Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 6
Le régent d'Angleterre avait envoyé Lawrence peindre les portraits des souverains et de quelques hauts personnages de la Sainte Alliance; les séances consacrées au grand artiste coupaient la monotonie des jours. Le duc d'Angoulême venait faire une visite de vingt-quatre heures aux Alliés. Le roi de Prusse et l'empereur de Russie étaient de retour de Paris, mais pour quelques jours seulement.
Les fêtes devenaient plus rares. M. de Metternich recevait son gendre et sa fille, le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, qui, après un court séjour auprès de lui, devaient repartir pour la France[143].
[143] «Aix, le 7 novembre. Le comte Esterhazy, avec son épouse, fille du prince de Metternich, est arrivé avec trois voitures de suite. Le ministre était allé au devant d'eux à plus d'une lieue. Le comte et la comtesse ne tarderont pas à partir pour Paris comptant y passer l'hiver.» (_Journal de Paris_ du jeudi 12 novembre 1818, no 316, p. 3).--Voir aussi _Moniteur universel_ du 11 novembre 1818, no 315, p. 1321.
Au milieu des premières et rapides tendresses des nouveaux amants, le Congrès se terminait[144]. Le 14 novembre, les monarques se réunissaient pour une dernière conférence, chez le prince de Hardenberg. Le 15, un grand dîner d'adieu avait lieu chez l'empereur de Russie, et les princes se rendaient ensuite au bal offert par le commerce. Le 16, Alexandre partait pour Bruxelles.
[144] «22 novembre.--Le Congrès touche à sa fin. Aix-la-Chapelle ressemble maintenant à une salle de fête à 4 heures du matin; la foule est écoulée, les lustres sont presque éteints. Tout le monde semble content de ce qui s'est passé et content de partir.» (C.-L. LESUR, _Annuaire historique universel_ pour 1818, 2e édit. Paris, Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p, 564).
Deux jours après, le 18, le comte et la comtesse de Lieven l'y rejoignaient.
Cette nouvelle séparation des amoureux dut être bien adoucie par l'espérance d'une prochaine réunion. En effet, M. de Metternich avait décidé, lui aussi, de se rendre dans la même ville («on ignore l'objet de ce voyage», disait le _Journal des Débats_!)[145]. Obligé de retarder de quelque temps son départ, il y fit son entrée le 23 novembre[146].
[145] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre 1818. Aix-la-Chapelle, 21 novembre.
[146] _Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p. 1398.--_Gazette d'Augsbourg_ du 1er décembre 1818, no 335, p. 1339.
Quatre nouveaux jours de bonheur s'ensuivirent. Pour se tenir au courant de leurs instants de liberté, les amants s'envoyaient des journaux anglais. Le ministre tout-puissant en avait toujours une provision sur lui!
Mais, le 27 novembre, M. et Mme de Lieven se mettent de nouveau en route pour Paris. Le mari n'avait plus rien à faire en Belgique: l'empereur Alexandre en était déjà reparti avec sa mère; Nesselrode allait passer quatre semaines en France, et l'ambassadeur devait le suivre.
Le 28 novembre, les deux époux passent la nuit à Roye. Le 29, ils arrivent dans la capitale française et descendent à l'Hôtel de Castille, rue de Richelieu, où ils resteront un mois[147].
[147] _Moniteur universel_ du mardi 1er décembre 1818, no 335, p. 1401.--_Journal de Paris_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p. 1.
Quant à M. de Metternich, après être allé visiter le champ de bataille de Waterloo avec Wellington[148], et avoir reçu du roi Guillaume Ier la plaque du Lion Néerlandais, après avoir dîné le 27 chez le marquis de la Tour du Pin, ambassadeur de France[149], il était parti le 28, à 5 heures du soir, pour Aix où l'appelaient encore quelques dernières affaires à régler[150]. De là, par le Johannisberg, il s'était mis en route pour Vienne.
[148] Cette visite du champ de bataille de Waterloo eut lieu le 26 novembre (_Gazette d'Augsbourg_, 6 décembre 1818, no 340, p. 1359).--Mme de Lieven y prit peut-être part si l'on s'en rapporte à quelques allusions que l'on trouvera dans les lettres qui suivent.
