Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 30

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Mais il y a mieux: dès les premiers mois de 1827, dans ses lettres à Lord Grey, Mme de Lieven devient agressive vis-à-vis de M. de Metternich. Comme on le verra plus loin, il n'est plus de défaut dont elle ne l'accuse. De son côté, l'amour était mort.

Il devait en être de même du côté du prince.

En 1827, celui-ci se remariait. Le 5 novembre, il épousait la baronne Marie-Antoinette de Leykam, que l'Empereur créait à cette occasion comtesse de Bielstein: mariage d'inclination qui n'alla pas sans quelque bruit.

La nouvelle épouse appartenait à une famille d'origine très modeste, issue d'un cocher de Wetzlar. Son grand-père, référendaire à la chancellerie d'Empire, avait reçu le titre de baron. Son père s'était marié à Naples et, au sujet de cette union, quelques anecdotes sur lui et sur sa femme, assez désagréables pour eux, couraient dans la société de Vienne.

Quant à la jeune fille, elle était d'une délicieuse beauté[493]. M. de Metternich, très épris, ne tint nul compte des commérages de la Cour; peut-être même les brava-t-il.

[493] Joseph VON HORMAYR, _Kaiser Franz und Metternich_, ein nachgelassenes Fragment. Berlin, 1848, in-8o, p. 38.

«Il est heureux pour mon sort à venir, écrivait-il à la comtesse Zichy, que de bien indignes propos aient tracé la route que j'avais à suivre; elle ne contrarie ni les affections de mon cœur ni le premier besoin de ma vie privée: un intérieur[494].»

Ce mariage excita le dépit de Mme de Lieven. Elle écrivit à son frère que le chancelier se conduisait comme un niais, et elle répéta avec joie un mot de Mme de Coigny: «Le chevalier de la Sainte-Alliance a maintenant fini par une mésalliance[495].»

[494] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 345.

[495] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, 1824-1841, edited by Guy Le Strange. Londres, Bentley, 1890, in-8o, t. I, p. 73. Londres, 19 novembre 1827.

Quelques mois plus tard, la seconde princesse de Metternich disparaissait, laissant un fils nouveau-né, qui fut l'ambassadeur d'Autriche à Paris sous Napoléon III[496]. Nous avons retrouvé une lettre inédite où le prince, dans l'accablement de ce deuil, peint lui-même à une correspondante inconnue l'état de son cœur au moment où il conduisait la baronne de Leykam à l'autel. Dans ce cœur, il n'y avait plus de place, dès lors, pour Mme de Lieven.

[496] La seconde princesse de Metternich mourut le 17 janvier 1829. Son fils, le prince Richard, était né le 7 janvier précédent.

«Vienne, ce 25 février 1829.

«Je vous remercie du fond de mon cœur de vos deux dernières lettres, et bien particulièrement de celle du 7 de ce mois. Je suis si sûr de la part que vous prenez à mon extrême douleur, que je me sens à l'aise avec vous.

«Oui, mon amie, j'ai éprouvé le plus grand malheur qui pouvait m'être réservé! J'ai perdu plus que la moitié de mon existence. Mon intérieur, mon bonheur domestique, cette partie de ma vie _qui m'appartenait_ et qui m'aidait à supporter l'autre qui n'est pas ma propriété--tout a péri en moi et autour de moi.

«Vous savez que je n'appartiens pas à cette classe d'êtres qui vivent de ce qui fait le charme des hommes du monde. Le monde n'a jamais été qu'un élément très secondaire de mon existence. J'ai eu les dehors de ce que vulgairement on désigne par _homme du monde_; mon esprit, mon cœur, mes plus douces affections ne portent pas sur ce terrain. Des pertes affreuses se sont succédées, et elles ont toutes dévasté mon existence véritable. Le sentiment de cette solitude que je hais s'était emparé de mon âme; je me suis senti le besoin absolu d'en sortir. Calme dans mes calculs et observateur impartial, j'ai cherché longtemps avant de fixer mon choix. Ce que je voulais, ce fût un être qui à jamais m'appartiendrait exclusivement et qui me dispenserait de tout souci et surtout de toute espèce de surveillance; une jeune personne qui jamais n'aurait la moindre prétention au rôle de mère de mes filles, mais bien simplement celle d'être leur sœur aînée, de leur prêcher d'exemple, de les consoler le plus possible dans leur abandon. Je voulais de plus que cet être me fût connu comme renfermant toutes les garanties d'un caractère doux, égal; je voulais enfin que mon cœur puisse lui appartenir en entier.

