Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 32
Cette intimité ne se démentit jamais. Les mots décisifs qui la nouèrent semblent avoir été prononcés le 24 juin 1837, au cours d'une visite à Châtenay, chez Mme de Boigne[564]. Dix-huit ans auparavant, les mêmes mots avaient peut-être servi, au cours de l'excursion de Spa, à Dorothée et à Clément de Metternich pour se donner leurs cœurs. Mais, cette fois, les déceptions de jadis devaient être épargnées à l'amante.
[564] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 236.
Jusqu'au jour où la mort vint la briser, cette nouvelle union embellit la vieillesse des deux êtres qui l'avaient formée.
Mme de Lieven trouva ainsi, auprès de l'honnête homme qu'elle aimait, le repos et la sécurité d'affection qui, jusqu'alors, lui avaient fait défaut. Cette histoire d'amour forme certainement la plus belle page de sa vie, la plus calme, la plus reposante, et c'est dans la correspondance échangée par elle avec le ministre de Louis-Philippe, correspondance dont la famille de l'académicien conserve précieusement les originaux, que les admirateurs de la princesse iront chercher le meilleur d'elle-même.
Le bruit courut longtemps qu'un mariage secret avait uni les deux amis. M. Guizot lui-même l'a démenti dans une lettre à Lord Aberdeen: «Rien de secret ne nous eût convenu ni à l'un ni à l'autre. De plus, je n'aurais jamais épousé personne sans lui donner mon nom, et elle tenait au sien»[565].
[565] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 325.
Mme de Lieven ne tenait pas tant encore au nom qu'au titre. Sa répugnance à le perdre dut bien être la véritable raison qui l'empêcha d'accepter la légitimation des liens de son cœur.
M. Ernest Daudet redit une anecdote qui, assure-t-il, se contait à l'époque où ce mariage aurait pu avoir lieu.
Un jour, en voiture, au bois de Boulogne, Mme de Nesselrode aurait posé cette question à l'ancienne amie de M. de Metternich:
«Ma chère, on dit que vous allez épouser Guizot. Est-ce vrai?
«Et la princesse d'éclater de rire et de s'écrier en se renversant sur les coussins:
--«Oh! ma chère, me voyez-vous annoncée madame Guizot![566]»
[566] _Ibid._, p. 323.
Quoi qu'il en soit, à dater du jour où elle se donna à son dernier ami, Mme de Lieven fit deux parts de son activité politique: l'une lui sera réservée; elle emploiera l'autre à renseigner le gouvernement russe sur l'état des esprits en France.
Elle apporte d'abord tout son cœur au service de son amant. Quand ce dernier est envoyé à Londres comme ambassadeur de France[567], elle s'ingénie à lui faciliter sa mission, à lui éviter les erreurs et les faux pas sur ce terrain nouveau pour lui. Sa profonde connaissance de la société anglaise lui permet de le mettre en garde contre les maladroites manœuvres, les démarches inutiles, le dangereux enivrement de la situation.
[567] Février 1840.
Le 29 octobre 1840, M. Guizot, rappelé à Paris, reçoit le portefeuille des affaires étrangères. Il conservera le pouvoir jusqu'en 1848[568]. Pendant cette longue période, Mme de Lieven restera l'Égérie du ministre.
[568] M. Guizot fut nommé président du Conseil le 19 septembre 1847.
Dans son salon, celui-ci «règne et gouverne»[569]. Deux fois par jour, à 2 heures et après son dîner, il vient passer quelques moments ou quelques heures auprès d'elle.
[569] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 168. La comtesse de Castellane au baron de Barante. Paris, 7 janvier 1839.
[570] _Les quinze premières années du règne de la reine Victoria_, p. 257.
Non seulement la princesse le conseille ou le réconforte, mais elle agit efficacement pour sa défense quand il est menacé.