[149] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. 1410.
[150] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. 1410.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 décembre 1818, no 342, p. 1367.
La séparation était donc venue. Avant de se quitter, M. de Metternich et Mme de Lieven s'étaient promis de s'écrire. Ils tinrent parole. C'est la première partie de cette correspondance, comprenant uniquement les lettres du prince, que nous publions plus loin.
Presque chaque jour, généralement après sa tâche finie, le ministre s'asseyait à sa table et laissait courir sa plume en pensant à son amie. Il écrivait en français, connaissant peu l'anglais et le russe, et la comtesse lisant mal l'allemand. Ne peut-on croire à sa parole quand il disait que les instants employés à revivre les heures écoulées aux pieds de sa maîtresse étaient les meilleurs de ses journées?
Cet échange de lettres devait durer longtemps, bien longtemps, sept ans peut-être. Pour un homme courtisé comme l'était M. de Metternich, pour une femme occupée comme l'était Mme de Lieven, pour deux êtres ne pouvant se revoir qu'à de très longs intervalles, faire durer pendant tant d'années une telle correspondance, dut être un tour de force.
L'envoi des billets ne pouvait se faire chaque jour: il demandait de multiples précautions, non seulement contre les indiscrétions mondaines, pour ménager les susceptibilités du mari, mais encore contre les polices des États, toujours curieuses et sans scrupules.
Le prince--et sa correspondante faisait de même--écrivait ses confidences quotidiennes, à la suite les unes des autres, continuant chaque soir la page abandonnée la veille, jusqu'au moment où une occasion sûre, le courrier diplomatique hebdomadaire, le départ d'un personnage dont on pouvait escompter la discrétion, lui permettait d'expédier ces véritables journaux, soigneusement numérotés.
A Londres, les amants avaient un confident éprouvé en Neumann, secrétaire de l'ambassade d'Autriche, tout dévoué à son ministre. Mme de Lieven recevait de lui les envois de M. de Metternich et faisait parvenir les siens à ce dernier par la même voie. A Vienne, le très fidèle Floret était l'intermédiaire tout indiqué.
Quelques notes, relevées par M. Ernest Daudet en marge d'une lettre tombée, malgré toutes les mesures prises, entre les mains des agents français, nous permettent de suivre les ruses auxquelles expéditeur et destinataire étaient condamnés. La missive interceptée se trouvait sous quatre enveloppes. La première de celles-ci était au nom du baron de Binder, conseiller de la Légation d'Autriche à Paris. La seconde, adressée au même, portait ces mots de Neumann: «Je n'ai pas besoin de vous recommander l'incluse, mon cher ami.» La troisième avait pour suscription les titres du chevalier de Floret. Enfin, la quatrième était restée blanche: c'était celle qui, cachetée par l'ambassadrice, devait être remise aux mains de son ami[151].
[151] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet, 1899, p. 661.
On ne trouvera dans ces pages nul détail bien nouveau au point de vue de l'histoire. Certainement, la politique dut s'introduire un jour entre les deux correspondants. Il ne pouvait en être autrement, car ils en avaient fait, l'un et l'autre, l'essence même de leur vie. Mais au début de leur liaison, leur passion seule est en scène.
Les premières lettres sont un long, trop long parfois, cantique d'amour où M. de Metternich exalte surtout sa propre personnalité, où, réellement épris, ce grand égoïste veut trouver en Mme de Lieven, afin de mieux l'aimer, la fidèle représentation de son propre être. Il se dissèque, il se peint, il se cherche en sa maîtresse, et il arrive à ce résultat surprenant que chaque mot d'amour qu'il lui adresse revient vers lui comme un nuage d'encens.
Ce sujet,--l'amour,--bien qu'éternel, finissant quand même par s'épuiser, il raconte à la grande dame russe les menus faits de la cour de Vienne, ses impressions, ses ennuis, son dégoût, peut-être affecté, pour les affaires publiques. Entre temps, il rencontre et peint nombre de personnages dont les noms ne sont pas encore oubliés: le duc et la duchesse de Kent, Mme de Staël, Pie VII et bien d'autres. Quelques-unes des anecdotes qu'il rapporte à leur sujet sont amusantes. Mais c'est surtout de lui qu'il parle, et il dévoile tout le passé de sa vie sentimentale à son amie de la veille.
