Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 26
[402] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Il en a été pour moi de Rome comme d'une personne que j'aurais voulu deviner, faute de la connaître. On se trompe toujours dans ces sortes de calculs. Je l'ai trouvée tout autre que je n'avais supposé; j'ai cru Rome vieille et sombre, elle est antique et superbe, resplendissante et neuve.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 194).
J'ai cru Rome d'un aspect vieux et sombre. Je l'ai trouvée antique et resplendissante!
J'ai commencé ma journée par aller chez le Pape[403]. J'ai causé avec lui pendant une heure et j'en ai été très content. Il est simple et vénérable.
[403] PIE VII (Grégoire-Barnabé-Louis CHIARAMONTI). Né à Cesena (États de l'Église), le 14 août 1742, évêque de Tivoli 1782, cardinal et évêque d'Imola le 14 février 1785. Élu pape, à Venise, le 14 mars 1800. Signe le Concordat avec Napoléon, vient sacrer l'Empereur à Paris (2 décembre 1804). Enlevé de Rome par le général Radet dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, il fut gardé prisonnier à Grenoble, puis à Savone et enfin à Fontainebleau. Il rentra à Rome le 25 mai 1814 et mourut le 20 août 1823 (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, col. 109).
De là, j'ai été voir Saint-Pierre et j'ai parcouru le Vatican. Je ne te décris pas ces lieux, car chaque livre vaudrait mieux que ma lettre, mais je te parlerai uniquement de mes impressions. Toutes les dimensions ne suffisent pas pour se faire une idée de ces lieux! Je ne crois pas que le monde ait produit deux fabriques comparables à eux. Mon amie, l'âme s'élève avec les belles choses; le trop grand nombre affaisse. Figure-toi vingt galeries comme celle du Louvre et tu n'auras pas les galeries du Vatican. La pensée se refuse à onze mille chambres de toute espèce qui se trouvent sous les mêmes toits à côté de ces galeries. Des salles entières peintes par Raphaël; des fresques beaux (_sic_) comme le jour où il les a faits, chaque figure divine comme tout ce qu'il a conçu! Des milliers de statues, des carrières entières de porphyre et de marbre dont les traces sont perdues! Mon amie, je suis ici dans mon centre, et je conçois que Rome ait été celui du monde.
J'attends demain l'Empereur. Il loge au palais même du Quirinal, dans un local magnifique et que les derniers malheurs de Rome même ont embelli. Napoléon en avait fait son palais et les deux tiers ont été meublés par lui. On y trouve, parmi les souvenirs de tant de souverains pontifes, sa figure sur chaque plafond, tantôt en Jules César, tantôt en Charlemagne ou en Jupiter tonnant. Cet homme, qui avait beaucoup de grandes qualités, a eu l'immense vice de s'idolâtrer lui-même.
Le Pape a été, pour le moins, aussi curieux de me voir que j'ai été charmé de l'approcher. Pendant toute sa captivité en France, j'ai été en pourparlers directs avec lui et avec Napoléon[404]. C'est par moi qu'ont passé toutes les propositions que ce dernier lui a faites. Je les lui ai toujours transmises en lui faisant dire de ne rien accepter, et j'ai toujours dit à Napoléon ce que je lui avais conseillé. Napoléon, un jour, lui a fait offrir une pension de 20 millions. Le Pape m'a fait prier de lui dire qu'ayant fait son calcul, il se trouvait qu'il suffisait à ses besoins avec quinze sols par jour. Je n'ai guère été plus fier dans ma vie que le moment où j'ai fait ma commission à Napoléon.
[404] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Ma première sortie a donc été pour lui faire ma cour (au pape). Il m'a reçu comme il pourrait recevoir un vieil ami; il m'a parlé sur-le-champ de notre correspondance pendant qu'il était prisonnier à Savone.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 195).
Ce 2 avril.
Mon amie, je finis cette lettre, car je dois courir demain tout le jour[405] et j'ai peur de manquer le courrier qui va partir pour Munich.
[405] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 3 avril.--Hier matin, nous avons été voir le Forum de Trajan, restes magnifiques de l'antiquité.