«Cet être, je l'avais trouvé. Seule et sans famille le jour où elle entrerait dans la mienne, belle comme un ange et ange par toutes ses qualités, habituée dès sa tendre jeunesse à me regarder comme le meilleur et comme le plus sûr ami;--enfin réunissant tout ce que jamais j'aurais pu désirer,--cet être que j'avais trouvé, la mort me l'a arraché après quatorze mois de bonheur! Ma vie s'est éteinte avec la sienne.

«Je vous aurais écrit après mon malheur, mais les forces m'ont manqué. Je me suis jeté dans les affaires publiques comme le meurtrier dans une forêt. Six semaines sont maintenant écoulées; je ne sais pas mesurer cet espace de temps; il se présente à ma pensée indifféremment comme autant d'années et comme autant d'instants.

«Mais le sacrifice est fait; il est sans retour ni remède. Le sentiment public m'a fait du bien; je n'en ai jamais vu un qui aurait été ni plus universel ni moins emprunté.

«J'ai pris cette expression d'un bon sentiment comme un hommage à celle qui n'est plus.

«Plus je suis plaint et plus je dois avoir perdu.

«Voici une lettre pour C. La pauvre enfant pleure certainement de ces larmes qui, seules, sont dignes de son cœur.

«Adieu, ma chère amie.--M.[497]».

[497] Collection particulière. Lettre autographe signée M.

De cette lettre ressort un incontestable accent de sincérité. Si M. de Metternich n'avait donné, par ailleurs, la preuve de la profondeur de son amour pour la belle Antoinette de Leykam, elle suffirait à témoigner en sa faveur. Il n'est donc pas téméraire de penser que Mme de Lieven était alors oubliée.

Est-il nécessaire de rechercher les causes qui détachèrent l'un de l'autre le prince et son amie?

Sans doute, la lassitude, puisque leur amour pouvait si rarement reprendre un élan nouveau dans une réunion, même momentanée, fut pour beaucoup dans l'attiédissement de la réciproque passion.

Mais la principale cause de la désaffection commune dut être le changement survenu dans le caractère et l'esprit de Mme de Lieven.

Jusqu'en 1819, l'action personnelle de cette dernière avait été assez réservée; mais, à partir de ce moment, elle se jeta à corps perdu dans la politique. Non seulement elle prit une part de plus en plus active à la direction de l'ambassade, mais, pour mieux servir les intérêts de sa nation, elle se mêla, presque ouvertement, à la lutte des partis.

Elle écrivait alors régulièrement à l'Impératrice; ses lettres étaient très appréciées à la cour de Saint-Pétersbourg et le comte de Nesselrode faisait grand cas de ses renseignements.

Pour satisfaire les vues de son gouvernement, elle chercha plus d'une fois à peser sur les ministres anglais qui se succédaient à la direction des affaires. Ceux-ci ne furent pas longtemps sans se plaindre de ses intrigues.

M. Lionel G. Robinson résume ainsi cette période de la vie de Dorothée: «Son goût aussi bien que son devoir--car on peut supposer qu'elle était l'esprit directeur de l'ambassade de Russie à Londres,--l'amena à cultiver la bonne grâce de ceux qui étaient les plus capables de favoriser les intérêts qu'elle désirait servir. C'est ainsi qu'elle noua des relations cordiales avec Wellington et Canning, Aberdeen et Palmerston, Peel et le comte Grey, et ce n'est pas la caractéristique la moins intéressante de ses lettres que la place occupée dans son estime par chaque homme d'État suivant qu'il s'élève au pouvoir ou en position, ou qu'il en tombe[498].»

[498] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London._ Biographical notice, p. VIII et IX.

