Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 28

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Je suis ici depuis 3 heures. J'ai donc encore vu le coucher du soleil sur l'un des beaux points de la terre. Je t'écris d'une auberge placée au centre du golfe; l'horizon est fermé à la droite par la ville de Gaëte et la forteresse, et je découvre à ma gauche le Vésuve qui, depuis le 13 de ce mois, jette de la lave. Je le vois enveloppé d'une épaisse fumée qui tantôt s'élève et tantôt prend la forme d'un nuage autour de sa cime. La plage est verte et riante. Je suis séparé de la mer par un immense jardin d'orangers et de citronniers, chargés de fruits et de fleurs.

[428] Mola di Gaeta, aujourd'hui Formies.

C'est une chose singulière que la ligne tracée par les marais Pontins. Ces marais sont, depuis les desséchements de Pie VI[429], une suite non interrompue de jardins couverts du luxe de végétation le plus riche. A Terracine commence un nouveau climat bien plus méridional encore que celui de l'État romain. Les rochers se couvrent de plantes grasses; des cactus énormes y viennent comme de la mauvaise herbe et l'aloès sert de broussailles. Les buissons se composent de myrtes.

[429] PIE VI (Jean-Ange BRASCHI), né à Cesena (États de l'Église) en 1717, élu pape le 15 février 1775, mort à Valence le 29 août 1799. Son pontificat fut marqué par de grands travaux d'utilité publique. Outre le desséchement des marais Pontins, il restaura en partie la voie Appienne, agrandit le port d'Ancône, etc. (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, vol. 105).

L'auberge que j'habite s'appelle la maison de Cicéron. Il paraît, d'après une critique raisonnable, que c'est en elle qu'il est né[430]. Mon amie, cette idée ne m'inspire guère. Cicéron parlait beaucoup et faisait peu; il était poltron, et avait cela de commun avec la plupart des savants et je n'aime pas cette caste. Je voudrais que, pour le bien de l'humanité, il puisse y avoir _du savoir_ sans qu'il existât _des savants_. Si tu étais femme savante au lieu de tout ce que tu es de bien, je ne t'aimerais pas.

[430] Malgré ce qu'en dit M. de Metternich, cette assertion est erronée, car Cicéron naquit à Arpino (Arpinum), le 3 janvier l'an 106 avant Jésus-Christ. Cette prétendue villa de Cicéron ou villa Caposele était la propriété des rois de Naples.

Naples, ce 25.

Quel beau pays j'ai parcouru aujourd'hui! L'aspect de Naples ne m'a pas surpris: je l'ai trop vu reproduit en peinture et dessin pour ne pas croire l'avoir vu. La seule différence que j'y trouve, c'est que le site est plus vaste que je ne l'avais cru, mais je suis plein d'étonnement de la culture des campagnes. Figure-toi un pays riche de tous les bienfaits de la nature, un ciel comme il n'en existe pas, une terre qui produit sans cesse et de l'industrie, et tu auras une idée de la campagne depuis Foggia jusqu'à Naples. Le peuple est sale, pour que le défaut soit à côté du bien. Rien ne peut être parfait dans ce bas monde.

J'ai pris ici un hôtel sur la Chiaja[431]. J'ai en face de moi une plage immense de mer, coupée par les îles les plus pittoresques du monde. La rive droite du golfe et le château de l'Œuf ferment le cadre. Je ne vois pas le Vésuve de mes fenêtres, ce qui me gêne[432]. Ce soir, il était couvert de lave. Je l'ai vu du salon de notre envoyé ici. Mon amie, le Vésuve ne gâte rien dans un tableau quelconque; un salon qui vous l'offre en perspective est un beau salon.

[431] La «Riviera di Chiaja», séparée seulement de la mer par le parc dit «villa Nazionale» et le quai (via Caracciolo).

La journée, au reste, a été mauvaise. Nous avons du siroco, ce qui nous amènera de la pluie.

Bonne amie, tu dois trouver que j'ai une manière de t'entretenir peu recherchée: je te parle du temps qu'il fait comme si une seule goutte pouvait t'atteindre. Mais tu veux savoir ce que je fais; tu ne me sauras pas mauvais gré de te parler des impressions que j'éprouve. J'ai même le besoin de te les communiquer; si je te parle du cadre dans lequel je me trouve, tu m'y reconnais au milieu de la foule et tu ne doutes pas que mon cœur ne soit occupé que de toi, malgré la distance et le chagrin que j'éprouve de ne pas être heureux!

