Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 4

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Le 5 septembre 1812, M. de Lieven fut nommé ambassadeur de Russie à Londres. Il débarquait le 13 décembre à Harwich et présentait le 18 ses lettres de créance au Prince Régent[69]. Mme de Lieven avait trouvé son véritable terrain.

[69] _Moniteur universel_ du samedi 26 décembre 1812, no 361, p. 1429.

La réception qui lui fut faite en Grande-Bretagne flatta sa vanité: «Il faut se rappeler, disent les _Mémoires_ de Talleyrand[70], qu'à cette époque il n'y avait plus, depuis plusieurs années, aucun corps diplomatique à la Cour de Londres, avec laquelle tous les cabinets du continent avaient dû rompre, au moins en apparence, leurs relations officielles. Aussi l'apparition d'une ambassadrice de Russie y produisit-elle une grande sensation. Le Prince Régent, la Cour, l'aristocratie, on pourrait dire la Nation accueillirent avec un empressement, qui ressemblait à de l'enthousiasme, le représentant de l'empereur de Russie. On fêta partout M. de Lieven, et Mme de Lieven, qui, déjà pendant la mission de son mari à Berlin, avait acquis une sorte de célébrité, partagea naturellement les ovations faites à son mari. A la Cour, où il n'y avait point de reine, le premier rang lui revint de droit, et le Prince Régent était charmé de l'attirer à Brighton, où sa présence autorisait celle de la marquise de Conyngham, que peu de femmes de la société anglaise aimaient à rencontrer. L'aristocratie, si hospitalière, accourut au-devant de la nouvelle ambassadrice, et lui accorda d'emblée tous ces petits privilèges réservés aux femmes que leur beauté, leur esprit ou leur fortune placent à la tête du monde élégant; c'est de cette époque que date l'empire incontestable que Mme de Lieven a exercé sur la société anglaise. Elle eut le mérite, en l'acceptant, de tout faire pour le conserver longtemps: il faut en reporter tout l'honneur à son esprit.»

[70] _Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés par le duc de Broglie. Paris, Calmann Lévy, 1891, 8 vol. in-8º, t. III, p. 404.--L'authenticité de ces _Mémoires_, au moins dans leur forme actuelle, est très contestée. Le duc de Broglie n'eut entre les mains qu'une copie exécutée par M. de Bacourt, qui détruisit le manuscrit original. Si le passage reproduit ci-dessus a été retouché par M. de Bacourt, il n'en conserve pas moins quelque intérêt documentaire, ce dernier ayant beaucoup connu Mme de Lieven à Londres et à Paris.

Quelques femmes distinguées se partageaient alors le sceptre de la vie mondaine de Londres: Lady Jersey, l'Égérie des tories, remplie de qualités aimables, Lady Holland, Lady Grenville, enthousiaste et charmante. Mais, entre elles, il restait une place pour un salon plus libre des attaches de parti. «Mme de Lieven, dit M. Lionel G. Robinson, était bien douée pour saisir les occasions et elle prit promptement la place d'une reine du grand monde[71].»

[71] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London._ Biographical notice, p. VIII.

«Par un intelligent instinct, et sans se dire qu'un jour peut-être elle ferait là des choses plus importantes», raconte M. Guizot, l'ami fidèle de ses derniers jours, «Mme de Lieven s'appliqua d'abord à assurer dans la société anglaise son succès personnel, et elle y réussit pleinement; elle eut de bonne heure, à la Cour de Saint-James, diverses occasions de faire preuve de tact, de fin sentiment des convenances, de prompte et heureuse repartie... Hommes ou femmes, torys ou whigs, importants ou élégants, tous la recherchèrent pour l'ornement ou l'agrément de leurs salons; tous mirent du prix à être bien accueillis d'elle et chez elle[72].»

[72] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris, Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 194.--En 1817, le maréchal de Castellane notait dans son journal: «Le comte et la comtesse de Lieven jouissaient d'une grande considération à Londres; ils y tenaient un grand état. Mme de Lieven était une agréable et fort aimable personne de trente ans.» (_Journal du maréchal de Castellane._ Paris, Plon, 1897, 5 vol. in-8º, t. I, p. 348).

