Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 29

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La situation était assez tendue entre la Grande-Bretagne et l'Autriche. La première de ces puissances n'avait pas voulu souscrire aux protocoles de Troppau et de Laybach, œuvres de la seconde. Mais l'une comme l'autre avait intérêt, pour des raisons diverses, à ne permettre au tsar, qui avait pris le parti de la Grèce soulevée, de profiter de l'occasion pour attaquer l'empire turc.

M. de Metternich vit dans ce voyage de George IV l'occasion favorable d'un de ces entretiens directs qui déjà tant de fois lui avaient réussi. Précisément le comte de Lieven était en Russie, où il venait de conduire ses fils à l'Université de Dorpat. Il était facile de l'arrêter à son retour et de réunir ainsi les représentants autorisés des trois pays intéressés.

M. de Metternich, élevé depuis peu aux hautes fonctions de chancelier de Cour et d'État[452], débarqua le 20 octobre à Hanovre[453] sous le prétexte officiel de saluer l'ex-Prince Régent au nom de l'empereur d'Autriche.

[452] Le 25 mai 1821 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 656).

[453] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p. 1223.

Le roi--pur hasard, délicate prévenance ou égoïste pensée--avait invité Mme de Lieven à profiter de son propre voyage en Allemagne pour venir au devant de son mari. La comtesse ne dut pas se faire longtemps prier.

Elle arriva presque en même temps que son amant[454]. Quant à M. de Lieven, obligé de se détourner de son chemin pour rencontrer le Tsar à Vitepsk, il ne la rejoignit que le 28 à 3 heures de l'après-midi[455].

[454] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p. 1223.--_Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.

[455] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 350 recto. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, 28 octobre 1821.

Les deux amoureux durent profiter avec délices de ces huit jours de liberté, malgré les obligations mondaines dont ils étaient surchargés.

Le chancelier raconte ainsi sa vie extérieure pendant ces journées: «Depuis mon arrivée, je mène une véritable vie de congrès, toute remplie par des fêtes de Cour. Les heures que je ne passe pas devant la table de la salle des conférences, je les passe à des dîners de trois ou quatre heures ou bien à des soirées où l'inconvénient d'étouffer est le moindre mal qu'on ait à subir[456].»

[456] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 480. Hanovre, 25 octobre 1821.

Le 21 octobre, M. de Metternich, après avoir fait le matin ses visites aux princes de la famille royale, dînait le soir chez le duc de Cambridge avec son amie[457].

[457] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.

Le 28, jour de l'arrivée de M. de Lieven, le Roi invite à sa table le marquis de Londonderry (Lord Castlereagh), la marquise de Conyngham, l'ambassadeur de Russie à Londres et sa femme, le prince de Metternich[458]. Après le dîner, il y eut présentation des dames et concert au château. Le ministre de France à Hanovre, le marquis de Moustier, nous a laissé le récit de la fête: «Sa Majesté est entrée à 9 heures dans la salle du concert, donnant le bras aux duchesses de Cumberland et de Cambridge.

[458] _Gazette d'Augsbourg_ du 10 novembre 1821, no 314, p. 1255.

«Elle a fait placer, sur le même divan qu'Elle, le prince de Metternich et le comte et la comtesse de Lieven. Cette dernière était à côté du Roi, prenant ainsi le rang sur la duchesse de Cumberland et sur la landgrave de Hesse-Hombourg.

«Après le concert, le Roi est entré dans sa salle du trône, suivi seulement par les princes et princesses, la comtesse de Lieven et le prince de Metternich. Le comte de Lieven, fort fatigué de son voyage, s'était retiré pendant le concert.

«Avant de rentrer dans son appartement, le Roi a pris congé des personnes qui l'entouraient. Il a embrassé la comtesse de Lieven en lui donnant rendez-vous à Brighton... Après quelques instants d'entretien intime avec le prince de Metternich, il l'a embrassé avec une extrême affection et à trois reprises différentes, ce qui a été d'autant plus remarqué que c'était s'écarter absolument des usages d'Angleterre[459].»

[459] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 351 recto. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.

Le lendemain, 29 octobre, George IV quittait Hanovre. M. de Moustier note qu'il dîne ce jour-là «en très petit comité chez le comte de Munster avec le prince de Metternich et le comte et la comtesse de Lieven[460].»

[460] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 352 recto. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.

Le surlendemain, le chancelier d'Autriche, dont le départ avait été retardé de vingt-quatre heures, se met en route pour Francfort à 8 heures «en sortant de dîner avec le comte et la comtesse de Lieven chez la duchesse de Cumberland[461].»