«Puis, nous avons été visiter les ateliers de Canova et de Thorvaldsen ainsi que deux autres, d'artistes très remarquables... L'Empereur est arrivé à 4 heures et demie. Nous l'avons attendu dans son appartement.»
Du même à la même: «Ce 4 avril.--Je ferme ma lettre au moment où je me rends au Quirinal pour la fête des Rameaux. La cérémonie durera trois heures... Marie vous parle sans doute de nos courses d'hier matin. Nous avons passé quatre heures dans la Rome des Césars, au milieu des plus magnifiques décombres des constructions à la fois les plus sublimes et les plus gigantesques que le génie humain ait créées» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 197).
Bonne amie, aime-moi comme si je n'étais pas à 500 lieues de toi. Crois à tout ce que j'éprouve pour toi et à mon désir si ardent de te voir. Le monde ancien et le nouveau offrent de grandes beautés, mais le bonheur n'est que dans le cœur.
Adieu.
No 22
Rome, 5 avril 1819.
Mon amie, j'éprouve chaque matin en me réveillant deux sentiments bien différents. Je me dis que mon amie est loin de moi! et j'éprouve une sensation agréable en sachant que je suis à Rome. La vie se compose ainsi de peines et de plaisirs ou, pour le moins, de ce qui n'est pas peine! Les circonstances qui permettent de se livrer à la véritable satisfaction sont si rares--elles le sont du moins pour moi--que je ne me permets guère d'élever mes désirs jusque vers elles. Que me manquerait-il par exemple si, au lieu de deux mille Anglaises qui foulent le pavé de la ville sainte, toi, mon amie, y étais? Si tous les matins je te voyais arriver chez moi, déjeuner avec moi et puis entreprendre des courses de quatre ou cinq heures, toutes dignes d'un être tel que toi! C'est pourtant ce qui arrive journellement à tant d'êtres insignifiants qui s'attachent ici à mes pas, qui font groupe autour de moi et qui ne m'empêchent pas de m'isoler et de me regarder comme seul au monde!
Mon amie, combien tu serais digne d'un lieu comme celui-ci! Combien il élève l'âme en détruisant les espaces, en présentant une masse de souvenirs immenses, en prouvant combien il peut exister et de grandeurs et de vicissitudes humaines!
Tout ici est gigantesque, tout sort des proportions communes, tout ramène la pensée à ce qui n'est plus et tout l'élève vers ce qui devrait être!
J'ai passé ma matinée d'hier au milieu des ruines gigantesques du palais des Césars. Le mont Palatin, la Rome première, peuplée et bâtie par Romulus, occupait cette colline qui, sept cent ans plus tard, fut à peine apte à contenir le palais des Empereurs. Ce palais est changé aujourd'hui en trois grandes vignes, entrecoupées de rues, parsemées de maisons, d'églises, de couvents. Les uns sont bâtis sur les fondements du palais; d'autres ont mis à profit des murs qui ne sont que couverts; des pans de murs, des voûtes, des débris dont chaque morceau est grand comme pourrait l'être un palais lui-même, existent encore debout.
Une végétation magnifique les recouvre. Les lierres, les aloès, des plantes qui chez nous acquièrent une hauteur de 5 à 6 pouces et qui ici s'élèvent à autant et plus de pieds, rendent ces masses énormes pittoresques au possible. L'une des vignes a été achetée récemment par un Anglais; il y habite une villa dans laquelle Raphaël passait ordinairement ses étés et dont lui et ses élèves ont orné le péristyle de fresques[406]. Dans ce qui pourrait devenir un très beau jardin, se trouvent trois pièces très bien conservées de l'appartement d'Auguste. Ces appartements, qui, anciennement, se trouvaient au rez-de-chaussée, sont sous terre aujourd'hui, tant les éboulements ont haussé le terrain. Ils conduisaient à une terrasse de laquelle on dominait le grand cirque[407] où se passèrent les courses et qui se trouve au pied de la colline. Le cirque se voit encore aujourd'hui malgré les éboulements du terrain. Mon amie, je voudrais te placer un moment sur cette terrasse, te faire voir tant de belles choses et te demander si tu m'aimes!