Mais le salon de Mme de Lieven, d'abord exclusivement mondain, ne devait pas tarder à devenir un centre politique. On a cru pouvoir attribuer ce changement à l'influence de M. de Metternich, après 1818, et à une nouvelle orientation de l'activité intellectuelle de la jeune femme, conséquence de sa liaison avec le grand homme d'État. Cependant elle était bien avant ce temps, semble-t-il, entrée personnellement dans l'action diplomatique.

On en trouverait une preuve dans les dessous du Congrès de Châtillon. D'après M. de Barante, qui le tenait de la comtesse elle-même, le Prince Régent avait confié à cette dernière sa secrète opposition aux idées de son ministère, lequel proposait aux Alliés de n'intervenir en rien dans les questions relatives à l'ordre intérieur de la France. Il souhaitait voir Alexandre repousser les vues du gouvernement britannique et, pour l'informer de ses désirs, passant sur le dos du mari, il chargea l'ambassadrice de Russie d'écrire dans ce sens à Pozzo di Borgo[73]. Ce petit fait montre Mme de Lieven déjà engagée dans les intrigues qui, plus tard, seront toute sa vie.

[73] _Souvenirs du baron de Barante_, t. II, p. 32, note 1.

Pouvait-il en être autrement d'ailleurs?

A cette époque où les communications rapides étaient inconnues, la personnalité propre de l'ambassadeur d'une puissance prenait une importance primordiale. Or, en présence des très graves problèmes posés alors devant l'Europe, M. de Lieven était notoirement inférieur à sa tâche.

Chateaubriand a voulu faire de lui un esprit élevé et étendu[74], mais, sur ce terrain, l'auteur du _Génie du Christianisme_ est à bon droit suspect: grandir l'époux était encore une manière de rabaisser l'épouse.

[74] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.

Mme de Boigne le dit «homme de fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à propos, froid mais poli»; cependant elle ajoute malicieusement: «Quelques-uns le disent très profond, le plus grand nombre le croient très creux...[75].»

[75] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.

En réalité, le voisinage de sa femme lui fit toujours le plus grand tort, et il faut tenir compte de cette circonstance. Talleyrand reconnaît qu'il avait «plus de capacités qu'on ne lui en accorde généralement»[76]. Mais, tout bien pesé, il n'en reste pas moins, aux regards de ses contemporains, un être assez insignifiant et d'intelligence moyenne.

[76] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 403.

A cette médiocrité, l'esprit souple de Dorothée de Benckendorf devait être d'une haute utilité. M. Guizot dit: «Le comte de Lieven faisait grand usage, pour sa correspondance avec sa cour, des observations et des récits de sa femme; il lui demanda un jour de les écrire elle-même au lieu de lui en donner, à lui, la peine; elle s'y prêta d'abord par complaisance, ensuite avec un intérêt plus sérieux et plus personnel[77].» Ce fut sans doute sur cette pente que, de bonne heure, elle dut glisser vers la politique. Une fois engagée dans celle-ci, elle n'y pouvait voir qu'une perpétuelle et tortueuse machination. Elle n'était pas de ces esprits supérieurs qui savent, dans l'examen des affaires, s'en tenir aux vues générales sans tomber dans les petitesses des détails.

[77] _Mélanges biographiques_, p. 196.

Son influence, au début, fut vraisemblablement discrète et il devait en être encore ainsi en 1818. Ce fut d'ailleurs l'une des élégances de Mme de Lieven de s'effacer constamment devant son mari. A Londres, toujours, elle affecta de lui paraître soumise et attachée[78]. Plus tard, à l'heure de la séparation, quand elle le saura las de sa part dans leur collaboration, elle s'excusera de sa supériorité dans un joli mouvement: «Cette supériorité, écrira-t-elle à l'un de ses frères, je l'ai mise pendant de longues années à son service. Elle lui a été utile, bien utile...[79].»

[78] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.

[79] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 228.

