Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 5

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[107] _Mémoires d'un ancien Ministre_, p. 237.

Nous verrons ce qu'il faut penser des accusations très nettes d'espionnage lancées contre elle dans la seconde partie de sa vie. Mais, en 1818, si elle tenait déjà sa place dans les conseils de l'ambassade, du moins n'avait-elle pas encore cherché à influencer la politique intérieure des gouvernants anglais.

Elle n'apportera pas, du reste, dans ces intrigues, des vues supérieures. Elle ne comprit jamais grand'chose aux causes profondes des embarras dans lesquels l'Europe se débattait. Mme de Boigne avait déjà remarqué que, pour elle, tout se réduisait à des questions de personnes[108] et M. Paul Muret l'a parfaitement jugée, semble-t-il, quand il la caractérise d'un mot: «De fait, elle ne dépassa jamais les horizons des ambassades et des salons...[109]»

[108] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 180.

[109] _Revue d'Histoire moderne et contemporaine_, t. V, p. 138.

Mme de Lieven eut peu d'amis sincères et désintéressés. Son égoïsme était déjà un obstacle, et ceux qui l'aimèrent véritablement, comme Lord Grey, durent, plus d'une fois, faire preuve de patience vis-à-vis d'elle.

En 1816, d'après Mme de Boigne, elle était peu aimée et fort redoutée à Londres. La duchesse de Talleyrand dira plus tard, pour expliquer le peu de chaleur de leurs relations--et ses paroles suffiront pour faire comprendre bien des choses: «Elle ne s'intéresse jamais assez à ses amis pour s'identifier à ce qui les touche dans leur vie privée, et je n'ai pas de vie politique[110].»

[110] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 209. La duchesse de Talleyrand à M. de Barante, Paris, 5 avril 1839.--Nesselrode à sa femme, 7 mars 1814: «Lieven continue à réussir autant que sa femme réussit peu.» (_Lettres et papiers_, t. V, p. 171.)

En écrivant ces lignes, la nièce de l'ancien évêque d'Autun touchait du doigt le côté faible de son cœur. Trop de diplomatie entrait dans les sympathies de Mme de Lieven pour qu'elles pussent être bien profondes.

Les _Mémoires_ de Talleyrand constatent, à leur tour, qu'«elle était assez volage dans ses affections politiques», et ils ajoutent: «Où se marquait son habileté, c'est qu'elle se trouvait presque toujours dans de meilleures relations avec le ministre qui arrivait au pouvoir qu'avec celui qui le quittait[111].»

[111] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. II, p. 407.

On la vit détester et vitupérer ceux qu'elle avait le plus choyés. Bien peu--Metternich ne fut pas une exception--échappèrent à la règle, quand leur devoir se heurta à sa fantaisie ou à l'intérêt russe.

Il serait injuste d'ailleurs de ne pas lui tenir compte de certains élans de cœur qui militent en sa faveur. La plus durable de ses amitiés fut celle vouée à M. Guizot. Ce fut sans doute œuvre de patience et de dévouement de la part de cet esprit fin et indulgent que de fixer cette âme mobile et inquiète, de donner à ses vieux jours l'apaisement d'un amour sans alliage diplomatique.

Deux autres de ses affections sont tout à son honneur. Elle se lia--jusqu'à oser prendre maintes fois leur défense--avec la princesse Charlotte, fille du Régent, et avec la belle-sœur de celui-ci, la malheureuse duchesse de Cumberland, l'une et l'autre si mal en cour. Il fallait, pour ainsi faire, avoir quand même quelque peu de courage.

La place prise par Mme de Lieven dans la vie mondaine de Londres était trop haute pour qu'elle ne fût pas exposée à la médisance.

On lui prêta une aventure avec le Prince de Galles, toujours plein de prévenances pour elle[112]. Rien n'est venu, à notre connaissance, confirmer ce bruit.

[112] _Mémoires d'outre-tombe_, t. IV, p. 249, n. 1.