Ces hommes d'État lui conservaient parfois rancune de ses variations, et Wellington dira d'elle: «Elle peut et veut trahir chacun à son tour, si cela convient à ses desseins[499].»

[499] _Private Correspondence of Thomas Raikes with the Duke of Wellington and other distinguished contemporaries_, edited by his daughter Harriet Raikes. In-8o, Londres, Richard Bentley, 1861, p. 215.--Wellington à T. Raikes, Strathfieldsaye, 23 décembre 1840.

Il ne faut cependant pas exagérer. Russe, Mme de Lieven était restée très Russe, obstinément attachée à son pays, passionnément dévouée à ses souverains. Élevée, par la médiocrité de son mari, à un rôle de premier plan, elle apportait évidemment dans ses fonctions officieuses la fougue, l'impressionnabilité et la passion de son sexe.

Comme son activité s'exerçait, non dans le calme du cabinet d'un représentant de grande puissance, mais sur le terrain plus libre et plus agité des salons, ses relations personnelles se ressentaient de l'ardeur avec laquelle elle jouait son rôle et l'on s'explique dès lors la versatilité de ses amitiés.

Celle-ci n'est pas niable: elle courtisa beaucoup Wellington, puis le vilipenda au point que le vainqueur de Waterloo, agacé, songea à la faire rappeler et qu'il ne s'abstint que par orgueil: «C'est peut-être de la vanité de ma part, écrivait-il à Lord Heytesbury, de penser que je suis trop fort pour le prince et la princesse de Lieven, et de préférer souffrir un faible inconvénient, plutôt que de faire une démarche qui pourrait nécessiter de moi quelque explication[500].»

[500] _Despatches, correspondence and memoranda of field marshal Arthur, duke of Wellington_, edited by his son the duke of Wellington (In continuation of the former series). 8 vol. in-8º, Londres, John Murray, 1867-1880, t. VI, p. 145.--Wellington à Lord Heytesbury, Londres, 8 septembre 1828.

Elle «fit» Lord Palmerston, selon le mot de Lord Chelmsford, puis se retourna contre lui. Elle détesta d'abord Lord Aberdeen, dont, plus tard, elle devait faire l'un de ses intimes.

Tous ces brusques changements trouvent leur explication dans les attitudes diverses prises par ces personnages vis-à-vis de la Russie.

Les lettres de Mme de Lieven à Lord Grey sont le témoignage le plus frappant de cette prédominance de son zèle professionnel sur ses sentiments propres. Une longue et sincère affection l'unissait à ce noble caractère, alors que celui-ci était encore dans l'opposition. Elle survécut avec peine à la règle de conduite qu'il dut adopter au pouvoir. On trouve, dans leur correspondance, des mises en demeure très vives de la comtesse, relevées avec hauteur par son ami. Si ces incartades ne les brouillèrent pas, c'est que l'indulgent vieillard comprenait mieux que ses collègues ce caractère d'enfant gâté de la diplomatie.

M. de Metternich subit le premier les effets de cette disposition d'esprit.

Tant que l'Autriche et Saint-Pétersbourg marchèrent d'accord, ou à peu près, aucun nuage ne pouvait s'élever entre l'ambassadrice et le chancelier. Le plus grand souci de ce dernier, pendant longtemps, fut de maintenir le fantasque Alexandre dans le sillage de ses conceptions. Pour atteindre ce but, il trouva sans doute un allié précieux en Mme de Lieven.

Mais les divergences d'intérêts devaient inévitablement amener, un jour ou l'autre, des difficultés entre les deux nations. La crise, longtemps retardée par la dextérité du prince de Metternich, éclata précisément dans les derniers jours du règne d'Alexandre[501], et, prit un caractère aigu après l'avènement de Nicolas.

[501] «1er octobre [1825].--On paraît très monté contre moi à Saint-Pétersbourg, et cela est tout naturel. Si les vagues de la mer étaient animées de sentiments humains, on pourrait très bien s'expliquer leur antipathie pour le corps solide contre lequel elles viennent se briser.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 199. Lettre du prince à un destinataire inconnu.)