[406] La villa Mills.
[407] Le Cirque Maximus.
Que dire d'une ville où il existe des fabriques comme l'a été ce palais des Césars et comme l'est encore le Vatican, le Colisée dans lequel quatre-vingt mille spectateurs pouvaient être assis très au large, des bains tels que les thermes de Caracalla, où trois mille personnes pouvaient se baigner à la fois, chacune dans un lieu clos et séparé, dans une baignoire grande comme un vaste bassin, et le tout en marbre le plus magnifique! Ma pauvre amie, nous sommes bien petits aujourd'hui. Je crains bien que la liberté de la presse ne recompose pas la société telle qu'elle l'a été, et que Hunt[408] ne soit, en le comparant à Catilina, le type des dimensions morales actuelles comparées à celles que le temps a détruites!
[408] Voir p. 262.
Ce 7 avril.
J'ai passé toute ma journée d'hier en courses. Ma journée est très réglée. Je me lève à 7 heures et demie. Je déjeune avec ma fille et plusieurs personnes qui viennent se joindre à nous pour aller voir les objets curieux. Nous sortons à 8 heures et demie. Nous ne rentrons guère avant 2 heures. Je me mets alors à travailler jusqu'à 5 où je dîne. A 7, je vais travailler avec l'Empereur; à 10 heures, je reçois du monde ou je vais moi-même dans quelque maison où l'on reçoit. Je me couche entre minuit et une heure.
J'ai vu hier la basilique de Saint-Paul, bâtie à 3 milles de la ville par Constantin le Grand[409]. Cet édifice immense ne renferme de beau qu'une forêt de magnifiques colonnes de marbre tirées du tombeau d'Adrien, aujourd'hui le château Saint-Ange. L'architecture de la basilique est difforme, les tableaux en mosaïque sont du goût le plus dépravé; la différence entre cette fabrique et d'autres bien postérieures est extrême, et il m'est entré un rayon dans l'âme qui suffit pour m'expliquer ce que je n'ai jamais entendu dire, ce que je n'ai jamais pu concevoir et ce que j'ai toujours senti digne de recherches, savoir: l'explication du phénomène de la dégradation complète des arts dans le moyen âge.
[409] M. de Metternich veut parler de Saint-Paul-hors-les-murs, basilique édifiée entre 375 et 385 par Valentinien II et Théodose Ier. Construite sur l'emplacement d'une chapelle dont la construction avait été commencée par Constantin, elle contenait quatre-vingts colonnes de marbre violet et de marbre de Paros. Cette basilique fut incendiée en 1823 et reconstruite par Léon XII.
Je crois en avoir trouvé la raison directe, et je ne comprends pas pourquoi personne n'a fait cette remarque dans les mêmes termes que moi. Si le fait a eu lieu et que je l'ignore, j'en demande pardon à mon confrère mort ou vivant.
On cherche les raisons de cette décadence tantôt dans celle de l'Empire, dans la stérilité du temps, surtout dans l'invasion des Barbares. Ces raisons y ont sans doute contribué, mais elles ne sont pas suffisantes pour expliquer ce qui existe et ce que prouve la basilique de Constantin, car ce ne sont pas les Barbares qui l'ont bâtie, mais bien les Romains, au milieu de Rome, belle et resplendissante, à l'époque de Constantin, de toute sa beauté ancienne.
_Il faut chercher la décadence des arts dans l'établissement de la religion chrétienne_, et le fait est aussi simple que naturel.
La religion chrétienne est toute spirituelle; le paganisme était au contraire tout matériel. Le triomphe de la première n'a pu s'établir que sur les ruines de la seconde; l'esprit a dû amortir les sens, l'intellectualité, la sensualité; l'une ne pouvait marcher de pair avec l'autre, elle devait détruire, pour éclaircir son domaine avant de pouvoir s'y fixer.
