Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 24
Tout respire ici la grandeur, le goût et l'humanité dans son relief le plus beau et le plus pur! Je crois, mon amie, que je serais plus heureux _ici_ avec toi encore qu'autre part. C'est le plus bel éloge que je puisse faire du lieu. J'ignore si tu aimes les tableaux, les statues, les bronzes, les marbres, les antiques de toute espèce. Je le crois, car je le désire. J'ai été ce soir pour une demi-heure à l'Opéra. On nous donne l'_Otello_ de Rossini[372] avec de médiocres sujets.
[372] ROSSINI (Gioacchino), né à Pesaro le 29 février 1792, mort en 1868. Son _Otello_ avait été joué pour la première fois en 1816, à Naples, sur la scène du théâtre del Fondo.
Adieu, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai tant fait dans ma journée qu'il ne m'eût pas fallu un dîner à la Cour pour m'achever. Je suis fatigué et je t'aime comme si je ne l'étais pas. D'après tes calculs, je devrais t'aimer un peu moins; mais comme il m'est prouvé que mon sentiment pour toi ne réside ni dans mes jambes ni dans ma tête, je t'aimerai de même dans toutes les circonstances de ma vie et sous l'influence de tous les climats de la terre. Adieu, aime-moi comme je t'aime: je n'en puis désirer davantage.
No 20.
Florence, ce 18 mars 1819.
J'ai relu hier toutes les lettres que j'ai reçues depuis mon arrivée à Mantoue, c'est-à-dire tes numéros 19, 20 et 22. Le no 21 doit m'arriver à toute heure par Gordon. Je suis sûr qu'il ne peut tarder de me joindre. Son envie de nous suivre était si grande que la diligence qu'il fera sera la même.
Mon Dieu! bonne amie, si tu pouvais être près de moi! Tu serais bien heureuse et contente. De la manière dont je te connais et de celle même dont je ne te connais pas, mais qui ne saurait échapper à mes pressentiments, je crois que peu de choses te manqueraient. D'abord, moi et je suis beaucoup pour toi;--et puis tant d'objets aussi véritablement dignes de culte et d'admiration que je m'en sens peu digne, un pays qui remplit l'âme de tant de nobles souvenirs, un pays qui depuis tant de siècles avance toujours dans sa prospérité, habité par un bon peuple et qui sent avec vivacité le sort heureux que la nature lui a assigné! Des monuments magnifiques qui se trouvent à chaque pas; un ciel pur et serein; de la musique comme tu en fais et comme tu l'aimes! Mon amie, tu serais heureuse près de moi à Florence, et je ne le suis pas loin de toi! L'ambassadeur de France[373], Golovkine, Krusemarck[374] sont ici ou vont y arriver. Ceux de mes enfants qui y sont ne me quittent pas de toute la journée; je les conduis partout; je connais Florence par cœur; l'on nous invite partout ensemble. Si tu étais ici, tu ne me quitterais pas davantage, et il y aurait même de la décence dans le fait. Ma pauvre amie, pourquoi faut-il que tu ne sois pas Mme de Golovkine? Cette idée se présente à mon cœur sans aucune jalousie; je suis sûr que ton amour pour moi n'y perdrait rien, et la somme de mon bonheur en serait tant accrue! Tu ne verrais pas, à la vérité, tes amis et tes amies de Londres, mais ne trouverais-tu pas sous la main le meilleur de tous ceux que tu as, que jamais tu as eus et certes que jamais tu puisses avoir.
[373] Le marquis de Caraman, voir p. 117.
[374] KRUSEMARCK (Frédéric-Guillaume-Louis DE). Ministre de Prusse à Vienne. Né le 9 avril 1767. Accrédité comme chargé d'affaires près du gouvernement français le 2 janvier 1810 puis comme ministre plénipotentiaire le 28 janvier suivant, occupa ce dernier poste jusqu'en 1813. Pendant la campagne de 1814, il fut quelque temps gouverneur militaire du pays entre l'Elbe et le Weser. Ministre de Prusse à Vienne (décembre 1815), il exerça cette fonction jusqu'à sa mort survenue le 25 avril 1822 (POTENS, _Handwörterbuch der Militär-Wissenschaften_, t. VI, p. 77.--_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XVI, p. 269).