Ce 26.

Le temps est si fort à la pluie que je ne suis sorti que pour aller rendre quelques devoirs de société, tristes devoirs et qui devraient être décomptés sur la vie. Mon amie, cette vie, et surtout la mienne, s'en compose cependant et, si je suis à la recherche des moments de bonheur, le résultat de l'entreprise me prouve constamment que leur nombre est infiniment petit.

[432] Le prince de Metternich à sa femme: «Naples, ce 3 mai...--Ce Vésuve, ma bonne amie, est un spectacle bien imposant et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre; mais de partout ailleurs, c'est-à-dire à cent pas de ma maison, on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 206).

J'ai eu naguère quinze jours de vie, et si nous voulons faire le compte scrupuleux des moments qui ont compté dans ces quinze jours, ils se réduiront à peu, bien peu d'instants. Et de combien encore ces peu d'instants eussent pu être meilleurs! J'ignore, mon amie, si tu éprouves dans la poursuite de cette dernière question les mêmes sensations que moi. Je suis à la fois au désespoir et satisfait de _ce moins_ dans notre existence. Au désespoir, en ne consultant que mon cœur et mes sens, et satisfait en rentrant dans les derniers refuges de ma raison. Je sens cependant que, si j'avais aujourd'hui la même quinzaine en perspective, je mourrais plutôt que de me ménager encore ma même satisfaction. Bonne amie, je te préviens que tu n'as plus le droit de compter jamais sur ma raison.

Ce 27.

J'ai été interrompu hier par l'arrivée du courrier qui m'a apporté ton no 31. Que peuvent être devenus ceux qui me manquent? Je n'y conçois rien; j'ai toutes mes lettres et de tous les côtés. A qui as-tu confié les nos 27 et 28? Si tu te sers d'occasions particulières, mande-le-moi toujours ainsi que je le fais; je pourrai regretter alors le retard d'une lettre, mais ne pas être inquiet de son sort.

Bonne amie, que nos pensées suivent une même pente! Lis ce que je t'ai écrit hier et compare-le à ce que renferme ta lettre no 31. Oui, mon amie, nos épreuves sont faites; il ne nous reste qu'à être heureux quand le ciel nous aimera assez pour nous réunir. Je suis sûr que tu partages tout ce que j'éprouve, mes regrets comme ma satisfaction, mes désirs comme mes peines. Conviens que je ne t'ai point trompée quand je t'ai dit que je savais aimer. Tu le sais aujourd'hui, et le monde croit le contraire; c'est un double charme pour moi. J'ignore pourquoi j'aime à être seul de mon secret dans les relations les plus importantes de ma vie.

Ce 28.

J'ai passé ma matinée, mon amie, en courses, malgré le temps peu favorable qui me poursuit depuis que nous sommes ici. Rien n'est magnifique comme le tableau qu'offre ici la nature. J'ai été sur une montagne très près de Naples, et qui sépare le golfe qui porte le nom de cette ville d'avec celui de Baja[433]. La vue en est magnifique: à gauche, le Vésuve et la chaîne des belles montagnes qui vont mourir au cap de Massa, l'île de Capri, une immense plage de mer, la ville de Naples, bâtie en amphithéâtre sur des hauteurs couronnées de villas et de jardins; en face, les îles de Procida et d'Ischia; à droite, le cap de Misène, les villes de Baja, de Pozzuoli, le lac d'Averno, des campagnes fertiles au delà de toute croyance, en un mot tout ce que la nature peut offrir de beau et de diversifié. C'est à travers cette même montagne que la grotte de Pausilippe a été taillée pour abréger les communications entre les deux golfes, ainsi que l'on perce une porte dans une enceinte pour épargner qu'on doive en faire le tour. Tous ces lieux sont pleins de souvenirs: la terre de Naples est classique comme celle de Rome, et j'éprouve, sur cette terre, des sensations différentes à toutes autres. Mon amie, il y a dans mon essence un tel éloignement pour les Barbares et pour tout ce qui mérite ce nom, que c'est dans cette combinaison que je puis seulement trouver l'explication de ce phénomène: ce qui me fait du mal à Naples, c'est tout juste ce qui y porte l'empreinte du vandalisme, et il serait facile de composer une longue liste de ces objets. Les maisons de Naples me désolent. J'aime mieux les architectes de quelque coin en Bohême que ceux d'ici et des maisons bâties ainsi qu'elles le sont toutes ici--à vingt heures de marche de Rome!

