Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 27
Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place Louis XV en 1810. Eh bien! c'est ce même nombre de fusées tirées d'un plateau isolé et élevé à 150 ou 200 pieds, et qui donne à l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a représenté l'ancien édifice avec ses centaines de colonnes, son immense fontaine, etc. Le tout a fini par trois girandoles dont l'une s'est élevée du haut de l'édifice, les deux autres du plan inférieur et latéral» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 202).
Ce 13.
Tu seras bien longtemps sans lettres; j'ai fait la bêtise de ne pas charger de celle-ci le courrier hebdomadaire parti avant-hier, car Gordon voulait en faire partir un hier directement pour Londres; il vient de me dire qu'il a changé d'avis et je n'ose pas le prier d'en expédier un pour nous. Ce n'est pas, mon amie, que je trouve que nous n'en valions pas la peine, mais qu'y faire?
N[eumann] m'écrit chaque courrier pour se louer de ton mari. Je vais, par celui qui te portera cette lettre, charger N[eumann] de le louer de ma part. Je ne te parle jamais politique pour deux raisons. La première, c'est que j'ai mieux à faire avec toi, et la seconde que je suis trop heureux de trouver un être auquel je puisse parler amour, amitié, raison, tout ce qui vaut mieux que la politique, dans un moment surtout où le monde tombe en bêtise. Je déteste de dire après coup ce que j'ai pensé et dit avant bien d'autres; mais si tu me connaissais plus que tu ne fais--toi qui sous tant de rapports me connais mieux que nul être au monde--tu ne douterais pas que je ne mens pas, quand je t'assure que rien de ce qui arrive aujourd'hui en France et autre part ne m'étonne, pas plus que ne le font des nouvelles connues, des nouvelles, par conséquent, qui n'en sont pas. J'aime le repos du monde, car j'ai la conviction que le bonheur des hommes de bien ne se trouve que là; mais aujourd'hui j'ai encore de bien autres raisons pour m'effrayer de toute idée de mouvement. Tu les connais, mon amie, car tu connais la première pensée de ma vie, une pensée qui est devenue pour moi la vie même! Mon amie, que deviendrons-nous, si ce qui est entre nous se bouleverse, si la distance qui nous sépare devient une impossibilité? Ma vie se passerait-elle loin de toi? Alors, mon amie, je ne vivrais pas!
Penses-tu quelquefois à moi, mon amie,--pas comme je suis sûr que tu le fais--mais moins à l'individu qu'à ce que j'ai le malheur d'être? Crois-tu que j'aie beaucoup et de bien doux moments? Que les ruines du palais des Césars me font faire des réflexions bien différentes de leur seul aspect pittoresque!
Mon amie, mes lettres me concentrent tellement dans l'intérieur le plus intérieur de mon cœur, que tu dois croire quelquefois en les lisant que j'oublie qui je suis. Crois-le, au reste, relativement à toi, à ce qui est aujourd'hui le seul bonheur que je me connaisse, le seul vers lequel je tende et le seul, hélas, qui se trouve tellement placé hors de mon action.
Je suis fâché contre le monde entier, hors toi. Je le déteste, ce monde, et je n'aime que toi. Ne pensons pas au monde et aimons-nous. Surtout, sois certaine que je ne suis jamais plus fort que quand d'autres sont faibles, et que je n'ai jamais plus de tête que quand d'autres n'en ont point. Bonne amie, crois surtout que j'ai bien plus de cœur que de tête, et tu sais à qui est le premier; tu sauras enfin, bien plus encore que tu ne peux le faire encore, ce qu'il vaut.
Ce 14.
J'ai reçu la nuit dernière mes lettres de Londres. N[eumann] écrit à F[loret] que tu es légèrement incommodée et que tu n'as point pu lui donner de lettre.