Je me suis trompé effectivement sur l'individu duquel tu m'avais parlé dans l'une des lettres de plusieurs semaines de date[375]. J'ai cru qu'il s'agissait de ton séjour à Berlin. J'ai beaucoup connu D. dans cette même ville en 1805[376]. J'ai eu de fortes affaires à traiter conjointement avec lui. Le tableau que tu m'en fais est très vrai. L'amour passé ne t'aveugle plus. Tu as cet avantage de commun avec beaucoup d'humains. D. avait beaucoup de moyens; il eût fait, s'il l'avait voulu, une grande et belle carrière; il avait de grands défauts, l'un des plus grands entre autres pour tout homme: la présomption. C'est ce défaut qui a contribué puissamment à des événements bien funestes. C'est D. qui, en grande partie, a été cause des malheurs d'Austerlitz. Ce défaut est du reste assez commun au delà du 55e degré de latitude nord. S'il t'a aimée, je l'en estime davantage; tu l'as aimé, je conçois sa présomption!
[375] Voir p. 167.
[376] Cette date et les lignes qui suivent permettent de croire que le personnage désigné par l'initiale D. est le prince Pierre Petrovitch DOLGOROUKI, né le 19 décembre 1777, aide de camp général (23 décembre 1798) et favori d'Alexandre Ier, chargé par lui de plusieurs négociations diplomatiques en 1805 et 1806, commandant la ville de Smolensk, mort le 6 décembre 1806 à la suite de sa disgrâce et enterré dans le couvent d'Alexandre Nevski (ERMERIN, _Annuaire de la noblesse de Russie_, 1889, p. 93.--_Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. LX, _Liste alphabétique de personnages russes pour un dictionnaire biographique russe_, p. 211).
Les négociations de Berlin en 1805 auxquelles fait allusion le prince de Metternich, avaient pour but d'entraîner la Prusse dans la coalition de l'Autriche et de la Russie contre la France. Le prince Dolgorouki était arrivé dans les premiers jours d'octobre, porteur d'une lettre du Tsar demandant pour la seconde fois le passage à travers les territoires prussiens pour les armées russes. Frédéric-Guillaume hésita tout d'abord, mais Bernadotte ayant violé le territoire d'Anspach, le roi renvoya le prince Dolgorouki au Tsar, porteur de l'autorisation demandée. Un traité fut signé le 3 novembre entre les trois cours, mais Austerlitz allait bientôt le rendre inutile.
M. de Metternich dit dans ses _Mémoires_, t. I, p. 41, à propos de ces pourparlers: «Plus tard l'empereur Alexandre expédia un des jeunes conseillers dont il s'était entouré depuis son avénement: c'était un de ses aides de camp, le prince Dolgorouki, homme d'esprit, plein de feu, mais nullement fait pour une mission trop délicate pour une nature comme la sienne. Son maître lui ayant recommandé de ne rien faire sans moi, je pus bien le diriger un peu, mais non lui dicter sa conduite.»
Le 4 mai 1803, Mme de Lieven racontait à son frère l'histoire d'un duel qui avait mis aux prises Dolgorouki et Borodine. Le premier avait provoqué le second et il avait reçu une balle au-dessus du genou. «Elle y est encore; il est couché et je crois pour longtemps. Il faut que j'aie le cœur bien mauvais, mais en vérité cela m'a fait plaisir. Toute la ville se moque de Dolgorouki... Mon Dieu! comme il est bête, cet homme d'esprit!» (Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 58).
Si donc nous ne nous trompons pas sur le nom de Dolgorouki, l'amour de Mme de Lieven pour ce dernier était déjà mort en mai 1803... ou il n'était pas encore né.
Ce 19.
Nous avons passé hier l'une de ces soirées qui devraient ne pas être réservées à Florence à des voyageurs qui viennent y chercher du bon et même plus que du bon. Je ne sais si tu connais le talent musical de Lord Burghersh[377]. Le malheureux prétend avoir composé une cantate; il nous a fallu l'avaler hier. L'œuvre n'est pas mauvaise, mais elle n'est pas bonne, et je n'aime pas ce genre de terrain.
