Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 22

Chapter 224,180 wordsPublic domain

Je te pardonne ton injuste peur relativement au pauvre Maurice[351], en faveur de ta propre réprimande. Quand, mon amie, seras-tu arrivée au point de ne pas t'imaginer que je puisse aimer plus d'un être au monde? Crois-tu qu'une personne telle que Léopoldine[352] puisse être à utiliser sans amour? J'ignore même si, avec de l'amour, elle cesserait d'être ce qu'elle est. Et moi qui suis l'être au monde le plus chaud et le plus calme, comment pourrais-tu t'imaginer que tout ce que j'ai de cœur et de sentiment puisse porter sur des foyers divers, et que mon calme ne me ferait pas sentir le ridicule de soupirer sans raison? Je n'ai jamais soupiré, je n'ai jamais fait la cour sans un but déterminé et ce but, je ne l'ai jamais trouvé que dans mon cœur. Je n'ai jamais poursuivi deux buts à la fois, car jamais je n'ai rencontré à la fois deux vœux dans mon cœur. Tout ce que je te permets de dire sur mon compte, c'est que le fait est rare. Eh bien! oui, il l'est et j'en conviens. Mais es-tu fâchée d'avoir rencontré l'homme qui n'a d'autre mérite que d'être ce qu'il est, parce que la nature a eu la charité de ne pas le faire autre?

[351] Le prince Maurice de Liechtenstein, voir p. 147.

[352] Femme du prince Maurice de Liechtenstein.

Je désire même fortement que, dans ce monde, tu n'en rencontres pas un second de mon espèce. Il existe certes, et il en existe peut-être même plus qu'on ne croit. Je ne veux pas que tu en rencontres, car je crois que l'être qui serait comme moi te serait plus dangereux qu'un autre.

Tu vois que je ne suis ni sans amour-propre ni sans calculs dès qu'il s'agit de mon bonheur, abstraction faite même du tien. Pourquoi effectivement un autre ne satisferait-il pas ton cœur comme moi, s'il parlait, comme moi, ta langue, s'il était doué de la même identité d'idées, de volonté et de force de raison? Comment cet être ne te rendrait-il même pas plus heureuse que je ne puis te rendre, si les chaînes de fer qui nous tiennent à une aussi cruelle distance étaient remplacées par toutes les facilités du contact et par tous les charmes de _l'amour bourgeois_? Ma bonne D., ne va pas le chercher, cet être; contente-toi de celui que tu as trouvé; contente-t'en avec toutes les gênes, les regrets et les espérances. Tu sais ce que tu tiens: une sainte prophétesse seule pourrait être garantie de la méprise, et je ne connais pas de sainte qui ait été chercher l'amour ici-bas ou qui n'ait abandonné tous les liens terrestres avant de s'élancer dans les régions hautes!

Mes lettres, mon amie, sont de telles rapsodies, je suis tantôt si haut et si bas, je traite à la fois tant de sujets divers, je parle sur une même page si bien et si mal, que je serais honteux de les écrire à tout autre être qu'à toi. Mais tu me veux tel que je suis; tu aimes mes qualités et mes faiblesses; je ne me gêne plus; je dis tout ce que je pense, quand je le pense et tout comme je le pense. C'est à toi, mon amie, à débrouiller le chaos de mes paroles. Il ne s'étend ni sur ma tête ni sur mon cœur.

Mon médecin s'est enfin déclaré[353]. Il veut absolument que j'aille prendre une seconde fois Carlsbad. J'ai disputé contre ses raisons; il les a combattues par la très simple demande si je voulais me porter bien ou mal? Je ne suis pas encore décidé, je me sens tellement mieux du premier séjour que j'ai fait à ces eaux que j'emporte encore une espèce de conviction que ce mieux doit me mener de lui-même au bien. Je reste donc l'homme des circonstances et je ne prends aucun engagement pour l'été. Ce sont tes affaires qui me guideront. Tu tiens mon cœur, le médecin veut s'emparer de mon foie, les affaires ont tout droit sur ma tête.

[353] Le médecin particulier du prince de Metternich était le docteur de Staudenheim, né à Mayence en 1764, mort à Vienne le 17 mai 1830 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Or, comme rien ne peut se faire avec succès sans l'intervention de la dernière, je ne veux pas décider entre le cœur et le foie, à moins d'être forcé à subordonner l'un à l'autre. Entre deux, certes, le cœur devrait l'emporter, et je puis me fier assez sur ma raison. Sans elle, t'aurais-je découvert?

