Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 7
[162] LAWRENCE (Sir Thomas), peintre anglais. Né à Bristol le 4 mai 1769. En 1814, il avait été chargé de faire le portrait des souverains alliés, de leurs ministres et généraux qui vinrent alors visiter Londres. Ces portraits ornent aujourd'hui la galerie de Waterloo au château de Windsor. Pour compléter la série ainsi commencée des hommes d'État de la Sainte-Alliance, le Prince Régent envoya Lawrence en 1818 à Aix-la-Chapelle pendant le Congrès. Pour l'y loger, une maison de bois portative avec un grand atelier fut construite en Angleterre; elle devait être élevée dans les jardins de l'ambassadeur anglais, Lord Castlereagh, mais elle arriva trop tard. Lawrence s'installa dans la grande galerie de l'Hôtel de Ville d'Aix. Après le Congrès, il se rendit à Vienne et de là à Rome. Il mourut le 7 janvier 1830 (_Dictionary of National Biography_, t. XXXII, p. 278).--Le portrait de M. de Metternich peint à Aix est aujourd'hui à Windsor. Une copie en a été exécutée à Vienne pour la famille du prince, qui la possède encore. Une reproduction de ce tableau, gravée par Unger, se trouve en tête du t. I des _Mémoires du prince de Metternich_.
Le roi de Prusse[163] est à peu près achevé et parfait. L'empereur Alexandre[164] est décent; il a des pantalons gris. L'empereur François[165] est assis dans un coin et fait sa bonne mine. Tous ces portraits sont excellents, mais je veux que tu en trouves _un_ meilleur que tous les autres; la chose même est naturelle, car, parmi les _originaux_ d'Aix-la-Chapelle, il y en [a] bien un qui t'aime plus que les autres et je le connais assez pour pouvoir t'en répondre.
[163] FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, né à Potsdam le 3 août 1770, roi de Prusse depuis la mort de son père, Frédéric-Guillaume II, le 16 novembre 1797, mourut le 7 juin 1840 (_Almanach de Gotha_, 1841).
[164] FRANÇOIS Ier, empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, de la Lombardie et de Venise. Né le 12 février 1768 à Florence, succéda à son père Léopold II dans les États de sa maison le 1er mars 1792. Couronné roi de Hongrie le 6 juin, élu empereur d'Allemagne le 7 juillet 1792, couronné le 14, se déclara empereur héréditaire d'Autriche le 11 août 1804 et se démit de la dignité d'empereur romain le 6 août 1806. Mourut le 2 mars 1835 (_Almanach de Gotha_, 1819, 1830, 1836).
[165] ALEXANDRE Ier Paulovitch, né 12/23 décembre 1777, succède à son père Paul Ier le 13/24 mars 1801, meurt le 19 novembre/1er décembre 1825 à Taganrog (_Almanach de Gotha_, 1819, 1826.)
Puis, je me suis promené avec Capo[166] et Richelieu[167]. J'ai trouvé moyen de te nommer une bonne vingtaine de fois et le nom que je n'aime pas m'a paru doux à prononcer.
[166] CAPO D'ISTRIA (Jean-Antoine, comte), né à Corfou en 1776. Entré au service de la Russie en janvier 1809, il devint secrétaire d'État de l'empire russe (novembre 1815) et dirigea jusqu'en 1822 le département des affaires étrangères conjointement avec Nesselrode. Était en 1818 l'un des plénipotentiaires russes au Congrès d'Aix-la-Chapelle et habitait avec Nesselrode, chez M. Wildenstein, rue du Pont, no 11. Après sa démission (1822), Capo d'Istria se retira à Genève d'où il prit une part active à l'organisation du soulèvement hellénique. Élu président pour sept années par l'assemblée nationale grecque de Trézène, le 2/14 avril 1827, il fut assassiné le 27 septembre/9 octobre 1831 (_Nouvelle Biographie générale_) DIDOT, t. VIII, col. 594.--_Archives du ministère des affaires étrangères._ France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221. Liste des personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de Russie.