Enfin, un voyage en Italie, avec l'Empereur, lui permet de varier ses récits. M. de Metternich aimait réellement les arts: dans leur terre classique, il se sent à l'aise pour les célébrer.
A travers ses lettres, on retrouvera l'homme dans le ministre. A vrai dire, l'un ne différait pas beaucoup de l'autre. Quelques-uns de ses billets d'amour sont écrits du même style que ses dépêches diplomatiques. Il étudie et raisonne parfois son cœur comme il examinait les motifs d'intervention dans le royaume de Naples, par exemple.
Mais chaque homme aime selon sa nature. Et le prince Clément de Metternich était évidemment sincère quand il aimait Mme de Lieven en cherchant en elle sa propre image--et quand il le lui disait.
Les lettres qui suivent sont publiées intégralement. Nous avons respecté le texte de M. de Metternich, même dans ses obscurités et ses incorrections.--Les mots soulignés par le prince dans l'original sont indiqués en italiques.--Quand il a été indispensable de rétablir un mot oublié, ce mot a été mis entre crochets.
LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH
LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH A LA COMTESSE DE LIEVEN
Il m'est impossible de vous voir partir sans vous dire ce que j'éprouve[152].
[152] Cette lettre, sans date, placée en tête de la collection des lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven par celui ou celle qui fit relier cette collection, est vraisemblablement du commencement de novembre 1818 et probablement du 3. M. et Mme de Lieven, arrivés le 11 octobre à Aix-la-Chapelle, en partirent en effet le 4 novembre pour Bruxelles, à la suite de l'impératrice douairière de Russie. Ils ne prévoyaient pas à ce moment devoir revenir bientôt dans la ville où se continuaient les séances du Congrès. Les sentiments d'amour réciproque du ministre des affaires étrangères d'Autriche et de l'ambassadrice de Russie dataient d'une excursion à Spa, faite de concert le 25 octobre 1818.
L'histoire de _notre_ vie se concentre en peu de moments. Je vous ai trouvée pour vous perdre! Le passé, le présent et peut-être l'avenir est renfermé en ce peu de mots. Le jour où je vous reverrai sera l'un des plus beaux de [ma][153] vie.
[153] Les mots entre crochets sont reconstitués, le fragment du papier sur lequel ils étaient écrits, placé sous le cachet, ayant été arraché lors de l'ouverture de la lettre.
J'ai terminé une période [de ma] vie en moins de huit jours. Ce fait me p[araîtra]it un rêve, si je ne me connaissais. On e[st tout] pour moi ou rien. Mon âme n'est pas [sus]ceptible d'un demi-sentiment ni d'une demie-pensée. J'ai passé des semaines près de vous. Je vous ai à peine parlé et vous faites partie aujourd'hui de mon existence. Ce qui séduit la plupart des hommes est sans effet sur moi; j'ignore s'il me faut plus qu'à d'autres, mais je sais que c'est autre chose qu'il me faut. Le jour où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre, le jour où il ne m'est pas resté un doute que vous me comprendrez, que votre esprit et que surtout votre cœur marchait sur la ligne que je regarde comme la mienne, j'ai senti que je pouvais devenir votre ami; il m'a suffi de me convaincre que je ne me trompais pas pour vous aimer. La contrainte m'a forcé à vous confier ce que vous aviez deviné de votre côté. Je ne dis rien ici que vous ne sachiez, mais j'ai besoin de le redire à mon amie, à vous, mon amie de huit jours et pour la vie!
Peut-être nous retrouverons-nous un jour,--je serai alors ce que je suis aujourd'hui. Si peu de relations me conviennent, celle qui me convient ne finit pas. Vouez-moi un bon souvenir, et peut-être plus, et ne f[ormez] que des regrets. Jamais ils ne s'élèveront à la [hauteur] des miens; je n'ai ni l'espoir ni la prét[ention] d'exiger que l'on m'accorde ce que je [donne]. Laissez-moi même la consolation de me dire que si vous m'aviez connu davantage, vous m'eussiez voué un sentiment autre que celui que vous pouvez me porter aujourd'hui. Vous voyez que je m'accroche à tout ce qui peut me sauver de mon affreuse peine; le naufragé ne choisit pas la planche qui doit lui servir,--il saisit celle qui se trouve à sa portée--et il se noie!
