Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 3

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Chercher à savoir si M. de Loménie a dit vrai, serait sans doute perdre beaucoup de temps. Mais les dispositions prêtées à l'élève se retrouvent certainement dans l'homme mûr.

Élégant, souple, brillant et insinuant, M. de Metternich savait et voulait plaire. Il mettait sa coquetterie à mener de front les affaires les plus graves et les intrigues mondaines les plus futiles.

Toujours d'après le même écrivain, «on ferait des volumes avec le récit de toutes les bonnes fortunes échues ou prêtées au diplomate autrichien[40].»

[40] _Galerie des Contemporains illustres_, t. II, p. 11.

De ces bonnes fortunes, beaucoup sont bien connues.

Alors qu'il n'était que ministre à Dresde, M. de Metternich s'était pris de passion pour une belle russe, la princesse Catherine Pavlovna Bagration, femme du général qui, à la tête de l'une des armées moscovites, devait périr en 1812 d'une blessure reçue à la bataille de Borodino. Un contemporain la dépeint en ces termes: «Qu'on se figure un jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des traits mignons, une physionomie douce, expressive et pleine de sensibilité, un regard auquel sa vue basse donnait quelque chose de timide et d'incertain, une taille moyenne mais parfaitement prise, dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce andalouse[41].»

[41] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, p. 88.--Mme de Bassanville, dans _les Salons d'autrefois, Souvenirs intimes_, t. II, p. 2, a copié ce passage presque mot pour mot. La première édition des _Souvenirs_ de M. de la Garde sous le titre de _Fêtes et Souvenirs du Congrès de Vienne_ a paru en 1843, à Paris, chez Appert, 2 vol. in-8º.

Dans les cercles diplomatiques, la princesse Bagration avait reçu le surnom de «bel ange nu» en raison de ses toilettes décolletées jusqu'aux limites du possible. La vertu de cet ange n'était guère farouche.

M. de Metternich conquit ses faveurs, et de leur liaison naquit, en 1802, une fille dont le prince s'occupa toujours avec sollicitude.

A Vienne, la princesse Bagration fut l'un des «astres les plus brillants dans cette foule de constellations que le Congrès avait réunies[42]». Elle se retira ensuite à Paris, où, dans sa maison des Champs-Élysées, elle tenta longtemps de jouer un rôle politique et de se poser en rivale diplomatique de Mme de Lieven[43].

[42] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, p. 88.

[43] SKAVRONSKA (Catherine-Pavlovna, comtesse) était née en 1783 et mourut à Vienne le 21 mai 1857. Elle était la fille du général Paul Skavronski et de Catherine Engelhardt, la nièce préférée de Potemkin. Elle avait épousé, en septembre 1800, le prince Pierre Bagration, né en 1765, qui mourut en septembre 1812. Bien plus tard, en 1830, elle épousa, tout en conservant le nom de son premier mari, le colonel anglais sir John Hobart Caradoc, baron Howden (1799-1873). La fille qu'elle eut du prince de Metternich, Clémentine, née en 1802, morte en couches le 29 mai 1829, épousa en 1828 le général comte Otto Blome (1er octobre 1795-1er juin 1884) (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_. Saint-Pétersbourg, manufacture des papiers d'État, 3 vol. in-4º, 1905-1907, t. I, p. 49.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I, p. 14 et 33).

A la cour de Napoléon, M. de Metternich sut mériter les bonnes grâces de plus d'une Française. Mme de Rémusat nous le dit: «A cette époque, il était jeune, de figure agréable. Il obtint des succès auprès des femmes[44].»

[44] _Mémoires de Mme de Rémusat_, 1802-1808, publiés par son petit-fils Paul de Rémusat. Paris, Calmann Lévy, 1879-1880, 3 vol. in-8º, t. III, p. 48.

Pendant son ambassade, il goûta les faciles baisers de Caroline Murat, encore grande-duchesse de Berg, mais qui rêvait déjà de ceindre ses jolis cheveux d'une couronne plus lourde. Il ne fut du reste pas un ingrat, et quand les heures difficiles eurent sonné, il tenta de sauver la royauté de son ancienne amie. Par l'intermédiaire de celle-ci, du reste, il avait obtenu l'acte de trahison connu sous le nom de traité du 11 janvier 1814. Il voulut peut-être sincèrement payer sa double dette, mais les coups de tête du roi de Naples devaient lui rendre la tâche impossible.