[167] RICHELIEU (Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis, d'abord comte de Chinon, puis duc de Fronsac et duc de), né à Paris le 25 septembre 1766. Chargé d'une mission près la cour de Vienne (1790), il émigra et prit du service dans l'armée russe où il arriva au grade de général major. Gouverneur d'Odessa (1803), puis de toute la Nouvelle-Russie (1805), il rentra en France à la première Restauration. Président du conseil, ministre des affaires étrangères (26 septembre 1815-29 décembre 1818). De nouveau président du conseil, du 20 février 1820 au 14 décembre 1821. Membre de l'Académie française (21 mars 1816), mort à Paris le 17 mai 1822. Il fut le promoteur du Congrès d'Aix-la-Chapelle, qui lui permit de libérer la France de l'occupation étrangère. Pendant son séjour à Aix, il était logé rue Saint-Pierre, no 595 (R. BONNET, _Isographie des membres de l'Académie française_, Paris, Noël Charavay, 1907, in-8º, p. 241.--_Archives du ministère des affaires étrangères_, France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 213).
Puis, je suis rentré chez moi. J'ai vu une vieille femme sous ta porte; je lui ai demandé à quelle heure le _comte_ était parti.--«Vers 8 heures.»--«Et la comtesse?»--«Eh! bon Dieu! elle est partie avec lui.»--«Votre maison est-elle louée?»--«Non, mon bon Monsieur; si vous en voulez, elle sera à vos ordres.»--«Ne la louez pas, ma bonne, rien ne gâte les maisons comme les locataires. Tenez-vous-en à ceux que vous avez perdus et n'en cherchez pas d'autres.»--«J'ai bien peur que nous n'en trouvions pas.»--«Allez au diable, j'en suis charmé.»
La bonne vieille m'aura cru fou, et j'en suis charmé.
J'ai eu une vingtaine d'aimables personnages à dîner, parmi eux Kozlovski[168]. Après le dîner, je me suis assis dans un coin; Kozlovski est venu se placer à mes côtés. La conversation a tourné sur le beau sexe.
[168] KOZLOVSKI (prince Pierre Borissovitch), né en décembre 1783, diplomate, bel esprit, lieutenant du royaume de Pologne, était en 1818 ministre de Russie à Turin. Mourut le 26 octobre 1840 (Wilhelm DOROW, _Fürst Kozloffski_), Leipzig, Ph. Reclam junior, in-12, 1846.--Georges STENDMAN, _Liste alphabétique de noms de personnages russes pour un dictionnaire biographique russe_, formant le t. LX du _Recueil de la société impériale d'histoire de Russie_ (_Sbornik Imperatorskavo Russkavo Istoritcheskavo Obchtchestva_).--«Peu d'hommes réunissaient comme le prince K. autant de vivacité et d'intelligence dans le travail, jointes à une élocution pleine de feu et d'entraînement. Son instruction était profonde et variée, sa mémoire admirable.» (Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, p. 247).
«Moi, me dit Kozlovski, je n'aime que les femmes grasses.»--«Et moi, lui ai-je dit, celles qui ne le sont pas.»--«Je me soucie peu de l'esprit, pourvu qu'il y ait des joues pleines et de gros bras, reprend K.»--«Et moi, je n'aime que l'esprit, le cœur et l'âme, que les joues soient plates ou pleines, lui dis-je.»
K.--«Vous êtes donc sentimental?»
M.--«Non, mais j'aime ou je n'aime pas.»
K.--«Moi, j'aime les chairs.»
M.--«Et moi, j'aime mon amie.»
K.--«Ma première belle était extrêmement maigre; je n'en ai plus voulu que de grasses.»
M.--«Il me paraît que nous aurons quelque peine à nous comprendre.»
K.--«Mon Dieu, non. C'est que vous êtes sentimental et que je ne le suis pas. Savez-vous sur quoi je juge la femme qui me convient? Sur son appétit. Il faut que ma maîtresse mange beaucoup, et, plus elle mange, plus je l'aime, car mieux elle se portera.»
L'argument m'a paru si fort que je me suis levé pour saluer un no 1[169] qui venait d'entrer dans le salon.
[169] Par cette expression qui revient plusieurs fois dans le cours de sa correspondance, le prince de Metternich désignait sans doute les membres des familles souveraines et quelques personnages de grande importance. Il rangeait, comme on le verra plus loin, les personnages secondaires dans des catégories numérotées 2, 3, 4...
Que de Kozlovski dans le monde! Le ciel a fait les gros bras tout exprès pour eux.