[377] BURGHERSH (John FANE, XIe comte DE WESTMORELAND, connu, jusqu'à la mort de son père en 1841, sous le nom de Lord), ministre d'Angleterre à Florence. Né à Londres le 3 février 1784. D'abord officier dans l'armée anglaise, il fut envoyé le 14 août 1814 à Florence comme ministre plénipotentiaire. Ministre à Berlin de 1841 à 1851. Ambassadeur à Vienne (1851-novembre 1855). Il fut promu général le 20 juin 1854 et mourut à Apthorpe House, Northamptonshire, le 16 octobre 1859.
Il avait étudié le violon et la composition avec Hague, Zeidler, Platoni, Portogallo et Bianchi. Ce fut lui qui proposa la création de l'Académie royale de musique de Londres, qui fut ouverte le 24 mars 1823.
Lord Burghersh composa sept opéras (_Bajazet_, _Fedra_, _Il Torneo_, _l'Eroe di Lancastro_, etc.) trois cantates, des messes et de nombreuses œuvres symphoniques (_Dictionary of National Biography_, vol. XVIII, p. 176).
Le matin j'ai conduit ma fille à la Galerie. Je crois que la matinée m'a fait paraître la soirée plus mauvaise. Quelle somme immense de chefs-d'œuvre de tous les genres--peinture, sculpture, arts de toute espèce!--Mon amie, l'on a beau voir tout ce que renferment les cabinets hors de l'Italie, l'une des belles collections de la presqu'île efface tout! Le local est au reste si beau en lui-même, tout a si fort l'air d'être fait pour la place, que l'on finit par se regarder comme un habitué du lieu. Toi à mes côtés, tout serait bien. Je te réponds que si tu n'aimes pas les tableaux, je finirais par te les faire aimer, et je me vanterais de cette éducation.
Lord B[urghersh] a une belle collection de plâtres. Il les avait exhibés dans sa soirée. Il n'y a rien à redire à ce fait; mais il ne s'est pas borné à montrer ce que l'on peut voir; il a fait voir ce que l'on n'avoue pas avoir vu. Il avait placé dans un dernier cabinet de son appartement la statue de Persée de Canova[378], figure héroïque sous tous les rapports. Le mouvement de recul que ce pauvre Persée a fait faire à toutes les demoiselles et aux dames qui n'ont pas oublié qu'elles le furent a été tout à fait comique.
[378] CANOVA (Antoine), né le 1er novembre 1757 à Possagno, province de Trévise, mort à Venise le 12 octobre 1822. Sa statue de Persée, en marbre, est actuellement au musée du Vatican.
Le duc de Richelieu[379], fameux roué de son temps, avait fait un pari avec une vingtaine de femmes qu'il savait se rendre invisible. Le pari fut accepté. Le duc se retira (comme le Persée) dans un arrière-cabinet et il fit entrer une dame après l'autre. Il s'était placé au milieu de ce cabinet, d'une manière _ultra visible_. Toutes jurèrent ne pas l'avoir vu et payèrent le pari. Eh bien, le Persée eût gagné tous les paris de la soirée. De toutes les dames, il n'y en a qu'une qui m'a assuré l'avoir trouvé _superbe_! En avouant Persée, elle ne pouvait pas choisir un mot plus correct.
[379] RICHELIEU (Louis-François-Armand DE VIGNEROT DU PLESSIS, duc DE). Né à Paris le 13 mars 1696. Ambassadeur à Vienne (1725-1727), en Saxe (1746), maréchal de France (11 octobre 1748), membre de l'Académie française (25 novembre 1720). Mort à Paris le 8 août 1788 (R. BONNET, _Isographie des membres de l'Académie française_, p. 239).
Ce 20.
Il y a ici une foule d'Anglais et, dans cette foule, pas un individu qui puisse t'être nommé. Comme rien n'est curieux comme vos insulaires, je les vois toujours fort occupés de moi; ils veulent me coucher sur leurs tablettes et je les en dispenserais volontiers. Je les entends vingt fois s'étonner _prodigieusement_ que je ne sois pas un homme de soixante-dix ans. Il y a, entre autres, une vieille dame toute couverte de rides et de fleurs qui a voulu m'assurer hier que mon père devait avoir été moi, car, me dit-elle, je me souviens d'avoir lu votre nom dans les gazettes il y a plus de vingt ans. Je l'ai assurée que je suis venu au monde ministre. Mon amie, l'un de mes vœux les plus ardents, c'est de ne pas le quitter de même.