En Angleterre, comme plus tard à Paris, le salon de Mme de Lieven se distinguait des autres centres de réunion mondains par son éclectisme. Quel que fût le parti au pouvoir, opposants et gouvernants, vainqueurs ou vaincus y trouvaient le même accueil, et bien des compromis durent y être ébauchés.

Très aristocratique, très imbue de préjugés de caste, la maîtresse de maison savait ouvrir ses portes à tous ceux dont la position pouvait lui servir.

Mais il fallait se trouver en mesure, d'une façon ou d'une autre, de lui être utile à quelque chose. «Je pus remarquer moi-même, à plus d'une reprise, notera plus tard le duc Albert de Broglie, que, malgré la bienveillance dont elle m'honorait, en raison de la haute situation de mon père, ma conversation lui paraissait plus intéressante le jour où mes relations avec le ministre des Affaires étrangères me permettaient de lui apporter quelques observations qu'elle ne pouvait obtenir autrement[80].»

[80] Duc DE BROGLIE, _le dernier Bienfait de la Monarchie_. Paris, Calmann Lévy, s. d., in-8º, p. 195.

Si elle se servait momentanément de gens plus modestes, elle leur demandait de disparaître, leur instant passé.

Un soir, raconte Lord Malmesbury[81], on annonce chez elle «un homme pimpant et de bonne mine. La princesse le regarde fixement et lui dit: «Monsieur, je ne vous connais pas.» Le pauvre homme paraît fort attrapé et s'écrie: «Comment, madame, vous ne vous rappelez pas, à Ems?»--«Non, monsieur.» Elle le salue et lui tourne le dos. Je n'ai jamais rien vu d'aussi impertinent. Il parut clair à la compagnie, qui ne pouvait dissimuler des sourires, que tel peut être utile à Ems et être de trop à Paris.»

[81] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien Ministre_, 1807-1869, traduits par M. A. B. Paris, Ollendorf, 1886, p. 47.--3 mai 1837.

Une autre anecdote, contée par M. Daudet, d'après les _Souvenirs_ de la duchesse Decazes, témoigne du même sans-gêne. Mme de Lieven était alors fixée à Paris. «La princesse partait pour les eaux d'Allemagne, où elle devait rejoindre l'empereur de Russie. Désirant ne pas voyager seule, elle cherchait un compagnon. M. Dumon, l'ancien ministre,--ceci se passait sous Louis-Philippe,--lui proposa son gendre, M. Trubert. La princesse accepta et n'eut qu'à se louer des prévenances et des attentions que lui prodigua ce dernier durant ce long voyage fait en voiture et en tête à tête. N'empêche qu'en arrivant à destination, elle lui dit fort lestement et sans embarras: «Votre position, mon cher monsieur, ne me permet pas de vous présenter dans mon monde. Je pense donc que nous devons nous dire adieu[82].»

[82] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 378.

Comme l'ajoute M. Ernest Daudet, la duchesse Decazes, après se l'être laissé conter, a peut-être négligé de contrôler l'exactitude de ce récit, mais, tout en tenant grand compte de cette réserve, on peut penser que, si cette histoire n'est pas vraie, elle est du moins vraisemblable.

En voici une autre, en effet, contée par Mme de Lieven elle-même, montrant la singulière façon dont elle entendait parfois les lois de l'hospitalité.

En villégiature aux eaux de Schlangenbad, en 1850, elle apprend la présence dans la petite ville d'un marquis de Villafranca et le prend pour le partisan dévoué, le confident et le conseiller du comte de Montemolin, fils de don Carlos. Elle désire vivement faire sa connaissance, se creuse la tête pour trouver le moyen de l'attirer chez elle, se rappelle tout à coup qu'il est en relations avec son fils Alexandre et, s'autorisant du nom de ce dernier, lui adresse un billet d'invitation.

Elle s'aperçoit, à l'arrivée de son hôte, qu'elle s'est trompée. «Alors, dit-elle, je ne me gêne plus du tout et je prends les manières que vous me connaissez[83].» Oubliant qu'après tout l'invitation vient d'elle et d'elle seule, elle le traite en aventurier, le met à la porte. Et alors, l'inconnu de se regimber:

«--Permettez, madame, je suis le duc de Parme[84].»