[433] La «collina di Posilipo», le Pausilippe.

Tu me parles de ta promenade à Richmond et de ta campagne. Mon amie, je voudrais avoir été dans le premier de ces lieux avec toi, et rester avec toi dans le second. Je crois, mon amie, que nous eussions été plus heureux l'un et l'autre que toi à Richmond et moi sur le Quirinal. Richmond est, au reste, l'un des plus jolis points de la terre. J'y ai fait vingt parties dans ma vie, et toujours avec une égale satisfaction.

Il y a eu ce soir une espèce de bal chez Mme Bees, Anglaise. Il est ici des noms que la bonne compagnie ne connaît pas à Londres, et qui dépensent leur ambition en routs[434] et plaisirs de ce genre. Comme ce n'est pas le mien, je ne reste jamais qu'une demi-heure au milieu de tant de faux luxe et de véritable ennui. Saint-Charles[435] est fermé pour notre malheur. Il n'ouvrira que le 9, vu la double neuvaine de saint Janvier[436]. Je verrai alors quelques bons opéras que le Roi a fait arrêter tout exprès. Je voudrais les entendre à tes côtés. Je les trouverais meilleurs même que peut-être ils le seront en fait.

[434] Rout, s. m. (on fait sentir le t, quelques-uns prononcent raout). Mot emprunté de l'anglais. Assemblée nombreuse de personnes du grand monde (_Dictionnaire de l'Académie française_, édition de 1878, t. II, p. 684).

[435] Théâtre San Carlo, le plus grand théâtre de musique de Naples.

[436] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 205.

Ce 30.

Je fais partir le courrier. Tâche, mon amie, de retrouver ou de me faire retrouver tes nos 27 et 28. Tu conçois combien ils doivent m'intéresser: ce sont tes deux lettres après l'arrivée de Paul. Tu y réponds sans doute à ce que je t'ai écrit par lui. Je ne suis pas embarrassé de la réponse: je la connais, car je connais ton âme et ton cœur. Je n'ai pas moins besoin de m'entendre dire par toi ce que je sais comme si je l'avais entendu. Mon amie, quand je veux savoir ce que tu penses et ce que tu veux, je n'ai qu'à rentrer en moi-même. Je suis sûr de ne pas me tromper.

Tu tiens à ce que la fin de mes lettres soit tendre. Tu es enfant, bonne amie, et je ne t'en aime pas moins. Le dernier mot d'une lettre n'est que peu de chose; les mots tendres ne sont guère plus. C'est la pensée qui domine dans toute la lettre qui est tout, et cette pensée ne peut ni se cacher ni se détourner. Elle paraît à travers tout; elle pénètre comme la lumière à travers les plus minces espaces. Si tu peux douter de la nuance qui domine dans chacune de mes lettres, tu n'es guère confiante.

Adieu, mon amie, je voudrais ne jamais te dire ce vilain mot, ou bien l'employer comme on le fait ici--car _addio_ se dit aux arrivants et ne se dit même qu'à eux. Il équivaut au _How do you do_ des Anglais.

Quand aurai-je le bonheur de faire le premier _shake hand_ avec toi?

Adieu donc, bonne amie à laquelle je dis que je l'aime, non parce qu'elle le veut, mais parce que je le sens, comme ma vie elle-même.

CONCLUSION

I

Les dernières lettres que l'on vient de lire sont datées de Naples. Avec elles s'achève la partie de la correspondance du prince de Metternich dont nous avons pu retrouver les originaux.

Le futur chancelier demeura dans la capitale du royaume des Deux-Siciles jusqu'à la fin de mai 1819 et revint ensuite à Rome. Vers le milieu du mois de juin, il quitta les bords du Tibre pour se rendre à Carlsbad, sans passer par Vienne. Le souci de sa santé n'était pas la seule cause de ce voyage.