Au commencement de 1845, le ministère venait d'être très ébranlé par l'affaire Pritchard. On pouvait craindre de voir Robert Peel se glorifier devant le Parlement d'un triomphe sur la France. Mme de Lieven voit le danger et charge le frère de Greville de demander instamment «que, ni dans le discours de la Reine, ni dans la discussion de l'adresse, il ne soit rien dit qui puisse porter préjudice à Guizot, dont le sort dépend d'une parole imprudente»[570]. Cette intervention fut efficace et Peel parla de la France «de manière à satisfaire pleinement Guizot, sans que la dignité de l'Angleterre ait aucunement à en souffrir»[571].
[571] _Ibid._, p. 258.
Pendant toute la durée du passage aux affaires de son ami, la princesse, bien qu'assez froidement reçue à la Cour par la reine Amélie et par Madame Adélaïde[572], fut véritablement une puissance avec laquelle comptaient les puissants du jour[573].
[572] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 47.
[573] Quand Greville vint à Paris, en 1847, chargé par Lord Clarendon d'une mission officieuse pour tenter d'amener une détente dans les rapports des deux gouvernements britannique et français, c'est d'abord Mme de Lieven qu'il va voir. Déjà quand Lord Palmerston avait voulu venir à Paris, il avait fait tâter le terrain par l'intermédiaire de cette dernière (_Les quinze premières années du règne de la reine Victoria_, p. 286).
On aimerait à être certain qu'elle n'abusa jamais de cette situation privilégiée.
Greville disait: «Sa présence à Paris... doit être fort utile à sa Cour, car une femme comme elle sait toujours glisser quelque observation intéressante et utile[574].»
[574] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432.
Elle avait repris sa correspondance avec la tsarine. «Confiante en sa propre valeur, écrit Mme de Mirabeau, elle s'estimait beaucoup plus pour ce qu'elle «faisait» que pour ce qu'elle «était» et elle se sentait aussi fière d'être, à Paris, mandataire intime de «son Empereur» que d'avoir été à Londres ambassadrice de Russie. Il est incontestable qu'elle fut un précieux auxiliaire pour son pays, qu'elle servait avec une ardeur passionnée[575].»
[575] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p. 533. _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt_, publiées par la comtesse de Mirabeau, nièce de ce dernier.
En effet, les conseillers de Nicolas se servaient volontiers de leurs intrigantes compatriotes pour se mieux renseigner.
«Au nombre des moyens employés par le gouvernement russe, disait en 1832 le major Lambert, est celui de faire voyager des femmes.
«Vous vous rappelez la belle Mme Narichkine, Mme Ostermann et tant d'autres qui employaient leurs charmes pour saisir des confidences»[576].
[576] Note communiquée par M. Germain Bapst.
Le rôle de Mme de Lieven dut rentrer dans cette catégorie. En tous cas, ce rôle n'était pas ignoré de ses contemporains. Un jour, Mme de Mirabeau, nièce de M. de Bacourt[577], consultait son oncle sur la manière de répondre à une épineuse demande de renseignements. Ce dernier, précisément, était en train d'écrire à la princesse:
[577] Mme de Lieven avait fait la connaissance de M. de Bacourt alors que ce dernier était premier secrétaire d'ambassade à Londres.
«Mon oncle me présente, en me disant de la lire, la lettre qu'il venait de terminer, et dans laquelle il passait en revue divers événements de l'Europe et racontait d'agréables anecdotes inédites; mais il aurait pu, sans se compromettre, publier le tout dans tous les journaux français et étrangers.--Voilà, me dit-il, ce qu'on peut appeler un dîner sans rôti. Emploie le même système; notifie aimablement quelques détails insignifiants et, si on désire des renseignements plus sérieux, on ira les chercher ailleurs»[578].
[578] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p, 531. _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt._
Dans une autre occasion, M. de Metternich communiquait au comte de Buol une lettre de miss Marion Ellice: «Il vous suffira, d'ailleurs, de savoir, ajoutait-il, que cette miss Ellice est une personne douée de hautes qualités intellectuelles et que, depuis plusieurs années, elle fait la correspondance de la princesse de Lieven, dont elle est l'amie intime... Vous savez que cette dernière joue le rôle de correspondante personnelle de l'empereur Nicolas. Elle adresse ses rapports à l'impératrice»[579].
[579] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 359. Le prince de Metternich au comte de Buol, 12 juillet 1853.