La question de l'indépendance hellénique, les querelles toujours pendantes de la Russie et du sultan, les entraves mises par Vienne et l'Angleterre à l'exécution des vues du tsar, les intrigues de Capo d'Istria, les menées de Canning, l'intervention des troupes égyptiennes et les espoirs qu'elle fit naître vinrent, tour à tour, envenimer les choses jusqu'aux conférences de 1826.

Le nuage qui assombrit l'Europe à ce moment dut avoir son reflet sur les sentiments de Mme de Lieven à l'égard de M. de Metternich.

Leur amour, devenu à la longue une alliance diplomatique, ne put vraisemblablement résister aux déceptions de la question d'Orient. On peut supposer que leurs dernières lettres s'achevèrent sur des mots aigres.

Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs la cause de leur rupture: leur liaison ne pouvait plus satisfaire ni leurs sens ni leur politique.

II

Un misanthrope a dit que l'amour n'était que le commencement de la haine.

Si l'amour de Mme de Lieven pour M. de Metternich avait été ardent, sa haine fut tenace--peut-être parce que son dépit avait été profond.

Après la rupture de sa liaison avec le prince, la comtesse ne parle plus de ce dernier qu'en termes amers, presque constamment violents, souvent immérités.

A défaut de sa dignité, tant de souvenirs communs auraient dû cependant protéger le chancelier contre ses attaques.

Dès le 13 juillet 1827, à propos du traité par lequel la France, la Russie et l'Angleterre s'étaient engagées à imposer leur médiation au sultan, Dorothée écrivait à son frère: «Les intrigues autrichiennes ont amené M. de Metternich plus loin qu'il ne pensait, dans une belle situation. Tant mieux[502]!»

[502] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 103. Londres, 1/13 juillet 1827.

Le 20 octobre, son ancien amant ayant refusé de s'associer à l'action combinée des trois puissances, elle est encore plus vive: «Pour ma part, j'en suis venue à croire que Metternich, l'homme d'habileté, est mort, car il n'y en a pas trace dans sa présente conduite. C'est quelque usurpateur de son nom qui a cherché querelle à tout le monde, qui persiste obstinément dans toutes les erreurs politiques que sa vanité a provoquées, qui, juste en ce moment, a offensé le roi d'Angleterre (jusqu'alors son admirateur) dans l'affaire du duc de Brunswick[503] et qui, pour couronner ses erreurs, à l'âge de soixante ans, agit comme un niais[504].»

[503] M. de Metternich, pour éviter que la querelle pendante entre le duc et ses sujets ne vînt devant la Diète, avait fait des ouvertures amicales aux deux parties.

[504] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 106. Richmond, 8/20 octobre 1827.--Le dernier membre de phrase fait allusion au mariage de M. de Metternich avec Mlle de Leykam. Le chancelier n'avait pas soixante ans, comme le dit Mme de Lieven, mais cinquante-quatre ans.

Depuis 1824, Mme de Lieven entretenait une correspondance suivie avec Lord Grey. Le grand homme d'État, nous l'avons déjà dit, s'était laissé charmer par l'esprit et la grâce de l'ambassadrice. Chaque jour, il lui faisait parvenir un billet et, jusqu'à sa mort, son amitié pour elle ne se démentit jamais.

De son côté, la comtesse voyait en lui le chef d'un parti puissant, l'homme désigné pour prendre le pouvoir, enfin la plus haute influence capable de balancer celle des tories.

La publication de leurs lettres ne laisse guère de doute sur la pureté d'une affection que l'âge du comte Grey aurait déjà pu sauver d'insinuations malveillantes.

Dorothée fit à cet ami fidèle l'aveu de sa liaison avec M. de Metternich et, à l'heure du désenchantement, elle l'associa à ses peines. Il fut le confident de ses rancœurs.

Le 4 novembre 1827, Lord Grey nous donne, par une de ses missives, une preuve nouvelle que la rupture du chancelier et de Mme de Lieven était, dès ce moment, un fait accompli.