J'ai fait à Floret les compliments dont tu m'as chargé pour lui. Il a fait une mine à la fois discrète et douce en apprenant ton bon souvenir. La douceur est une de ses vertus et la discrétion sa nature. Je parie que Floret ne s'avoue pas à midi ce qu'il a pensé à 11 heures. Quel confident!
J'ai enfin des nouvelles de Paul, de Paris. Il _voulait_ le quitter peu de jours après m'avoir écrit. L'aura-t-il fait? Je l'ignore.
Ce 21.
Gordon est arrivé et je suis en possession de ton no 21. Sais-tu l'impression qu'il m'a fait? Je crains que tu ne m'aimes plus que je ne le mérite. Je m'explique. S'il s'agit de mon cœur, de sa droiture, de son abandon à tout sentiment qu'il juge digne de le fixer, de ses facultés aimantes sur une ligne de force et de raison de laquelle sont capables peu d'hommes, tu ne saurais te tromper. Crois, aime, livre-toi tant que tu voudras à mon cœur, tu ne risques rien. Ce cœur sait comprendre tout ce qu'on lui demande, et sait même accorder plus, bien plus!... Mais tu me crois des perfections que je n'ai pas; tu me cherches à une hauteur que je ne puis atteindre; mon esprit, mon amie, est celui du _sens commun_; je sais épuiser ce domaine et je ne m'élève guère au delà. Tu trouves mes paroles justes, mes expressions fortes, ma raison complète. Il n'y a dans ces faits que ce qui résulte toujours du genre de mon esprit. Le ciel m'a donné des yeux excellents, des oreilles justes et fines, un tact simple et correct. Je vois ce qui est, j'entends ce qui se dit, je sens ce qui existe.
Mon âme est placée au-dessus du préjugé--je ne crois en nourrir aucun. J'ai une qualité qui n'est pas toujours celle des hommes sans passions: j'ignore le sentiment de la peur et par conséquent ses effets. Le danger provoque en moi l'action; je ne suis jamais plus fort que dans les moments où il faut employer de la force. J'ai été dans le plus fort des mêlées sur le champ de bataille; j'eusse rougi de ne pas m'y trouver et j'ai vu tomber mes amis à mes côtés sans être effrayé du danger; j'ai senti qu'en me trouvant là, je faisais une sottise, mais elle m'a paru d'un genre qui élève l'âme et je ne crains pas de m'élever! Place-moi dans le domaine de mes affaires, tu m'y verras comme sur le champ de bataille. J'ai tué bien des adversaires et j'en ai mis plus encore dans une véritable déroute. La raison, cette raison toute pure et toute simple, est une puissance immense! Je reste maître de mes armes au fort de la mêlée, parce que je suis calme; mes adversaires se dispersent tandis que je reste immobile; ils courent les champs et je ne bouge pas; ils sont hors d'haleine et je n'ai pas encore soufflé. J'ai la conviction d'en avoir plus désespérés dans le cours de ma vie publique que sérieusement fâchés. Mon amie, tu aimes aujourd'hui une espèce de _borne_: elle est placée tout exprès là où elle se trouve pour arrêter ceux qui courent trop fort et à contre-sens; les coureurs la heurtent, ils la maudissent, ils jurent contre ce qu'ils appellent un obstacle: la borne a l'air de ne pas se douter des coups qu'elle reçoit; elle ne bouge pas, car elle est lourde. Voilà la fin du mot, le tableau le plus exact de mon être: il n'y a dans ce tableau ni erreur ni couleurs renforcées; il y en a aussi peu que du mérite dans mon être; il n'y a point de mérite dans mon fait, parce que rien n'est volontaire en moi: le bon Dieu m'a fait tel que je suis et je le resterai aussi longtemps qu'il lui plaira de me laisser ici-bas! J'ai été à quinze ans ce que je suis à quarante-cinq. Le serais-je dans vingt ans d'ici? Oui, mon amie, si je vis, ce qui n'est pas bien prouvé, car mon âme use mon corps! Peu d'hommes, au reste, m'ont compris et peu me comprennent encore. Mon nom s'est amalgamé avec tant d'événements immenses qu'il passera à la postérité sous leur égide. Je te réponds que l'écrivain dans cent ans me jugera tout autrement que tous ceux qui ont affaire avec moi aujourd'hui. Je crois même qu'il me jugera sous une infinité de rapports différemment de ce que tu fais. Ne t'élève pas trop, mon amie, cherche terre à terre et tu me trouveras avant le temps même où d'autres pourront me trouver. Tu me vois bien déboutonné vis-à-vis de toi, tu as eu le bon esprit de ne pas être dupe de ma mine si autre que je ne le suis, moi, tout moi. Tu n'as pas confondu en moi la forme avec le fond. Tu ne croiras plus aux jugements des salons sur mon compte; tu ne me croiras plus léger, inconstant, insoucieux, retors, ultra-finasseur, sans cœur et sans mouvement dans l'âme.