[461] _Ibid._, vol 56, fº 361 recto. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, le 31 octobre 1821.

Comme on le voit, les occasions de se revoir n'avaient pas manqué aux deux amants. Et si l'on ajoute à ces entrevues officielles, celles plus intimes qu'ils surent se ménager, on peut supposer que, vraisemblablement, ni lui ni elle ne regrettèrent le voyage.

De Francfort[462], M. de Metternich s'était rendu au Johannisberg; mais, avant de quitter Dorothée, il avait dû combiner une nouvelle rencontre avec elle, car il revenait dans la ville précédente le 5 novembre, le jour même où les Lieven y arrivaient de leur coté[463]. Le lendemain, tous se trouvaient réunis à la table de M. de Carlovitz, envoyé autrichien[464].

[462] Où il arriva le 3 novembre et descendit à l'Hôtel de l'Empereur romain (_Moniteur universel_) du vendredi 9 novembre 1821, no 313, p. 1529.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 novembre 1821, no 312, p. 1246.

[463] _Gazette d'Augsbourg_ du 11 novembre 1821, no 315, p. 1259.

[464] _Ibid._ du 12 novembre 1821, no 316, p. 1363.

Mais le bonheur, cette fois encore, devait être de courte durée: le samedi 10 novembre, le chancelier repartait pour Vienne après avoir assisté, le jeudi précédent, au splendide dîner offert en son honneur par M. Rothschild[465] et, de son côté, l'ambassadeur de Russie rejoignait son poste en passant par Paris.

[465] _Moniteur universel_ du lundi 19 novembre 1821, no 323, p. 1569.

M. de Metternich et Mme de Lieven devaient attendre une année entière une nouvelle occasion de se retrouver. Celle-ci leur fut fournie par le congrès de Vérone, le plus important de cette période, celui qui véritablement marque l'apogée de la carrière du chancelier.

Ce dernier arriva à Vérone le 13 octobre 1822[466] et les travaux commencèrent immédiatement. Le comte de Nesselrode était le représentant en titre de la Russie, mais il était entouré de ministres dont le rôle était de traiter certains points spéciaux. Parmi ces derniers se trouvait M. de Lieven chargé, comme M. de Tatistcheff, de régler, avec l'Autriche et l'Angleterre, les questions soulevées par le différend turco-russe.

[466] _Gazette d'Augsbourg_ du 26 octobre 1822, no 299, p. 1195.

Sous ces diplomatiques auspices, le prince et sa fidèle amie se rejoignirent avec joie. De part et d'autre, leur correspondance porte la trace de leur félicité.

«La princesse[467] de Lieven est ici ma seule ressource en fait de société, écrivait le chancelier le 12 novembre, je passe presque toutes les soirées chez elle et la plupart des membres du Congrès suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez elle est formé par le duc de Wellington, Ruffo (plénipotentiaire napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), Bernstorff (plénipotentiaire prussien) etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres termes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à notre salon de Vienne[468].»

[467] _Sic._ Si les éditeurs des Mémoires de M. de Metternich ont ici respecté le texte original du chancelier, celui-ci commet un singulier anachronisme, car les Lieven ne reçurent le titre de prince qu'en 1826.

[468] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Vérone, 12 novembre (sans nom de destinataire).

De son côté, l'ambassadrice disait à son frère: «Tous les soirs le Congrès se réunit chez moi; le comte Nesselrode et le prince Metternich m'ont demandé cela comme nécessaire pour eux, et j'y trouve tous les avantages, parce que cela me vaut la société quotidienne des personnes les plus remarquables par le rôle qu'elles jouent en Europe et par leur agrément personnel.

«Je connaissais beaucoup déjà ce prince de Metternich par diverses rencontres que nous avions eues; ici, je me suis beaucoup liée d'amitié avec lui[469]».

[469] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 59. Vérone, 1er décembre.

Il nous semble que ce n'était pas _ici_ seulement qu'elle s'était liée avec le ministre autrichien. D'autre part, le mot d'amitié est peut-être un peu faible pour tout ce qu'il voulait dire. Cependant, par cet euphémisme, Mme de Lieven avouait pour la première fois à sa famille cette relation qui, depuis si longtemps, la charmait. Peut-être avait-elle peur de voir les siens apprendre son intimité par une autre voie. On jasait en effet sur elle. Mme de Nesselrode raconte que les diplomates russes médisaient volontiers de leur compatriote et la tenaient à l'écart. La raison de cette attitude était l'intrigue que l'on lui soupçonnait avec M. de Metternich[470].

[470] _Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode_, t. VI, p. 142.