Ma bonne amie, je t'écris une lettre bien bête; tu vois que je pousse le scrupule jusqu'au point de ne pas te déguiser le moindre détail de ma pensée et même de l'ordre dans lequel mes pensées se succèdent. Je trouve que c'est faire preuve de sens commun que de ne pas se présenter en parure recherchée à son amie. Si elle ne veut pas de vous tel que vous êtes, elle ne voudra également plus de vous... tel que vous voudriez être.
Je te prends, ma bonne D[orothée], telle que tu es. Tu vois que je sais ton nom, et je me crois fort avancé en besogne.
Éprouves-tu aujourd'hui ce que j'éprouve, mon amie? Y a-t-il du vide dans ce monde? Que faisaient les amants avant l'invention de l'écriture? Sens-tu le bonheur qu'il y a _à se voir sans plus_? Comment avons-nous pu avoir de l'humeur quand nous nous sommes rencontrés? Je ne le conçois pas dans ce moment, mais je l'ai éprouvé alors. Il faut donc que le fait soit vrai, mais je n'y veux rien comprendre dans ce moment. Je donnerais tout pour te voir, fût-ce même dans le salon de la rue de Wesel!
Bonsoir, mon amie. Tu dois être arrivée à l'heure qu'il est; il sonne une heure de cette grosse cloche que j'entends, et que tu n'entends plus, que tu n'entendras peut-être plus jamais. Bonne amie, n'oublie jamais Aix et quelques bonnes gens que tu y as vus.
Ce 18.
Je vais expédier le porteur de cette lettre. Il va entrer en fonctions; j'espère qu'il s'en acquittera bien. Comme il est heureux! Il va te voir: crois-tu que ce soit du bonheur?
Ma bonne D... j'ai rêvé de toi une bonne partie de la nuit. J'ai été près de toi: tu étais bonne, aimable, comme tu l'es toujours. Je me suis réveillé et tu n'y étais pas: j'ai vu que c'est une bien vilaine chose que d'être seul. Mon amie, je t'aime _beaucoup_; je me sers du mot, quoiqu'il ne dise rien. L'on aime ou l'on n'aime pas. Le plus comme le moins n'existe pas en amour. _Moins aimer_ c'est _ne plus aimer_. Sois satisfaite si je te dis que je t'aime et rends-moi amour pour amour.
Je partirai d'ici samedi[170] après-dîner. Je serai à Bruxelles dans la journée de dimanche. Si le porteur dit que peut-être je ne viendrai pas, c'est qu'il en a l'ordre: ne le crois pas et crois-moi. C'est pour te dispenser de la forte fièvre qu'il dira que _peut-être_ je pourrais changer d'avis: un peu de malaise à la suite des fatigues de la Cour suffira pour te retenir vu le _peut-être_.
[170] «Le prince de Metternich à l'empereur François.--Aix-la-Chapelle, 17 novembre. Sire, dans notre conférence d'aujourd'hui, le duc de Richelieu a fait un rapport sur les affaires d'Espagne, en ce qui concerne les colonies de cette puissance; ce rapport entraînera une discussion tellement importante que j'ai dû me rendre au vœu unanime de mes collègues et prendre part au débat. Dans tous les cas, il faudrait que je fusse de retour ici samedi prochain, c'est-à-dire le jour où le duc de Wellington assistera à la conférence. Je me suis donc décidé à partir pour Bruxelles samedi, le 21 de ce mois, au lieu de demain 18 novembre, après la clôture des conférences.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 164).
Et puis, sois bonne et douce avec ton mari: pas de querelles; elles gâtent plus qu'elles ne servent et je ne les aime pas. Si tu as envie de te fâcher, pense à ton ami et dis-toi qu'il blâmerait le fait. Je te fais découvrir ici un singulier côté de ma façon d'être.
Combien d'amis trouverais-tu qui te donneraient un pareil conseil? Et ton cœur ne te dit-il pas que je t'aime plus que ne pourraient t'aimer ceux qui te diraient le contraire? Consulte-le toujours, ton cœur, si tu veux savoir ce que je veux. Il ne te trompera jamais, aussi longtemps qu'il sera à moi.
Adieu, mon amie. Tu vois que mon no 1 est long[171]. Tu en recevras de bien plus longs encore. Il est si facile de dire ce qui vous passe par la tête quand l'on a le cœur plein, tout aussi facile que de trouver quatre mots quand le cœur est vide. Tu me crois tout à toi, parce que je le suis: rien ne trompe sur ce fait.
