Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 25

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[385] Frédéric-Guillaume III fut en effet épris de Georgine Dillon, fille d'Édouard. C'était, d'après Mme de Boigne, une «jeune personne charmante de figure et de caractère». Le roi lui proposa de l'épouser et de la créer duchesse de Brandebourg, mais elle refusa, malgré le désir de ses parents de voir ce mariage se conclure. Mme de Boigne, dans ses _Mémoires_ (t. II, p. 309), raconte l'histoire de ce projet. C'est à la suite de l'échec de celui-ci que Dillon obtint sa mutation de Dresde à Florence (1818). Georgine Dillon épousa le comte Karolyi. Mme du Montet fait d'elle ce portrait: «Mme de Karoly serait extrêmement jolie, sans la fixité de son regard. Le prince de Ruffo, à cause de sa pâleur et de ce regard, l'appelle «un ange mort» (_Souvenirs de la baronne du Montet_, p. 221).--Georgine Dillon était née le 10 mai 1799 et mourut le 3 mai 1827 (communication de M. le vicomte Révérend).

Les filles de Mme Hitroff[386] sont les plus jolies petites personnes de Florence. Je les trouve un peu moins bien qu'elles ne le sont effectivement, à force que la mère veut prouver qu'elles le sont plus que le Créateur ne l'a voulu.

[386] Femme du ministre de Russie à Florence, Nicolas Fédorovitch KHITROFF ou HITROFF, général-major, ministre plénipotentiaire auprès du grand-duc de Toscane de 1816 à 1819 (_Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. LXII, _Liste alphabétique, etc._--_Moniteur universel_, 4 octobre 1816, no 278, p. 118).

Il y a ce soir un petit spectacle de société chez Mme Apponyi, composé à peu près exclusivement de la famille Hitroff. Un défaut assez commun aux Russes, c'est de vouloir toujours primer, et le malheur veut que l'engagement n'est pas toujours facile à remplir; aussi ne l'est-il pas souvent. Mme Hitroff est au reste sûre d'être applaudie et c'est ce qu'il lui faut.

Enfin, mon amie, connais-je mes deux passions anglaises!

L'une, que tu ne connais pas, est une très douce et bonne personne. C'est Wellington qui, en 1814, m'a fait faire la connaissance de lady K. Il y passait sa vie et j'y ai été beaucoup. J'en ai été amoureux aussi peu que de ma mère. Elle est gentille, elle est de l'opposition, et notre temps s'est écoulé en discussions politiques. Elle a trop bon goût pour aller au delà de Sir Francis Burdett[387], tandis que Hunt[388] n'atteint pas à la hauteur de Lord Kinnaird[389].

[387] Voir p. 56.

[388] HUNT (Henry). Homme politique et agitateur anglais, né le 6 novembre 1773, qui, à partir de 1816, organisa de nombreux meetings populaires, notamment celui de Manchester qui fut dispersé violemment par la yeomanry (16 août 1819) et à la suite duquel Hunt fut condamné à deux ans de prison. Membre de la Chambre des communes de 1830 à 1833, il mourut de paralysie le 15 février 1835 (_Dictionary of National Biography_, t. XXVIII, p. 264).

[389] KINNAIRD (Charles, Lord), né 8 avril 1780; membre de la Chambre des communes de 1802 à 1805, il vota constamment avec les whigs. Il fut nommé, en 1806, pair représentatif d'Écosse. Lord Kinnaird résida beaucoup sur le continent. Il avait épousé, en mai 1806, Lady Olivia Fitzgerald, dernière fille du second duc de Leinster, et mourut le 11 décembre 1826 (_Dictionary of National Biography_, t. XXXI, p. 189).--Lady K. est peut-être Lady Kinnaird.

L'autre, Lady A., est une petite caillette dans la force du terme. Je l'ai également vue souvent chez Wellington. Elle m'a toujours déplu au point que j'ai été impoli pour elle. J'ai connu anciennement son mari et sa première femme, qui était nièce de Lord Cholmondeley[390].