Ce 15 novembre[154].
J'ai passé, mon amie, une bien mauvaise et cependant une bonne nuit. Mauvaise, parce que je n'ai quasi pas fermé l'œil; bonne, parce que j'ai beaucoup pensé, à ce qui aujourd'hui _est ma pensée_. Or _ma pensée_ est toujours _moi_--_tout moi_. Tout ce qui est placé hors elle, n'est rien; j'ai un fonds de réserve que je dépense en paroles, en actions, en calculs, c'est de ce fonds que je tire des matériaux que je rédige en mémoires et en protocoles; mais mon véritable capital--celui qui doit fournir à ma vie--celui qui fonde mon bonheur, ne se mêle jamais avec l'autre. Je n'aime que l'une de ces propriétés, je déteste l'autre; l'une vous appartient autant qu'à moi, l'autre est à mon pays, à ma place, à mes devoirs comme homme d'État; je ne vous en offrirai jamais le partage: je vous aime trop pour vous faire faire un aussi mauvais marché!
[154] Après être restés une semaine à Bruxelles, M. et Mme de Lieven revinrent à Aix-la-Chapelle. Le _Moniteur universel_ signale leur passage à Liège le 12 novembre. Ils durent arriver le 13 dans la ville du Congrès.
Mais, mon amie, comment userons-nous de notre propriété commune? Faut-il la placer à fonds perdu? Vous vous occupez des mêmes calculs, j'en suis sûr et voilà ma seule consolation.
Je vous ai dit hier que, de toutes les convictions, celle qui se trouve le moins à ma portée, c'est celle de me croire aimé. Pourquoi m'inspirez-vous une sécurité que j'ai si peu connue dans le cours de ma vie? Cette énigme--et c'en est une véritable pour moi--ne me tourmente pas. J'aime à croire ce que je crois et je serais au désespoir d'un seul soupçon du contraire. S'il ne m'est guère arrivé d'avoir été gâté dans ce monde, j'ai bien moins encore le reproche à me faire de m'être gâté moi-même. Pourquoi n'ai-je pas peur de me livrer tout juste vis-à-vis de vous à un sentiment de sécurité que je n'ai jamais éprouvé? _Seriez-vous bien moi?_ Eh bien! je le crois, comme l'on croit à ce que l'on ne comprend pas.
Mon amie, comment et quand vous verrai-je? Si rien n'est possible dans la journée, je serai pour sûr ce soir, au sortir d'une maudite conférence, chez Lady Castlereagh[155]. Portez-y un mot. Vous me direz peut-être ce que vous ferez demain. Et nous partons un de ces jours!
[155] HOBART (Émily-Anne), fille de John Hobart, deuxième comte de Buckingham. Elle avait épousé, le 9 juin 1794, Robert Stewart, lord Castlereagh. Elle mourut le 12 février 1829 et fut enterrée à côté de son mari dans l'abbaye de Westminster (_Dictionary of National Bioqraphy_, edited by Sidney Lee, London, Smith, Elder and Co, t. XXVII, p. 33, t. LIV, p. 346 et 357).
Ce 16 minuit.
Mon amie, merci, mille fois merci, pour la bonne journée que vous m'avez fait passer hier! Vous avez fait l'aumône à un pauvre; c'est plus que de donner un trésor à un riche. Je vous ai vue--j'ai pu vous dire ce que j'éprouve--je vous ai entendue me dire ce dont j'ai tant besoin--ce que je sais et ce que je voudrais apprendre à chaque heure de ma vie! Suis-je bien froid, mon amie? Suis-je cet homme pour qui vous m'avez pris dans les moments qui ont précédé notre connaissance? Voudriez-vous que cet abord eût été autre, aujourd'hui que je suis _moi_?