[171] La lettre no 1 qui se termine quelques lignes plus bas.
Adieu et au revoir. Que ne pourrais-je le dire souvent! Conçois-tu la peine qui ne m'attend, hélas! que trop tôt? Mais, bonne amie, je te reverrai!
No 2.
A[ix-la-Chapelle]. Ce 20 novembre 1818, minuit.
Mon amie, il s'est opéré un changement forcé dans mes projets de voyage. Je ne partirai d'ici que dimanche 22 pour aller coucher à Saint-Trond, au lieu de partir d'ici le 21 et aller coucher à Liège. Je serai le 23, à midi, à Bruxelles. Dans mon premier plan, j'y serais arrivé le 22 au soir. Il y a donc une matinée de différence. Ne me dis pas qu'une matinée est beaucoup: elle peut être tout. En me consultant, je sens qu'une minute vaut la vie sans cette minute. Mais les maîtres de poste raisonnent autrement et mes collègues raisonnent comme des chevaux. Ils fouettent parce qu'ils sont fouettés à leur tour. Mon amie, puis-je leur dire ce qui m'attire à Bruxelles[172]? Et si je le leur disais, me laisseraient-ils partir, quand il s'agit de la _traite des nègres_? Dussé-je en devenir noir moi-même, ils se contenteraient de rester blancs et ils me cloueraient à la table verte. Je t'ai dit pour le moins vingt fois, dans le peu de bons moments où j'ai pu te parler, que je faisais le plus abominable des métiers; j'en ai une conviction si forte et si profonde que mon malheur en est accru au point de devenir insupportable.
[172] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre 1818.--«Aix-la-Chapelle, 21 novembre. M. le prince de Metternich part demain pour Bruxelles. M. de Floret l'a déjà précédé aujourd'hui: on ignore l'objet de ce voyage.»
Puis, je rentre dans mon cœur et je sens qu'il vit! Tout mon espoir, toute ma consolation est dans ce cœur que le monde me nie! Et encore ce fait tient-il plus ou moins à mon métier! Comment un homme de mon espèce pourrait-il sentir? Comment lui accorder ce que l'on ne refuserait qu'avec la crainte de commettre une injustice au mendiant dans la rue? Ma bonne D[orothée], je te le demande: crois-tu que je puisse aimer? Es-tu contente que je ne sois pas ce que l'on croit que je suis? N'éprouves-tu même pas un peu de bonheur de le savoir mieux que le monde? Gardons ce secret à nous deux; ne le trahissons pas; qu'il soit et qu'il reste le nôtre. Dis-toi, dans toutes les circonstances de ta vie, qu'il existe un être qui t'est dévoué, plus certes qu'on ne te l'a jamais été. Quel est donc le motif qui pourrait me porter à te le dire? Qu'ai-je eu de toi hors ce que j'aime plus aujourd'hui que ma vie: la conviction d'être aimé de toi et de l'espérance sur un avenir vague! Mon amie, il faut que tu aies de bien grandes qualités pour que je sois placé vis-à-vis de toi ainsi que je le suis; sans te connaître par l'_usage de la vie_, fût-ce même celui du salon, sans souvenir autre que de ce que je t'ai voué de sentiments dans un aussi court espace de temps que l'est celui de notre connaissance, sans un fait, sans prémisses et sans suites!
Que de confiance ne dois-je pas te vouer; combien ce lien invisible, qui est l'amour lui-même, doit m'avoir saisi pour que l'homme au monde le moins susceptible d'illusions n'éprouve pas un seul instant la crainte d'avoir trop donné. Quand je t'ai dit, le premier jour où je t'ai parlé de _nous_, que tu me connaissais tel que je suis, t'ai-je trompée? J'ai été pour toi ce que je suis si rarement: _tout en dehors_ dès les premiers moments de notre liaison. Je n'y ai point eu de mérite; mon cœur a toute ma confiance: il ne m'a jamais trompé et il ne me trompera jamais. C'est lui qui m'a permis de croire et j'ai cru; c'est lui qui m'a fait passer sur toutes les considérations par trop naturelles dans notre position, et j'ai passé outre. Rends-moi la justice que je ne me suis point arrêté, mais aussi sois sûre que l'on ne m'a jamais vu bouger de ma place. Je tiens ferme ce que je tiens et ce à quoi je tiens. Mon âme est forte et droite et mes paroles sont vraies, toujours et en toute occasion. C'est là l'énigme résolue de ma prétendue _finesse_. Aussi souvent qu'un sot se trompe sur mon compte, il m'accuse de cette finesse que je déteste parce que je la méprise. Il se fâche et je reste calme: voilà ma réputation de _froideur_ établie. J'ai une mine sur laquelle on cherche ce que la foule n'y trouve pas, mais ce que mon ami découvre facilement et ce que mon amie découvre toujours. Il suffit du fait pour me nier _du cœur_. Je suis enfin sans haine et sans passions--sans haine car j'ai trouvé toujours que mes ennemis avaient tort et je les ai plaints--sans passion autre que pour l'être qui ne s'en vante pas. Voilà _l'homme introuvable_ défini et voilà en peu de mots l'histoire de ma vie.