Cependant, comme l'insinue cette mauvaise langue de Mme de Boigne, on tenait «beaucoup de mauvais propos sur sa conduite personnelle»[113]. Sa réputation, en effet, ne devait pas être très pure, pour que M. Thiers osât, comme il le fit, dire à brûle-pourpoint à Greville: «Vous avez été son amant, n'est-ce pas?» Le secrétaire du conseil privé eut beaucoup de peine à se défendre d'avoir jamais eu cet honneur[114].

[113] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.

[114] _Les quinze premières années du règne de la reine Victoria_, p. 331.

Elle fit un jour l'aveu de ses faiblesses à M. de Metternich. L'un et l'autre semblent s'être complu dans ces singulières confidences. Il lui écrivait, pour solliciter les siennes: «Mande-moi tout: que je sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de nommer: je crois que je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée: quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été[115]?»

[115] Lettre du 30 janvier 1819.

Un autre passage des lettres du prince nous parle encore de l'un de ces choix, dont le héros pourrait bien avoir été Dolgorouki[116]. Aucun indice cependant ne permet d'affirmer que ce caprice ait franchi le point délicat au delà duquel il aurait pu être coupable. Mais M. de Metternich en a dit assez pour nous prouver que tout n'était pas calomnie dans les anecdotes qui couraient sur la vertu de son amie[117].

[116] Lettre du 13 mars 1819.

[117] Dans une lettre à M. de Metternich, datée du 13 février 1820, et dont M. le comte Puslowski, le savant collectionneur polonais, a bien voulu nous communiquer une copie qui lui fut jadis donnée par M. Forneron, Mme de Lieven dit, en parlant de Palmella: «Je t'ai parlé dans le temps de P. Je crois m'être expliquée clairement. Il a été amoureux et tout aussi loin d'être heureux que le sera jamais Floret à mon égard».

Telle était la comtesse de Lieven, au mois d'octobre 1818, au moment où elle rencontrait à Aix le ministre autrichien.

Elle avait eu quatre enfants: une fille qu'elle avait déjà perdue et trois fils, Alexandre, Paul et Constantin, dont elle surveillait encore l'éducation[118].

[118] Sa fille était née vers le milieu de février 1804. Alexandre était né en 1805, Paul en 1806 et Constantin dans les premiers jours de 1807.

A trente-cinq ans, son cœur allait s'ouvrir à nouveau. Elle allait pouvoir bientôt, dans la joie de son amour naissant, écrire au grand charmeur dont la grâce avait captivé son âme, dont la puissance flattait son orgueil et servait ses desseins: «Mon ami, comme il m'est doux de t'aimer! C'est une si ravissante chose![119]».

[119] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1898, p. 50.

IV

Un article du traité de Paris du 20 novembre 1815 avait prescrit que, à l'expiration d'un délai de trois ans, les souverains examineraient si la situation intérieure de la France permettait de retirer de ce pays les troupes étrangères[120].

[120] _Mémoires du prince de Metternich_, t, III, p. 171, note 1.

En 1818, le duc de Richelieu, fort de la loyauté avec laquelle son gouvernement avait rempli ses obligations et comptant sur l'amitié du tsar, crut le moment venu de réclamer l'exécution de cette clause et la libération du territoire français. Grâce à ses efforts, la conférence prévue fut fixée au mois de septembre et la ville d'Aix-la-Chapelle fut choisie pour en être le siège.

La vieille cité de Charlemagne présenta alors une animation extraordinaire. Officiellement, le Congrès ne devait s'occuper que des questions de France, et les ambassadeurs des grandes puissances, seuls, devaient y être admis. Mais tous les princes, toutes les nations ayant quelque réclamation à présenter, quelque espérance à faire valoir, se hâtèrent d'y envoyer des représentants prêts à saisir les occasions propices.

Autour des diplomates, se précipita une foule de banquiers, de commerçants, d'artistes, d'élégantes, d'aventuriers et d'aventurières avides de trouver la fortune ou le succès.

Parmi les souverains, le roi de Prusse arriva le premier. Il fit, le 27 septembre au soir[121], une entrée assez piteuse dans la ville, mécontente de s'être vue donnée au gouvernement de Berlin par la seule volonté des plénipotentiaires de Vienne.