Quand, pour le mariage de Marie-Louise, M. de Metternich était revenu à Paris, il ne s'était cependant pas piqué de fidélité envers la sœur de Napoléon. Il eut alors pour maîtresse Mme Junot.

M. Frédéric Masson a raconté la tragi-comédie qui s'ensuivit.

Lorsque Caroline apprit cette infidélité, elle acheta de la femme de chambre de la duchesse d'Abrantès les lettres de M. de Metternich à cette dernière et les livra à Junot.

«Junot, furieux, a fait un esclandre, a battu sa femme, l'a tuée presque, a voulu provoquer Metternich. Cette histoire a fait le tour de Paris[45].»

[45] Frédéric MASSON, _Napoléon et sa famille_. Paris, Ollendorf, 1897-1907, 8 vol. in-8º, t. VI, p. 184.

Il fallut l'intervention de Mme de Metternich pour arranger les choses. Le duc d'Abrantès l'avait fait venir chez lui pour l'associer à sa vengeance. Elle trouva moyen de le calmer et, par crainte du scandale, s'établit la négociatrice de la réconciliation entre le mari outragé et l'épouse infidèle. Napoléon, au dire de Golovkine, l'en récompensa en l'embrassant et en lui déclarant:

«Vous êtes une bonne petite femme qui a su m'éviter un grand embarras avec ce butor de Junot[46].»

[46] Comte Fédor GOLOVKINE, _la Cour et le Règne de Paul Ier. Portraits, souvenirs et anecdotes_, publiés par S. Bonnet. Paris, Plon, 1905, in-8º, p. 309.

Pendant son séjour à Paris, M. de Metternich fut encore épris--lui aussi--des charmes de Mme Récamier.

On a pu retrouver deux lettres de lui adressées à cette dernière[47]. Dans l'une, il lui déclare ne pouvoir attendre le terme de trois semaines imposé pour la revoir et fait ce serment d'amoureux d'entrer chez elle par la fenêtre, au cas où sa porte lui serait fermée. Dans l'autre, il lui demande une demi-heure d'entretien pour lui rapporter un anneau qu'elle lui avait offert. Juliette, on le sait, aimait à répandre ainsi des anneaux.

[47] _Catalogue de la vente du 27 mai 1895_, no 85. M. Noël Charavay, expert.--Ce détail de l'amour de M. de Metternich pour l'amie de Chateaubriand n'est pas signalé dans le remarquable ouvrage, pourtant si complet, de M. Édouard Herriot: _Mme Récamier et ses amis_. Paris, Plon, 1905, 2 vol. in-8º. Par contre, M. Herriot signale, t. II, p. 405, l'opinion de la troisième princesse de Metternich sur son héroïne, extraite de son journal (_Mémoires du prince de Metternich_, t. V, p. 115). Cette opinion est malveillante à l'égard de Mmes Junot et Récamier. Ne serait-ce pas là un pur effet de jalousie rétrospective?

Un autre caprice du prince de Metternich eut pour objet cette curieuse et séduisante duchesse de Sagan, dont il parlera longuement à Mme de Lieven. Belle comme toutes les filles de la duchesse de Courlande, Wilhelmine de Biren chercha toute sa vie le bonheur à travers trois mariages: l'un français et catholique, l'autre russe et orthodoxe, le troisième autrichien et protestant[48], et une multitude d'intrigues, dont la plus connue est celle qu'elle noua avec le prince Louis de Prusse, le héros de Saalfeld[49]. Elle était la sœur de la future nièce de Talleyrand, Dorothée de Biren, duchesse de Dino, à laquelle passèrent son titre et ses biens. D'après Mme de Boigne, «elle excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes nobles et décentes[50].» On trouvera dans les lettres publiées plus loin l'opinion assez peu flatteuse conservée d'elle par M. de Metternich; mais, quand ce dernier parlait amèrement de la duchesse de Sagan, sa flamme était éteinte. Au temps de celle-ci, il était plus ardent qu'il ne voulait ensuite l'avouer. Frédéric de Gentz laisse deviner, par ses demi-confidences, tous les ennuis causés à son ami par celle qu'il nomme «la maudite femme[51].»

