Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 31

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Le chancelier pouvait se montrer dédaigneux des attaques et des colères de l'ambassadrice de Russie, mais la pensée se reporte avec tristesse au temps où la comtesse de Lieven écrivait au ministre des Affaires Étrangères d'Autriche «Aime-moi, mon bon Clément, aime-moi de tout ton cœur: aime-moi le jour, la nuit, toujours. Adieu, adieu, bon ami[525]!»

[525] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, Ernest DAUDET, _Un roman du prince de Metternich_, p. 52. Le 6 septembre (1819).

III

Le nouveau tsar, Nicolas Ier, à l'occasion de son couronnement, le 3 septembre 1826, donna à la famille de Lieven une nouvelle preuve de cette bienveillance, dont elle avait été comblée par ses prédécesseurs. Il conféra aux enfants de sa gouvernante et à elle-même le titre de prince et la qualité d'Altesse Sérénissime[526].

[526] Dix-huit mois plus tard, le 12 mars 1828, à la mort de sa belle-mère, Mme de Lieven recevait encore de la famille impériale un brevet de dame d'honneur de l'impératrice Alexandra Féodorovna (Arthur KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea Lieven dans Westermanns Illustrierte Deutsche Monatshefte_, octobre 1898, p. 24).

Christophe Andréïévitch, devenu le prince de Lieven, conserva jusqu'en 1834 le poste d'ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne.

De 1826 à cette date, la vie de sa femme se passa en une lutte de tous les instants pour soutenir la politique moscovite, au cours de laquelle elle ne sut pas toujours observer la neutralité entre les partis qu'auraient dû lui imposer les privilèges diplomatiques dont elle jouissait et l'accueil reçu par elle à Londres.

A l'époque où les affaires de Portugal, la guerre russo-turque, l'agitation de la Pologne mettaient aux prises les intérêts des cours de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, elle attaqua avec ardeur le ministère de Wellington.

On pût même l'accuser d'avoir, pour assurer la perte de ce dernier, servi d'intermédiaire entre le duc de Cumberland et les amis d'Huskisson. L'existence de cette petite conspiration est très controversée. Le Premier Ministre, en tout cas, était convaincu de sa réalité[527].

[527] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 91.--Voir une lettre du duc de Wellington au comte d'Aberdeen (_Despatches, etc., of Wellington (in continuation of the former series),_ 8 vol. in-8º, 1867-1880, t. VI, p. 56, 29 juillet 1829) reproduite par M. Robinson (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. XII).

Un jour, il s'expliqua franchement sur le compte de M. et Mme de Lieven. Le 24 août 1829, il écrivait, parlant d'eux, au comte d'Aberdeen: «Depuis que je suis au ministère, ils ont joué un jeu de parti anglais au lieu de faire les affaires de leur souverain. J'ai les meilleures preuves que tous les deux ont été engagés (comme meneurs) dans les intrigues pour nous priver du pouvoir, depuis janvier 1828, qu'ils ont dénaturé notre conduite et nos vues auprès de leur maître, et qu'ils sont la seule cause de la froideur actuelle entre les deux gouvernements... Dans un autre pays, même en Russie ou en France, ou avec un autre monarque... cela justifierait amplement notre intervention pour obtenir le rappel du prince de Lieven. Mais, à mon avis, cette mesure nous ferait plus de mal que de bien[528].»

[528] Wellington au comte d'Aberdeen, 24 août 1829 (_loc. cit._, t. VI, p. 103).

«J'ai reconnu, disait encore Wellington, le mois suivant, à Lord Heytesbury, que, depuis l'année 1826, le prince et la princesse de Lieven se sont efforcés de représenter, à Saint-Pétersbourg, ma conduite, soit au gouvernement soit en dehors de celui-ci, de la manière la plus défavorable. Je crois bien que leur mécontentement a commencé à la suite d'une conversation que j'ai eue avec le prince de Lieven, à la fin de 1826, sur la conversion du protocole d'avril 1826 en traité de juillet 1827...