Contre cette rumeur, dont Chateaubriand se fera plus tard l'écho, l'ambassadrice tentait de se défendre: «Je suis fâchée de rencontrer dans les gens qui devraient être le mieux avec moi précisément tout l'éloignement qu'on porterait à un ennemi. Parce que j'ai passé dix ans en Angleterre, on me croit Anglaise, et parce que je vois tous les jours le prince de Metternich, Autrichienne[471].»

[471] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 59.

La malveillance dont elle se sent l'objet n'empêche cependant pas Mme de Lieven de penser à un projet dont la réalisation aurait comblé tous ses vœux. Dès les premiers mois de la liaison, M. de Metternich avait eu l'idée de solliciter pour son mari le poste d'ambassadeur à Vienne. Dans les lettres publiées plus haut, il y revient à plusieurs reprises. L'emploi était alors rempli par le comte Golovkine, rendu quelque peu ridicule jadis par l'échec de sa mission en Chine, et dont le prince détestait l'insupportable verbiage.

Madame de Lieven était entrée avec ardeur dans les vues de son ami et avait tenté, dès 1819, de gagner Capo d'Istria à sa cause: «Capo a le jugement assez correct pour avoir apprécié les bonnes qualités de mon mari, écrivait-elle. Nous parlions un jour de G... Capo me dit: «Et c'est cet homme-là qu'on met en face de M...!» Je lui ai répondu à cela: «Comme vous ne trouverez pas à lui envoyer un homme d'assez d'esprit pour en avoir autant que lui, envoyez-lui seulement un honnête homme, vous vous en trouverez mieux[472].»

L'honnête candidat de l'esprit duquel on n'avait que faire était M. de Lieven, mais cette façon de demander une place était vraiment d'une jolie perfidie.

En tout cas, Capo ne voulut pas comprendre. Nesselrode n'y mit guère plus de bonne volonté. En janvier 1822, le remplacement de Golovkine fut agité de nouveau, mais non dans le sens désiré: «Le pauvre petit Nesselrode, écrit M. de Metternich, veut m'envoyer à Vienne Strogonoff, à la place de Golovkine; il croit qu'un homme aimable serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal![473].»

Cette fois encore, le gouvernement du tsar s'obstina à ne pas saisir ce qu'on lui demandait et, à Vérone, les deux amants durent étudier de nouveau la question.

L'ambassadrice n'avait pas abandonné tout espoir, et elle laisse percer ses sentiments dans une lettre à son frère: «Nous retournons (à Londres), dit-elle, je ne sais pour combien de temps encore. Il y a dix ans que nous y sommes, c'est long, et j'ai bien répété au comte Nesselrode qu'il nous obligerait de songer à nous donner une autre place, lorsque la convenance du service pourra se rencontrer. Le choix n'est pas grand, il est vrai, parce qu'il roule sur Paris et Vienne. Cette dernière place va être donnée comme ambassade à Tatistcheff; c'est un homme de beaucoup d'esprit; quant à Pozzo, il fait bien sa besogne à Paris[474].»

[472] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_, p. 51. La comtesse de Lieven à M. de Metternich. Dimanche, le 5 (septembre 1819).

[473] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 532. Le prince de Metternich à..... (sans nom de destinataire), 23 janvier (1822).

[474] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 121 et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 60. La comtesse de Lieven à son frère, 7 décembre 1822.

Quand elle écrivait cette lettre, Mme de Lieven en disait plus ou moins qu'elle ne pensait et, sans doute, espérait que le nom prononcé pour Vienne ne l'était pas à titre définitif.

M. de Tatistcheff, en effet, ne fut pas pourvu de cette ambassade. Il fut simplement chargé d'une mission confidentielle auprès du chancelier, mais, pour des raisons que nous ignorons, M. de Lieven n'obtint jamais le poste tant convoité.

M. de Metternich quitta Vérone le 16 décembre[475]. M. et Mme de Lieven s'en éloignèrent vers la même époque: dès le 4 janvier 1823, ils sont à Londres, installés dans le nouvel hôtel de l'ambassade, Ashburnham House[476], et le comte a, trois jours plus tard, une entrevue avec M. de Marcellus[477].

[475] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Venise, le 16 décembre.

[476] _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 64.--Jusque-là, l'hôtel de l'ambassade se trouvait dans Harley Street, près de Cavendish Square. Le nouvel hôtel, Ashburnham House, situé Dover Street, était beaucoup plus vaste et plus somptueux que l'ancien.

[477] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Angleterre, Correspondance, vol. 616, fº 18. M. de Marcellus à M. de Chateaubriand, 7 janvier 1823.