[390] CHOLMONDELEY (George-James, premier marquis de), né le 11 mai 1749, mort le 10 avril 1827. Créé marquis le 22 novembre 1815. Épouse le 25 avril 1795 Charlotte Bertie (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).--Son père, George, vicomte Malpas, mort en 1764, avait eu de son mariage avec Hester, fille de Sir Francis Edwards: 1º George-James dont il vient d'être question; 2º une fille, Hester, qui épousa William Clapcott-Lisle, dont elle eut une fille, mariée à Charles Arbuthnot (John BURKE, _A genealogical and heraldical Dictionary of the Peerage and Baronetage of the British Empire_, in-4º, Londres, Henry Colburn, 1845, p. 206).--Cette dernière était donc la nièce de Lord Cholmondeley.

Lord Arbuthnot, né en 1767, sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, de novembre 1803 à juin 1804, fut ensuite ambassadeur extraordinaire à Constantinople en 1807. Il mourut en 1850. Après la mort de sa première femme, il épousa Harriett, troisième fille de Henry Fane (_Dictionary of National Biography_, t. II, p. 61).

D'après ce qui précède, il est donc vraisemblable que la Lady A. dont parle M. de Metternich est Lady Harriett Arbuthnot.

Aie l'âme en repos sur ces deux passions. Je ne comprends même pas ce qui peut avoir prêté au dire de la seconde, car, quant à la première, l'on m'a _vu parler_; quant à la seconde, l'on n'a pas même vu cela, et mon silence n'est pas assez interprétatif pour pouvoir prêter à une aussi ridicule prétention.

Ce 23.

Je t'enverrai la présente lettre, mon amie, par un courrier que Lord Burghersh expédiera en Angleterre. N'oublie pas de me mander si tu as reçu le bracelet et si tu le trouves joli. Je voudrais que chaque petite plaque pût désigner une année de bonheur pour nous. La première, hélas! est encore à venir!

Ce que tu me dis, dans ton no 21, sur les chaînes de fer qui nous retiennent loin l'un de l'autre, n'est malheureusement que trop vrai. Aussi, ai-je toujours craint, plus que la mort, les entraves affreuses que mon attitude met au libre exercice de ma vie. Il n'est, après le sort du souverain, pas de place dans l'État qui soit plus sujette que la mienne à tous les inconvénients de cette grandeur qui tue l'existence de l'homme. Je n'ai pas un moment véritablement à moi, car le monde ne s'arrête pas dans sa marche pour me faire plaisir. Je ne puis point charger un autre _à temps_ de ma besogne, car cette besogne est tout intellectuelle; elle n'est que du domaine de la pensée; je ne puis charger personne de penser pour moi, d'écrire à ma place, de suivre un point de vue qui est mien, de dire demain le mot que j'ai préparé aujourd'hui. Tous les départements qui suivent une règle fixe, qui sont plus liés à la matière que ne l'est le mien, sont infiniment plus libres d'action. Mon amie, conçois-tu combien ce que j'ai détesté il y a un an et de tout temps, doit me paraître odieux aujourd'hui?

Adieu, mon amie. Lord B[urghersh] me fait demander mon paquet et je ne veux pas retenir le courrier. Aime-moi et pense à moi, ce qui équivaut dans mon attitude vis-à-vis de toi.

Il est possible que le présent numéro t'arrive avant le précédent, duquel j'ai chargé le courrier hebdomadaire, qui fait un détour considérable en passant par Munich.

Voici mon plan ultérieur de voyage. Je pars d'ici le 26 pour Livourne. Je coucherai le 27 à Pise, le 28 à Sienne, le 29 à Radicofani, le 30 à Viterbe et le 31 à Rome. L'Empereur quitte Florence le 29 et il sera à Rome le 2 avril. Je fais le détour de Livourne pour faire voir ce lieu et Pise avec ses antiquités magnifiques à Marie.

Adieu. Je dînerai le 27 à bord du vaisseau de l'amiral Fremantle[391] qui m'attend à cet effet dans la rade de Livourne. Je boirai à ta santé sur terre d'Albion.

[391] FREMANTLE (Sir Thomas-Francis). Né en 1765, il entra à douze ans dans la marine. Amiral en 1810, il fut chargé la même année d'un commandement dans la Méditerranée et, en avril 1812, de celui de l'escadre de l'Adriatique. En 1818, il fut nommé au commandement en chef des forces navales anglaises dans la Méditerranée, mais n'exerça ce commandement que pendant dix-huit mois, étant mort à Naples le 19 décembre 1819 (_Dictionary of National Biography_, t. XX, p. 248).