«...Je n'étais pas au pouvoir d'avril 1827 à janvier 1828, et durant ce temps, je sais que le prince et la princesse... ont écrit de moi tout le mal qu'ils pensaient et beaucoup plus qu'ils n'en savaient. Depuis mon retour au ministère, ils ont été ce qu'on appelle en opposition régulière avec le gouvernement, ils ont dénaturé auprès de leur Cour tout ce que nous avons fait et particulièrement tout ce que j'ai fait[529]...»

[529] Wellington à Lord Heytesbury, 8 septembre 1829 (_loc. cit._, t. VI, p. 145).

Nous savons déjà que si le duc n'exigea pas le rappel de ces singuliers diplomates, ce ne fut que par conscience de sa supériorité.

Les vœux de la princesse furent momentanément comblés par la chute du ministère détesté[530] et l'arrivée au pouvoir de Lord Grey. Toujours selon Wellington, le grand mérite de ce dernier aux yeux de Dorothée était de conserver «encore quelques vieilles idées d'opposition de M. Fox sur ce que les Turcs devaient être chassés d'Europe[531]».

[530] En novembre 1830.

[531] Wellington au comte d'Aberdeen, 29 juillet 1829 (_loc. cit._, t. VI, p. 58).

Mme de Lieven prend part aux négociations qui précèdent la formation du nouveau cabinet. Lord Grey veut offrir le portefeuille des affaires étrangères à Lord Lansdowne. Elle le décide à en charger son ami, Lord Palmerston, avec lequel elle a dansé sa première valse à Londres[532]. Et c'est cependant ce ministre qui obtiendra ce que son prédécesseur n'avait pas voulu demander: le rappel de l'ambassadeur de Russie!

[532] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 170.

Son triomphe, d'ailleurs, ne fut pas de longue durée. Lord Grey n'était pas homme à sacrifier son devoir à ses attachements. Le conflit entre la Belgique et la Hollande, l'insurrection polonaise multipliaient les causes de froissement entre Saint-Pétersbourg et le Foreign office. Bientôt, pour Mme de Lieven, Palmerston ne sera plus qu'un «très petit esprit, lourd, obstiné[533]» et Lord Grey lui-même deviendra une «vieille femme».

[533] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 308.

En 1833, les choses se gâtent. D'après un propos tenu à Greville par Mellish, la princesse «passe son temps à intriguer et à brouiller les cartes dans toutes les cours d'Europe». George Villiers l'accuse de chercher «à provoquer une guerre n'importe où[534]».

[534] _Ibid._, p. 305.

Palmerston, dès lors, est décidé à se débarrasser de son encombrant voisinage. La vacance de l'ambassade d'Angleterre à Saint-Pétersbourg lui en fournit le prétexte.

Le dernier titulaire, Lord Heytesbury, ayant demandé à être relevé de ses fonctions, le cabinet anglais voulut désigner pour son successeur M. Stratford Canning. Nesselrode fit savoir que ce dernier ne serait pas reçu à la Cour impériale: «C'est un homme impossible, soupçonneux, pointilleux, méfiant» avait-il dit pour justifier son refus[535] et Dorothée Christophorovna avait dû transmettre officieusement cette résolution.

[535] _Ibid._, p. 307.

Palmerston répondit en maintenant la nomination de Stratford Canning.

Par la maladresse de son intervention, Mme de Lieven avait mis les torts de son côté: «Elle s'est emballée, prétend Lady Cowper, et habituée à ce qu'on lui cède, elle a cru qu'elle l'emporterait haut la main[536]».

[536] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 308.

La situation devenait grave. La princesse, peu soucieuse de perdre son poste, se précipita en Russie pour arranger le différend. Elle y reçut un accueil des plus flatteurs: «L'Empereur est allé au-devant d'elle en mer, l'a prise à son bord et l'a conduite dans sa voiture au palais, où il l'a fait entrer dans la chambre de l'impératrice, qu'elle a trouvée en chemise[537]». Les souverains ne ménagèrent pas à leur ambassadrice les marques de faveur et de reconnaissance, mais, quand celle-ci revint en Angleterre, en août 1833, la question Stratford Canning n'avait pas fait un pas. Sir Robert Bligh, fils du comte de Darnley, continuait à diriger, en qualité de chargé d'affaires, l'ambassade britannique de Saint-Pétersbourg.