Or, si le philosophe païen ne confondait pas les mystères avec les images, les idées avec leur représentation, il n'en était pas de même du peuple. Les premiers chrétiens, persécutés, logés dans les catacombes et ne voyant le jour que pour être traînés sur l'échafaud, ne cultivant plus aucun des arts qui ne fleurissent jamais que dans le repos de la société, durent à la fois viser à saper jusque dans leurs fondements ces mêmes arts qui servirent à la construction des temples, à la fabrication des divinités païennes, et ne pas exercer ce qu'ils n'avaient point appris, ce que depuis des générations ils devaient avoir eu en horreur. Canova, dans les premiers siècles, eût dû renoncer à l'exercice de son art ou abjurer le christianisme.
Quand, sous Constantin, le christianisme monta sur le trône, l'idée foncière du prince et de ses conseillers chrétiens dut être de faire autrement que l'on n'avait fait jusqu'alors--et faire autrement que bien, c'est toujours faire mal. Il bâtit la première église chrétienne à une grande distance de la ville, car il n'a sans doute pas eu le courage de la construire dans son enceinte; il n'y employa que des ouvriers chrétiens, massacres et barbares en fait de beaux-arts par nécessité et par conviction. L'image de la mère du Christ ne devait point rappeler les charmes de Vénus ou la majesté de Junon; elle ne devait point être couverte des draperies élégantes d'une matrone romaine: l'église elle-même ne devait rappeler aucune des formes d'un temple païen.
Il est clair que les Barbares trouvèrent, quelques temps plus tard, la barbarie établie dans Rome à côté des monuments superbes, mais détestés et abhorrés par les Romains devenus chrétiens. Loin de pouvoir aider à relever les arts, les chrétiens mirent à profit la décadence de l'Empire, pour détruire les monuments d'un culte abhorré par eux. Rien n'est commun comme de voir des victimes se changer en bourreaux; les chrétiens exercèrent toute leur vengeance sur les restes du paganisme, car les païens leur échappèrent en se faisant chrétiens. C'est ainsi que le triomphe le plus beau que la morale ait jamais remporté, a détruit jusqu'aux traces des œuvres les plus belles de l'entendement des hommes, et c'est ainsi que le bien ne s'établit jamais sans établir à côté de son triomphe des traces de dévastation. La nature humaine, mon amie, est une bien frêle chose; elle se compose d'extrêmes, elle se nourrit et se débat dans des extrêmes, et le triomphe de la raison n'est et ne sera jamais qu'un résultat tardif.
Pardon, ma bonne D., de cette longue dissertation; n'oublie pas que je t'écris du haut du Quirinal et que je passe mes journées au milieu des plus augustes ruines du monde. Je sais que tu es toujours de pair avec moi dans ma pensée et que je puis te parler raison, tout comme l'on parlerait folies ou niaiseries à d'autres. Aussi je t'aime mieux que toute autre.
Ce 8.
Il m'est arrivé la nuit dernière un courrier qui m'a apporté ton numéro. J'ai commencé ma journée d'aujourd'hui par te lire et je la finis par te remercier. Le jour où tu m'as écrit cette lettre, tu m'as bien aimé. Mon amie, que n'ai-je été près de toi! Tes lettres sont un tableau si fidèle de ton âme, je vois tant ce qui s'y passe que, si je pouvais me dépouiller de l'une des moitiés de mon être, je finirais par les aimer autant que toi. Mais la moitié de toi, qui a dicté bien des paroles de ta lettre, qu'il ne t'est pas plus possible de séparer de ton existence que je ne puis le faire de la mienne, ne me dit que trop que je ne puis être heureux que près de toi. Je t'ai déjà mandé une fois ce que les rêves sont pour moi et combien ils influent sur ma disposition morale bien après mon réveil. Je suis donc bien fait pour te comprendre, pour savoir tout ce que tu ne me dis pas et ce qui, à mon avis, rend bien plus malheureux qu'heureux.