Mon amie, je vais me mettre à répondre à tes lettres par le prochain numéro. Il partira dans tous les cas par le premier courrier hebdomadaire. Dussé-je même partir avant le jour ordinaire de son départ, je laisserai ici mon journal--car c'est bien un journal que les lettres que je t'écris--coupé au jour de mon départ. Tu sais que les courriers réguliers me suivront partout où je serai.

Adieu, mon amie. Ménage-toi beaucoup dans ton nouvel état. Ta grossesse peut te faire du bien, mais soigne-la. J'aime ta petite fille d'avance, mais jamais autant que sa mère.

Le courrier va partir. Aime-moi, et bats-toi, si jamais ta mauvaise tête te fait douter de mon cœur. Si toutefois tu te bats et même si tu ne le fais pas, dis-le-moi toujours.

No 18.

V[ienne] ce 28 février 1819.

Je commence avec une véritable peine cette lettre, car elle sera la dernière de Vienne. Vienne est à près de 400 lieues de Londres, mais tout finit par tourner chez moi en habitude et les habitudes en besoin. Le cours si régulier de nos communications a fait mon unique charme, depuis mon retour dans un lieu que je n'ai jamais aimé pour lui-même et que j'aime bien moins encore depuis que je t'aime. Tu vois qu'avec tout ce que ton cœur peut renfermer de jalousie, Vienne n'est et ne sera jamais ta rivale.

J'ai beaucoup relu tes dernières lettres. Je vois, mon amie, que tu as passé un mauvais moment en me faisant _ton aveu_. Je t'en sais gré et je trouve d'autant plus de motifs de t'assurer que tout ce que j'ai dit à ce sujet dans ma dernière lettre est puisé au fond de mon cœur. Mon amie, pourrais-je te parler et puiser d'une autre source? Mes vœux portent maintenant sur ta santé; je ne dis pas sur ta conservation, car je ne la vois pas menacée par ce qui fait vivre les femmes. Ne va pas t'imaginer qu'il suffit d'être mon amie pour mourir en couches.

La personne qui t'inspire des craintes sur ton propre compte serait morte toujours et de toute manière. Elle avait l'une de ces âmes qui ne sont pas dans leur domaine avant de s'être dégagées de leur enveloppe. Tout en elle tendait constamment à cette séparation et elle était si sûre de son fait que tous ses arrangements étaient pris bien à l'avance. L'air de la santé ne m'a jamais trompé en elle; quand elle me parlait de sa mort comme du moment le plus heureux de son existence, elle me coupait la parole et la respiration, à force que je sentais qu'elle ne pouvait ni mentir ni se tromper[354].

[354] Voir p. 45.

Toi, tu as l'air délicate, mais le fonds de ta santé est bon, et onze années d'interruption, loin de faire du mal, renforcent. Tu vivras, mon amie, pour le bonheur de tout ce qui t'appartient.

Ce 1er de mars.

Encore un mois, le quatrième depuis notre séparation! Ce sont quatre mois de gagnés sur elle. Mon amie, que les mois vont vite dès qu'ils se ressemblent! Je conserve d'un seul jour d'Aix-la-Chapelle plus de souvenirs que de ces quatre mois.

L'une des bizarreries les plus singulières de l'esprit humain, c'est la différence extrême qu'il trouve entre le passé et l'avenir. Le présent n'existe pas ou plutôt il a cessé dès qu'il a existé. L'avenir est long comme le passé: ses dimensions paraissent prodigieuses, et celles du passé ne paraissent rien: elles sont cependant les mêmes.

L'avenir forme le domaine de l'espérance, l'un des sentiments les plus doux que le Créateur ait mis dans le cœur de l'homme. Le passé est celui du souvenir, sentiment mêlé de tant de charmes pénibles. Eh bien! le bien, même soutenu par la plus douce des pensées, se change dans cette singulière combinaison en tourment! L'ennui seul fait paraître le temps dans toute son extension et c'est, de toutes les tristes sensations, celle que jamais j'ai le moins éprouvée. Ce qui me tourmente--il paraît que chaque être a son tourment particulier--c'est le _vide d'intérêt_ et c'est à ce tourment que je me trouve livré à l'année. Aujourd'hui, mon intérêt porte sur un être absent et sur une feuille de papier. Je ne te parle pas de celui que je porte à mes enfants; il en est de cet intérêt comme de celui que l'on voue à sa propre existence.