Mon amie, tu vois que je connais la pensée de bien du monde sur mon compte.
Ce 22.
Nous avons eu avant-hier une grande fête que la ville a donnée à Leurs Majestés[380]. La beauté du local en a fait les frais, car le reste ne valait rien. L'on s'est réuni au Palazzo Vecchio, habité par les Médicis avant qu'ils n'eussent fait l'acquisition du palais Pitti. Tous les lieux sont remarquables dans ce palais. Les colonnades des Uffici, les portiques de la Tribune étaient illuminés; l'on a tiré un feu d'artifice qui eût mérité un tout autre nom, car il n'y avait qu'absence de feu et d'artifice. Le peuple toscan tient beaucoup des Allemands. Trente mille individus se réunissent, s'arrêtent et se retirent d'une place sans bruit ni querelle. Ce qui m'a charmé, c'est la présence des beaux monuments de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini, de Bandinelli sur cette même place. Les fusées qui les éclairèrent sont montées, elles ont brillé et elles ont disparu comme ces grands hommes mêmes et comme les générations qui sont descendues depuis eux dans la tombe. Un feu d'artifice m'attriste toujours: la nuit succède si vite à la plus brillante lumière! Les fusées sont l'image d'une belle vie. Les époques et leur durée plus ou moins longue dans la vie la plus belle ne comptent pas dans leur rapport avec l'éternité. Mon amie, pourquoi se donne-t-on tant de peine dans ce monde?
[380] Le même jour, 22 mars, le prince de Metternich écrivait à la princesse Éléonore sa femme une lettre où il lui faisait, à peu près dans les mêmes termes que dans la présente, le récit de la fête du 20 mars. Les deux pages, celle adressée à l'épouse et celle destinée à la maîtresse, sont curieuses à comparer (Voir _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193).
J'ai maintenant autour de moi tous les ministres qui m'ont suivi ici de Vienne. Je leur donne rendez-vous tous les jours à 2 heures chez ma fille, et nous allons ensemble voir quelque objet de curiosité. Je les ai conduits aujourd'hui à la fabrique des _Pietre dure_, établissement unique dans son genre[381]. Le grand-duc actuel l'a fortement soutenu, et il ne laisse rien à désirer ni sous le point de vue de la perfection ni sous celui de l'activité. Il y a quatre ans que le grand-duc m'a fait cadeau de deux plaques de consoles, que j'ai à Vienne et que les Français avaient placées avec plusieurs autres objets au Musée à Paris. Ces deux plaques ont coûté 50.000 francs de fabrication. Or, figure-toi la chapelle de saint Laurent--tombeau des grands-ducs--chapelle qui mériterait bien plutôt le nom de basilique vu ses dimensions, dont tout l'intérieur, du parquet jusques y compris le plafond, et tous les ornements sont faits ou en train d'être achevés en _pietra dura_ telle que mes tables! Eh bien! l'ensemble en est peu agréable à force d'être riche; l'âme y est oppressée sous la magnificence, et une simple église dans un style correct vaut mieux. Il en est ainsi de bien des choses dans ce bas monde.
[381] Fondée au seizième siècle aux Offices, la manufacture de mosaïques était installée depuis 1797 dans les bâtiments du palais de l'Académie des beaux-arts, où elle se trouve encore (via degli Alfani, 82). A cette fabrique est joint le Musée des ouvrages en pierres dures (_Museo dei Lavori in Pietre dure_).
