'ai été très précis sur les précautions, surtout sur les premières--c'est à toi à régler les suivantes. Je ne te dis pas que j'envie N. Je n'ai plus d'envie. Je n'envie personne.

[185] Le personnage désigné par cette initiale et dont il sera souvent question dans le cours de cette correspondance est Philippe NEUMANN, né à Vienne vers 1778. Il avait débuté dans la carrière diplomatique à Paris auprès du prince de Metternich. En 1818, il était secrétaire de l'ambassade d'Autriche à Londres. Il y devint ensuite conseiller, prit en 1824 une part importante aux négociations entre le Portugal et le Brésil et fut chargé d'une mission spéciale dans ce dernier pays en 1826. Il fut créé baron en 1830 et épousa Augusta Sommerset, fille de Henry, duc de Beaufort, dont il devint veuf le 15 juin 1850 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XX, p. 291.--ŒTTINGER, _Moniteur des Dates_).--En marge d'une lettre de Mme de Lieven à Metternich, en date du 3 septembre 1819, interceptée par le gouvernement français et publiée par M. Ernest DAUDET dans la _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, une note de la police dit que «Neumann passe pour être le fils naturel du prince de Metternich». Or Neumann était né vers 1778 et Metternich en 1773.

No 5.

Tirlemont, ce 28 novembre, 11 heures du soir.

Mon amie, j'arrive dans ce triste lieu et je t'écris. J'ai passé une partie de ma matinée à envoyer une lettre pour toi à notre ami Neumann. Tu la trouveras, c'est le no 4. Ma bonne amie, comme le commencement d'un avenir est long lui-même!

J'ai quitté Bruxelles à 7 heures. J'ai eu beaucoup à faire dans ma journée; elle a été aussi pleine d'affaires que vide. Mon amie, je ne le sens que trop: je ne vaux plus le quart de ce que je valais il y a peu de semaines, et cependant je m'aime bien plus; je tiens à moi, je me sais gré d'être moi et je me sais gré de ce fait le jour où je ne m'appartiens plus! Le cœur de l'homme est la seule puissance qui ne succombe pas à l'adversité, et tout ce qui tue la matière, élève et fortifie la pensée! Ma bonne amie, combien je sens que tout ce que j'emporte de Bruxelles n'est plus à moi! Promets-moi de ne plus jamais me rendre ce qui est devenu ta propriété. Ne me force plus à être _seul dans le monde_.

Hier, je t'ai vue partir. Ma fille était avec moi. Elle m'a dit: «Je suis bien fâchée qu'elle parte avant nous», et je l'ai embrassée.

Sens-tu ce qui s'est passé en moi dans ce moment?

J'ai dîné je ne sais où. J'ai été passer ma soirée dans le ménage qui fait toute mon envie! J'aime à les voir, ces bonnes gens. Jamais je ne suis plus heureux du bonheur d'autrui que quand je suis malheureux. Je ne connais pas le sentiment de l'envie: il est toujours vil et bas. Les bonnes gens m'ont parlé de toi, et tout juste comme il leur convient d'en parler. Lady C.[186] m'a serré la main, et elle avait l'air de me dire: je sais ce qui se passe en vous et je vous plains. Je me plains tant moi-même que tout ce que peuvent me dire mes amis ne diminue ni n'ajoute à ma peine.

[186] Peut-être Lady Castlereagh. Lord et Lady Castlereagh, venant d'Aix, étaient arrivés le 26 novembre à Bruxelles où ils étaient descendus à l'Hôtel Wellington. Ils y restèrent jusqu'au 1er décembre. Le 3 décembre ils arrivaient à Paris à l'hôtel de la légation d'Angleterre, rue du Faubourg-Saint-Honoré (_Moniteur universel_ du 1er décembre 1818, no 335, p. 1401 et du 5 décembre, no 339, p. 1420).--Le ménage Castlereagh était très uni (_Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. II, p. 216).

Je vais me coucher pour partir demain à 5 heures. Tu es, à l'heure qu'il est, à Roye. Tu seras demain à Paris. Il ne te plaira pas, mon amie, et je ne veux pas que tu y plaises. Je ne veux plus que tu plaises à un être humain qu'à moi. Je voudrais quasi que tu fusses laide et maussade et que tu puisses me savoir gré de t'aimer sans plus.

On me porte dans ce moment le livre dans lequel les étrangers s'inscrivent. J'y trouve ce qui suit: «Le colonel Nep, de la Terre-Neuve, allant à Spa»; et quatre pages après: «Le colonel Nep, de la Terre-Neuve, de retour de Spa, où il a bu les eaux avec beaucoup d'effet pour sa santé, à Bruxelles où il demeure au Parc. Quoiqu'il se trouve mieux portant, il perd son appétit presque toujours après dîner.»

L'esprit du colonel Nep ne te séduira jamais. Je te permets de le rencontrer et de le recevoir avant ou après dîner, tout comme tu voudras.

Aix-la-Chapelle, ce 29, 11 heures du soir.

Je suis ici depuis 5 heures du soir. Je n'ai mis en tout que quatorze heures de marche de Bruxelles ici. La manière dont j'ai été à Bruxelles et celle dont j'en suis revenu n'est que l'empreinte de toutes choses humaines: on va lentement vers le bonheur et l'on s'en éloigne avec une rapidité effrayante.

Mon amie, j'ai vu la route de Spa. Je me suis arrêté devant le plus mauvais cabaret du monde: le pain y était bon, il ne vaut plus rien. Si j'avais rencontré Ficquelmont[187], je l'aurais embrassé.