Cette dernière lui ayant parlé d'épouser un _curé_ de campagne, si jamais elle devenait veuve, il lui répond: «J'ai été fort amusé en me représentant que vous étiez la femme d'un _curé_ de campagne, occupée aux détails journaliers de votre humble ménage, avec vos cochons, vos moutons, vos vaches et votre poulailler. Rien ne manquerait à ce tableau pour être complet, si ce n'est que Metternich ne soit l'autre partie. Mais la force d'attraction qui, autrefois, aurait pu produire cet effet, est bien finie[505].»

[505] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, 1824-1841, t. I, p. 68. Howick, 4 novembre 1827.

A ce moment déjà, le coup de tonnerre de Navarin avait éclaté: déception pour l'Autriche, triomphe pour les alliés. Mme de Lieven est enthousiasmée: «Le curé a reçu la nouvelle de Navarin le jour même de son mariage--5 novembre. Quel feu de joie pour célébrer l'occasion!»

«Et savez-vous, ajoute-t-elle, quels sont les premiers mots qui me sont échappés en apprenant la bataille de Navarin: «Certainement, c'est Metternich qui a fait cela[506]!»

[506] _Ibid._, t. I, p. 73 et 74. Londres, 19 novembre 1827.

Trois jours auparavant, faisant allusion au traité de Londres, elle s'était écriée: «Il y a un traité qui n'a pas été mort-né comme M. de Metternich l'avait prédit. Bien au contraire, l'enfant est remarquablement vivant[507].»

[507] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 110. Londres, 4/16 novembre 1827.

Un mois plus tard: «Metternich est tombé plus bas dans l'estime publique... En un mot, il est tout à fait par terre[508].»

[508] _Ibid.,_ p. 115. Londres, 5/17 décembre 1827.

Peu après, survint la mort de Canning. L'arrivée de Wellington au ministère marque un recul dans les bonnes dispositions de la Grande-Bretagne à l'égard des Grecs. Mme de Lieven ne décolère pas.

«Le duc de Wellington est premier ministre, écrit-elle à son frère. Il préfère les voies tortueuses de Metternich à la droite marche de l'empereur Nicolas[509].»

[509] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 122. Londres, 8/20 février 1828.

Quant à Lord Aberdeen, c'est un «mauvais ministre», «un homme honorable et rien de plus», parce qu'il a toujours été considéré comme le «séide de Metternich.»

Cependant, la joie de l'ambassadrice éclate quand ce même Aberdeen vient lui déclarer «qu'il n'était ni un coquin ni un fou, et qu'il fallait être l'un ou l'autre pour avoir quelque égard pour M. de Metternich[510].»

[510] _Ibid._, p. 137. Londres, 18/30 juin 1828.

Elle se félicite de tout ce qui trouble les combinaisons de «ce grand homme d'État, dont le crédit, malgré tout, fait encore prime auprès des ministres». Et, ajoute-t-elle: «C'est pitié qu'il en soit ainsi[511]!»

[511] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p, 128. Londres, 14 août 1828.

Elle guette tous les événements qui pourraient «donner la jaunisse à M. de Metternich et Cie[512].»

[512] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 146. Londres, 13/25 juillet 1828.

Elle répond à Wellington, révoquant en doute un projet dont la mise à exécution eût été mauvaise politique de la part du chancelier: «Pensez-vous donc alors qu'il en ait fait une bonne[513]?»

[513] _Ibid._, p. 151. Londres, 10/22 août 1828.

Mais la guerre avait éclaté entre la Russie et la Porte. Mme de Lieven ne se réjouit pas moins des succès des armées moscovites que des difficultés qu'ils occasionnent à l'Autriche. Lorsque la paix sera imposée par ses compatriotes au sultan, elle dira à Lord Aberdeen: «Tant pis pour vous, milord. Nous ne vous avons pas dupés; vous vous êtes dupés vous-mêmes. Vos propres illusions ou celles inspirées par votre patron, le prince de Metternich, ont été vos véritables ennemis[514].»

[514] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 199. Richmond, 10/22 octobre 1829.

D'autres fois, elle dépasse toute mesure. Le 31 décembre 1828, elle écrit à Lord Grey: «Qu'est-il advenu des talents et de l'intelligence de Metternich? Car il était intelligent, et extrêmement. Je me souviens que Lord Castlereagh avait coutume de l'appeler «un arlequin politique», et ce n'était pas mal dire[515]».