Voilà encore un message de B[urghersh]. Rien n'est pressé comme un homme qui n'a rien à mander. Adieu, bonne et chère Dorothée.

No 21.

Livourne, ce 26 mars 1819.

Je suis arrivé ici, mon amie, cet après-dîner, après sept heures de course depuis Florence. Je n'ai fait que passer à Pise sans m'arrêter. Je le ferai voir demain à ma fille.

J'ai quitté Florence avec le regret qui se trouve dans ma nature dès qu'il s'agit d'abandonner un lieu connu, sentiment naturel dès que le lieu est agréable, et de pur instinct dès qu'il ne l'est pas. Je crois t'avoir déjà dit, dans le cours de _notre courte vie_, que je ne quitte jamais un cabaret quelque borgne qu'il soit sans un certain sentiment de peine. Si j'étais cheval, j'adorerais mon écurie et mon râtelier.

Lord Burghersh nous a régalés, la dernière soirée, d'un second concert composé uniquement de sa musique. Elle est véritablement étonnante pour un amateur, et elle serait même bonne en tout autre pays que celui-ci, où il y a du crime à perdre le temps à en faire et, par conséquent, à en entendre de la médiocre. Lady Burghersh est dans ton état, mon amie. Comme elle a ta taille, je l'ai beaucoup regardée pour m'orienter un peu sur la tournure que tu vas avoir.

Rien n'est beau et ravissant comme le voyage de Florence ici. Je doute que la terre promise ait tenu ce que la Toscane offre, au voyageur et à l'habitant, de charmes de toute espèce. Mon amie, je trouve qu'il est bien gauche de naître autre part que sous un ciel heureux comme celui-ci. Tout ce qui s'y offre aux regards est beau et les sensations sont plus douces sous l'influence du climat. Le soleil y luit mieux, et Caraccioli[392] avait bien raison d'assurer George III[393] que la lune de Sicile vaut le soleil de Londres. Il ne fait pas beau chez nous en juin comme ici à la fin de mars!

[392] CARACCIOLI (Dominique, marquis) né à Naples en 1715. Ambassadeur de Naples à Londres (1763), à Paris (1770). Vice-roi de Sicile (1780). Ministre des affaires étrangères (1786), mort en 1799 (_Biographie universelle_ (Michaud), t. VI, p. 642).

[393] GEORGE III (George-Guillaume-Frédéric), né à Londres le 4 juin 1738. Roi d'Angleterre le 25 octobre 1760. Après plusieurs crises, sa raison s'éteignit complètement en octobre 1810 et le gouvernement fut confié au Prince-Régent. Devenu aveugle, il mourut le 20 janvier 1821. Il avait épousé en 1761 Charlotte-Sophie de Mecklembourg-Strelitz (1744-1818) (_Dictionary of National Biography_, t. XXI, p. 172).

J'ai été en arrivant ici dans une boutique que j'aime beaucoup, car elle ne renferme que des objets à mon goût. Le magasin de Michali est tout consacré aux arts; vous y trouvez depuis les statues jusqu'aux plus menus objets de sculpture en marbre et en albâtre. Les marbres sont modernes, mais tous copiés d'après les meilleurs modèles. On ne peut acheter des albâtres qu'ici: tout ce qui se vend à Florence est mesquin en comparaison de ce que renferme ce magasin. Je n'aime pas la matière, je déteste les petites figures et les mesquines fabrications que l'on trouve sur tous les marchés de l'Europe, mais il faut voir les grands vases de Michali. J'en ai acheté quatre ce soir, hauts de 4 pieds, sculptés d'une manière ravissante et ils me coûtent 200 ducats. On les vendrait 1,000 à Londres.

De la boutique, j'ai été à l'Opéra. L'on donne les _Baccanali di Roma_, musique de Générali[394]. Belle musique et bien chantée.

[394] GENERALI (Pierre), compositeur italien, maître de chapelle de la cathédrale de Novare. Né à Rome le 4 octobre 1783, mort à Novare le 3 novembre 1832 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Je vais me coucher loin de toi et avec toi, mon amie.

Pise, ce 27.

J'ai voulu aller voir ce matin l'amiral Fremantle à bord du _Rochefort_. Le temps était gros, nous sommes au milieu de l'équinoxe; le vaisseau est à l'ancre à 5 milles en mer; j'ai renoncé à y aller, d'autant plus que l'amiral part demain pour mouiller dans la rade de Naples. Il n'était resté ici que pour m'attendre; il aura attendu en vain et il s'en consolera.