A propos de cet intérêt, ai-je été fortement tourmenté ces derniers jours par une maladie assez grave que fait mon fils[355]. Il va dans sa dix-septième année; il est dans le plus fort de sa croissance; il n'a pas un pouce de moins que moi; sa santé est excellente et son cœur et son esprit sont tout ce que je désire. Il a été pris, il y a plus de trois semaines, d'une fièvre rhumatique légère, qui a fini par se jeter sur la poitrine. Sa mère et toute sa famille ont cette partie délicate; il était convalescent quand il a repris de la fièvre et une très forte toux. Je l'ai fait coucher et il va beaucoup mieux. On ne peut pas plaisanter avec un mal de cette espèce à son âge et dans ses malheureux rapports de parenté. Depuis hier, il est certain que, dans une huitaine de jours, il sera entièrement bien et qu'il n'y a pas le moindre risque, mais le médecin lui-même n'a pas pu répondre de quelques jours s'il se tirerait d'affaire sans compromission quelconque.

[355] METTERNICH-WINNEBURG (François-Charles-Victor DE), fils du prince Clément de Metternich, issu de son premier mariage avec la princesse de Kaunitz. Né le 15 janvier 1803. Chambellan impérial et royal, attaché à la légation d'Autriche à Paris (1825). Mort le 30 novembre 1829 (_Almanach de Gotha_, 1820 et 1830).--Les lignes qui suivent semblent un démenti suffisant à divers bruits qui coururent sur l'attitude du prince de Metternich au moment de la naissance du prince Victor, bruits dont M. Strobl von Ravelsberg s'est fait l'écho (_Metternich und seine Zeit_, p. 15).--Voir aussi _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 556 et suiv.

Je n'ai que ce fils et, si j'en avais soixante-cinq comme le chah de Perse, je ne l'en aimerais pas moins. L'idée de le perdre ou de le voir livré à une frêle existence aurait pu me tuer moi-même.

Tu ne me connais pas assez pour savoir que je suis à peu près médecin moi-même. J'ai depuis ma première jeunesse eu un goût très prononcé pour les sciences naturelles et, pendant mes années d'université, j'ai fait, à côté de mes autres études, la majeure partie de celles qui constituent le médecin.

J'ai passé par-dessus tous les dégoûts et j'ai vécu dans les hôpitaux et dans les salles d'anatomie. Je n'ai abandonné cette étude que parce que je n'en ai plus eu le temps; si j'avais été ce qu'a été Capo d'Istria, je serais resté médecin. J'en sais au reste bien assez pour être préservé de la manie commune aux amateurs de vouloir se mêler d'une petite pratique. Le monde est rempli d'hommes qui croient que le demi-savoir vaut mieux que le savoir lui-même ou que, pour le moins, il peut le remplacer. Je suis d'une opinion toute contraire; je n'aime que ce qui est complet. Il me reste cependant assez de souvenirs et j'ai même soin de les rafraîchir pour être très bon juge. Je sais l'être pour tout le monde, même pour moi, mais je cesse de l'être pour mes enfants. J'ai ce défaut de commun avec beaucoup de véritables savants qui jamais ne savent que perdre la tête, dès qu'il s'agit d'un léger mal parmi les leurs. C'est au reste la seule nuance de poltronnerie que je me connaisse.

J'ai suivi tes traces dans la soirée de «_blue stockings_[356]». J'ignore si ce qui s'annonce en Angleterre avec de la prétention à l'esprit vaut mieux qu'autre part, mais j'ai un peu peur que non. Dans tous les cas, mon amie, ton bleu n'aura pas été le plus pâle. Tu serais où tu voudrais que tu serais ce qu'il faut pour être aimable, raisonnable et bonne. Il n'y a hors ces trois conditions que de fausses prétentions et, comme tu n'es jamais hors de ton excellent naturel, l'Angleterre ne peut rien y gâter.

[356] Bas bleus.