Le jour où tu me diras: _comme tu sais bien aimer_, je serai l'homme du monde le plus fier. _Cette fierté_ est la seule de laquelle je sois capable; je réserve toute autre aux sots et je ne le suis pas. Cette _prétention_ enfin est la seule que je me permette d'avoir.
Mon amie, tu apprendras bien à me juger--de près si le ciel exauce mes vœux, et de loin si le sort ne les seconde pas. Tu me diras un jour--et je t'interpellerai--si j'ai bien fait mon portrait. Le jour où je croirais me tromper, je serais le plus malheureux des hommes.
21 novembre, 9 heures du matin.
Je vais faire partir cette lettre avec la commande de mes chevaux. J'espère que tu pourras la recevoir avant mon arrivée. Le fait me fera grand plaisir.
J'ai passé hier quatre fois par la rue de Cologne[173]. J'ignore pourquoi chaque affaire m'y mène: je ne connais plus les promenades à l'est de la ville; tout me tire vers le bord opposé. La route de Liège est une bien vilaine route; j'y ai mené ce matin Castlereagh, Capo et Nesselrode[174]; ils ont juré et j'ai continué à marcher; ils s'en sont retournés et je ne l'ai pas fait; j'ai quitté enfin ma route pour la reprendre à meilleures enseignes.
[173] Pendant leur séjour à Aix, le comte et la comtesse de Lieven logeaient dans une maison de la rue de Cologne. L'empereur de Russie habitait l'ancien palais des préfets français, dans la même rue qui fut débaptisée en l'honneur de ce fait et devint la rue Alexandre (_Archives du ministère des affaires étrangères._ France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221. Liste des personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de Russie.--_Moniteur universel_ du 27 septembre et du 28 octobre 1818).
[174] NESSELRODE (Charles-Robert, comte de). Né à Francfort, 14 décembre 1780. Il était, depuis 1816, «secrétaire d'État dirigeant le département des affaires étrangères» conjointement avec Capo d'Istria. Il occupa ce poste jusqu'au moment où il donna sa démission, le 15 avril 1856, après la guerre de Crimée. Il mourut à Saint-Pétersbourg le 23 mars 1862 (_Biographie générale_ (Didot), vol. XXXVII, col. 772).
Ta maison n'est pas louée. Je l'ai demandé à ma vieille édentée de l'autre jour, et j'ai manqué l'embrasser. La bonne femme doit me prendre pour un acquéreur très décidé en faveur de la rue de Cologne.
Adieu, mon amie. Au revoir: je tâcherai de toute manière à te voir au spectacle _lundi_, et si tu fais ou bien si tu veux autre chose, dis-le à notre homme. Je veux que le premier mot qu'il me dise soit une nouvelle de toi.
Adieu et aime ton ami.
Ce 24 novembre[175].
Mon amie, il me reste tant et si peu à désirer, je suis à la fois si riche et si pauvre, mon âme est si satisfaite et elle ne l'est pas, le présent offre tout et l'avenir est en espérances--ma pauvre amie, que deviendrons nous? Tout ce que destin voudra!
[175] Cette lettre fut écrite à Bruxelles. M. et Mme de Lieven, partis le 18 novembre d'Aix-la-Chapelle, étaient arrivés le 19 à l'Hôtel Bellevue et séjournèrent dans la capitale des Pays-Bas jusqu'au 27. Metternich, arrivé le 23, en repartit le 28 (Lettres du 17 novembre, du 27 novembre, du 28 novembre.--_Gazette d'Augsbourg_, 1er décembre 1818, no 335, p. 1339; no 342, 8 décembre 1818, p. 1367.--_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 132.--_Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p. 1398; du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. 1410).