A partir de ce moment on ne trouve plus de traces de réunion du chancelier d'Autriche et de son amie jusqu'en l'année 1848, pendant laquelle ils se retrouveront à Brighton.

Cependant, Mme de Lieven vint passer sur le continent, à Rome, l'hiver 1823-1824. Son mari nous apprend les causes de ce déplacement dans une lettre à Nesselrode du 11/23 septembre 1823: «Je suis à la veille d'une longue et douloureuse séparation d'avec ma femme. Depuis huit mois elle est souffrante. Crichton ne lui promet de guérison qu'au moyen d'un beau climat, et ne veut absolument pas qu'elle risque de passer l'hiver prochain en Angleterre. Sa santé doit être en première ligne pour moi, et nous nous résignons en conséquence à un sacrifice bien pénible pour tous les deux. Je vais rester dans un isolement complet. Si, comme je l'espère, sa santé se remet, elle se rendra à l'entrée du printemps prochain pour une couple de mois en Russie, où l'établissement de mes fils exige la présence de l'un de nous deux. Le plus indépendant doit s'y rendre, et voilà pourquoi elle va chercher des jambes en Italie[478].»

[478] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_. Berlin, Georg Reimer, 1904, t. I, p. 587. Lieven à Nesselrode, 11/23 septembre 1823.

La santé de la comtesse s'améliora rapidement sous le ciel de la Ville Éternelle. Dès le 21 novembre/3 décembre 1823, son mari écrit encore à Nesselrode: «Le climat d'Italie a opéré des prodiges sur sa constitution; elle a éprouvé une amélioration si sensible et si soudaine, que j'ose me flatter de voir sa guérison complète au printemps prochain»[479].

[479] _Ibid._, t. I, p. 588. Lieven à Nesselrode, Londres, 21 novembre/3 décembre 1823.

Deux mois plus tard, ces bonnes nouvelles sont confirmées: «Le climat de l'Italie continue à exercer les effets les plus salutaires sur l'état de santé de ma femme, et sa guérison complète peut être anticipée dans peu de semaines. Elle sera de retour ici au commencement d'avril[480].»

[480] Théodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p. 590. Lieven à Nesselrode. Londres, 10/22 janvier 1824.

Elle renonça sans doute à revenir par la Russie. Son fils Paul partit seul en effet pour le continent le 17 novembre 1824[481].

[481] _Ibid._, t. I, p. 596. Lieven à Nesselrode. Londres, 5/17 novembre 1824.

Dorothée rencontra-t-elle Clément, à l'aller ou au retour de son voyage à Rome[482]? Aucun document ne le laisse supposer. Le prince, en se rendant à Czernovitz pour assister à l'entrevue des empereurs de Russie et d'Autriche, tomba assez gravement malade à Lemberg. Il rentra seulement en novembre à Vienne[483] et ne quitta plus cette ville jusqu'au mois de juin 1824[484].

[482] C'est à Rome que Mme de Lieven fit la connaissance de Mme Apponyi. Dans une lettre à M. de Fontenay dont nous avons déjà donné un extrait, cette dernière dit en parlant de l'amie de M. de Metternich: «Elle est aimable avec nous et passe pour un peu fière, du reste.» Lettre autographe signée à M. de Fontenay, Rome, 9 janvier 1824 (_Catalogue de la maison veuve Gabriel Charavay_, no 263).

Il avait été question d'un voyage de l'empereur d'Autriche et de Metternich en Italie au printemps de 1824. Ce dernier devait arriver à Milan dans les premiers jours d'avril (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 91).--Au début de mars, ce voyage fut remis: «Des raisons sérieuses l'ont fait ajourner. L'une d'entre elles, c'est que nous sommes si complètement d'accord avec Saint-Pétersbourg que ce serait une maladresse d'augmenter encore la distance qui nous sépare et de ralentir ainsi notre correspondance.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 93).

[483] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 25--«25 novembre..... Mon poumon est encore bien malade; s'il n'était pas si robuste, il me jouerait en ce moment un vilain tour.»

[484] La lettre datée du 11 janvier 1824 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 89) sans nom de destinataire, était peut-être adressée à Mme de Lieven.

L'année 1825 ne fut pas, sans doute, plus propice aux deux amants.

En février, Mme de Lieven mettait au monde, à Londres, son dernier fils, Arthur[485]. Quelques mois après, elle partait pour la Russie, en passant par Varsovie[486]. Elle était de retour en Angleterre à la fin de septembre[487].