[121] _Moniteur universel_ du samedi 3 octobre 1818, no 276, p. 1168.

Par contre, l'empereur d'Autriche, arrivé le 28 dans la journée, et l'empereur de Russie qui le suivit de quelques heures[122], soulevèrent un enthousiasme dont le contraste avec la froide réception de la veille blessa profondément Frédéric-Guillaume.

[122] _Moniteur universel_ du lundi 5 octobre 1818, no 278, p. 1172.

Ce dernier, instruit de ce que la populace voulait dételer les voitures impériales, avait trouvé un biais ingénieux pour couper court à cette manifestation dirigée contre lui: il était allé, successivement, loin dans la campagne, à la rencontre de chacun de ses deux alliés et était monté dans leurs carrosses. Seuls donc, les vivats des habitants froissèrent sa vanité[123].

[123] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ (1818) dans le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, t. CCXXVIII, p. 38 (Rapport d'un agent secret).

Le prince de Metternich était arrivé quelques heures avant son maître. Il revenait de sa cure d'eau de Carlsbad et de ses propriétés de Kœnigswart. Pendant son séjour dans ce dernier lieu, il avait appris la mort de son père, dont le décès le faisait chef de famille. Poursuivant son voyage par Francfort, où il avait eu à morigéner la Diète germanique, il s'était arrêté, le 12 septembre, au Johannisberg. Il pénétrait ce jour-là pour la première fois dans le splendide domaine qui, donné par Napoléon au maréchal Kellermann, lui était échu comme fief autrichien depuis 1816[124].

[124] Le fondé de pouvoir de M. de Metternich avait pris possession du domaine en août 1816 (_Moniteur Universel_ du mardi 27 août 1816, no 240, p. 966).

Il demeura au milieu de ses vignes célèbres pendant deux semaines, entouré, selon sa propre expression, d'une véritable cour de diplomates, pressés de saluer sa puissance. Avant de partir, il reçut l'empereur François à dîner et par Mayence, Bingen, Coblenz, il vint jusqu'à Aix.

Dans cette ville, accompagné de son inséparable secrétaire, le chevalier de Floret, il se logea Comphausbadstrasse, no 777, occupant la maison d'une demoiselle Brammertz[125], louée 20,000 francs pour la durée de son séjour[126].

[125] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 225 verso. Verzeichniss der zu dem Kaiserl. Österreichischen Ministerium der auswärtigen Angelegenheiten gehörigen Individuen.

[126] _Gazette d'Augsbourg_ du 4 décembre 1818, no 338, p. 1351.

Jamais congrès ne fut moins solennel que celui de 1818. Les réunions devaient tout d'abord se tenir dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, mais elles eurent lieu, sans apparat, en tenue de ville, chez l'un ou chez l'autre des plénipotentiaires, tantôt chez Lord Castlereagh, qui, accompagné de «sa prétentieuse et énorme épouse»[127], s'était installé Klein Borcette Strasse, no 218[128], tantôt chez Metternich, tantôt chez le prince de Hardenberg, logé sur le Markt, no 910[129].

[127] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ dans le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, p. 40.

[128] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France, Mémoires et documents, vol. 337, fo 220. List of persons who form the mission of His Britannic Majesty at Aix-la-Chapelle.

[129] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France, Mémoires et Documents, vol. 337, fº 222. Quartierliste der Suite Seiner Majestät des Königs von Preussen.

Dans les intervalles des séances, la vie mondaine était brillante et animée. Les diplomates se retrouvaient au Kurhaus, sur la Comphausbadstrasse, autour des tables de jeu et le long des promenades à la mode.

Entre temps, les ascensions en ballon de deux femmes aéronautes, les concerts de Mme Catalani, des frères Bohrer, du violoncelliste Lafon remplissaient les journées.

Le soir, se déroulaient des fêtes de toutes sortes.