[83] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques_, p. 214.--La princesse de Lieven à M. Guizot, Schlangenbad, 12 août (lundi) 1850.

[84] Cette anecdote se rapporte à Charles-Louis, roi d'Étrurie sous le nom de Louis II, duc de Lucques sous le nom de Charles-Louis, duc de Parme après la mort de l'ex-impératrice Marie-Louise. Il abdiqua le 14 mars 1849 (DUSSIEUX, _Généalogie de la maison de Bourbon_, Paris, Lecoffre, 1872, 2e édit., p. 230).--Après son abdication le duc de Parme prit le titre de comte de Villafranca.

La leçon était bonne. Mais toutes ces historiettes donnent bien le droit à M. Robinson de dire que «son tact se montrait plutôt dans la difficulté de son goût que dans son affabilité[85]».

[85] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London._ Biographical notice, p. VIII.

On sait d'ailleurs que Mme de Lieven fut la plus exclusive des dames patronnesses de l'aristocratique bal d'Almack[86]. On l'accusait, à la cour de Londres, d'avoir empiété, au profit des ambassadrices, sur les prérogatives des princesses royales. Très attachée aux honneurs qui lui étaient dus, ne tolérant jamais un manque de formes, elle sut imposer à la vieille reine Charlotte, dont elle n'était pas aimée, une attitude toujours correcte à son égard.

[86] Les bals d'Almack étaient des bals par souscription, très aristocratiques, où il était fort difficile de se faire admettre. Les billets étaient vendus par des dames patronnesses appartenant toutes à la grande noblesse anglaise ou au monde diplomatique.

Elle défendait du reste âprement sa situation privilégiée. Un instant, elle crut voir une rivale possible en la princesse Paul Esterhazy, arrivant en Angleterre avec plus de beauté, plus de jeunesse qu'elle et l'avantage d'une proche parenté avec quelques membres de la famille royale. Elle fut vite rassurée, mais elle oublia lentement ce mouvement d'inquiétude et de jalousie: longtemps après, Mme de Boigne la voyait encore s'exercer en politesses «hostiles et perfides»[87] envers la belle Autrichienne.

[87] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 180.

Physiquement, Mme de Lieven n'eut jamais de vraie beauté.

Son portrait, par Lawrence, aujourd'hui à la National Gallery, nous la montre à vingt ans, le nez un peu fort, les oreilles énormes, le cou trop long, la bouche disgracieuse. Néanmoins, il ressort de sa physionomie, sous ses beaux cheveux blonds, un charme réel: les yeux sont profonds et caressants, l'ensemble est fin et spirituel.

Mais, par-dessus tout, une maigreur extrême, une maigreur «désespérante», dit Mme de Boigne[88], déparait ce qu'il y avait de grâce dans sa personne et soulignait ce que son abord avait de peu avenant. L'impression laissée par ce portrait se retrouve dans les descriptions de ses contemporains.

[88] _Ibid._, t. II, p. 180.

M. de Marcellus dira bien d'elle plus tard: «Elle avait été fort jolie», mais seul, avec le baron de Stockmar, il a apporté ce témoignage.

Ce dernier fait d'elle, en 1817, ce tableau, en somme peu flatté, malgré quelques louanges: «La comtesse de Lieven: maintien désagréablement raide, fier, visant à la distinction. Il est vrai qu'elle est pleine de talent, joue excellemment du piano, parle anglais, français et allemand à la perfection, mais on voit qu'elle le sait. Son visage est vraiment beau, pourtant trop maigre, et le nez pointu, ainsi que la bouche qui peut se contracter en formant de nombreux plis, prouvent, au premier aspect, son peu d'inclination à considérer les autres comme ses égaux. Le buste est celui d'un squelette[89].»

[89] STOCKMAR, _Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn Christian Friedrich von Stockmar_, zusammengestellt von Ernst, Freiherr von Stockmar. Braunschweig, Friedrich Vieweg und Sohn, 1872, in-8º, p. 97.