Vers la même époque, le maréchal de Castellane, avec son rude parler de soldat, confirme ces indications: «La princesse de Lieven et Mme Narichkine, dit-il, sont deux ambassadeurs femelles non avoués, comme l'empereur de Russie en a toujours à Paris»[580].
[580] _Journal du maréchal de Castellane_, 1804-1862. Paris, Plon, 1896, 5 vol. in-8º, t. V, p. 27.
Après la mort de la princesse, Lord Malmesbury dira encore qu'elle «avait toujours été employée comme agent secret par l'empereur Nicolas, avec qui elle correspondait directement»[581].
[581] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 237.
Ses familiers connaissaient donc le danger qu'ils couraient en se montrant trop confiants vis-à-vis de l'amie de M. Guizot. Il dut falloir toute l'habileté de celle-ci pour maintenir sa situation mondaine envers et contre tous les soupçons qui pesaient sur elle.
Mme de Lieven n'avait pas tardé à quitter son appartement de l'Hôtel de la Terrasse. Elle avait loué en 1838 l'entresol du bel hôtel de Talleyrand, situé au coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin, avec vue sur la place de la Concorde. Cet immeuble venait d'être acheté par M. de Rothschild et l'étage en question avait constitué l'appartement particulier du prince de Bénévent. La duchesse de Talleyrand[582] n'avait pas été sans être froissée de cette location. «Comment trouvez-vous Mme de Lieven, disait-elle, qui m'écrit l'autre jour qu'elle cherche à louer l'entresol de M. de Talleyrand pour l'hiver prochain? C'est être bien pressée de me fermer sa porte, car vous pensez bien que c'est précisément cet entresol qu'il me serait impossible de fréquenter»[583].
[582] Dorothée de Courlande, duchesse de Dino, devenue duchesse de Talleyrand par la mort de son beau-père, Archambauld-Joseph de Talleyrand-Périgord, frère du prince de Bénévent, survenue le 28 avril 1838.
[583] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 80. La duchesse de Talleyrand au baron de Barante. Baden, 15 juillet 1838.
La princesse passa outre à ces susceptibilités. Installée définitivement dans l'hôtel l'année suivante[584], c'est là qu'elle reçut désormais.
[584] _Ibid._, t. VI, p. 339. La duchesse de Talleyrand au baron de Barante. Paris, 27 septembre 1839.
Elle y passait l'hiver, partageant son été entre Baden-Baden, Schlangenbad, de courts voyages à Londres ou quelques villégiatures chez ses intimes.
A partir de 1845, elle occupa, pendant les mois de la belle saison, un pavillon tout à côté de celui que M. Guizot habitait, dans un coin de Passy, alors presque désert, qu'on appelait Beauséjour, et qui est devenu le boulevard de ce nom[585].
[585] _Journal du maréchal de Castellane_, t. III, p. 330.--C'est à tort que l'éditeur des _Souvenirs du baron de Barante_ place ce Beauséjour près de Saint-Germain.
Mais quand survint la révolution de 1848, Mme de Lieven dut quitter Paris. Elle était trop compromise par ses relations avec le président du conseil pour ne pas avoir à redouter le contre-coup des événements. Greville raconte ainsi sa fuite, d'après elle-même:
«Elle s'était d'abord réfugiée chez les Saint-Aulaire, puis à l'ambassade d'Autriche: ensuite Pierre d'Arenberg l'a prise sous sa garde et l'a cachée chez le peintre anglais Roberts, qui l'a amenée ici (à Londres) comme sa femme, avec de l'or et des bijoux cachés dans sa robe[586].»
[586] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine Victoria_, p. 368.
Le train qui la conduisait à Londres transportait aussi M. Guizot, sans qu'elle s'en doutât. Le ministre s'était échappé en passant par la Belgique.
La princesse de Lieven devait rester éloignée de Paris jusqu'au mois d'octobre 1849[587]. Quand elle y revint, son salon reprit vite son importance.