De son côté, M. de Metternich était venu en France dans le courant de mars. Une triste circonstance l'y avait appelé. Depuis de longs jours, il éprouvait de vives inquiétudes au sujet de la santé de sa femme, la princesse Éléonore, installée à Paris avec ses trois enfants survivants. Le même mal, qui avait déjà emporté deux de ses filles, minait la mère. Elle mourut le 19 mars 1825. Son mari était auprès d'elle depuis le 14. Le 21, après une messe basse en l'église de l'Assomption, le corps était transporté jusqu'à la barrière de Pantin; là, il était placé dans une berline qui partait de suite pour Mayence[488].

[485] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p. 604. Lieven à Nesselrode. Londres, 31 janvier/12 février 1825.

[486] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 76. Londres 2/14 mars 1825.

[487] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p. 613. Lieven à Nesselrode. Londres, 23 septembre/5 octobre 1825.

[488] _Moniteur universel_ du mardi 22 mars 1825, no 81, p. 418.

Le prince de Metternich quitta Paris le 18 avril avec son fils Victor pour rejoindre l'empereur François en Italie. Il avait refusé de se rendre à Londres, malgré l'invitation du roi d'Angleterre: la tension des rapports entre les deux Cours avait été cause de ce refus inévitable.

Nul indice, dans les déplacements ultérieurs du chancelier, ne nous révèle la possibilité d'une rencontre de nos deux personnages. D'ailleurs, il existait dès lors un refroidissement marqué dans leur mutuelle sympathie, car, dès le retour de sa femme, M. de Lieven, si souvent influencé par elle, commençait à se plaindre de son rival. Il était même assez acerbe: «Il faut convenir, écrivait-il, le 5 octobre 1825, que le prince de Metternich, avec tout son talent, a fait depuis quelque temps les pas de clerc les plus inconcevables; ses gasconnades déplacées lui valent aujourd'hui une nouvelle admonition de M. Canning, piquante pour un homme tout cousu de vanité comme l'est M. de Metternich[489]»

[489] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p. 613. Lieven à Nesselrode. Londres, le 23 septembre/5 octobre 1825.

Si ces mots ont été inspirés par la comtesse, faut-il en conclure que, sur ses yeux, le bandeau de l'amour était déjà en partie déchiré? Depuis trois ans, les amants de Spa n'avaient pu se rejoindre. Sans doute un prétexte seul manquait pour la rupture.

Quand donc et pourquoi cette rupture se produisit-elle?

A défaut de documents, on est obligé de procéder ici par induction.

L'échange des lettres durait encore en août 1824. A cette époque, Mme de Lieven écrivait à Mme Apponyi, dont le mari venait d'être nommé ambassadeur d'Autriche près la Cour de Saint-James: «Je vois par ce que me dit le prince de Metternich que votre arrivée en Angleterre est différée jusqu'au printemps[490].»

[490] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 126.

Ce même échange n'avait pas cessé à la fin de 1825. A la date du 19 novembre/1er décembre 1828, Dorothée disait à son frère: «Quel anniversaire c'est aujourd'hui! Je me rappelle ce que m'écrivait le prince de Metternich le jour où la nouvelle de la mort de l'Empereur Alexandre lui parvint: «Le roman est fini, nous entrons dans l'histoire[491].»

[491] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 166.--Comparer cette phrase à ce que dit M. de Metternich dans une lettre à Ottenfels, Vienne, le 18 décembre 1825. Il s'agit du grand-duc Constantin que le chancelier s'attendait à voir devenir Tsar. Il «a beaucoup d'esprit, un cœur droit plein de noblesse, les principes politiques les plus corrects; souvent peu d'accord avec la pente d'idées sentimentale et romanesque de son auguste frère... Ou je me trompe fort, ou bien l'_histoire_ de Russie va commencer là où vient de finir le _roman_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 258).

Le tsar était mort le 1er décembre 1825 et la nouvelle en était arrivée à Vienne dans la nuit du 13 au 14, à minuit[492].

[492] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 205.

C'est là la dernière trace que nous ayons pu trouver de la correspondance du chancelier et de l'ambassadrice. Cette correspondance dut cesser dans le courant de l'année 1826.

A l'appui de cette hypothèse, nous apporterons tout d'abord une indication qui nous paraît avoir sa valeur.

Les lettres possédées par nous ont été reliées en deux volumes. L'un comprend les missives écrites en 1819, l'autre, celles datées des quatre premiers mois de 1820. Ces deux volumes constituaient le commencement de la série. Or, au dos de l'un et de l'autre, une main, qui avait peut-être tenu l'ensemble de cette série, a tracé ces mots: _Correspondance intime du prince de Metternich, 1819-1826_.