Le 2 octobre, l'empereur d'Autriche offrait un dîner de trente-deux couverts. Le surlendemain, la ville d'Aix donnait un bal à la Redoute. Deux fois par semaine, Lady Castlereagh ouvrait ses salons pour des soirées où tous les ministres accrédités étaient fort assidus. On y parlait politique et l'on y jouait. Les plus importants des plénipotentiaires avaient d'abord pris l'habitude de passer leurs après-dîners chez elle[130] mais bientôt, ces réunions s'étaient transportées chez le prince de Metternich.

[130] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p. 1225: «Aix-la-Chapelle, 11 octobre.--Deux fois par semaine, Lady Castlereagh donne une soirée; tout le corps diplomatique y est fort assidu. Quand les parties sont arrangées, les ministres passent dans une pièce voisine du salon, et là l'entretien devient tout politique; il se prolonge fort tard. Il se tient en outre chaque soir de petits comités diplomatiques chez Lord Castlereagh.»

Lui-même nous l'apprend: «Je fais une partie de whist tous les soirs, écrit-il, avec le prince de Hatzfeld, Zichy, Baring, Labouchère, Parisch, c'est-à-dire avec des gens qui ne se trouvent pas dérangés ni même incommodés de la perte d'une bonne dose de millions. Nous nous réunissions d'abord chez Lady Castlereagh, mais j'ignore quelle inconcevable atmosphère d'ennui s'est emparée de cette maison. D'un commun accord, on a renoncé aux charmes de milady et l'on s'est fixé dans mon salon»[131].

[131] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 127. Metternich à sa femme... octobre.

Vers le 10 octobre, débarquèrent à Aix le comte et la comtesse de Lieven. Une lettre datée du 11 annonce les nouveaux venus: «L'ambassadeur de Russie accrédité près la cour de Londres, le comte de Lieven, qui est arrivé en cette ville, y a été appelé par son souverain»[132].

[132] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p. 1225. Aix-la-Chapelle, le 11 octobre.--«L'arrivée de M. le comte de Lieven et de Mme la comtesse, son épouse, a augmenté le petit nombre de maisons qui, par des soirées agréables, égaient un peu le ton sérieux qui règne ici.» (_Journal des Débats_ du samedi 17 octobre 1818, p. 1).

A ce moment, la ville commençait déjà à se vider. L'objet principal du Congrès, l'évacuation des provinces françaises par les troupes étrangères, était définitivement réglé depuis la veille. L'empereur de Russie et le roi de Prusse se préparaient à partir pour passer, près de Denain et de Sedan, les revues de leurs armées. On pensait que tout le monde pourrait quitter l'Allemagne, à la fin du mois, après le règlement des questions secondaires. Des promenades dans les environs s'organisaient, pendant que les chancelleries rédigeaient les protocoles.

Malgré le bal donné le 13 octobre à Keutchenburg par M. d'Alopeus et les aides de camp généraux du Tsar, malgré les réceptions de la princesse de Salm, l'auguste assemblée s'ennuyait. Les plaisirs étaient trop uniformes. M. de Metternich s'en plaignait dans une lettre à sa femme, datée du 18 octobre, où il lui donnait quelques détails sur le vide des journées:

«Nous sommes abîmés de jeunes talents; tous les jours, des concerts de virtuoses entre 4 et 9 ans. Le dernier arrivé est un petit garçon de 4 ans et demi, qui joue de la contrebasse. Vous pouvez facilement juger de la perfection de l'exécution.

«Il n'y a pas même de boutiques remarquables, et les drogues qu'on nous offre coûtent le double de tout ce que l'on trouve de parfait à Paris et à Vienne. Si les marchands ont spéculé sur nos bourses, ils ont compté sans leurs hôtes. Je ne sache pas que personne achète au delà du strict nécessaire.

«Nos dames ici sont: Lady Castlereagh, trois ou quatre Anglaises plus ou moins mûres, c'est-à-dire qu'elles sont entre 50 et 60 ans--âge de jeunesse à Londres;--la princesse de La Tour, Mme de Nesselrode et trois dames russes. Il en est pour les dames comme pour les marchands: il existe un manque total d'amateurs»[133].