[587] Elle partagea son temps, pendant ce séjour à l'étranger, entre Londres, Richmond, Brighton et Schlangenbad, continuant à recevoir les hommes politiques de tous les partis. Le 3 juillet 1849, le duc Decazes, parlant d'un voyage qu'il venait de faire à Richmond, écrivait au baron de Barante: «Mme de Lieven a son salon ouvert tous les jours à 4 et à 8 heures. Guizot y vient régulièrement à 2 heures et après dîner.» (_Souvenirs du baron de Barante_, t. VII, p. 456).--En Angleterre, où elle retourna en 1850, elle ne sut résister à son goût pour l'intrigue. Le prince Albert, dans un mémorandum daté d'Osborne, 8 août 1850, raconte que Palmerston s'inquiète du complot tramé contre lui à l'instigation d'étrangers, «se plaignant particulièrement... de Guizot, de la princesse de Lieven, etc., etc.» (_La reine Victoria d'après sa correspondance inédite_, t. II, p. 388).
La lettre ci-dessous, jusqu'à présent inédite, donne quelques détails sur la vie que menait Mme de Lieven à Richmond. Elle était adressée à M. Jacques Tolstoï, attaché à l'ambassade de Russie à Paris, et provient de la précieuse collection d'autographes de M. le général Rebora.
Richmond, mardi le 15 août 1848.
Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'apprendre votre arrivée, Monsieur, et je vous remercie bien vite de l'avis que vous m'en donnez et de votre bonne intention de venir me voir. Permettez-moi de vous proposer demain mercredi. Voulez-vous venir le matin? Je suis visible depuis midi, et je sors à 3 heures pour ma promenade. Ou bien voulez-vous dîner avec moi? Je dîne à 6 heures précises. Si ni l'une ni l'autre de ces propositions ne vous agréent, peut-être seriez-vous ici avant 3 heures pour faire avec moi une promenade dans ce charmant pays. Vous n'aurez plus le temps de me répondre, à moins que ceci ne vous parvienne aujourd'hui de bonne heure. Dans ce cas, dites-moi un mot. Si non, je vous attendrai demain à l'un des moments indiqués, et je vous assure que je m'en réjouis beaucoup.
Mille compliments.
La princesse DE LIEVEN.
Un article du journal _l'Événement_ annonce que le Prince Président en a interdit l'entrée au général Changarnier, et celui-ci s'y rend dès le dimanche suivant comme pour démentir cette information[588]. C'est de ce salon que partent les tentatives de négociations entamées par Guizot, en vue d'une réconciliation et d'une entente de son parti avec Louis-Napoléon. Parlant de ces pourparlers, la maîtresse de maison écrivait à Lord Beauvale (plus tard le comte Melbourne) le 1er décembre 1851: «Beaucoup de personnes prétendent que, tout en ayant l'air de s'y prêter, le président n'a pas grande envie d'user de ce moyen. Un coup d'État le ferait mieux arriver, et il y est tout préparé[589].»
[588] _Journal du maréchal de Castellane_, t. VI, p. 200.
[589] _Les quinze premières années de la reine Victoria_, p, 454.
Vingt-quatre heures plus tard, l'événement donnait raison à Mme de Lieven.
Après le 2 décembre, l'influence de cette dernière reste redoutée. Lord Malmesbury a entendu un amusant récit d'un dîner donné par les Douglas pour mettre en rapport le Président et l'ancienne ambassadrice: «Ils ont été comme deux chiens de faïence, et celle-ci a déclaré qu'il n'y avait rien à en faire[590].»
[590] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 160.
Quelques mois plus tard, quand Mlle de Montijo sera fiancée à l'empereur, ses conseillers la conduiront faire une visite rue Saint-Florentin: «Notre future impératrice était dimanche chez Mme de Lieven, écrit M. de Saint-Aulaire, point embarrassée de prendre la première place, de passer la première aux portes et cela, dit-on, de fort bonne grâce[591].»
[591] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 48. Le comte de Saint-Aulaire au baron de Barante, 22 janvier 1853.
L'hommage que rendait ainsi à sa puissance celle qui devait être bientôt, dans sa radieuse beauté, l'impératrice Eugénie, n'empêcha pas la princesse de commettre peu après l'une des plus graves erreurs de sa longue carrière.