Je suis à Pise depuis 2 heures après-midi. J'ai fait voir à ma fille les objets magnifiques que renferme cette ville. Le Campo Santo, entre autres, me pénétra toujours d'admiration. Je ne te fais aucune description, car il existe des ouvrages qui t'apprendront mieux que moi ce que valent les monuments. Il n'en est pas un qui te dirait ce que tu es pour moi; ma besogne trouve donc là de très justes bornes. Je partirai demain matin pour Sienne.

Radicofani, ce 29.

Au moment où j'allais monter en voiture, à Pise, m'est arrivé un courrier de Mantoue avec ton no 24. Merci pour cette bonne lettre, mon amie; je l'ai lue et relue pendant deux postes.

Tu crois que je suis fâché de ton état ou plutôt de la cause de cet état! Mon amie, que veux-tu que je te dise? Je ne sais pas te dire ce que je ne sens pas et je ne trouve pas les mots pour te dire ce que je sens.

Oui, mon amie, j'ai reçu la première annonce que tu m'en as faite comme tu dois désirer que je la reçoive! Mais ma raison a désapprouvé sur-le-champ ce que mon cœur a pu sentir. N'est-ce pas moi, moi-même, qui t'ai engagée à être bonne dans ton ménage? Crois-tu que je ne connaisse pas assez les hommes pour ne pas savoir ce qui constitue les bons ménages? Je me mépriserais si je pouvais t'en vouloir de faire ton devoir, je n'ai aucun droit de désirer que ton mari n'use pas de la plénitude du premier des siens; mon amie, voilà le côté pénible d'un rapport comme le nôtre, de tout rapport tel que le nôtre! Mon amie, sois tranquille, ne fais pour l'amour de moi que de m'aimer. Ne suis pas ton idée de vouloir que je te permette ce que je ne puis et ne veux pas défendre. Fais la part à ce qui tient au ménage et fais-moi la mienne. Mon cœur sait distinguer ce qui est à lui d'avec ce qui est à un autre; si je ne confonds pas ces éléments si différents, je sais que tu ne les confonds pas davantage; il est des lignes matérielles et morales qu'il est si difficile de tracer: rien dans ma pensée ne les confond, et cependant ne puis-je pas trouver les termes pour les définir. Dès que je suis placé dans une situation pareille, je n'entreprends pas ce en quoi je serais sûr d'échouer. Mon amie, ne me demande pas: agis! Que l'on ne te fasse pas un reproche; que la paix de ton intérieur soit assurée! Crois-tu que je me consolerais à la distance où je me trouve d'un seul quart d'heure de peines que tu éprouverais et qui ne seraient inévitables? Crois-tu que ma présence même suffirait pour me consoler de ce qui ne doit pas être? Crois-tu enfin que je n'ai pas souffert, dans le peu d'instants que nous avons passés ensemble, des mouvements d'humeur que tu as essuyés? Mon amie, mande-moi que tu es tranquille et par conséquent heureuse et que tu m'aimes! Mes vœux, à une aussi cruelle distance que l'est la nôtre, se bornent là: ils doivent, hélas! s'y borner.

Tu veux savoir si le fait est arrivé que, pendant douze ans, l'on n'ait point eu d'enfants pour en avoir plus tard. Oui, il arrive tous les jours! Il est la suite de raisons différentes: il en est une--j'ignore si elle a trait à ta position, mais elle est catégorique--et elle a lieu souvent dans les ménages qui se passent en séparations et en rapprochements; il en est qui sont moins faciles à expliquer, quoique toutes physiques. Console-toi, bonne amie, tu ne mourras pas si tu te ménages. Plusieurs années d'interruption donnent des forces à la femme, tout comme elles en privent l'homme. Tu auras un bel enfant que tu aimeras bien et que j'aimerai parce qu'il sera tien.

J'aime moins la crainte que tu viens d'avoir. Fais-tu bien de prendre tant de bains? Ménage-toi beaucoup, bonne amie, pour toi, pour moi, pour les tiens! Ne consulte pas trop de médecins et laisse aller le bon Dieu et ton bon naturel. Je n'aime pas beaucoup les médecins anglais: j'aime mieux l'héroïsme en amour et sur le champ de bataille qu'en médecine.