[48] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_, t. I, p. 133.

[49] _Souvenirs de la duchesse de Dino_, publiés par sa petite-fille la comtesse Jean de Castellane, Paris, Calmann Lévy, in-8º, p. 113.

[50] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p. 228.

[51] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, F.-A. Brockhaus, 1873-1874, 4 vol. in-8º, t. I, p. 322.

M. de Metternich avait connu Wilhelmine de Biren à Dresde. Plus tard, il s'était engoué d'elle. Pendant le Congrès de Prague, il lui avait donné quelques heures arrachées à la politique. La duchesse avait suivi les armées alliées et son amant à Paris, en 1814, puis l'un et l'autre s'étaient mis en quête de nouvelles aventures[52]. L'un et l'autre, en effet, savaient se consoler des infidélités et des déceptions du cœur.

[52] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_, t. I, p. 293. «24 juillet 1814, dimanche. Entre autres, j'ai écrit une lettre très énergique à la duchesse de Sagan sur sa conduite envers Metternich et moi.»--_Ibid._, t. I, p. 322. «Samedi 22 [octobre 1814]. Dîné chez Metternich avec Nesselrode. Il me fait part de sa rupture définitive avec la duchesse, ce qui est aujourd'hui un événement de premier ordre.»

Dans une de ses missives à Mme de Lieven, M. de Metternich lui raconte, avec un à-propos d'un goût douteux, qu'à peine sorti de l'Université de Mayence, il aima pendant trois ans une jeune femme de son âge, française et de grande famille[53]. Un passage des _Souvenirs_ du marquis de Bouillé nous donne peut-être la clef de cette énigme. Il s'agit sans doute de cette délicieuse Marie-Constance de Caumont la Force, fille de l'ancien garde des Sceaux Lamoignon qui «eût offert à un peintre le plus parfait modèle pour représenter Hébé ou Psyché[54]».

[53] Lettre du 1er décembre 1818.

[54] _Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie et de mon temps_, par le marquis DE BOUILLÉ, publiés par P.-L. de Kermaingant, Paris, Picard, 1908, 2 vol. in-8º, t. II, p. 45.

Dans la même lettre, le prince Clément avoue «deux liaisons», ce qu'il «appelle liaisons.»

Sur la première, il donne quelques détails.

Il aima une «femme qui n'était descendue sur la terre que pour y passer comme le printemps». A sa mort, elle lui légua une petite boîte cachetée. En l'ouvrant, il y trouva les cendres de ses lettres et un anneau qu'elle avait brisé.

Il est difficile de deviner à qui ces confidences font allusion. Aussi bien, n'en est-il besoin. Cette passion semble avoir été la plus pure de celles semées sous les pas du grand ministre. Si les contemporains n'ont su découvrir ce secret, il y aurait témérité à le vouloir violer.

Mais ce sont là seulement les étapes principales de la carrière amoureuse de M. de Metternich jusqu'en 1818, au moment où la comtesse de Lieven allait apparaître dans son existence.

Il ne pouvait vivre seul, ni dans l'intérieur de son foyer, ni dans la profondeur de son cœur. Deux fois veuf, deux fois il se remaria sans grands délais, et, à côté de son ménage, il ne dut jamais laisser longtemps vide la place de l'amie.

Dans ses lettres à Mme de Lieven, le prince se plaint beaucoup, souvent, longuement de ce que le vulgaire le croit incapable d'aimer. L'histoire de sa vie intime est là, pour prouver que, peut-être, aux yeux de notre morale bourgeoise, il le savait trop.

Il écrivait, à la vérité, avec une belle inconscience, à cette même amie: «Je n'ai jamais été infidèle. La femme que j'aime est la seule au monde pour moi[55].»

[55] Lettre du 1er décembre 1818.

III

Dorothée (ou Darja) Christophorovna de Benckendorf était née à Riga, le 17 décembre 1785.

Elle appartenait à une famille noble, originaire du Brandebourg, depuis de nombreuses années fixée en Esthonie et entrée au service de la Russie.

Son père, le général Christophe de Benckendorf[56] avait épousé la baronne Charlotte-Augusta-Johanna Schilling von Canstadt, amie et compagne de la princesse Dorothéa-Augusta de Wurtemberg qui devint l'impératrice Marie Féodorovna de Russie.