De sérieuses complications avaient surgi entre la France et la Russie. La guerre allait éclater entre les deux nations, amenant un désastre pour la seconde. Dans cette guerre, dans cette meurtrissure de sa patrie, Mme de Lieven avait une large part de responsabilité. Elle avait encouragé les illusions du gouvernement du tsar, pensant le nouvel empire français trop peu solide pour risquer une aventure lointaine, convaincue que Napoléon III céderait, si, à Saint-Pétersbourg, on savait être ferme. L'ambassadeur de Russie à Paris, M. de Kisseleff, avait été plus clairvoyant, mais ce furent les conseils de la princesse qui l'emportèrent[592].
[592] Cette action néfaste était connue aux Tuileries, et l'Impératrice disait au maréchal de Castellane: «Oui, c'est cette ambassade de femmes qui a fait la guerre. Les personnes importantes qui allaient dans les salons de Mmes de Lieven, Narichkine, Kalergis disaient que la guerre était impossible, qu'il y avait trop d'intérêts en jeu, que l'industrie était poussée trop loin pour que la guerre pût avoir lieu. Kisseleff, croyant que l'empereur était très capable de la faire et que l'alliance anglaise était probable, écrivait dans un sens opposé; cela lui a valu des avertissements de sa cour; il n'osait plus exprimer ou, du moins, il n'exprimait plus que timidement son opinion» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 113).
Quand nos troupes furent parties pour la Crimée, elle prit tristement le chemin de Bruxelles[593]. Malgré la continuation des hostilités, elle obtint à l'automne l'autorisation de revenir à Paris, et s'y tint dans une patriotique réserve, impatiente cependant de voir signer la paix «afin de reprendre sa vie politique habituelle[594]». Le traité de Paris[595] aurait pu le lui permettre, mais la mort ne lui en laissa pas le temps.
[593] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 59. Le comte de Saint-Aulaire au baron de Barante. Paris, 27 février 1854.
[594] _Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 95.
[595] Mars 1856.
Depuis longtemps, sa santé, qui n'avait jamais été robuste, était devenue très précaire[596].
[596] En novembre 1852, le maréchal de Castellane note déjà: Elle «est fort souffrante et ne se lève plus de dessus son canapé. Ce qui la soutient, c'est de s'occuper de politique, sa grande passion.» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. IV, p. 408).
Il répète en décembre 1852: «La princesse de Lieven est fort souffrante; elle n'ira pas loin. La politique est la seule chose qui remonte ses forces; elle en a la rage. Sa perte fera un vide à Paris, pour les ambassadeurs surtout. Elle a une correspondance dans toute l'Europe; elle a le besoin de savoir.» (_Ibid._, t. IV, p. 420).
Au début de l'année 1857, ses forces déclinèrent rapidement. Elle avait alors soixante-douze ans, mais était encore en pleine possession de toutes ses facultés.
Dans la nuit du 26 au 27 janvier, elle s'éteignit sans souffrance, entourée de l'un de ses fils, d'un neveu, de son vieil et fidèle ami, M. Guizot. Celui-ci, dans d'éloquentes lettres au baron de Barante, a tracé, en termes émus, le récit de son agonie[597].
[597] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 156 et 159. M. Guizot au baron de Barante. Paris, 3 février et lundi 9 février 1857.
Quand elle ne fut plus, on remit à l'ancien président du Conseil un billet qu'elle avait griffonné la veille pour lui--son dernier billet, le point final de sa longue correspondance: «Je vous remercie de vingt années d'affection et de bonheur. Ne m'oubliez pas[598].»
[598] _Ibid._, t. VIII, p. 159. Ces mots rappellent ceux d'un billet de la comtesse Marie Esterhazy à sa mère, dont M. de Metternich avait autrefois parlé à Mme de Lieven. Voir p. 16.
Trois jours plus tard, sa dépouille mortelle quittait l'entresol de l'hôtel de Rothschild pour être transportée au château de Mesohten, en Courlande, «dans le caveau où reposaient déjà son mari et les deux fils qu'elle avait perdus... dans le monument qu'elle leur avait fait élever[599]».