Mon amie, ne me fais pas de ces peurs, ne t'avise pas de tomber malade. Je crains que tu n'aies une nouvelle atteinte telle que tu l'avais crainte dernièrement; c'est une mauvaise chose qu'une apparence de fausse couche, parce qu'elle se renouvelle facilement. La seule idée qui me console, c'est celle de quelque gêne qui t'aura empêchée de recevoir N[eumann]. J'attends maintenant avec anxiété l'arrivée du premier courrier. S'il ne m'apporte rien, je serai au désespoir. J'ai peur que tu ne te sois pas assez ménagée. Je t'ai mandé dernièrement que je ne conçois rien aux bains que l'on te permet de prendre. J'ai peur enfin de tout. Mon amie, que je sache au moins ce que tu fais, et dis à N[eumann] qu'il n'écrive jamais que tu es incommodée sans mander ce que tu as. Je suis exigeant en fait de santé. Je ne te permets qu'un rhume de cerveau, rien d'autre, et je veux encore qu'alors tu te soignes comme si tu ne t'appartenais pas. Ne t'avise pas, mon amie, de croire que je ne saurais avoir peur.
Je me sens si peu disposé à te parler aujourd'hui d'autre chose, que je finis de t'écrire pour ne pas te redire vingt fois ce que je viens de te dire. Mon amie, ma vie est si fort hors de moi aujourd'hui que je finirai par la détester si la crainte s'en mêle. Rassure-moi, et ce qui vaut mieux, tâche de te bien porter et que je le sache.
Ce 15.
Mon amie, j'ai rêvé de toi et je t'ai vue malade. Le fait est bien rare cependant que je rêve de ce dont j'ai été fortement occupé la veille. J'ai été chez toi; tu étais couchée, ton mari et N[eumann], lequel était ton médecin. Les rêves sont fous et celui-ci certes l'a été. Si jamais N[eumann], que du reste j'aime beaucoup, veut te faire prendre une drogue, ne suis pas son conseil. Ne prends de lui que mes lettres. J'attends avec bien de l'impatience les premières lettres de Londres qui, hélas, sont si longues à arriver!
J'ai parcouru aujourd'hui de bien beaux lieux.
Cette Rome est une ville inconcevable; chaque pas, chaque minute y offre un objet digne d'admiration ou, pour le moins, de curiosité. Dans le cours de ma promenade, je suis entré dans un jardin qui forme le centre d'un couvent. Il parfume l'air à une demi-lieue à la ronde--sort peu commun aux couvents--tant il y a d'orangers, de citronniers et d'arbustes en fleur. J'y ai cueilli une branche de citronnier sur laquelle il y avait soixante-cinq citrons mûrs. Je l'ai empaquetée et je l'envoie à ma femme. Je te l'aurais envoyée si j'avais le bonheur de disposer d'un courrier direct pour Londres.
Il existe, près de Séville, un arbre pareil qui porte souvent jusqu'à quarante mille fruits.
Il y a dans le jardin du couvent plusieurs palmiers, grands comme des pins, beaux et sains. Il est inconcevable qu'on n'en plante pas davantage. Rien ne pare le tableau comme ces belles plantes, mais les hommes ne font rien ici pour embellir la nature. Il faut un ciel ingrat pour exciter l'ardeur des cultivateurs; il paraît que l'homme aime la contrariété. J'ai peur de ne pas ressembler aux autres individus de la race humaine sous bien des rapports. Je m'en console, si tu m'aimes tel que je suis.
Il existe ici une telle foule d'Anglais, que l'Angleterre a l'air de n'être plus en Angleterre. Les braves gens font, au reste, du mal aux voyageurs de toute autre race. Ils sont devenus d'une telle parcimonie qu'on ne veut plus les admettre nulle part. J'ai eu de la peine à pénétrer ce matin dans une vigne qui renferme les beaux restes d'un temple dédié à Minerva Medica[415]. Une vieille femme est venue se présenter derrière une porte fermée à verrou, pour nous demander: _Siete signori Inglesi?_[416] Sur la négative, elle a ouvert. Je lui ai demandé pourquoi elle avait mis _i signori Inglesi_ en quarantaine: _Non pagano mai niente_[417], a été la seule et bonne réponse. Il est de fait qu'ils vont voir les lieux publics et les galeries particulières en troupes de douze ou quinze personnes, et qu'ils donnent communément aux inspecteurs ou valets _una manica di 2 pauli_[418], c'est-à-dire 6 à 8 pence. J'ignore comment ils finissent par répartir les fractions imaginaires entre eux. Les Anglais, qui ne savent jamais tenir un juste milieu, avaient rendu anciennement, vu leur magnificence, les voyages difficiles aux pauvres continentaux. Aujourd'hui, ils se rendent la besogne difficile à eux-mêmes; mais c'est _de bon ton_ et un Anglais succombe toujours à cet axiome.