Crois-tu, mon amie, que je ne rêve pas? Crois-tu qu'avec une âme comme la mienne je suffise avec seize ou dix-huit heures de veillée et que je sois homme à perdre les six ou huit heures que je passe dans mon lit? Quand j'aurai le bonheur de passer un jour près de toi, tu sauras, mon amie, que le sort m'a donné tout juste autant de facultés aimantes qu'il peut t'en avoir départies, trop, beaucoup trop pour vivre ainsi que je le fais loin de l'être que j'aime parce qu'il est tout ce que je désire qu'il soit. Ceci est au reste un thème sur lequel je n'aime pas m'arrêter; je ne veux aggraver ni ton sort ni le mien; l'impossibilité qui existe aujourd'hui doit être vaincue avant que je puisse et que je veuille essayer de me livrer à l'élan de mon cœur. L'amour, mon amie, finit par s'user s'il porte dans le vague, il a cela de commun avec toutes choses; je suis loin de toi et je m'arrête donc à ce que les distances les plus grandes ne peuvent pas me ravir, ce qui, malgré elles, est à ma portée et ce que je regarde comme le plus précieux de mes biens. Tout dans notre relation est extraordinaire. Rien peut-être n'y serait compris que par nous, et ce fait me fait plaisir au milieu des plus cruelles privations. Mon amie, tu vois que je cultive ma propriété, quelque restreinte qu'elle soit, tout comme pourrait cultiver la sienne l'homme du monde le plus opulent et le plus industrieux, chances rarement réunies. Figure-toi combien je saurai être riche, le jour où je le serai effectivement!
Ce 10[410].
Nous avons eu deux journées de cérémonies d'église, qui ne m'ont point permis de faire beaucoup de courses hors de l'enceinte de Saint-Pierre et du Vatican. Les cérémonies dans la chapelle Sixtine n'ont point répondu à mon attente; le local est trop restreint et j'en ai vu de plus belles chez nous et en d'autres lieux. Cette chapelle au reste ressemble à un corps de garde anglais. On y entend autant d'anglais que d'italien.
[410] Samedi saint.
Ce qui est beau au delà de toute expression, c'est l'adoration de la Croix à Saint-Pierre. Ce vaste édifice, éclairé par la seule Croix, cette croix placée par Michel-Ange et calculée par cet homme--l'un des génies les plus vastes de tous les siècles--dans l'intention de produire un effet surprenant, est un spectacle digne de fixer à la fois le cœur et les sens.
Le reproche que je fais aux fonctions dans le Vatican, c'est qu'elles se confondent trop avec les collections toutes païennes que renferme le même lieu. Il faut remplir bien des intervalles et le passage de la chapelle dans les musées n'est pas fait pour agir en bien sur le commun des hommes. Je crois, mon amie, que je n'appartiens pas absolument à la foule, et je parle ici un peu plus en législateur qu'en gouverné qui sait faire leur part à l'esprit et au cœur, à la raison et aux sens.
Je t'ai dit que les sifflements inséparables des chuchotements anglais couvrent le plain-chant dans la chapelle Sixtine. Eh bien! ce ne sont également que des Anglais que l'on voit dans les salons. Je ne crois pas que, depuis les invasions des Barbares, il y ait eu autant d'étrangers d'une même origine dans l'enceinte de Rome, qu'il y en a dans ce moment de la race britannique. Parmi ce grand nombre, il n'y a rien de marquant parmi les hommes ni de joli parmi les femmes. Lady Sandwich[411] voit du monde le soir. J'ai été chez elle et j'ai trouvé tout ce qu'il y a ici de mes pays.
[411] SANDWICH (Mariana-Juliana-Louisa Corry, Lady), née le 3 avril 1781, épousa le 9 juillet 1804 George-John Montagu, VIe comte de Sandwich, né le 5 mars 1773, mort à Rome le 21 mai 1818. Après la mort de son mari, Lady Sandwich resta quelque temps à Rome. Elle mourut à Londres le 19 avril 1862 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
Quant aux dames romaines, c'est comme s'il n'en n'existait pas. Il y en a deux ou trois belles; chacune est en ménage avec quelques _cavalieri serventi cicisbei_[412] et elles se passent pour le même plaisir l'_amico_ et quelquefois encore l'_incognito_. Ce dernier fait dépend en partie de leur plus ou moins de bonne humeur et de la saison, car la saison influe ici plus qu'autre part sur les facultés des deux sexes. Le siroco rend calme, faute de pouvoir rendre sage, et la tramontana excite au plaisir, faute de pouvoir assurer le bonheur. Mon existence, mon amie, ne suit pas les lois romaines; je ne veux pas me rendre meilleur que je ne suis; je me borne donc à t'assurer que je suis sage quand même je suis placé sous l'influence de la tramontana; le mérite vient à cesser dès le premier souffle de siroco.