Comment ne te souviens-tu pas que c'est toi-même qui a conté à L[ord] St[ewart] l'histoire peu romanesque de la porte de l'auberge d'Henry-Chapelle? C'est au moins lui qui, peu de jours après _notre ère_, m'a demandé compte de l'épisode du goûter. Je lui ai dit: «Oui, nous avons goûté.»--Il m'a assuré que tu lui en avais parlé à propos de la similitude de nos goûts. Avec un peu d'imagination, il peut avoir deviné à la fois juste et faux.

Floret m'accompagne en Italie. Il fait mon ombre depuis douze ans. Ce n'est pas que je ne pourrais m'en passer, mais il a tant de bonnes qualités et, parmi elles, une dont je dois lui tenir compte: il m'est si franchement dévoué, que je lui ferais un chagrin mortel si je le laissais jamais sortir de mon atmosphère. F[loret] est l'homme le plus sûr de la terre, le plus probe, le plus désintéressé. Enfin, il est tout ce qu'il me faut pour que je puisse dormir en pleine sécurité quand il est près de moi. Ce que je te dis ici doit te prouver qu'il a dû être _à nous_.

Ce 2 mars.

Il m'est arrivé, la nuit passée, un courrier de Pétersbourg, qui a porté également des dépêches à Gol[ovkine]. Ce matin il est venu m'en faire la communication. Il est diablement ennuyeux, ton Gol.! Que de phrases, grand Dieu! Il est en langage philosophique ce que feu Kourakine[357] était en langage courtois.

[357] KOURAKINE (prince Alexandre Borissovitch), diplomate russe. Né le 18-29 janvier 1752, vice-chancelier de Paul Ier, ambassadeur à Vienne (1807), puis à Paris (1809-1812), mort à Weimar le 24 juin-6 juillet 1818 (_Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. LX, p. 460).

Après m'avoir fait une péroraison d'une heure pour me prouver à quel point sa confiance en moi était illimitée, il m'a assuré «qu'il ne croyait pas pouvoir me fournir une preuve plus convaincante de la force de ce sentiment, qu'en me faisant lecture d'une dépêche d'une haute importance, importance d'autant plus haute qu'elle portait l'empreinte du temps, temps empreint de grandes choses, régi par de vastes conceptions du génie humain, en proie au mouvement dans les esprits, esprits de trempes diverses, esprits en proie au mouvement et mouvement dirigé par l'esprit du temps, des hommes et des partis, qu'enfin pour me confier sa pensée, toute sa pensée, mais rien que sa pensée, il croyait avant tout devoir chercher à caractériser l'époque actuelle par une définition juste et concrète. Qu'en conséquence, il croyait bien dire en disant que: l'époque actuelle est une ère philosophique et philanthropique, mais que, dans cette époque philanthropique et philosophique, le moment actuel, tout juste ce moment, est _climatérique_.»

--«Je vous comprends à merveille, monsieur le Comte!»

--«J'ai osé m'en flatter! Je connais la force de votre jugement, la sagesse de vos principes, la rectitude de vos intentions, la droiture de votre pensée, l'uniformité de nos vues, d'où il résulte uniformité d'action, de fait, sagesse dans les mesures, indivisibilité dans les actions, oui: _indivisibilité_, j'aime ce mot parce qu'il forme le fond de la pensée de l'Empereur, mon Auguste Maître. Or, passons à l'affaire!»

Il tire de sa poche une dépêche lithographiée qui dit: qu'il s'est fait une révolution en France qui doit fixer l'attention des Cours, que dans leur union se trouvera leur force, que l'Empereur regrette la sortie du ministère de M. de Richelieu, parce que l'esprit droit et conciliant du duc pouvait servir de garantie aux relations entre la France et les puissances!

La vie, mon amie, est trop courte pour de pareilles harangues! Elle suffit à la lecture de dépêches simples et correctes, mais point à des paraphrases comme sait en faire le bon Gol.! Si jamais tu es faite ambassadeur, évite avec soin d'ennuyer, d'assommer les ministres: tu auras alors le droit d'exiger qu'ils ne t'assomment à leur tour. Combien tu serais bon ambassadeur! Bon tout ce que l'on peut être et ce que, malheureusement pour ton pays, tu ne peux être, vu qu'heureusement tu es femme! Je ne sais si je te dis ici une douceur, mais je sens que deux ou trois fois vingt-quatre heures après un entretien _climatérique_ avec Gol., je reste prolixe, entortillé et tant soit peu boursouflé. Le moral peut enfler comme une jambe et il faut du temps pour se défaire d'un mal quelconque.