[133] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III; p. 128. Metternich à sa femme, ce 18 octobre.

Parmi les dames russes dont le prince de Metternich parle si dédaigneusement se trouvait la comtesse de Lieven.

Peut-être la connaissait-il antérieurement. Lors du voyage du futur chancelier à Londres, en juin 1814, le salon de l'ambassadrice de Russie tenait déjà une place trop importante dans la société anglaise pour que le ministre des Affaires étrangères d'Autriche ait pu l'ignorer. D'autre part, le séjour de l'empereur Alexandre en Angleterre rend invraisemblable une absence de son représentant à ce moment.

Mais, de cette première rencontre, ni M. de Metternich ni Mme de Lieven n'avaient conservé d'impression durable.

Elle le jugeait froid, intimidant et de rapports peu agréables[134]. Lui n'avait prêté aucune attention à cette grande femme maigre et curieuse.

[134] Lettre du 9 mars 1819.

Pendant les premières journées de la présence à Aix des Lieven, installés rue de Cologne, ces opinions respectives ne se modifièrent pas. Nesselrode dut même risquer une démarche auprès de son illustre collègue pour lui demander la cause de sa froideur envers Dorothée Christophorovna et tenter d'établir de meilleurs rapports entre eux.

Mais l'amour allait bientôt entrer en scène et rattraper, à pas de géant, le temps perdu.

Dans une lettre à sa nouvelle amie, M. de Metternich fera bientôt lui-même le récit des préliminaires de leur commune passion.

Il prit garde à elle, pour la première fois, le 22 octobre, dans une réunion chez le même Nesselrode qui s'était fait auprès de lui l'interprète obligeant de sa compatriote: «Tu m'as prouvé ce jour-là, lui écrivait-il, que tu étais attentive à ce qui n'effleure pas même la femme qui, à mes yeux, pourrait encore être vulgaire, le monde eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur son compte[135].»

[135] Lettre du 28 novembre 1818.

Dans la suite de sa correspondance, il reviendra sur l'histoire de ces premières heures: «Mon cœur, ce meilleur côté de moi-même, est allé à ta rencontre et il a eu le bonheur de ne pas te manquer, bien peu d'instants après notre premier contact. Je t'ai vue, je ne t'ai pas fixée. Tu m'as vu sans me regarder. Ce n'est pas le moyen de se connaître. Notre connaissance date, au fond, d'une soirée chez Madame de N... et c'est, je crois, Napoléon qui nous a servi d'intermédiaire. J'avoue que je ne lui eusse pas supposé ce mérite. Le fait prouve au reste qu'il m'a été bien plus utile de dessus son rocher que sur le trône. Tu ne doutes pas, sans doute, que dans cette circonstance, l'utile n'est pas ennemi de l'agréable. _Utile miscuit dulci_, dit feu Horace. Que Napoléon reste donc à Sainte-Hélène[136]».

[136] Le prince de Metternich à Mme de Lieven, Vienne, 24 mars 1820.--La copie de cette lettre nous a été communiquée par M. le comte Puslowski.

Le 25, une excursion réunit quelques-uns des personnages du Congrès. Elle avait Spa comme but. «J'ai fait avant-hier, mandait deux jours plus tard le Prince à sa femme, une course à Spa avec M. et Mme de Nesselrode, le comte et la comtesse de Lieven, Steigentesch, Zichy, Lebzeltern, le prince de Hesse et Floret. Nous y avons passé la nuit; nous avons parcouru hier matin les environs de Spa, nous y avons dîné et nous avons été de retour ici à 8 heures du soir. Le temps était superbe, et notre course très bien organisée. Spa est vide; nous y étions les seuls étrangers, notre effet a donc été complet. Le voyage d'ici à Spa est charmant; rien n'est beau comme le pays de Limbourg avec ses prairies et ses habitations sans nombre[137].»

[137] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129. Metternich à sa femme, ce 27 octobre.