[415] Au sud de la porte Saint-Laurent. Cet édifice, construit au troisième siècle de l'ère chrétienne, était en réalité une nymphée qui faisait partie de thermes aujourd'hui disparus. Sa voûte s'écroula en 1828.
[416] Vous êtes Anglais?
[417] Ils ne payent jamais rien.
[418] Un pourboire de deux pauli.
Ce 16.
Le courrier va partir, mon amie, et je ne veux pas le manquer. Donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de ta santé. Je ne puis pas te dire combien tout ce que je redoute me fait peine, dès que l'objet est toi.
Adieu, bonne amie, je ne puis t'écrire un mot de plus, car j'ai trois ou quatre bien fortes expéditions à faire. Il en est une parmi celles-ci qui va à Pétersbourg dans l'affaire de Kotzebue[419]. Les libéraux se sont un peu mal conduits dans cette circonstance, et le principe de la liberté de la presse n'est guère bien défendu par des hommes qui répondent à leurs adversaires en littérature par des coups de poignard. Ils ont, pour le moins, un peu l'air de ne vouloir reconnaître d'autre liberté que celle qui leur convient.
[419] KOTZEBUE (Auguste-Frédéric-Ferdinand de) venait d'être assassiné le 23 mars 1819 à 10 heures du matin.--Né à Weimar le 3 mai 1761, il avait été chargé par le gouvernement russe, en 1817, de parcourir la Confédération germanique pour se rendre compte de l'opinion publique. Quelques fragments de sa correspondance avec le tsar à ce sujet ayant été interceptés et publiés, ils excitèrent la colère des étudiants, dont l'état d'esprit était peint sous les aspects les plus menaçants. L'un d'eux, Charles-Louis Sand, assassina Kotzebue à Mannheim. Ce meurtre fut le prétexte aux mesures de rigueur qui marquèrent les années suivantes (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XXVIII, col. 135.--_Allgemeine deutsche Biographie_, t. XVI, p. 772).
Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, 10 avril ...--L'assassinat de Kotzebue est plus qu'un fait isolé. Cela va se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un bon parti.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 290)
Adieu, bonne amie.
No 23.
Rome, ce 18 avril 1819.
Je viens de recevoir ce matin, mon amie, tes nos 29 et 30. Tes nos 27 et 28 me manquent; ils doivent avoir été confiés à une autre occasion ou peut-être se sont-ils glissés dans une expédition qui, au lieu de prendre de Munich la route d'Italie, peut avoir pris celle de Vienne. Ce sont, au reste, ces deux numéros qui m'offriront le plus grand intérêt, parce qu'ils sont tes premiers après l'arrivée de Paul[420]. Si je te dis, au reste, que j'attache plus d'intérêt à l'une ou à l'autre de tes lettres, tu peux être certaine que ce fait ne s'explique que par des circonstances plus particulièrement liées à _notre sort_, car chaque ligne tracée par ta main a un égal mérite. Je crois que si tu ne faisais qu'un trait sur la feuille, je l'aimerais mieux que toute lettre qui me viendrait d'un lieu quelconque.
[420] Le prince Paul Esterhazy avait porté à Mme de Lieven les lettres où le prince de Metternich lui faisait part de ses projets pour obtenir la nomination de M. de Lieven au poste de Vienne. Voir p. 199.
Les lettres que j'ai reçues me prouvent qu'il n'est plus question de l'incommodité dont N[eumann] m'avait parlé dernièrement et qui te sera rappelée par mon dernier numéro. Voilà l'un des graves inconvénients des grandes distances, une véritable misère de la vie humaine, que tout ce que l'on dit n'arrive jamais à point juste. Je serai tranquille le jour où tu seras véritablement souffrante, et plein d'inquiétude l'heure où tu seras heureuse. Mon amie, je prévois que tu seras au bal le jour de ma mort.