Je suis charmé de tes rapports de bienveillance avec l'archiduc[395]. Je t'avais prévenue qu'il a de l'esprit et surtout beaucoup de connaissances. Tu m'as souvent fait le reproche que je trouve de l'esprit à trop de monde! Ne crains rien: je ne te recommanderai jamais une bête, et puis il y a de l'esprit de tant de façons! Toutes ne sont pas agréables et ne valent par conséquent pas le tien, mais il faut vivre de tout celui que l'on rencontre: j'ai peut-être ce mérite-là.

[395] L'archiduc Maximilien, qui faisait alors un voyage en Angleterre. «Extrait du _Journal de Portsmouth_.--L'archiduc Maximilien d'Autriche, cousin de l'Empereur et général d'artillerie à son service, est arrivé lundi soir avec sa suite à l'auberge du Roi George... Ce prince est âgé d'environ trente-cinq ans; il montre une grande politesse et un désir ardent de s'instruire du jeu des diverses machines, de leur principe et de leur emploi.» (_Moniteur universel_ du 19 janvier 1819, no 19, p. 74).--«Nouvelles de Londres.--L'archiduc Maximilien habite l'hôtel Clarendon. Il restera encore deux mois en Angleterre.» (_Gazette d'Augsbourg_, 7 février 1819, no 38, p. 148).--Il s'embarque à Douvres pour revenir sur le continent le 19 mars (_Ibid._, 2 avril 1819, no 92, p. 365).--Maximilien-Joseph-Jean, fils de l'archiduc Ferdinand-Charles-Antoine, de la branche d'Este-Modène, né le 14 juillet 1782, général feldzeugmeister autrichien, mort célibataire à Ebenzweier le 1er juin 1863 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).--Il est l'inventeur d'un système de fortification connu sous le nom de tours maximiliennes (_maximilianische Thürme_).

J'ai couché la nuit dernière à Sienne, où j'ai passé une soirée maudite. Pourquoi n'ai-je pas le bonheur d'aimer les honneurs que l'on me rend, et le malheur de devoir passer ma vie à en recevoir? Un cardinal de quatre-vingts ans m'attendait à Sienne; il est venu me voir au débotté[396]. Le gouverneur de la ville s'est emparé de moi. J'ai été la pâture d'un corps municipal, d'un corps d'officiers et de vingt dames qui ont voulu me prouver que Sienne devait valoir Paris! Il est possible qu'elles soient charmantes, mais je ne les ai pas trouvées telles. Je voudrais que tu puisses être témoin des désespoirs de Marie à chaque arrivée dans une grande ville, et toutes celles de l'Italie méritent plus ou moins ce nom.

[396] ZONDADARI (Antoine-Félix), né à Sienne le 14 janvier (ou juin) 1740. Archevêque de Sienne le 1er juin 1795, cardinal le 25 février 1821, mort le 13 avril 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--GAMS, _Series episcoporum_).

Ce matin, j'ai été voir la cathédrale, monument du treizième siècle, magnifique, et puis quelques autres objets de curiosité, toujours mon cardinal et mon commandant à mes trousses. Les dames heureusement dormaient.

De Sienne ici le pays est affreux. Il est indubitable que cette partie des Apennins a été le foyer d'immenses éruptions volcaniques. La nature y est bouleversée en entier; l'aspect est triste et raboteux sans être pittoresque. Je couche ici et je t'écris à côté d'un bon feu de cheminée, qui n'est pas de trop à quelques milliers de toises au-dessus du niveau de la mer. Le lieu tient de la Sibérie, mais je ne m'en plains pas: il n'y a point de cardinal.