L'Allemagne, déjà depuis quelque temps, était le théâtre de manifestations révolutionnaires. Les étudiants s'agitaient dans les Universités: Kotzebue venait de tomber sous le poignard de Sand.

Pour rechercher les mesures à opposer au développement de l'esprit démocratique, pour renforcer les lois de la Confédération Germanique, un échange de vues entre les gouvernements intéressés était devenu nécessaire. Les plénipotentiaires devaient se réunir dans la célèbre ville d'eaux.

Quelques-unes des lettres retrouvées par M. Ernest Daudet et publiées par lui dans la _Revue Hebdomadaire_[437] ont été écrites par le prince pendant le trajet de Rome à Carlsbad.

[437] _Revue Hebdomadaire_, 8e année, 1899, no 35, 29 juillet, p. 648 et no 36, 4 août, p. 31.--Les lettres publiées par M. Ernest Daudet forment ainsi une suite à celles données par nous. Le lecteur y retrouvera les mêmes personnages et les mêmes accents.

La première est datée du 13 juillet[438]. La passion du ministre ne s'est pas refroidie.

[438] Dans la publication de M. Ernest Daudet (_Revue Hebdomadaire_, no 35, p. 662), cette première lettre est datée de Vienne. Il y a certainement là une erreur due au scribe de la police par lequel fut exécutée la copie que M. Daudet a eue entre les mains. Ce scribe a lu Vienne pour Vérone.

En effet, M. de Metternich ne passa pas par Vienne en allant d'Italie à Carlsbad. Le 4 juillet, de Florence, il écrivait à sa femme. «Je puis aujourd'hui vous fixer sur mon itinéraire, ma bonne amie. Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le 14 à Brixen; le 15 à Innsbrück; le 16 à Munich; le 17 à Ratisbonne; le 18 entre Ratisbonne et Carlsbad. L'Empereur arrivera ici le 7. Il serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux jours.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 221).

La lettre du 13 juillet, dont nous discutons le lieu d'origine, nous apprend qu'effectivement le départ fut retardé, puisqu'il y est dit: «J'ai quitté Florence le 11, à 9 heures du soir.»

Enfin, dans une lettre datée de Vérone, 14 juillet, et publiée dans ses _Mémoires_ (t. III, p. 222), M. de Metternich écrit: «Je suis arrivé ici hier vers 11 heures du matin... Je suis parti de Florence le 11 à 9 heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à Bologne... Je suis reparti de Bologne à 7 heures du soir, et Vérone a vu mon entrée triomphale hier 13, à 10 heures du matin... Je partirai cet après-dîner pour aller tout d'un trait jusqu'à Brixen.»

Du 13 juillet 1819, 10 heures du matin, au 14 juillet après-dîner, M. de Metternich séjourna donc à Vérone. La lettre du 13 juillet publiée par M. Daudet doit donc certainement être datée de cette ville, malgré l'erreur de lecture que nous signalons.

«Le ciel sait, écrit-il à Mme de Lieven, que je ne puis pas me plaindre d'avoir été délaissé durant ce voyage. Je l'ai fait avec une centaine de personnes, ce qui prouve que ce n'est pas le nombre qui fait la valeur. Tu peux te vanter que toi seule vaux pour moi le reste du monde[439].»

[439] _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet 1899. Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_, p. 662.

Le 18 juillet, il est à Munich, où il trouve deux lettres de son amie et des dépêches du prince Paul Esterhazy. «Les premières m'ont bien plus intéressé que les secondes, car elles parlent de nous. Les secondes m'ont prouvé de nouveau que je ne me trompe guère dans mes calculs, ni sur les hommes, ni sur les choses[440].» Il laisse ensuite entrevoir à Mme de Lieven les projets dont il va poursuivre la réalisation à Carlsbad: «Je crois que tu entendras dans quelque temps, même dans peu de temps d'ici, bien des cris contre moi, mais ce sera la canaille qui criera, et je regarde ces cris comme autant de louanges. Depuis que les coquins assassinent en Allemagne, au nom de la vertu et de la patrie, je serai peut-être assassiné, alors tu me pleureras et avec toi bien des gens honnêtes qui ne sont pas encore entrés en folie[441].»