[599] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 222.
Elle avait déjà vu disparaître ses deux frères, Alexandre et Constantin de Benckendorf. Des trois fils qui lui restaient à son départ de Russie, l'un avait succombé en Amérique, et son mari avait eu la cruauté de ne pas l'en aviser. Elle avait appris la nouvelle par une lettre qu'elle lui avait écrite, retournée par la poste à l'expéditeur avec la mention «Mort»[600].
[600] Les princes Paul et Alexandre qui, seuls, lui survécurent de ses six enfants, moururent célibataires. Le dernier fut lieutenant-général, sénateur, gouverneur civil de Moscou, conseiller privé adjoint du ministre des domaines (ERMERIN, _Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135).
Le jour qui précéda sa fin, elle demandait encore au baron de Hübner dans quelle ville devait se tenir le Congrès chargé de régler la question de Neuchâtel[601].
[601] Comte DE HÜBNER, _Neuf ans de souvenirs d'un Ambassadeur d'Autriche à Paris, 1851-1859_, publiés par son fils le comte Alexandre de Hübner, 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904, t. II, p. 6.
La politique fut ainsi, jusqu'au dernier soupir, le principal intérêt de la vie de cette grande dame d'autrefois que fut la princesse Dorothée de Lieven.
IV
Le prince de Metternich épousa en troisièmes noces, le 30 janvier 1831, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris, qui, dit M. de Falloux, «peut-être justifiait mieux cette union par l'éclat de sa beauté que par le secours diplomatique qu'elle pouvait apporter à un homme d'État[602].» A défaut de ce secours, la nouvelle princesse donna à son mari un dévouement ardent et passionné, fait d'admiration et de tendresse, dont les traces se retrouvent sans cesse dans le _Journal_ laissé par elle[603].
[602] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un royaliste_, t. I, p. 79.
[603] _Mémoires du prince de Metternich_, t. V, VI, VII, VIII.
Mais, plus d'une fois, le chancelier eut à réparer les erreurs de sa femme. Comme un jour, l'ambassadeur de France, le comte de Saint-Aulaire, complimentait celle-ci sur l'éclat d'un splendide diadème dont elle avait orné son front, et lui disait: «Madame, votre tête est parée d'une couronne,» elle lui répondit assez vivement: «Pourquoi pas? elle m'appartient; si elle n'était pas ma propriété, je ne la porterais pas[604].»
[604] _Ibid._, t. V, p. 557 (Journal de la princesse Mélanie, 9 janvier 1834).
Cette scène se passait le 1er janvier 1834. La révolution de 1830 n'était pas encore oubliée. On vit dans ces paroles une allusion blessante pour Louis-Philippe, et il ne fallut rien moins qu'une intervention du chancelier et une démarche aux Tuileries du comte Apponyi pour réparer cette maladresse[605].
[605] _Ibid._, t. V, p. 593.
Malgré ses incartades, la princesse Mélanie exerça une influence réelle sur son mari et ne fut peut-être pas étrangère à l'aveuglement politique qui amena la chute de celui-ci.
Le prince avait vu l'apogée de sa puissance au Congrès de Vérone. Le système auquel il avait donné son nom, orgueilleusement défini par lui «l'application des lois qui régissent le monde[606]» tenait trop peu compte des intérêts et des idées en mouvement, pour ne pas se heurter bien vite à des obstacles insurmontables.
[606] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 630.
Les nations européennes échappaient l'une après l'autre à son joug. De toutes parts, son œuvre donnait des signes de décrépitude: «Je passe mon temps, disait-il lui-même, à étayer des édifices vermoulus[607].»
[607] _Ibid._, t. VII, p. 301.
Après la mort de François Ier, son successeur, le débile Ferdinand Ier conserva ses hautes fonctions à M. de Metternich, mais le pouvoir du chancelier devint de jour en jour plus précaire. Le réveil des nationalités, jusque-là méconnues par lui, amenait des troubles sanglants en Hongrie, en Galicie. Dans les provinces slaves, l'opposition grandissait.