[537] _Ibid._, p. 325.

Sur ces entrefaites, des causes plus graves vinrent envenimer le conflit entre les puissances anglaise et russe. Les susceptibilités de la première avaient été violemment surexcitées lors du traité d'Unkiar-Skelessi[538] par lequel le tsar et le sultan venaient de former une alliance offensive et défensive. Un instant on put craindre de voir la guerre éclater.

[538] Le 8 juillet 1833.

Le traité de Saint-Pétersbourg accrut encore la mauvaise humeur du gouvernement de Guillaume IV, successeur de son frère George IV[539]. La polémique s'éleva à un ton très vif.

[539] Le traité de Saint-Pétersbourg, signé le 29 janvier 1834, avait obligé les Russes à évacuer la Moldavie et la Valachie, mais, en leur laissant la nomination des hospodars, leur avait conservé une influence dans ces États.

Au mois de mai 1834, le prince de Lieven reçut ses lettres de rappel[540]. Sa carrière diplomatique prenait fin.

[540] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342.

Le coup fut profondément sensible à la princesse. Elle s'en vengea plus tard, en appliquant à Lord Palmerston un mot de M. de Talleyrand: «Il dépendra toujours d'un ministre des affaires étrangères, quelque médiocre qu'il soit, de chasser un ambassadeur[541].» Mais, sur le moment, elle éprouva une véritable douleur.

[541] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 183.

L'événement l'atteignait, non seulement dans son orgueil, mais aussi dans tout ce qui lui était cher. C'étaient de nouvelles habitudes à prendre, une nouvelle situation à se créer, de nouvelles relations à chercher, toute une vie à refaire.

Cependant le tsar avait pris grand soin de montrer que ce rappel n'était pas une disgrâce. Il avait nommé M. de Lieven à la charge enviée du gouverneur du tsarévitch. L'ex-ambassadeur s'embarqua seulement au mois d'août pour la Russie, sur un navire mis à sa disposition par l'Amirauté.

Madame de Lieven laissa, dans la société de Londres, «un grand vide»[542]. Son salon tenait trop de place dans le monde politique pour qu'il en fût autrement. D'autre part, à côté de ses défauts, l'ambassadrice de Russie possédait des qualités d'intelligence, d'esprit et de charme, «une incontestable supériorité d'attitude et de manières[543]» qui avaient groupé autour d'elle un noyau d'hommes et de femmes distingués, auquel elle allait beaucoup manquer.

[542] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342.

[543] M. DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_, p. 269.

«On voit ici avec regret Mme de Lieven faire ses paquets[544]», écrivait la duchesse de Dino, cette belle et captivante nièce de Talleyrand, qui faisait les honneurs de l'ambassade de France. Et Lord Grey, tombé du pouvoir, écrivait à son amie, parlant du départ prochain: «C'est comme un arrêt de mort[545].»

[544] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 148. La duchesse de Dino à M. de Barante. Londres, 13 juillet 1834.

[545] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 150.

Revenue sans enthousiasme en Russie, l'ancienne maîtresse du chancelier d'Autriche ne pouvait plus guère se plaire dans son pays natal.

Elle était trop conquise à la liberté occidentale pour s'accommoder du régime moscovite.

Elle ne pouvait retrouver auprès du tsar un terrain propice aux intrigues de politique extérieure qui la passionnaient si fort: l'immunité diplomatique dont elle avait tant abusé ne l'avait pas suivie à la Cour de son souverain.

D'autre part, depuis de longues années, elle s'était déshabituée du climat russe. Elle avait beaucoup apprécié, à ce point de vue, ses séjours à Berlin et à Londres. Maintenant, elle redoutait l'influence du froid de Saint-Pétersbourg sur sa santé déclinante.