[187] FICQUELMONT (Charles-Louis, comte DE), né à Dieuze (Lorraine) le 23 mars 1777. Servit d'abord la France dans le Royal-Allemand et entra en 1793 dans l'armée autrichienne où il parvint au grade de général de cavalerie. Ambassadeur d'Autriche à la Cour de Suède (septembre 1815-mai 1820), à Florence, à Naples, à Saint-Pétersbourg, enfin ministre d'État et chef de la section de la guerre au département des affaires étrangères (1840). Après la révolution de 1848, il reçut le ministère de la maison de l'Empereur et des affaires étrangères (18 mars 1848) qu'il occupa jusqu'à la retraite de Kolowrath. Il mourut à Vienne le 6 avril 1857 (_Allgemeine Deutsche Biographie_ Leipzig Duncker und Humblot, 1875-1900, t. VII, p. 1).

Je suis descendu ici tout juste comme je devais y descendre: _vis-à-vis de chez moi_. Mon amie, rien en moi n'est plus comme il y a six semaines. Je suis dédoublé; je suis ici et je n'y suis pas. Il est juste que je ne loge pas chez moi. Mais je suis dans cette bonne chambre où j'ai été un seul instant avec toi--et quel instant!

J'ai dîné chez le P. de H.[188]. J'ai beaucoup parlé affaires. J'ai rendu compte de commissions que l'on m'avait données. Bon Dieu, comme toutes ces affaires et ces intérêts me touchent peu! J'ai cependant réussi en tout: j'ai tout fait et tout fini. Ce fait se lie à mon sort. Je parviens toujours à tout ce qui ne m'intéresse pas, et je reste seul et malheureux au milieu de ce que le monde appelle du succès et ce que les sots nomment du bonheur. Mon amie, ce n'est pas là qu'est le bonheur, et il ne s'y trouvera jamais: veux-tu savoir où il se trouve? Comme nous le saurions à nous deux si le monde n'était point placé entre nous!

[188] Le prince DE HARDENBERG (voir _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 132).--HARDENBERG (Charles-Auguste, comte puis prince DE), né le 31 mars 1750 à Essenrode. D'abord ministre du Hanovre en Hollande, il passa au service du duc de Brunswick puis à celui du margrave d'Anspach et Bayreuth, enfin à celui de la Prusse. Chancelier après la retraite d'Haugwitz (1803), il dut abandonner ces fonctions le 24 avril 1806, mais les reprit le 6 juin 1810. Créé prince le 3 juin 1814, mort à Gênes le 26 novembre 1822 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. X, p. 572).

J'ai une bonne occasion pour envoyer cette lettre par Bruxelles à Paris. Elle t'arrivera vite et bien. J'aurai soin de t'en faire passer une autre de Francfort.

Je vois que ma correspondance tournera en un véritable journal. Ne t'ennuie pas à le lire. Il me reste tant de choses à te dire! Je n'en trouverai, hélas! que trop le temps dans notre cruelle séparation.

Je vais demain à Cologne. J'y ai quelques affaires qui me forcent à y passer la nuit. Après-demain, je coucherai à Coblenz.

Adieu, bonne amie. Pense à ton ami, le meilleur que certes tu as jamais eu: aime-le et calcule ses peines sur les tiennes. Je ne te dis pas de m'écrire. Je suis sûr que tu le fais. Je le suis de tout et pour toujours!

No 6.

Coblenz, ce 1er décembre 1818.

Je commence un nouveau mois loin de toi, mon amie, et je le commence dans le lieu qui m'a vu naître. Je ne puis te dire à quelles singulières réflexions tant de circonstances entassées dans un si court espace de temps que l'est celui qui englobe toute _notre existence_ font naître en moi.

Mon amie, il faut que je t'aime beaucoup pour souffrir tout ce que je souffre! Ne m'abandonne plus, et que je retrouve toujours en toi l'amie qu'il me faut pour le bonheur de ma vie!

J'ai couché la nuit dernière à Cologne. Ma journée a été courte, car j'avais du monde qui m'attendait dans cette ville, et que j'ai dû voir, quelque peu disposé que je sois à m'occuper de rien, à la lettre: _de rien_.

Je suis parti de Cologne ce matin, je suis arrivé ici cet après-midi.

Tu ne sais rien de ma vie, excepté ce que tu as lu depuis plusieurs années dans les feuilles publiques; or, ce n'est certes pas le moyen de savoir rien de ce qui peut t'intéresser sur mon compte.

Nous nous sommes vus, je t'ai aimée; tu as appris à me connaître mieux en moins de quatre semaines que tu ne m'eusses connu sans doute, durant des années d'un commerce moins intime. Mais tu ne sais cependant rien de moi. Tu connais aujourd'hui mon cœur mais tu ne sais rien de l'histoire de ma vie.

Quel champ à exploiter, mon amie, que celui d'une vie entière! Que de bonnes heures à passer dans de longues soirées d'hiver! Mon amie, nous aurions à nous conter beaucoup et n'aurions pas tout dit au bout de l'hiver! Quel mal y aurait-il à nous laisser tranquillement établis sur un de ces meubles que vous avez tant raffinés en Angleterre, au coin du feu, loin de tout trouble, sans interruption, moi te voyant me sourire vingt fois, t'entendant m'applaudir et peut-être même me gronder, moi toujours prêt à te dire plus que peut-être même tu voudrais entendre, et toi m'écoutant toujours et me contant à ton tour tant et tant de choses que je désirerais savoir!