[515] _Correspondent of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p. 215. Londres, 31 décembre 1828.

Quelques jours plus tard, elle est heureuse d'entendre le roi d'Angleterre parler de son ancien amant «comme il le mérite, comme d'un homme sans croyance ni respect pour la loi, ni pour sa propre parole», et lui dire «qu'en fait il n'était pas d'iniquité dont il ne le crût capable[516].»

[516] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 175. Londres, 3/15 janvier 1829.

Mme de Lieven pensait-elle à celui qu'elle appelait «le grand spectre blanc»[517], quand elle écrivait à Lord Grey: «Je n'ai jamais eu grande croyance dans le couplet de la ballade qui dit:

Et l'on revient toujours A ses premiers amours,

car rien n'est plus rare dans la vie que de revenir à ses premiers amours[518].»

[517] _Ibid._, p. 204. Richmond, 4/16 novembre 1829.

[518] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p. 232. Richmond, 29 janvier 1829.

Et aussitôt, comme pour prouver que tel n'est pas son cas, elle ajoute: «Nos relations avec l'Autriche sont tout ce que l'on peut désirer, en nous réservant en même temps le droit de considérer le prince de Metternich comme le plus grand coquin qui soit sur la face de la terre. En passant, j'étais avant-hier à dîner avec le duc de Wellington et nous parlions de lui. Le duc me dit: «Je n'ai jamais partagé l'opinion qu'il fût un grand homme d'État; c'est un héros de société et rien de plus.» J'ai eu beaucoup de plaisir à entendre cela[519].»

[519] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p. 233. Richmond, 29 janvier 1829.

Deux ans après, Lord Grey appelle ironiquement Metternich «le vieil ami, l'homme le plus franc et le plus loyal[520]» et l'ambassadrice répète: «En ce qui concerne l'homme le plus franc et le plus loyal, je suis tout à fait d'accord avec vous[521].»

[520] _Ibid._, t. II, p. 137. Londres (Downing Street), 17 janvier 1831.

[521] _Ibid._, t. II, p. 138, 18 janvier 1831.

En 1836, le prince de Metternich est devenu «le plus grand fourbe du monde[522].»

[522] _Ibid._, t. III, p. 185. Howick, 2 février 1836.

La haine de Mme de Lieven l'aveuglait à un tel point que Lord Grey crut devoir, à un certain moment, la rappeler doucement aux convenances. Le morceau est à citer en entier: la leçon est jolie.

«Ainsi, lui écrivit-il, l'homme d'énormément d'esprit, d'une franchise et d'une loyauté tout à fait remarquable, etc., etc., a fini par devenir le plus grand coquin du monde! Pour ses qualités morales, vous avez été trompée et vous vous êtes méprise, mais, pour celles de son intelligence, vous n'avez pu l'être. La puissance de son esprit et celle de ses talents comme homme d'État ne peuvent pas être altérées par la route qu'il prend, ni souffrir d'autre diminution que celle souvent produite, on aime à le croire, par une conduite tortueuse. Je me souviens que vous me disiez en ville que le duc de Wellington parlait de lui comme d'un homme d'État. Des opinions qui changent si complètement pourraient, tout au moins, exciter quelque méfiance au sujet de la solidité du jugement par lequel elles ont été formées[523].»

[523] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p. 237. Howick, 1er février 1829.

Cette douche d'eau froide était méritée, il faut bien en convenir.

Quant à M. de Metternich, il sut mieux conserver le respect de l'amour qui n'était plus. Dans la partie de sa correspondance publiée par son fils, il est très rarement question de son ancienne amie. Il prouvait cependant qu'il la connaissait bien, en écrivant à Apponyi, alors ambassadeur à Paris: «Je suis surpris que vous ne me nommiez jamais... la princesse de L... La princesse doit se remuer dans un sens quelconque, car il n'est pas dans sa nature de rester tranquille[524].»

[524] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VI, p. 187. Vienne, 2 janvier 1837.