Paul m'écrit une lettre particulière, dans laquelle il me parle de la société de Londres, et par conséquent également de toi. Je vois bien qu'il ne se doute de rien, car ne pas savoir tout est, en certaines circonstances, ne savoir rien. Il me mande que Mme de L. est fort «en recherches pour le duc de W.[421], mais que le fait lui paraît se borner là. Qu'il en juge ainsi, vu l'empreinte prononcée d'ennui et de désœuvrement que porte le noble duc!» Tu vois, mon amie, que Paul, malgré sa distraction apparente, laisse cependant tomber des regards justes, mais nonchalants, sur les objets qui l'entourent.
[421] Très probablement Wellington.
Ce que tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, de W., est ce que je comprends le mieux au monde. Ce qu'il éprouve, je l'éprouve, et je crois qu'il doit en être ainsi de tout homme ayant la tête droite et le cœur humain.
W. a passé sa vie dans une activité grande, noble et belle. Il aime à se rendre utile, il embrasse par conséquent les affaires avec intérêt et chaleur. Il a le cœur aimant, car il ne vaudrait pas le quart de ce qu'il vaut effectivement, s'il ne l'avait pas tel. Il a eu des succès près des femmes. Mon amie, rien ne blase sur les succès de ce genre comme les succès. Je te jure que personne plus que moi ne sent combien peu ils valent, combien ils coûtent et combien peu ils rapportent. Crois-m'en sur parole: les succès dans le monde sont comme la plupart des pièces de théâtre; ils pèchent comme elles par le dénouement. L'on s'attend à beaucoup, l'on attend avec impatience que la toile se lève, l'intrigue se noue, l'exposition est faible et ordinairement commune, la pièce avance en s'affaiblissant; il part de légers applaudissements et force sifflets de la galerie; la pièce paraît longue; les acteurs récitent de mauvais vers pendant que les spectateurs s'endorment, et ils quittent la scène plus ennuyés du rôle qu'ils viennent de jouer que la galerie ne l'a été de s'être occupée d'eux. Les costumes sont remisés, les personnages se rencontrent dans les coulisses; s'ils sont polis, le premier amoureux offre le bras à la grande coquette pour l'aider à monter dans une autre voiture que la sienne, et chacun s'en va coucher--seul.
Mon amie, j'ai été de ces acteurs.
Mais quand la raison se mûrit, quand l'on se trouve placé assez loin du point de départ pour pouvoir calculer les espaces et les points de repos, alors, bonne D., sent-on l'immense différence qu'il y a entre ce qui n'offre que des apparences passagères de bonheur et ce qui constitue le bonheur lui-même. L'envie d'une liaison digne de ce nom tourne au besoin; la vie semble vide sans elle, et rien ne peut ni en remplacer le bienfait, ni le compenser.
Tu conçois par ce peu de mots ce que je pense du vide que doit éprouver W. et du mérite que je t'accorde, du sentiment profond que je nourris de mon bonheur et du chagrin que j'éprouve de tant de contrariétés qui s'opposent à mes vœux les plus chers et les plus ardents. Mon amie, je ne suis pas calme: tu ne me connais pas tout comme je suis; tu m'as vu ami mais pas encore amant. Ami, oui bien, le meilleur que tu puisses avoir, le plus sûr, le plus dévoué, l'ami éternel surtout! Si le sort me réserve des moments plus heureux, les plus doux que je puis attendre, les seuls que je veux, tu ne m'aimeras pas plus que tu ne le fais, mais certes, tu ne m'aimeras pas moins. Mon amie, puis-je avoir de la présomption?
Paul me parle d'un gros rhume qu'il a emporté de Paris et qui ne l'a pas encore quitté à Londres. Je suppose que c'est ce mal, qu'à Rome l'on appelle _una constipatione_, qui l'a empêché d'aller te voir. Moi, mon amie, rien ne m'empêcherait, mais Paul n'est pas moi, et tu n'es pas pour lui ce que tu es pour moi.
A propos du mot très impropre, et même peu propre que je viens de te dire, figure-toi l'état de ma pauvre fille qui, fort enrhumée, s'est vue demander par un cardinal, ces jours derniers: _Signora, tu mi pare molto constipata_[422]! Comme elle n'a pas encore fait un assez long séjour ici pour savoir les provincialismes, juge de son embarras à trouver une réponse à une pareille _apostrofe cardinalizia_.
[422] Vous me paraissez très enrhumée.
Ce 19.