Le plus acerbe de ses ennemis, Chateaubriand, dont le ressentiment ne fut jamais assouvi, lui trouve un visage aigu et mésavenant. Pour lui, elle est seulement «une femme commune, fatigante et aride[90]», mais, sans autres preuves, on ne pourrait ajouter grande foi à ces lignes.

[90] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.

M. Ralph Sneyd la connut dans sa vieillesse: «C'était, dit-il, une femme assez grande, droite, maigre, qui, bien que les amoureux ne lui aient pas manqué dans ses jeunes années, n'avait jamais été d'une beauté remarquable. On lui passait volontiers les détails, l'ensemble ayant un charme et un attrait incomparables[91]».

[91] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 5.

En réalité, sans beauté, Mme de Lieven fut, éminemment et au plus haut degré, une véritable grande dame.

D'après les _Mémoires_ de Talleyrand, quand l'âge eut terni «les agréments de la jeunesse, elle sut les remplacer par de la dignité, de belles manières, un grand air qui lui» donnaient «quelque chose de noble et d'un peu impérieux[92].»

[92] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 405.

Même note dans une lettre de la comtesse Apponyi à M. de Fontenay, écrite en 1824: «C'est une personne marquante, de beaucoup d'esprit, de beaucoup d'aplomb, grande, parlant de politique, grande musicienne et avec des manières nobles et belles[93].»

[93] La comtesse Apponyi à M. de Fontenay, Rome, 9 janvier 1824 (Lettre analysée sous le no 11 dans le _Catalogue de la maison Veuve Gabriel Charavay_, no 263).

En 1818, elle était encore dans toute sa fraîcheur, et elle ne méritait pas l'affront dont la gratifia plus tard Miraflorès, l'ambassadeur d'Espagne à Londres. Elle montrait à ce dernier une belle Anglaise, Lady Seymour, en lui demandant son appréciation: «Je la trouve trop jeune et trop fraîche», répondit-il, et il ajouta en lui glissant un regard tendre: «J'aime les femmes un peu passées[94].»

[94] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, extraits du _Journal de Charles C.-F. Greville_, traduits et annotés par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1888, p. 346 (juin 1834).

A la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle, ses vingt-sept ans la mettaient à l'abri de compliments de ce genre. Elle pouvait plaire et M. de Metternich, cet homme à bonnes fortunes, est là pour prouver qu'elle pouvait être aimée.

Si les contemporains de Mme de Lieven sont presque unanimes à lui trouver un physique médiocre, ils sont non moins affirmatifs en ce qui concerne l'étendue de son intelligence.

Chateaubriand, seul, lui en dénie toute trace. «Elle ne sait rien, et elle cache la disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles. Quand elle se trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait; elle revêt sa nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait le droit d'être ennuyée[95].»

[95] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.

Ce portrait est trop poussé au noir pour ne pas être faux et il ne faut pas plus prendre à la lettre la boutade de M. Thiers à Greville, la traitant de bavarde, de menteuse et de sotte[96].

[96] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine Victoria_, extraits du _Journal de Charles C.-F. Greville_, traduits par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1889, in-12, p. 331.

Aussi bien, sans beauté physique, sans grande élévation morale, une femme ne saurait acquérir sans esprit la haute situation où elle atteignit.

La duchesse de Sagan, nièce de Talleyrand, pensait ainsi quand elle écrivait à Barante, parlant de Mme de Lieven: «On n'attire que par de la grâce; elle n'avait que bel air; on n'attache que par le cœur, il ne dominait pas en elle. Mais on peut, à part cela, intéresser l'esprit, exciter la conversation et soutenir la curiosité; c'est ce qu'elle savait très bien[97].»

[97] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 155. La duchesse de Sagan à M. de Barante. Berlin, 1er février 1857.

Greville dit aussi d'elle: «Cette femme est extraordinairement intelligente, d'une finesse extrême, et sait être charmante quand elle veut bien s'en donner la peine. Rien n'égale la grâce et l'aisance de sa conversation, pailletée des pointes les plus délicates, et ses lettres sont des chefs-d'œuvre[98].»