[440] _Ibid._, p. 664.

[441] _Ibid._, p. 665.

M. de Metternich arrive enfin le 21 juillet à Carlsbad, d'où il lance à son amie ce cri d'amour: «Je t'aime à Carlsbad comme au pied du Vésuve, et dans les ruines de Pæstum et aux Champs-Elysées[442].»

[442] _Ibid._, p. 666.

Le prince repartit pour Vienne au début de septembre. Les débats ouverts en Bohême allaient se continuer sur les rives du Danube entre les ministres allemands.

Pendant ce temps, Mme de Lieven était restée en Angleterre. A la suite d'un séjour chez Lady Jersey, elle mandait le 3 septembre, à son amant:

«Hier au soir encore, en rentrant dans mon appartement à Middleton[443], il y avait un clair de lune superbe, je me suis tenue quelque temps sur le balcon de ma chambre à coucher. J'ai entendu marcher dans la chambre à côté de la mienne, je ne sais lequel de la compagnie on m'avait donné pour voisin: tu aurais eu probablement cette chambre, si tu étais venu chez Lady Jersey. Tu serais entré dans mon balcon, bon ami, nous nous serions dit bien bas quelques douces paroles; l'image de ce qui pouvait être m'a persécutée toute la nuit, j'ai fermé mon balcon, je me suis couchée, j'ai rêvé, et ce rêve a été charmant. Je te voyais, mon ami, nous parlions, nous parlions beaucoup, et de crainte qu'on ne nous entendît, tu m'avais prise sur tes genoux pour me parler plus bas; mon cher Clément, j'ai senti ton cœur battre, je le sentais sous ma main si fort que j'en ai été réveillée, c'était le mien qui te répondait[444].»

[443] Chez Lady Jersey.

[444] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_, p. 49.

Six semaines après cette lettre, le 15 octobre 1819, Mme de Lieven mettait au monde son fils Georges, dont le roi d'Angleterre voulut être le parrain.

M. de Metternich attendait avec impatience la nouvelle du rétablissement de la comtesse et, le 22 octobre, lui écrivait: «Bonne amie, il est impossible qu'à l'heure qu'il est, tu ne sois pas délivrée de ton fardeau... Le 18 janvier étant ton jour de départ, ton terme est passé. Tu m'as dit avoir l'habitude de le précéder. Tu ne resteras pas en arrière cette fois-ci. Il existe donc au monde un être de plus qui a des droits à mon affection... Mon amie, que je sache bientôt ce que tu fais, comme tu as fait et quand ton sort a été décidé[445].»

[445] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_, p. 34. Le prince de Metternich à l'inconnue. Vienne, ce 22 (octobre).

Quelques jours plus tard, le prince dit encore: «Te voici sortie des premiers embarras de ta besogne; elle est finie et tu dois te sentir légère, en proportion de ce que tu étais lourde auparavant. Une grossesse est un moment de plaisir payé bien cher; une couche, au contraire, est un moment de douleur racheté par vingt jouissances[446].»

[446] _Ibid._, p. 36. Le prince de Metternich à l'inconnue. Vienne, ce 2 novembre 1819.

Enfin, le 4 novembre, un mot de Neumann lui a appris l'heureuse nouvelle: «Il me dit que tous les tiens étaient au spectacle, pendant que tu en augmentais le nombre chez toi... Je te l'avais dit, mon amie, que tu accoucherais heureusement; je l'ai voulu ainsi et il arrive rarement du mal à mes amis[447].»

[447] _Ibid._, p. 38. Le prince de Metternich à l'inconnue. Ce 4 (novembre).

A l'occasion de la naissance de son fils, la comtesse de Lieven reçut du grand-duc Nicolas la lettre autographe ci-dessous, jusqu'à présent inédite, et dont nous devons communication à l'obligeance habituelle de M. Noël Charavay. Elle nous a semblé pouvoir être publiée ici, pour témoigner de l'estime en laquelle sa destinataire était tenue par la famille impériale de Russie.

Saint-Pétersbourg, 21 novembre/3 décembre 1819.