Aussi ne peut-on s'étonner de la voir se plaindre et se lamenter. Sans doute, elle enveloppe ses sentiments de bien des formes, pour ne pas heurter l'impérial Maître qui peut tout savoir. Mais, cependant, son esprit et son cœur sont pleins du regret de Londres.

Elle se reprend à chérir l'Angleterre. Rien de ce qui s'y passe ne peut la laisser indifférente et, à peine arrivée dans sa nouvelle résidence, elle pense à se faire envoyer des nouvelles du pays, témoin de sa splendeur.

«Daignez me pardonner, chère Lady Stuart, écrit-elle le 10 novembre 1834[546], de répondre si tard à vos aimables et gracieuses paroles. Elles m'ont fait le plus grand plaisir. Vous êtes bien bonne de m'aimer. C'est au reste un acte de justice. J'aime tant toute cette Angleterre, en gros, en détail! Je mets tant de prix à ce qu'on s'y souvienne un peu de moi! Vous me faites la plus aimable des promesses, en me permettant d'espérer de vos nouvelles pour tout événement public ou particulier qui aurait de l'intérêt pour moi. _Tout_ m'intéresse chez vous. Je vous prie de vous souvenir de cela.»

[546] Cette lettre inédite fait partie de la très précieuse collection d'autographes de M. Raoul Warocqué. Nous en devons la communication à l'obligeante entremise de M. G. Van der Meylen. Nous leur exprimons à tous deux notre égale gratitude.

Dans la même lettre, la princesse raconte son installation: «Je ne suis établie en ville que depuis deux jours. Jusqu'ici, j'ai habité la campagne avec la Cour, ce qui fait que je ne connais rien qu'elle et que j'ai maintenant tout à apprendre ici. J'ai une magnifique maison, et bien chaude et bien commode par-dessus le marché. Cela est une vraie jouissance. Je ne puis pas dire que la neige le soit. Nous sommes en plein hiver. J'ai pleuré de chagrin.»

Et elle termine sur ces mots: «Nous avons ici Lord Douro et M. Canning. J'ai un grand plaisir à les voir. Il suffit d'être Anglais pour m'aller droit au cœur.»

Wellington, Aberdeen, Palmerston étaient cependant Anglais, eux aussi...

Mme de Lieven était peut-être plus sincère quand elle écrivait à son frère: «Un changement total de carrière après vingt-quatre ans d'habitudes morales et matérielles, toutes différentes, est une époque grave dans la vie. On dit qu'on regrette même sa prison lorsqu'on y a passé des années. A ce compte, je puis bien regretter un beau climat, une belle position sociale, des habitudes de luxe et de confort que je ne puis retrouver nulle part, et des amis tout à fait indépendants de la politique[547].»

[547] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 183.

La princesse ne resta que sept mois à la Cour de Nicolas Ier. Une terrible catastrophe vint l'en arracher à tout jamais.

Le 4 mars 1835, à quelques heures d'intervalle, deux de ses enfants étaient emportés par la fièvre scarlatine. C'étaient les jeunes princes Georges et Arthur, venus au monde à Londres en 1819 et 1825, ses derniers-nés, ses préférés. L'un avait seize ans, l'autre dix.

Affolée, meurtrie, le cœur à jamais brisé, la mère en pleurs ne songea plus qu'à quitter sa patrie dont elle rendait le climat responsable de la mort de ses fils. Elle était d'ailleurs incapable pour longtemps de reprendre son rôle de sûre conseillère auprès du gouverneur du tsarévitch. Elle se rendit avec son mari en Allemagne, puis, bientôt, celui-ci, rappelé par son service et par son zèle de courtisan, la laissa seule sur la terre étrangère, pour rejoindre son élève.

Elle passa l'été à Berlin et à Baden-Baden. En septembre 1835, elle arriva à Paris.

De nouvelles épreuves l'y attendaient.

Elle ne voulait à aucun prix revenir en cette Russie qui lui rappelait tant d'amers souvenirs. Mais, à cette époque, «la loi russe ne reconnaissait pas aux sujets du tsar le droit de sortir de l'Empire[548].»