Bonne amie, je viens d'écrire à Stewart pour le féliciter de ses succès[423]. Je suis charmé que son heure ait sonné et que Mrs Taylor soit réduite au silence. Je suis charmé et fâché qu'il ne t'ait point épousée. Les graves contrariétés mènent à la folie dans les contradictions. Je t'envoie cette lettre par une occasion que me fournit G[ordon] et qui devait te porter ma dernière lettre. Le no 22 t'arrivera probablement après celui-ci et tu seras longtemps sans nouvelles: il passe par le courrier hebdomadaire et par conséquent par Munich, tandis que le présent courrier va droit, tout comme je voudrais pouvoir aller moi-même.
[423] Le procès de Lord Stewart (voir p. 107) avait été jugé vers la fin de mars par la Chambre des Lords. Il épousa sa fiancée le 3 avril.
Le rhume de ma fille m'a gagné. A peu près toute ma suite est dans le même état. J'ai cent églises, les catacombes et les grandes cérémonies de la semaine sainte, et le tout coupé par la chaleur du jour, dans le col et sur la poitrine. Je me soignerai vingt-quatre heures et je serai refait.
Ce 20.
Je t'écris pendant que l'on donne une superbe fête à l'Empereur au Capitole. C'est la raison et toi qui m'empêchent d'y paraître, malgré tous les désespoirs de Consalvi[424]. J'ai pris des remèdes contre mon rhume, qui déjà va beaucoup mieux; la raison m'ordonne de le soigner et tu m'en prierais si tu étais ici. Je trouve que rien n'est raisonnable comme t'écrire et heureux comme t'aimer. Trouve le mot, bonne amie, pour exprimer le bonheur d'être aimé par toi.
[424] CONSALVI (Hercule), cardinal et secrétaire d'État. Né à Rome le 8 juin 1757. Créé cardinal le 11 août 1800, puis nommé secrétaire d'État, négocia le Concordat avec le Premier Consul. Ayant résigné ses fonctions en 1806, il représenta le pape au Congrès de Vienne et reprit la secrétairerie d'État (1816) qu'il perdit de nouveau à l'avènement de Léon XII (28 septembre 1823). Il mourut à Rome le 24 janvier 1824 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot), t. XI, col. 530).
Le régime me mène toujours au travail. J'ai passé ma journée en expéditions de courriers pour toutes les parties du monde, entre autres pour ton pays. Je veux faire un peu de mal aux amis de Lady Jersey. Je n'aime pas que l'on assassine au nom de l'amour de l'humanité; je n'aime pas les fous et les folies d'un genre quelconque et bien moins encore de celui qui tue de braves gens, assis tranquillement dans leur chambre.
Quand j'ai porté mon expédition pour Francfort[425] à l'Empereur, il m'a dit que les étudiants me joueront incessamment le même tour qu'à Kotzebue. Je l'ai assuré que, depuis longtemps, je me regardais comme un général placé en face d'une batterie et que je ne savais pas craindre. «Eh bien! allez, m'a répondu l'Empereur, l'on nous assassinera tous les deux.»
[425] Voir _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 227 à 269.
Le monde est bien malade, mon amie; rien n'est pire que le faux esprit en liberté. Il tue tout et il finit par se tuer lui-même. C'est ainsi que vont en France les Benjamin Constant[426] et les Chateaubriand[427], en Allemagne les étudiants d'Iéna et la majeure partie des gouvernements, et autre part bien des gens que je ne veux pas te nommer pour ne pas t'ennuyer de ma politique.
[426] CONSTANT DE REBECQUE (Henri-Benjamin), né à Lausanne le 25 octobre 1767, mort à Paris le 8 décembre 1830. Benjamin Constant avait créé, en 1818, la _Minerve française_ où il défendait avec ardeur la liberté de la presse et développait ses idées libérales. En décembre 1816, il avait publié une brochure: _De la politique qui peut réunir tous les partis en France_, qui était une réponse à celle de Chateaubriand: _De la Monarchie selon la Charte_ (_Grande Encyclopédie_, t. XII, p. 570).