[56] BENCKENDORF (Christophe Ivanovitch de), né le 30 juillet 1749, général d'infanterie, mort le 10 juin 1823 (ERMERIN, _Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135).

Celle-ci couvrit toujours Mme de Benckendorf de son affectueuse protection, et, quand cette dernière mourut, le 11 mars 1797, elle fit entrer ses deux filles au couvent des demoiselles nobles de Smolna: elles y furent élevées sous les yeux, constamment attentifs, de la souveraine.

Quelques passages des lettres de la tsarine à Mlle de Nélidoff[57] nous la montrent s'inquiétant de la santé de ses «bonnes petites», les faisant venir dans son intimité, aux spectacles de l'Ermitage, mais s'opposant à leur entrée à la Cour avant l'âge ordinaire, se tourmentant de ne pas voir l'une d'elles proposée pour une récompense, leur donnant de multiples preuves d'une tendresse éclairée, véritablement maternelle.

[57] _Correspondance de S. M. l'impératrice Marie Féodorovna avec Mlle de Nelidoff, sa demoiselle d'honneur._ Publiée par la princesse Lise Troubetzkoï. Paris, Ernest Leroux, 1896, in-18, p. 1, 15, 31, 57, 89, 92.

Dorothée quitta Smolna, en février 1800, «musicienne de première force, mais d'une ignorance à scandaliser un écolier de dix ans. D'Alexandre ou de Philippe, elle n'eut certainement pas su lequel des deux était le père de l'autre[58]».

[58] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_ dans _Miscellanies of the Philobiblon Society_, vol. XIII, p. 8.

Cette ignorance devait d'ailleurs la poursuivre toute sa vie, sans qu'elle fît jamais rien pour y remédier.

L'empereur, pendant ce temps, assurait la fortune des deux fils de la baronne Schilling, Alexandre et Constantin[59], et bientôt l'impératrice mariait ses jeunes protégées.

[59] Alexandre, l'aîné, sous-officier en 1798 au régiment Semenovski, capitaine après Preussich-Eylau, colonel quinze jours plus tard, général-major en 1812, chef de la 2e division de dragons le 9 avril 1816, général aide de camp le 22 juillet 1819. Il fut nommé, le 25 juin 1826, chef des gendarmes, chef de la 3e section de la police impériale spéciale, commandant de la maison militaire de l'Empereur, et dès ce moment il devint et resta, jusqu'à sa mort, inséparable de la personne du souverain. Créé sénateur le 6 décembre 1826, général de cavalerie en 1829, membre du Conseil de l'Empire le 8 février 1830, comte le 8 novembre 1832, il mourut le 23 septembre 1844 à bord du vapeur de guerre russe l'_Hercule_, en revenant d'Allemagne (Toutes ces dates en vieux style). Il avait épousé Élisabeth Andréïevna Donetz-Zakharjevski dont il eut trois filles: la comtesse Apponyi, la princesse Wolkonski, la princesse Demidoff (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. II, portrait 46).--«Homme de talent, doux, souple, insinuant, agréable de figure, plein de galanterie dans les manières, il savait se faire aimer, et les Russes eux-mêmes lui pardonnaient le grand tort d'être Allemand (il appartenait à la noblesse livonienne), dans une Cour où ils avaient été trop souvent humiliés de voir des hommes de cette origine prendre le pas sur les premiers d'entre eux... Homme, sinon d'une haute moralité, du moins intègre et de plus actif, éclairé, d'une intelligence rare, d'une société agréable. «(J. H. SCHNITZLER, _Histoire intime de la Russie sous les empereurs Alexandre et Nicolas_. Paris, Renouard, 1847, 2 vol. in-8º, t. I, p. 263; t. II, p. 183).

Constantin, le plus jeune des fils de la baronne Schilling, fut général-adjudant puis général-lieutenant et mourut pendant la guerre turco-russe de 1828 (KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea Lieven_, dans _Westermanns Monatshefte_. Oktober 1898, p. 21).

L'aînée, Maria, épousa le lieutenant général Schewitsch[60]. La seconde devint la comtesse de Lieven.

[60] Maria fut dame d'honneur de l'impératrice Marie Féodorovna. Elle mourut vers 1843.