Ce 3.

Je suppose qu'il t'est arrivé dans ta vie ce qui m'arrive maintenant. Rien n'est pire qu'un départ, si ce n'est un départ retardé. Le malheur des congés est grand; il est lourd surtout. Eh bien, ce malheur me surprend depuis plus de huit jours, de jour en jour et d'heure en heure. J'ai retardé mon départ jusqu'à samedi prochain, car j'ai encore une queue de rhume que mon médecin ne veut pas mettre aux prises avec les hautes Alpes. Il a raison, mais j'en souffre plus que du rhume, qui ne me fait guère souffrir. Tous les ministres étrangers brûlent d'envie de partir pour ce qu'ils croient être le pays de cocagne. Les retards involontaires que j'ai dû porter à mon voyage les contrarient et leur ardeur se reproduit pour moi en tourments.

Mon amie, et combien tous ces aides de camp me sont inutiles! Combien ils contribuent peu au charme de ma vie et combien plutôt ils pèsent sur elle! _Si_...., mon amie, tu sais de quel si je veux parler! Mon cœur en est gros et je ne serai heureux que quand il sera réalisé. Bonne amie, fais tout ce que tu peux. Je te promets de supporter patiemment vingt séances de démonstrations philosophiques, de même supporter plus, de les supporter avec plaisir, pourvu que la fin soit bonne et qu'elle réponde au plus cher de mes vœux!

Ce 4.

Mon despote de médecin ne veut me laisser partir que lundi 8. Je me trouve ici comme une place réduite aux abois. Le courrier de Paris qui devait arriver ici aujourd'hui est, à l'heure qu'il est, en train de traverser les neiges du Tyrol pour m'attendre à Mantoue. Je suis donc sans nouvelles politiques et je m'en console; mais je suis sans nouvelles de toi et il n'en est pas de même. Je serai le sixième jour à Mantoue. Je serai donc occupé à lire tes lettres le 14 au soir. Tu vois que je tiens un compte exact de mes jouissances.

J'envoie le présent courrier par Paris à Londres. Je n'y ai guère un autre motif que l'idée d'y envoyer quelqu'un, faute de pouvoir m'y transporter moi-même. Mon amie, quel bon courrier je serai, le jour où j'aurai à traverser la Manche! Comme tu en seras bien aise, comme tu me recevras bien, mon amie, combien rien ne nous manquera! Tu vois comme je compte sur toi, comme sur tout ce qu'il y a de meilleur et de plus sûr au monde!

Le ciel commence à briller ici pour la foule des malades et des malingres. Mon fils[358] va très bien. Il est depuis trois jours sans aucune fièvre et en pleine convalescence, quoique au moins encore pour huit jours au lit. Maurice [de Liechtenstein] est entièrement hors d'affaire. Son médecin, qui est le mien, et le vieux Frank[359], qui avait été appelé en consultation, avouent tous deux que, dans leur longue pratique, ils ne connaissent pas un cas semblable au sien. L'arthritisme, après avoir parcouru tous les systèmes, après l'avoir mis, pendant quatre mois, de trois en quatre jours, aux portes du tombeau, a fini par déposer dans la jambe; on va lui faire une incision, et il sera entièrement rétabli de cette effroyable attaque[360].

[358] Le prince Victor de Metternich.

[359] FRANK (Jean-Pierre), né le 19 mars 1745 à Rothalben, dans le margraviat de Baden-Gravenstein. Médecin de Marie-Louise et du duc de Reichstadt. Il mourut à Vienne le 24 avril 1821 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p. 320).

[360] Le prince Maurice de Liechtenstein mourut cependant le 24 mars suivant.

Pour te faire grand plaisir, je te dirai que, dans les dernières trois semaines, je n'ai vu qu'une seule fois Léopoldine[361]. Elle est venue dîner chez moi il y a deux ou trois jours. La pauvre personne a l'air d'avoir eu la goutte elle-même. Je lui ai dit que j'avais, devers le monde, une amie jalouse d'elle, et elle en a ri. Elle a voulu savoir qui était cette amie. Je l'ai assurée que je ne lui dirais pas. Elle a voulu savoir où elle se trouvait: je lui ai fait la même réponse. Elle a fini par désirer savoir comment elle était, cette amie. Je l'ai assurée qu'elle était bonne, excellente et tout ce qu'il me faut pour être à elle pour la vie.--«Vous êtes donc bien heureux?»--«Certes et assez pour ne pas vouloir l'être par aucun moyen autre que le sien.»--«C'est donc du roman?»--«Oui, autant que le roman peut être de l'histoire.»--«Vous l'aimez beaucoup?»--«De toutes mes facultés!»--«Elle est donc également heureuse?»--«Je le crois.»--«Dans ce cas, vous avez raison tous deux!»