Tes lettres m'ont fait un bien qui ne m'étonne pas; mais il m'effraie. Je te vois et je voudrais pleurer au lieu de dire des balivernes! Mais je te vois! Que puis-je désirer après et avant une aussi cruelle séparation?
Reste malade: c'est-à-dire que ton état à la fois exige des ménagements, mais qu'il ne te prive pas de la faculté de sortir. Il faudra toujours consulter le mieux _du moment_. Sais-tu ce qui me console? C'est l'idée de nous créer un avenir plus stable que ne peuvent être tous les calculs qui ne portent que sur un état présent plus que gêné. La volonté de l'homme est une bien imposante puissance et je _sais vouloir_. Ne t'y trompe pas, mon amie: je n'en connais pas beaucoup qui le savent.
Tu veux que j'aie bonne opinion de toi? Si je ne l'avais pas, crois-tu que je t'aimerais? Non, mon amie, jamais je n'aimerai que l'être que je crois digne du sentiment le plus saint à mes yeux. Rien en amour n'est profane, et, dès que tel n'est pas le cas, il n'y a plus d'amour. Le jour où je t'ai dit que je t'aimais, je t'ai dit à la fois que je te respecte, que je suis plein de confiance en toi, que je te crois bonne, sûre et constante. Or, je ne suis pas injuste et si je veux que tu sois tout cela, je dois _me donner_ tel que je _te prends_. Le temps te prouvera, mon amie, qui je suis.
Le meilleur moyen de me faire savoir quand tu es seule, c'est de m'envoyer des feuilles anglaises. Je prends ce soir un paquet avec moi, pour avoir un prétexte de t'envoyer Floret[176] si je pouvais en avoir besoin.
[176] FLORET (Engelbert-Joseph, chevalier, puis baron de), conseiller de Cour à la chancellerie de Cour et d'État. Né à Vienne le 15 février 1776, mort dans la même ville le 1er février 1827. Il fit partie de l'ambassade extraordinaire envoyée à Londres en 1821 pour représenter l'empereur d'Autriche au couronnement du roi George IV. Très dévoué à M. de Metternich, qui l'appelait «le fidèle Floret», il accompagnait ce dernier dans tous ses déplacements. C'est à lui que les lettres de Mme de Lieven étaient adressées sous double enveloppe pour être remises au prince (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 465).
Nous verrons s'il ne vaudra pas mieux de ne pas aller à Waterloo[177]. Pourquoi tous les autres n'iraient-ils pas?
[177] M. de Metternich alla avec Wellington visiter le champ de bataille de Waterloo, le 26 novembre (Voir plus loin, lettre du 27 novembre).
Si le projet d'aller à Anvers _seul_ pouvait se réaliser[178]! Enfin, mon amie: mercredi, jeudi, vendredi, voilà ma vie.
[178] Ce projet fut abandonné.
* * * * *
Mon amie[179], tu pars et tu emportes à la fois ma vie, mon bonheur--tout! Rentre en toi, dis-toi ce que tu éprouves: tu sentiras ce que je sens, tu éprouveras ce que j'éprouve; n'en diminue rien: pas une pensée, pas un fait! Reste mon amie--toujours, pour la vie. Ne crois pas que rien puisse changer en moi; ce que je t'ai dit, le temps te le prouvera--ce que je t'ai promis, je le tiendrai. Je cesserai plutôt d'exister que de cesser d'être _moi_; rien n'a jamais changé en moi: pourquoi changerais-je dans un intérêt qui ne m'appartient plus, qui est devenu le tien? Mon amie, crois aujourd'hui à ma parole et à ton cœur: tu finiras par être convaincue que je ne t'ai point trompée. Je t'ai dit ce matin que je ne pouvais pleurer que quand je suis seul, ou quand je suis avec cet autre moi-même dans le sein de laquelle je puis épancher bonheur, malheur, peine et plaisir. Je t'écrirai dans le reste du jour de demain. Je ne puis plus t'écrire maintenant, car je n'y vois pas.
[179] Lettre sans date, vraisemblablement écrite dans la nuit du 26 au 27 novembre. Les Lieven quittèrent Bruxelles le 27 au matin.
No 3[180].
Bruxelles, ce 27 novembre 1818.