[412] Cicisbeo, mot italien d'où vient le français Sigisbée.
Du reste, mon amie, quel climat que celui de Rome, quel air, quel soleil, et surtout quelle lune! Aussi n'est-on pas étonné du beau coloris des peintres; il existe ici des effets de lumière qui passent toute conception d'au delà des monts,--c'est sous cette désignation que l'Italien place le reste de l'Europe, depuis que la civilisation d'au delà a éclipsé de beaucoup celle d'en deçà des Alpes, et par conséquent depuis que le Romain ne se sent plus en droit de nommer Barbares ni toi ni moi.
Nous sommes au reste ici en plein été; les mois d'avril communs ont des pluies à leur suite, celui de 1819 est sec et même trop sec pour le bien du désert qui entoure Rome et qui couvre les ruines des lieux de plaisance de tant de grands hommes auxquels ont succédé tant de petits.
Bonsoir, bonne amie. Je suis fatigué, non de t'écrire, mais à force d'avoir été empêché pendant tout le jour de m'asseoir à mon bureau, qui est pour moi une véritable _patrie portative_.
Ce 12.
Bonne amie, quelle belle journée que celle d'hier, la fête de Pâques! Dieu est bien noblement adoré ici ce jour.
Il y a trois époques dans cette journée qui sont classiques, et je n'appelle tel que ce qui me satisfait sous tous les rapports, ce qui agit sur moi en bien de toute manière et ce qui, par conséquent, parle à la fois à mon esprit, à mon cœur et à mes sens. Je suis content du dimanche de Pâques.
Le service divin à Saint-Pierre est aussi beau que celui dans les chapelles l'est peu. Rien n'est oublié pour sanctifier la pompe en lui conservant le caractère le plus austère, le seul qui convient aux fonctions religieuses. La bénédiction papale du haut du balcon de la façade de l'église est touchante à la fois et belle. Un homme qui, au nom de Dieu, bénit cinquante mille personnes à la fois, qui toutes se prosternent devant le souverain arbitre de toutes choses, est chargé d'une belle et noble fonction.
Le soir, l'illumination de Saint-Pierre est le plus magnifique des spectacles. La première est d'après les dessins de Michel-Ange[413]. Au coup de 8 heures (ou une heure de nuit à Rome) la scène change: le bâtiment et les alentours se couvrent d'une masse de feu; Saint-Pierre n'est plus illuminé, mais il éclaire le pays. Plus de cinq cents hommes habitués à l'opération exécutent cette nouvelle illumination, devant laquelle pâlit la précédente, en moins de deux secondes.
[413] M. de Metternich veut parler ici de l'illumination de la coupole de Saint-Pierre. La seconde illumination, qui eut lieu à 8 heures, comprenait l'embrasement de la façade et de la colonnade (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 202).
Puis le feu d'artifice du tombeau d'Adrien, qui surpasse tous ceux que j'ai vus jusqu'à ce jour. Le point de départ de la girande est tellement élevé qu'elle ressemble à l'éruption d'un volcan. Le monument a ensuite été représenté en feu tel qu'il avait été décoré primitivement, et puis beaucoup d'autres décorations les unes plus belles que les autres[414]. Le seul reproche que je fasse à cette magnifique scène, c'est d'attrister; je déteste les feux d'artifice, vu la nuit qui leur succède. Mon amie, le bonheur n'est pas dans ce qui brille, mais dans ce qui dure.
[414] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome ce 13 avril.--Le feu d'artifice au château Saint-Ange... est le plus beau que j'aie vu, et je suppose, le plus beau que l'on puisse voir.