[361] La princesse Maurice de Liechtenstein, dont Mme de Lieven était jalouse. Voir p. 148 et 218.

Voilà, ma bonne D., ma conversation avec la personne bien innocente que tu crains malgré elle et moi. Tu verras au moins qu'elle n'est pas ton ennemie à la mort et qu'il existe entre elle et toi de grands moyens de capitulation.

Tu as le droit de me demander pourquoi j'ai parlé à Léopoldine de mon sentiment?

C'est qu'elle est au fait de ma vie entière; elle a été témoin de ce qui s'est passé dans mon cœur et je la regarde comme une amie véritable, par conséquent bonne et sûre. Elle m'est attachée ainsi que doit l'être une amie de sa trempe; elle est du petit nombre d'individus qui m'aiment d'amitié et _sans plus_. Elle me rend justice sous vingt rapports; il n'en est qu'un sous lequel elle ne me connaît pas. Elle ne croit pas que je sache aimer fortement. C'est que je ne l'ai jamais aimée, et il paraît que je suis de ces hommes, auxquels l'on ne croit pas sur mine. Toi-même, mon amie, n'en avais-tu pas douté? Et t'ai-je corrigée de ton erreur?

Ce 5.

Le courrier part, mais pas pour Londres. Il remettra ses paquets à Paris. J'ai eu ce matin une dispute d'une heure avec l'ouvrier qui fait ton bracelet. Il est venu me le porter pour me prouver qu'il n'est pas fini, et c'est tout juste le contraire que je voulais. Il le sera mardi prochain. Je le fais mettre sous l'adresse de N[eumann] et il t'arrivera par le courrier hebdomadaire de jeudi prochain. Je serai loin alors, mon amie. Cette lettre est la dernière que tu recevras de moi ici. Je t'en expédierai une de Mantoue; l'interruption ne sera pas grande. Ma bonne amie, pourquoi faut-il que tu me fasses quitter Vienne avec regrets! Tu n'y es pas, je n'ai encore aucune chance de t'y voir, je t'emporte dans mon cœur et pourtant je regrette Vienne, mon cabinet, mon bureau. C'est dans le lieu où j'ai tant pensé, où je me suis tant occupé de toi, que je tiens machinalement. Mon regret n'a point de sens et pourtant existe-t-il!

Adieu, bonne amie. Aime ton ami et ne l'oublie pas un seul instant.

Adieu.

No 19.

Schottwien, ce 8 mars 1819.

Je ne t'ai pas écrit, mon amie, les deux derniers jours que j'ai passés à Vienne. Il m'est resté une si immense besogne à faire, j'ai passé les seuls moments que j'ai eus à moi avec mes enfants, et ces moments ont été bien courts, j'ai enfin été de si mauvaise humeur que j'ai placé tout mon établissement dans mon portefeuille, et c'est avec un raffinement de jouissance que je me suis dit aussi souvent qu'il m'est tombé sous les yeux: c'est là qu'est mon cœur, je le retrouverai dès que je serai rendu à moi-même!

Je suis enfin parti hier matin[362]. J'eusse été l'homme du monde le plus heureux si, au lieu d'aller au midi, j'avais pu aller à l'ouest. Mon amie, les quatre vents ne sont pas les mêmes pour moi.

[362] Le prince de Metternich à sa femme, Vienne, ce 5 mars 1819. «... Voici mon plan de voyage: Je compte coucher: le 8 à Schottwien, le 9 à Léoben, le 10 à Klagenfurt, le 11 à Pontebba, le 12 à Conegliano, le 13 à Vérone, le 14 à Modène, le 15 à Scarica l'Asino, le 16 à Florence.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 191).

En réalité, les étapes du voyage furent le 8 Schottwien, le 9 Kraupath, le 10 Friesach, le 11 Tarvis, le 12 Conegliano, le 13 Vérone, le 14 Bologne, le 15 Florence.