Je passe ordinairement mes soirées ou chez Mme d'Apponyi[382], femme de notre ministre, charmante, pleine de grâce et de talents (elle passe pour chanter mieux que personne en Italie), ou chez Mme Dillon, femme du ministre de France[383], ou chez Lady Burghersh[384]. La dernière a de l'esprit et je la connais beaucoup, car elle a fait la campagne de 1813 et 1814 avec nous.
[382] APPONYI (Antoine-Rodolphe, comte), né le 7 décembre 1782 d'une très ancienne famille hongroise, ministre d'Autriche à Florence, puis ambassadeur à Rome, à Londres (mai 1824), à Paris où il resta jusqu'en 1849. Le 17 août 1808, il avait épousé Thérèse, comtesse Nogarola de Vesone, et il mourut le 17 octobre 1852 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, vol. I, p. 57).
Mme de Lieven devait se lier plus tard avec Mme Apponyi, lors de l'ambassade de M. Apponyi à Londres. Elle retrouva ses amis à Paris. L'une de ses nièces, fille du comte Alexandre de Benckendorf, épousa le fils de l'ambassadeur d'Autriche.
[383] DILLON (Édouard, comte), né «en Angleterre vers l'an 1750 sans que l'on puisse déterminer la ville et l'époque, de Robert Dillon et de Marie Disconson» d'après un acte de notoriété qu'il se fit délivrer le 3 juillet 1819. Toutefois, sur ses états de service, il est dit: «né le 21 juin 1750, d'après sa déclaration». Page du roi en la Grande Écurie (1766), sous-lieutenant de carabiniers (20 avril 1768), sous-aide major (20 février 1774), rang de capitaine dans Royal-Allemand-Cavalerie (17 avril 1774), capitaine commandant d'une compagnie de mestre de camp dans le régiment des Carabiniers (2 juillet 1774). Réformé à la formation de 1776. Rang de colonel, 29 décembre 1777. Attaché en qualité de colonel au régiment d'infanterie de Dillon (21 mars 1779), mestre de camp commandant le régiment de Provence ci-devant Blaisois (13 avril 1780). Quitta le corps en juillet 1791. Servit pendant l'émigration dans le régiment de Dillon, dont le roi l'avait nommé colonel propriétaire, et obtint le rang de lieutenant-général le 23 août 1814, suivit le roi à Gand en 1815, fut nommé lieutenant-général titulaire pour tenir rang du 1er juillet 1815, retraité le 20 février 1820. Très en faveur à la cour de Marie-Antoinette, il y était connu sous le nom de «Beau Dillon». Mme de Boigne dit de lui qu'il était très beau, très fat, très à la mode». Pendant la Restauration, il avait été nommé ministre de France à Dresde en 1816 et il passa de ce poste à celui de Florence en 1818. Il fut, en 1821, nommé premier maître de la garde-robe de Monsieur, et mourut en 1839. Il avait épousé en 1777 Fanny, fille de Sir Robert Harland, «une créole de la Martinique», dit Mme de Boigne. Édouard Dillon était l'oncle maternel de cette dernière (_Archives administratives du ministère de la guerre_.--_Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p. 194.--_Dictionary of National Biography_, t. XV, p. 82).
[384] BURGHERSH (Priscilla WELLESLEY-POLE, Lady), femme du ministre d'Angleterre à Florence. (Voir p. 253.) Née le 13 mars 1793, elle était la fille de William Wellesley-Pole et la petite-fille de l'amiral John Forbes. Elle se maria le 26 juin 1811. Lady Burghersh était une artiste distinguée à laquelle sont dus plusieurs portraits remarquables, entre autres celui de la comtesse de Mornington. Elle mourut à Londres le 18 février 1879 (_Dictionary of National Biography_, t. XVIII, p. 179).
Le roi de Prusse avait été amoureux de Mlle Dillon[385]; il a, je crois, même eu envie un moment de l'épouser, envie fort partagée par les parents de la jeune personne. Elle est assez jolie, mais pas assez pour faire faire à un roi une grave sottise. L'on fait toujours et partout de la musique et partout elle est bonne.