[427] CHATEAUBRIAND (François-René, chevalier puis vicomte DE), né à Saint-Malo le 14 septembre 1768, mort à Paris le 4 juillet 1848. Créé pair de France le 17 août 1815, il défendit la Chambre introuvable dans une brochure célèbre: _De la Monarchie selon la Charte_. Il attaquait sans mesure, en 1818 et 1819, dans le _Conservateur_, le duc de Richelieu, et plus tard, il attaqua avec la même fougue le comte Decazes (R. BONNET, _Isographie des membres de l'Académie française_, p. 53).--Dans une lettre à Gentz, Rome, le 23 avril 1819, M. de Metternich disait: «Entre les deux, j'aime encore mieux les Chateaubriand que les Benjamin Constant et les Lanjuinais.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 246).
Je me rassieds à mon bureau, après avoir vu monter une immense girande de feu d'artifice qui vient de s'élever du Capitole. C'est un beau point de départ.
Je suis charmé de ne pas être à la fête et près de toi, le plus près que je puisse en être à près de 500 heures de distance. L'âme, mon amie, ne connaît pas les distances; je te vois devant moi comme si tu y étais. Mais je voudrais un peu de contact; te donner la main et la baiser du fond de mon cœur--je le fais en pensée--et du bout de mes lèvres! Bonne amie, hélas! je ne le puis pas.
La fête au Capitole a, dit-on, été superbe comme tout ce qui est fête à Rome, et tout comme Rome elle-même paraît une fête continuelle. L'on a eu l'idée heureuse de faire servir une immense louve, allaitant Romulus et Rémus, de plateau à l'une des tables du souper. Ce bronze date des premières ères de la république. Combien il s'est passé d'événements, combien de grands hommes ont passé sur cette même terre où la louve existe encore! Cet antique témoin d'un banquet moderne ne peut rien avoir gâté à l'aspect de la table.
Tu sais que je n'aime pas les feux d'artifice, il m'est donc bien égal qu'il ait été beau. On a l'habitude ici d'en soutenir l'éclat par force coups de canon. Je les aime mieux que le feu. Tu ignores que j'ai un grand faible pour les coups de canon, et ce goût est l'un de ceux que l'on ne devine pas dans le meilleur ami sans qu'il vous le découvre. Je n'ai jamais pu concevoir que l'on puisse être poltron, et les coups de canon m'appellent au lieu de me repousser. Pardonne-moi ce goût bizarre, mon amie, et permets-moi de m'y livrer encore.
Ce 21.
Le courrier de G[ordon] part dans une heure, mon amie, et je lui confie cette lettre. Reçois-la avec bonté, comme toutes, malgré qu'elle soit bien vide de sens.
Je partirai d'ici le 24. Je serai à Naples le lendemain. Mon éloignement ne causera nulle interruption à notre correspondance, car je ferai partir le courrier hebdomadaire un jour plus tôt que d'ici.
J'espère que je recevrai incessamment tes deux numéros qui me manquent. Je les attends avec impatience. Ils doivent me prouver si tu as envie de travailler dans un sens qui est le plus utile, le plus sûr et certes pas le moins impossible à exécuter. Bonne amie, pense à ce que serait cet avenir!
Adieu, je te baise pieds et mains, et je t'aime de tout mon cœur. Tu n'en doutes pas.
No 24.
Rome, ce 23 avril 1819.
Mon premier séjour ici, mon amie, va finir. A mon retour de Naples, je compte m'arrêter encore une huitaine de jours pour voir ce que je n'ai pas encore vu, ou plutôt pour diminuer la somme des objets dignes de remarque et que je ne puis voir en aussi peu de temps. Cette ville-ci a des charmes inexprimables pour moi. L'homme, dans l'état de santé morale, a deux grands et puissants éléments qui forment la base de son existence: le cœur et l'esprit. Tu sais, mon amie, ce qui occupe mon cœur. Il n'est pas à Rome, mais cette ville offre à mon esprit tout ce qu'il recherche et ce qui lui plaît: grands souvenirs, luxe et bon goût dans tous les objets dignes de fixer la pensée; monuments anciens, modernes, échelle immense, tout se réunit à Rome.
Je compte monter en voiture demain au point du jour pour aller coucher à Mola di Gaeta. Je veux éviter la couchée à Terracine, vu le préjugé de la malaria, que trop fondé en raison sur tout autre point des marais Pontins, mais qui, surtout dans cette saison, n'existe pas réellement pour Terracine.
Mola[428], ce 24, 9 heures du soir.