Chère comtesse! Ce n'est que dans ce moment que j'apprends qu'un courrier part pour Londres et, quoique très pressé, je ne puis résister à l'envie de vous offrir mes plus sincères félicitations et mes vœux les plus ardents pour votre prompt rétablissement. J'ai été d'autant plus charmé de savoir l'heureux résultat, que je vous avoue que je n'étais pas sans inquiétude. Dieu soit loué que tout est passé! C'est un bon exemple à suivre et vous avez fait merveille.

Je crains manquer l'occasion, car on me presse fort. Ainsi veuillez vous rappeler encore quelquefois de moi et croire que je ne cesserai de ma vie d'être

Votre tout dévoué et bien attaché,

NICOLAS.

Mille choses à votre mari et à tous ceux qui ne m'oublient pas.

L'année 1819 se termina, au milieu de ces préoccupations de tout genre, sans que les deux amants aient pu se rejoindre. Ce bonheur, si ardemment désiré, devait encore leur échapper en 1820.

Le prince de Metternich dut consacrer les premiers mois du nouvel an aux conférences de Vienne; mais, au moment même où sa politique y triomphait, où il s'apprêtait à signer l'acte final, il était cruellement frappé.

Une grande douleur venait lui faire oublier pour un instant sa passion lointaine. Le 6 mai, il perdait sa fille Clémentine.

Elle était la première de ses enfants qu'il voyait disparaître en pleine adolescence. Ses lettres de cette époque expriment une profonde douleur: «Elle semblait destinée à un avenir heureux, écrivait-il, par ses qualités douces et aimables. C'est une fleur qui s'est effeuillée au moment d'éclore, et elle a eu de commun avec les fleurs de ne pas résister aux aquilons. Tous les médecins sont d'accord que, sans le terrible hiver que nous avons eu, elle vivrait[448].»

[448] Lettre autographe signée, en date de Prague, 5 juin 1820 (_Lettres autographes composant la collection de M. Alfred Bovet._ Paris, Charavay, 1884, in-4º, no 244).

Des excursions en Bohême, à Cobourg, dans ses propriétés de Kœnigswart, les soucis que lui causait le soulèvement naissant de Naples menèrent M. de Metternich jusqu'au mois de juillet 1820. A ce moment, une nouvelle catastrophe l'atteignit. Sa fille aînée, mariée au comte Joseph Esterhazy et dont il avait si souvent parlé à Mme de Lieven, succombait le 20 juillet au mal mystérieux qui déjà avait emporté sa sœur. Il faut écouter le père pleurer: «Je me rue au devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis plus pour sentir, mais pour agir... Comme j'ai aimé cette enfant! Elle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années, elle était ma meilleure amie[449].»

[449] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 361. Vienne, le 25 juillet.

M. de Metternich dut à ce moment se séparer de sa femme et des trois enfants qui lui restaient. Tous avaient la poitrine délicate. Redoutant pour eux le climat de Vienne, ne pouvant songer à l'Italie ni à l'Allemagne, fermées aux siens par leurs crises intérieures, le prince envoya sa famille chercher à Paris un ciel moins meurtrier. Cette séparation fut pour lui un nouveau calvaire[450].

[450] _Ibid._, t. III, p. 362 et s. Vienne, 28 juillet, 29 juillet.

Il dut cependant s'arracher à ses larmes, cherchant, selon sa propre expression, un refuge dans son devoir[451]. De même que la politique d'intervention avait amené les conférences de Carlsbad et de Vienne contre l'Allemagne en rébellion, de même elle provoquait celle de Troppau contre la révolution napolitaine. A ce congrès succéda celui de Laybach, qui tint le prince éloigné de Vienne jusqu'au mois de mai 1821.

[451] _Ibid._, t. III, p. 362. Vienne, 26 juillet.

Mme de Lieven, de son côté, n'avait pu quitter l'Angleterre pendant cette triste année 1820. Il y avait déjà plus de deux ans qu'elle n'avait vu son ami. 1821 lui réservait cette grande joie. Le hasard, ce dieu des amoureux, allait, au moment où elle s'y attendait le moins, opérer la réunion tant désirée et tant attendue.

A l'automne, le nouveau roi d'Angleterre se rendit à Hanovre.