Le prince ne dit pas, dans cette lettre, que, à l'aller, Mme de Lieven lui avait fait quitter sa voiture pour lui faire prendre place dans la sienne et accomplir le voyage avec elle. Ils déjeunèrent ensemble à une méchante auberge d'Henry-Chapelle. Le lendemain, le charme avait opéré et le retour à Aix marque une nouvelle étape de leur liaison: «J'ai eu du plaisir à te voir, raconte Metternich. C'est moi qui t'ai proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter. J'ai commencé à trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une femme aimable avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que la veille[138].»

[138] Lettre du 28 novembre 1818.

Dès lors, les événements se précipitent et il nous faut laisser la parole au principal intéressé, écrivant plus tard à son amie:

«Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure que j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était bonne. Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis des années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient dans l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils faisaient bien de rester à la grande table ronde. Le 29, je ne t'ai pas vue. Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et vide de sens. J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge; tu as eu la fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu![139]»

[139] _Ibid._

Cependant, les choses n'étaient pas allées aussi rapidement que l'on pourrait le croire d'après ces lignes. Le 2 novembre, l'Impératrice douairière de Russie passait à Aix-la-Chapelle, y déjeunait et en repartait pour Maestricht, d'où le lendemain elle se rendait à Bruxelles. Elle avait été la bienfaitrice de Dorothée de Benckendorf. D'autre part, elle était accompagnée de la vieille comtesse de Lieven, l'ancienne gouvernante de ses enfants. L'ambassadeur de Russie et sa femme avaient peu d'occasions de voir leur souveraine et leur mère. Ils partirent, à la suite de Marie Féodorovna, vers l'ancienne capitale des Pays-Bas autrichiens.

Le _Moniteur universel_ annonça en effet que M. de Lieven était arrivé le 5 novembre dans cette ville[140].

[140] _Moniteur universel_ du lundi 9 novembre 1818, no 313, p. 1313.

Sa femme n'avait encore rien à se reprocher. La première des lettres publiées plus loin fut vraisemblablement écrite à l'occasion de cette séparation. Elle ne porte pas de quantième, mais la main qui a composé le recueil des missives de M. de Metternich l'a placée en tête et elle devait avoir ses raisons pour agir ainsi. Elle serait du reste incompréhensible à une autre date.

Le prince ne comptait plus revoir la jeune femme, du moins dans un avenir prochain. «L'histoire de notre vie, lui disait-il, se concentre en peu de moments. Je vous ai trouvée pour vous perdre! Le passé, le présent et peut-être l'avenir sont renfermés en ce peu de mots.... J'ai terminé une période de ma vie en moins de huit jours... Le jour où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre... j'ai senti que je pouvais devenir votre ami; il m'a suffi de me convaincre que je ne me trompais pas pour vous aimer. La contrainte m'a forcé à vous confier ce que vous avez deviné de votre côté. Je ne dis rien ici que vous ne sachiez, mais j'ai besoin de le redire à mon amie, à vous, mon amie de huit jours et pour la vie. Peut-être nous retrouverons-nous un jour,--je serai alors ce que je suis aujourd'hui[141].»

[141] Première lettre, s. d.

La joie de l'inflammable ministre dut être grande quand, peu après, il vit revenir sa correspondante. Nous n'avons pu trouver les raisons de ce retour des Lieven, mais il est bien permis de penser que l'influence de la comtesse ne dut pas y être étrangère.

Quoi qu'il en soit, le _Moniteur universel_ apprit à ses lecteurs le passage à Liège, le 12 novembre, du comte de Lieven et de sa famille, se rendant à Aix[142]. Le lendemain, les deux amoureux étaient de nouveau réunis.

[142] _Moniteur universel_ du vendredi 20 novembre 1818, no 324, p. 1359.

Ils passèrent ensemble cinq jours derechef dans la ville du Congrès. La dernière phrase de la lettre précédemment citée, s'applique sans doute à ce moment «... tu es venue dans ma loge, tu as eu la fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu»!

Pendant l'absence de l'ambassadeur de Russie, comme après son retour, la vie mondaine continuait à se dérouler sans incidents autour des conférences.