J'ai pensé à toi vingt fois dans la journée. Tu es en droit de trouver le fait peu surprenant, mais tu ne devines pas la raison. Tu aimes le mot: En avant! Or, j'ai avec moi un chasseur bohème qui ne sait pas un mot d'italien; le seul qu'il a appris depuis que j'ai fait 100 lieues dans la presqu'île, c'est: _Avanti!_ Il le regarde probablement comme le fond de la langue, et je commence à supposer qu'il le croit toute la langue, car il s'en sert à toute sauce, et il est de fait qu'il arrive au moyen de ce mot à tout ce qu'il veut. Il a enrayé ma voiture vingt fois dans la journée. Pour avertir les postillons que le sabot est mis, il leur crie: _Avanti_; les postillons partent. Pour ôter le sabot, il faut faire reculer d'un pas la voiture, il crie: _Avanti_; les postillons croient qu'il est fou et reculent; son affaire est faite. Dès que j'arrive dans une auberge, il crie: _Avanti_ et on sert le souper! Chaque moment lui procure ainsi une jouissance, et je commence à croire que l'on ferait le tour de l'Italie avec ce seul mot. Ce mot est le tien et je l'aime.

Ton courrier galope toute la journée à côté de la portière de ma voiture[397]; Marie va avec moi; j'ai un courrier à moi qui me précède; je l'ai donc mis à côté de ma voiture pour le voir. Je crois que je le placerai à mon service. Il sert à merveille et il t'a appartenu. Je crois que je le garderais, s'il servait même moins bien. Ma pauvre amie, que ne puis-je t'y placer, toi!

[397] La comtesse Marie Esterhazy avait pris à son service un ancien courrier de Mme de Lieven. Voir p. 142.

Rome, ce 31.

Me voici, mon amie, arrivé à l'un des buts de mon voyage. Ce n'est pas le dernier, mais certes le plus imposant.

J'ai couché la nuit dernière à Viterbe. Il y a un cardinal, et il a été pendant vingt ans nonce à Vienne[398]. J'ai été abîmé.

[398] SEVEROLI (Antoine-Gabriel), né à Faenza (États de l'Église) le 28 février 1757. Évêque de Viterbe et de Toscanella le 11 janvier 1808, cardinal le 8 mars 1816, mort à Rome le 8 septembre 1824 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

J'ai fait un détour pour venir ici en passant par Caprarola, fameux château bâti pour le cardinal Alexandre Farnèse[399] par Vignola[400]. Il est beau comme monument d'architecture et il renferme des fresques magnifiques. A 5 heures du soir, j'ai découvert la coupole de Saint-Pierre, et à 6 heures et demie j'ai passé la porte du Peuple. La première entrée dans Rome, mon amie, est accablante. C'est la première ville du monde!

[399] FARNÈSE (Alexandre), né le 29 février 1468 à Canino, cardinal en 1493, pape en 1534 sous le nom de Paul III, mort à Rome le 10 novembre 1549 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot), t. XXXIX, col. 373).

[400] VIGNOLA (Giacomo BAROZZIO, dit DA). Né en 1507 à Vignola, mort en 1573 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot), t. XLVI, col. 146).

Je suis logé au palais de la Consulta sur le Quirinal[401]. J'ai sous mes fenêtres une foule de choses que la nuit m'empêche de voir. Je me lèverai de bonne heure, car, sans être curieux comme un Anglais, je trouverais honteux de passer un moment dans mon lit de plus qu'il ne me faudra pour être réveillé.

[401] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Arrivé à la Consulta, où je loge et où le cardinal Consalvi m'attendait avec une foule de gens dont il a composé ma maison, j'ai été pris tout d'abord d'une véritable frayeur à la vue de mon appartement. Il se compose de vingt-cinq salons magnifiques. Marie a pour elle la moitié de moins.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 195).

Bonsoir, bonne amie. Je t'aime dans la ville des Césars comme partout ailleurs.

Ce 1er avril.

Mon amie, que ne peux-tu être à mes côtés, un seul instant, à la fenêtre de mon salon! Un peintre en décoration qui s'aviserait de placer sur la toile tout ce que l'on y découvre serait taxé d'exagération et peut-être même de folie!

J'ai sous moi les chevaux fameux qui ont fait donner au Quirinal le nom de Monte Cavallo. En face, dans le fond du tableau, Saint-Pierre et le Vatican; je plane sur les trois quarts de la ville ancienne et habitée; je vois le Colisée, les colonnes de Trajan et Antonine, le _Forum Romanum_, cent palais plus beaux l'un que l'autre, le Capitole, le mont Palatin tout couvert des ruines immenses du palais des Césars! L'aspect de Rome est autre que je ne me l'étais figuré[402]; il m'en est allé de cette ville comme il en va à tous ceux qui s'occupent d'un objet sans le connaître: on le trouve autre qu'on se l'est imaginé.