[98] _La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV_, p. 8.

Écoutons maintenant M. Ralph Sneyd: «Elle avait énormément d'esprit, de cet esprit mâle, sérieux et logique qui ne se rencontre que rarement chez les femmes, tempéré toutefois par la finesse, la grâce et la souplesse qu'on ne retrouve que chez elles[99].»

[99] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 6.

La même impression ressort de l'examen de son écriture. Celle-ci est rapide, d'une sobriété rare pour son sexe, avec des lettres souvent abrégées, sans nervosité. Elle a tout à fait l'apparence d'une écriture d'homme cultivé, et ce caractère de masculinité est à signaler.

On vient de voir les opinions les plus favorables sur l'intelligence de Mme de Lieven. Dans d'autres Mémoires l'éloge s'enveloppe de quelques réserves.

Ceux de Talleyrand la jugent ainsi: «Elle a beaucoup d'esprit naturel, sans la moindre instruction, et, ce qui est assez remarquable, sans avoir jamais rien lu... Elle écrit mieux qu'elle ne cause, sans doute parce que, dans sa conversation, elle cherche moins à plaire qu'à dominer, à interroger, à satisfaire son insatiable curiosité. Aussi est-elle plus piquante par la hardiesse de ses questions et même de ses provocations, que par la vivacité de ses reparties[100].»

[100] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 405.

En effet, de cette ignorance dont nous avons déjà parlé, elle ne répara jamais la lacune. «La lecture n'était pas son goût, elle ne pouvait s'y fixer. Elle ne lisait que les journaux, et c'était une merveille qu'ayant moins lu, elle sût écrire mieux que personne au monde[101].»

[101] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 9.

Celui de ses admirateurs auquel nous empruntons ces lignes ajoute: «Un homme d'État illustre, M. ...., disait qu'elle feuilletait les hommes comme les hommes feuillettent les livres. Mais sa science n'avait pas d'autre source[102].» Ce n'était, d'ailleurs, un médiocre résultat.

[102] _Ibid._, p. 8.

Très musicienne, elle savait par cœur des opéras entiers. Elle les exécutait à ravir sur le piano[103], mais, semble-t-il, ses goûts artistiques s'arrêtaient là.

[103] Comte DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_. Paris, 1859, in-8º, p. 269.

Pour terminer en ce qui concerne son esprit, nous voulons citer en entier ce passage de Greville, écrit en février 1819, peu après l'époque où nous allons la voir s'emparer du cœur de M. de Metternich. Il jugeait ainsi celle que M. Kleinschmidt appelle «la plus spirituelle diplomate de Russie[104]» et dont Mme des Cars disait qu'elle était «la bête la plus forte en politique[105]» de l'Angleterre:

«L'idée qu'elle se fait de sa supériorité sur l'univers entier et son dédain pour tous ceux qui l'entourent la rendent incapable de chercher à plaire et impuissante à se plaire elle-même dans le monde. Elle est la personne la plus profondément blasée qui se puisse voir et dévorée par un ennui profond, même dans la compagnie de ses meilleurs amis, peu nombreux du reste, car son attitude est si froide, si ennuyée, si languissante que, lors même qu'elle s'efforce d'être gracieuse et de faire la bonne femme, elle ne parvient qu'imparfaitement à fondre la glace dans laquelle elle semble figée[106].»

[104] KLEINSCHMIDT, _Drei Jahrhunderte russischer Geschichte_ (1598-1898). Berlin, Georg Reimer, 1898, in-8º, t. I, p. 301.

[105] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 172.

[106] _La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV_, p. 9.

De tout ceci ressort, il faut bien en convenir, une personnalité dont la supériorité ne se serait pas imposée sans ses dons merveilleux pour l'intrigue. Plus âgée, elle consacrera toutes ses forces à celle-ci et Lord Malmesbury dira d'elle: «Elle était la terreur de nos ministres des affaires étrangères[107].»