Les Lieven étaient d'antique race livonienne. La fortune de cette famille, un instant obscurcie, s'était brillamment relevée le jour où la grande Catherine avait choisi, comme gouvernante de ses petits-enfants, Charlotte de Gaugreben, veuve du général baron André de Lieven dont elle avait eu plusieurs enfants[61]. Cette femme supérieure, d'une haute énergie, d'une parfaite droiture, avait su s'attirer le respect et l'affection de ses élèves et de leur père.

[61] POSSE DE GAUGREBEN (Charlotte Karlovna), fille du lieutenant-général Karl de Gaugreben, était née vers 1743. En novembre 1783, elle fut chargée par Catherine II de l'éducation des grands-ducs Nicolas et Michel Pavlovitch ainsi que de celle des grandes-duchesses leurs sœurs. Dame d'honneur en 1794, elle reçut le titre de comtesse le 22 février 1799 et celui de princesse et d'Altesse Sérénissime en 1826 à l'occasion du couronnement de Nicolas Ier. Elle mourut le 24 février 1828 (SCHNITZLER, _Histoire intime de la Russie_, t. I, p. 511.--Sergius UWAROW, _Hommage à Mme la princesse de Lieven_. Saint-Pétersbourg, 1829, in-8º).

«Paul qui ne trouvait guère une mère en Catherine donna à la gouvernante de ses enfants tout le respect et un peu de l'affection qu'il n'arrivait pas à placer ailleurs.» (K. WALISZEWSKI, _Autour d'un Trône. Catherine II de Russie_. Paris, Plon, 1894, in-8º, p. 398).

Son mari, Otto-Heinrich-André Romanovitch, né le 11 octobre 1726, était mort le 4 février 1781. Elle lui avait donné trois fils: Charles, Christophe et Ivan et une fille, Catherine, qui épousa le baron Viétinhof. (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH. _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. III, portrait 104).

La protection de Paul Ier s'étendit sur ses fils, et, de l'un d'eux, le comte Christophe Andréïévitch, né le 8 mai 1774[62], il fit successivement son aide de camp et son ministre de la guerre[63].

[62] LIEVEN (Christophe Andréïévitch de) était le second fils du général-major André Romanovitch et était né à Kieff. Il fut inscrit à l'artillerie en 1779, passa comme enseigne au régiment de Semenovski le 1er janvier 1791 et fut nommé lieutenant en 1794. Il prit part à la guerre de Suède en 1790 et combattit contre les Français, aux Pays-Bas autrichiens, dans les rangs de l'armée autrichienne (1794). Lieutenant-colonel au régiment de dragons de Wladimir le 20 février 1796, puis dans les mousquetaires de Toula, il fit avec le comte Zouboff l'expédition contre la Perse. Aide de camp de l'Empereur le 27 avril 1797, général-major et aide de camp général le 27 juillet 1798, chef de la chancellerie en campagne le 12 novembre 1798, il est en 1805 à Austerlitz. Lieutenant-général (1807). Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire auprès du roi de Prusse le 31 décembre 1809, ambassadeur extraordinaire à Londres le 5 septembre 1812, rappelé le 22 avril 1834, mort à Rome le 29 décembre 1838-10 janvier 1839 (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH. _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. III, p. 23, dates en vieux style).

[63] Le fils aîné de la gouvernante des grands-ducs, Charles Andréïévitch, né le 12 février 1767, embrassa la carrière militaire. Major-général en 1797, lieutenant-général (1799), général d'infanterie (1827), curateur de l'université de Dorpat (1817), membre du Conseil de l'Empire (1826), ministre de l'Instruction publique (1828-1838), il mourut dans ses terres de Courlande le 12 janvier 1845 laissant deux fils, dont l'un, André Karlovitch, fut plus tard général-major (Friedrich BUSCH, _Fürst C. Lieven und die Kaiserliche Universität Dorpat unter seiner Oberleitung_. Dorpat et Leipzig, 1846, in-4º).

Marie Féodorovna fit épouser à ce dernier, en 1800, Dorothée de Benckendorf. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait quinze et sortait du couvent.