[548] Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe contemporaine_. Paris, Armand Colin, 1897, in-8º, p. 560.

L'émigration était considérée comme un crime et pouvait être punie de déportation et de confiscation. Il fallait une autorisation personnelle de l'empereur pour se fixer à l'étranger. Ce dernier l'accordait rarement et au plus pour cinq ans.

Nicolas Ier ne tenait guère à voir son intrigante sujette s'établir de nouveau au loin, libre du frein de ses fonctions officielles. Mais, par-dessus tout, il redoutait de la voir s'installer à Paris.

Or, sa dignité interdisait à Mme de Lieven de reparaître d'une façon suivie à Londres, où elle n'aurait plus retrouvé sa place au premier rang. Paris restait donc la seule ville où son activité intellectuelle pût s'exercer, où elle pût trouver dans le monde qu'elle aimait un oubli de sa douleur, une compensation au vide de son existence.

M. de Lieven, interprétant et exagérant les intentions du souverain, se montra en cette circonstance d'une rigueur difficilement excusable à l'encontre de sa malheureuse femme. Oubliant tout ce qu'il lui devait, oubliant les égards mérités par la détresse de la mère, il voulut l'obliger de revenir à Saint-Pétersbourg.

Mme de Lieven se révolta. Son mari alla jusqu'à la menacer de lui supprimer tout subside. Rien n'y fit[549].

[549] Mme de Lieven passa l'été de 1836 en partie à Valençay, chez le prince de Talleyrand, en partie à Londres chez son amie la duchesse de Sutherland (_Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 405. Le comte Molé au baron de Barante, 13 juin 1836).

De guerre lasse, l'empereur et le prince finirent par accorder, sinon une autorisation formelle, du moins un consentement tacite à la séparation. Mais la princesse avait été profondément blessée: désormais, tout est rompu entre elle et ce mari qui, disait-elle justement, lui avait «montré une absence de cœur, de simple pitié[550]» inconcevable.

[550] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 228.

Elle apprendra sans émotion sa mort survenue à Rome au cours d'un voyage du tsarévitch[551]. Elle ne conservera de lui que le nom, mais, bizarrerie de la vanité humaine, elle tiendra à ce nom jusqu'à refuser, dit-on, de l'échanger contre celui d'un ami très cher.

[551] Le 29 décembre 1838/10 janvier 1839.

A Paris, où elle s'était installée dans un appartement de l'Hôtel de la Terrasse[552], situé rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries, Dorothée n'avait pas tardé à reconstituer dans son salon l'une de ces réunions d'hommes influents, devenues un besoin pour elle.

[552] Journal _le Nord_. Correspondance de Paris du 30 janvier 1857.

Déjà, en 1836, M. Molé note que sa maison a «été constamment un centre très actif et de plus d'une couleur[553].»

[553] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 405. Le comte Molé au baron de Barante. Paris, 13 juin 1836.

Greville la retrouve à l'un de ses voyages en France, en janvier 1837, et il décrit ainsi son existence: «Mme de Lieven paraît s'être fait à Paris une situation des plus agréables. Elle est chez elle tous les soirs et, son salon étant un terrain neutre, tous les partis s'y rencontrent, si bien qu'on y voit les adversaires politiques les plus acharnés engagés dans des discussions courtoises... Parmi les hommes du jour, ceux qu'elle préfère sont Molé, aimable, intelligent, de bonne compagnie et, sinon le plus brillant de tous, du moins celui qui a le plus de sens et de jugement; Thiers, le plus remarquable de beaucoup, plein d'esprit et d'entrain; Guizot et Berryer, tous deux remplis de mérite[554].»

[554] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432.

Quelques mois plus tard, le comte Molé écrira de son côté à Barante ces lignes non exemptes de fiel: «Le salon de la princesse de Lieven est toujours le lieu de réunion de toutes les ambitions en travail. Thiers, Guizot et Berryer y vont matin et soir[555].»

[555] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 47. Le comte Molé au baron de Barante, 20 août 1837.