Le temps, au reste, vous apprendra ce que je suis, mieux que je ne pourrais vous le dire aujourd'hui! Commencez par me croire et finissez par m'aimer, aimez-moi beaucoup dès ce moment, demain et toujours, ne craignez pas les regrets: ce n'est pas _moi qui suis vous_ qui vous y exposerai.
Mon amie, je vais vous faire une bien sotte question.--Si mon billet devait jamais tomber entre les mains d'un tiers, il me prendrait pour fou. Comment vous appelez-vous? Je veux savoir le jour de l'année que je dois aimer par-dessus tous les autres. _Quel jour êtes-vous née?_ Je suis bien tenté également d'aimer ce jour-là. Je sais le jour où je vous ai aimée--c'est de tous les jours le meilleur! Pourquoi tout ce qui tient à vous acquiert-il du charme à mes yeux? Je le sais, pour le coup, mieux que vous et je vous dispense de la réponse.
Bonsoir! Je sais encore avec qui je vais me coucher et avec qui je me réveillerai. Je sais enfin tant de choses que je suis tout étonné de ne pas savoir votre nom. Je sais ce que beaucoup ne savent pas, et j'ignore ce que tant de monde n'ignore pas; je n'aime pas l'ignorance: nous saurons bientôt de nous _tout_--et c'est ce que je veux.
Concevez-vous le genre de tourment qu'il y a à ne pouvoir penser à un être qui m'est devenu ce que vous m'êtes, qu'en le nommant dans son intérieur le plus secret d'un nom que l'on n'aime pas? Je veux vous aimer sans coups d'épingles; vous avez la conviction par maintes preuves que je ne crains pas les fortes douleurs!
Entre deux et trois chez Marie[156] et ce soir, après mon dîner chez Castlereagh[157], chez vous si vous ne me dites pas le contraire. Ce sera une visite grande et bien cérémonieuse, tout juste comme elles me conviennent quand il ne me reste que l'alternative de ne pas vous voir, ou de vous voir ainsi.
Bonsoir et bonne nuit--si le fait est possible.
[156] METTERNICH (Marie-Léopoldine), fille aînée du prince, issue de son premier mariage avec la princesse Eléonore de Kaunitz. Née le 17 janvier 1797, elle avait épousé le 15 septembre 1817 le comte Joseph Esterhazy de Galantha, chambellan impérial et royal (né le 24 novembre 1791, mort le 12 mai 1847), d'une branche cadette de la grande famille hongroise. Le 6 novembre 1818, elle était arrivée avec son mari à Aix-la-Chapelle d'où elle devait se rendre à Paris. Elle mourut, sans enfants, à Baden, le 20 juillet 1820 et fut inhumée en Bohême. Son corps fut transporté dans le caveau de sa famille paternelle, à Plass, le 9 août 1828. Devenu veuf, le comte Joseph Esterhazy épousa, en juillet 1841, Hélène Bezobrazoff (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und Seine Zeit_, t. I, p. 57.--_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 359 et s., t. VII, p. 559.--_Moniteur Universel_ du 11 novembre 1818, n. 315, p. 1321.--_Genealogisches Taschenbuch der deutschen gräflicher Häuser._ Année 1850, p. 193).
[157] CASTLEREAGH (Robert STEWART, vicomte). Né en 1769, successivement garde du sceau privé d'Irlande, chef du secrétariat du lord lieutenant Camden, président du bureau de contrôle des Indes orientales, secrétaire d'État pour la guerre, il était, depuis le 28 février 1812, secrétaire d'État des affaires étrangères et le resta jusqu'à sa mort, poursuivi par une impopularité extrême. Au Congrès d'Aix-la-Chapelle, il représentait la Grande-Bretagne avec Wellington. Devenu marquis de Londonderry en 1821 par la mort de son père, il donna, à partir du mois de juin 1822, des signes de dérangement cérébral. Le 12 août 1822, Lord Castlereagh se coupa la gorge avec un canif dans sa maison de campagne de North Cray, et mourut presque immédiatement (Sir Archibald ALISON: _Lives of Lord Castlereagh and sir Charles Stewart_, Londres et Edimbourg, William Blackwood and sons, 1861, 3 vol. in-8º).
No 1[158]
Ce 17 novembre, minuit[159].