Le mariage fut d'abord heureux. L'assassinat de Paul Ier trouva les jeunes époux en pleine lune de miel. La sanglante tragédie du Palais Michel aurait pu mettre fin à la faveur du nouveau ménage: elle la consolida.

Mme de Lieven a conté dans un long chapitre de ses Mémoires[64] ce qu'elle vit du dramatique événement[65].

[64] Publié dans: _Die Ermordung Pauls und die Thronbesteigung Nikolaus I_. Neue materialien veröffentlicht und eingeleitet von professor Dr. Theodor SCHIEMANN. Berlin, Georg Reimer, 1902, in-8º, p. 35.

[65] «Ce récit a beaucoup d'intérêt; il a un caractère de vérité et de vie. Mme de Lieven ne relate que ce qu'elle a vu et entendu, par conséquent rien de l'acte même de l'assassinat; mais l'impression générale sur la cour et le public, l'attitude et le langage des principaux personnages, l'Impératrice, l'empereur Alexandre, le comte Pahlen, sont peints avec finesse et relief» (_Souvenirs du baron de Barante._ Paris, Calmann Lévy, 1890, 8 vol. in-8º, t. I, p. 82).

Son mari, retenu chez lui par une indisposition, avait, par une heureuse chance, été laissé en dehors du complot par son ami Pahlen. Le Tsar, impatienté de l'absence prolongée dont sa maladie était cause, l'avait relevé de ses fonctions ministérielles dans la soirée du 11 mars.

La nuit suivante, à 2 heures 1/2 du matin, les Lieven sont réveillés en sursaut. Leur premier mouvement fut de croire à l'arrivée d'un ordre d'exil: leur effroi ne diminua guère quand ils apprirent qu'un nouvel empereur mandait l'ancien ministre au Palais d'Hiver. Cela était-il vrai? N'était-ce pas une ruse de Paul? Le mari de Dorothée de Benckendorf mit longtemps à décider s'il se rendrait à la convocation et, bien des années après, celle-ci n'avait pas oublié les émotions de ce lugubre jour.

Alexandre Ier ne rendit pas à M. de Lieven le ministère de la guerre, mais il lui conserva la confiance entière dont son père l'avait honoré.

Cette période fut l'une des plus heureuses de la vie de Mme de Lieven. Elle aimait son mari, dont l'indiscutable infériorité n'avait pas encore éclaté à ses yeux. Dénuée d'ambition politique, elle jouissait sans arrière-pensée de sa jeunesse, de sa haute situation mondaine, des joies qu'elle trouvait au milieu d'une famille très aimée et très unie. Ses lettres, dont M. Ernest Daudet a publié une analyse fidèle mêlée de longs extraits, reflètent ce calme et cette sérénité, assombris seulement par les absences de l'époux et, un peu plus tard, par les revers de la Russie[66].

[66] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier. La princesse de Lieven_, chap. I. A la cour de Russie.

En décembre 1809, M. de Lieven, qui avait donné en février 1808 sa démission de lieutenant-général pour raisons de santé, fut nommé ambassadeur à Berlin[67]. Sa mission dura jusqu'en 1812. Elle fut ce qu'elle pouvait être pour le représentant d'un souverain humilié auprès d'un autre monarque, malheureux, abaissé, vaincu, meurtri, ayant à se méfier de tout et de tous. Dans ces conditions, le rôle du nouveau ministre plénipotentiaire devait être très effacé et il quitta ce poste sans regrets, le 30 juin 1812, quand une guerre imposée mit aux prises son maître et le roi de Prusse[68].

[67] _Gazette nationale ou le Moniteur universel_ du lundi 30 avril 1810, no 120, p. 475.

[68] _Moniteur universel_ du mercredi 15 juillet 1812, no 197, p. 771.

Sa femme, de son côté, quoi qu'en ait dit Talleyrand, ne fit grande impression ni sur les diplomates ni sur les hommes politiques allemands, dans les Mémoires desquels sa présence passe inaperçue.

Mais le sort réservait au comte et à la comtesse de Lieven une brillante compensation. Alexandre, en lutte avec Napoléon, cherchait à se rapprocher de l'Angleterre qui accueillait volontiers ses avances. Le premier acte de ce rapprochement devait être la reprise des relations diplomatiques, interrompues depuis Tilsitt, entre Saint-Pétersbourg et la Cour de Saint-James.