A la même époque enfin, Lord Malmesbury parle d'elle en ces termes: «Après avoir été ambassadrice ou plutôt _ambassadeur_ à Londres, Mme de Lieven est venue s'établir à Paris, où son salon est le rendez-vous non seulement du monde élégant, mais aussi des hommes d'État les plus distingués. Guizot n'en bouge pas et Molé y est très assidu. Mlle de Mensingen, une fort jolie chanoinesse, préside la table à thé autour de laquelle se presse le personnel jeune et gai[556].»

[556] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_ (1807-1869), p. 47, 3 mai 1837.

Au cours d'un voyage en Angleterre, la princesse fut reçue en audience, le 30 juillet 1837, par la reine Victoria. Celle-ci, dit Greville, «s'est montrée fort aimable, mais paraissait intimidée, embarrassée et n'a parlé que de choses insignifiantes. Sa Majesté aura ouï dire que la princesse est une intrigante et elle aura eu peur de se compromettre[557].»

[557] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine Victoria_, p. 11.

Greville ne croyait pas si bien dire. La souveraine avait été mise en garde par le roi Léopold. Dans une de ses lettres récemment publiées, ce dernier supplie sa jeune amie de se méfier de l'ancienne ambassadrice[558].

[558] Le roi des Belges à la reine Victoria. «Neuilly, 12 juillet 1837.--D'après ce que j'entends, il y a beaucoup d'intrigues actuellement en train en Angleterre. La princesse de Lieven et un autre individu, récemment importé de son pays, semblent s'occuper très activement de ce qui ne les regarde pas; méfiez-vous-en.» (_La reine Victoria d'après sa correspondance inédite._ Traduction française avec introduction et notes par Jacques Bardoux. Paris, Hachette, 1907, 3 vol. in-8º, t. I, p. 123).

Le roi des Belges à la reine Victoria. «Laeken, 29 juillet 1837.--Je suis heureux de vous voir sur vos gardes vis-à-vis de la princesse de Lieven et de ses pareilles.» (_Ibid._, t. I, p. 127).

La vie de la princesse de Lieven avait reçu à ce moment une orientation nouvelle.

Le 15 juin 1836[559], invitée à dîner chez le duc de Broglie, elle fut placée à table à côté de M. Guizot. Celui-ci raconte ainsi l'impression qu'il reçut de sa voisine: «Je fus frappé de la dignité douloureuse de sa physionomie et de ses manières; elle avait cinquante ans; elle était dans un profond deuil qu'elle n'a jamais quitté; elle entamait et cessait tout à coup la conversation, comme retombant à chaque instant sous l'empire d'une pensée qu'elle s'efforçait de fuir. Une ou deux fois, ce que je lui dis parut l'atteindre et la tirer un moment d'elle-même; elle me regarda, comme surprise de m'avoir écouté et prenant pourtant quelque intérêt à mes paroles. Nous nous séparâmes, moi avec un sentiment de sympathie pour sa personne et sa douleur, elle avec quelque curiosité à mon sujet[560].»

[559] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 236.

[560] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris, Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 206.

L'année suivante, M. Guizot perdit l'un de ses fils[561]. Mme de Lieven lui écrivit: «J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux, quand le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que vous, malheureuse au bout de deux ans comme je l'étais le premier jour[562].»

[561] François Guizot, mort le 15 février 1837.

[562] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 209.

Le 5 mai 1837, à propos d'une discussion sur les fonds secrets demandés par le ministère Molé, M. Guizot avait expliqué à la tribune pourquoi, peu auparavant, il avait abandonné son portefeuille: «La princesse de Lieven, raconte-t-il, venait quelquefois aux séances de la Chambre des députés; elle assistait à celle-ci, et le lendemain elle m'exprima vivement le plaisir qu'elle avait pris à mon langage et à mon succès. Ainsi commença, entre elle et moi, une amitié qui devint de jour en jour plus sérieuse et plus intime. Nous avions connu, l'un et l'autre, les grandes tristesses humaines et atteint l'âge des mécomptes; l'intimité s'établit entre nous simplement, naturellement, sans aucune pensée politique[563].»

[563] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 211.