Mon amie, nous voilà séparés[160]! J'aurais demandé à tout autre que toi si tu éprouves ma douleur. Je suis sûr, si sûr de la tienne que l'envie même de te faire la question me paraît une injure. Je n'ai pas besoin d'apprendre ce que je sais, de croire à ce que je sens, de te consulter sur ce que j'éprouve.
[158] Le prince de Metternich profitait de toutes les occasions sûres pour faire parvenir ses lettres à la comtesse de Lieven. En attendant ces occasions, il écrivait la lettre de chaque jour à la suite de celle de la veille, sur la page commencée et interrompue. Chaque expédition, par mesure de prudence, était soigneusement numérotée par lui. Nous avons conservé ces numéros qui prouvent l'absence de lacunes dans la correspondance publiée ici.
[159] Nuit du 17 au 18 novembre 1818.
[160] Le comte et la comtesse de Lieven quittèrent Aix-la-Chapelle le 18 novembre à 8 heures du matin pour se rendre à Bruxelles. Le prince de Metternich avait d'abord dû partir, lui aussi, le 18 pour la même destination. Il fut obligé de retarder son départ jusqu'au 22 novembre pour assister aux conférences diplomatiques qui se poursuivaient (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 131 et s.).
Tu m'as peut-être cru bien froid en te quittant. Mon amie, nous étions _à trois_. Je sens que je ne vaux rien devant témoin--il me faut mon amie et elle seule pour que je sois parfaitement _moi_ et tu m'as dit que tu l'aimes, ce moi. Je te crois sans le comprendre, et j'en douterais qu'encore je voudrais te croire.
Je voudrais que tu fusses partie. Je déteste de te savoir si près de moi sans une possibilité de contact. J'aime mieux dans ce cas la distance elle-même; je voudrais te savoir hors de ma portée. L'impossibilité vu la distance se comprend; je supporte bien moins l'impossibilité sans distance. L'une est toute matérielle, l'autre morale, et tout mal du premier genre me paraîtra toujours plus supportable que ceux du second.
Je te remercie de la journée. Elle a été bonne, la meilleure que j'ai eue. Je veux te dire que j'en suis heureux; j'en ai le besoin. Mon amie ne m'abandonne plus!
Ce 18, 10 heures du matin.
Je n'ai pas dormi, car sommeiller n'est pas dormir. J'ai entendu partir à 6 heures ma fille[161]; j'en ai été peiné, mais je suis resté tranquille. A 7 heures, mon cœur s'est serré et j'aurais voulu te savoir loin; j'ai senti que tu devais être encore ici. A 8, je me suis senti soulagé et j'ai commencé à éprouver le bonheur que j'aurai de te revoir! Pourquoi des sentiments aussi opposés que le sont ceux de l'amour et de la haine produisent-ils les mêmes effets! Je suis plus à moi, je me crois plus maître de ma volonté. Je te sais loin; je puis m'occuper davantage de l'idée d'aller te rejoindre; elle me paraît plus raisonnable. Oui bien certainement te reverrai-je. Mon amie, ce n'est pas la haine qui me porte à cette détermination.
[161] La comtesse Marie Esterhazy qui partait pour Bruxelles avec son mari.
Minuit.
Voici l'heure où je t'écrirai souvent. Puis-je mieux finir ma journée qu'avec toi? J'ai passé ma matinée après t'avoir quittée--c'est hélas! mon bureau qui est toi--à faire _mon devoir_, triste ressource quand il n'absorbe que les facultés de l'esprit! J'ai eu trois heures de conférences. J'ai passé sous tes fenêtres en m'y rendant. Toutes étaient ouvertes; rien ne ressemble à la mort comme un départ! Pas une âme dans cette maison; la porte close; je serais au désespoir de la savoir habitée.
Au sortir de la conférence, j'ai été, avec à peu près toute la bande, chez Lawrence[162]. J'ai été charmé d'y revoir mon portrait; j'aurai une nouvelle séance demain; je ferai ôter le trait méchant, car tu le verras, ce portrait, quand tu seras loin de moi; et je l'aime car tu le verras, tout comme je m'aime parce que tu m'aimes.