Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 21
Je t'ai parlé dernièrement de N[eumann] à propos de ta colère de ce qu'il n'était pas amoureux de moi. Aujourd'hui, tu parais un peu revenue sur son compte. Le pauvre Neumann doit avoir de notre amour par-dessus la tête! Mais il est excellent et l'un des hommes les plus sûrs que je connaisse. Il est au reste tout à fait mon élève; il a débuté dans la carrière près de moi à Paris et j'ai fait tout pour lui, car il mérite d'être bien traité. Mon amie, as-tu jamais remarqué combien son pied est grand? Je ne te cite pas ce fait comme un mérite, mais comme une curiosité.
N[eumann] court, à ce qu'il paraît, la chance des confidents de bonne mine. On va certes te le donner; je ne te dis pas de ne pas le prendre--car ce serait de trop--je ne te conseille même pas de le laisser, car je suis sûr du fait, mais je ne pourrais jamais empêcher que l'Angleterre ne vous suppose en relations intimes, si vous vous mettez sur le pied d'une correspondance télégraphique.
Mande-moi quelques détails sur St[ewart]. Que fait-il? Que lui fait-on? Que te dit-il? En un mot, parle-moi de lui. Comme il ne vient plus en Italie, ce dont je suis fâché, j'emmènerai Gordon. Je n'aurai que six ministres étrangers avec moi! Pourquoi M. le c[omte] de L[ieven] n'est-il pas du nombre?
Tu as très bien fait de remettre nos archives à N[eumann]. De toutes les précautions, c'est la moins inutile, si toutefois il en existe une qui ne le soit pas! Le portefeuille que tu auras reçu par Paul est un bon remède, pour autant qu'il n'existe point de voleurs ni de canifs. J'ai toujours vu que l'on trouve, quand l'on cherche avec esprit, et rien n'en donne comme la jalousie. Tu vas croire que j'aime la jalousie. Je ne te ferai pas le plaisir de te dire oui.
Je ne te passe pas ton sentiment pour le Grand D. C.[338]. Il a de l'esprit, il peut même avoir du cœur, mais la dose se fond dans une mer de défauts, des défauts _as boundless as the sea_[339] et pour le moins aussi _deep_[340]. Il est des hommes qui, s'ils n'étaient pas ce qu'ils sont, ne seraient pas comme ils sont, et qui de même s'ils n'étaient pas ce qu'ils sont, seraient si fortement confondus dans la foule que le monde ignorerait leur existence, sans qu'il en résulterait la moindre perte. Si tu savais comment je juge les habitants des régions hautes, tu me croirais tout à fait Jacobin! J'ai tant vu de faits, de choses et d'hommes; j'ai été en contact avec une si grande foule d'habitants de ces régions, que je sais ce qui en est. Je n'ai, au reste, pas eu besoin de cette expérience pour arriver à ce résultat. Jette un regard sur la société et comptes-y les hommes! Que de centaines ne faut-il pas pour en découvrir un, et combien de ces élus seraient perdus, s'ils étaient placés sur un autel, entourés du poison de l'erreur, de l'ignorance, de la bassesse et de la flatterie! J'ignore si je vaux beaucoup, j'ai même peur quelquefois de ne pas valoir trop et toujours de ne pas valoir assez. Eh bien! j'ai la conviction que si, dès mon enfance, l'on m'avait assuré que je suis admirable, je serais devenu pitoyable. Le mépris seul eût pu me sauver! Bonne amie, ne gâte pas le G[rand] D[uc]. Il y en a déjà tant qui s'en chargent! Après tout, je conçois que tu lui rendes toute la justice qu'il mérite, et tu vois que je sais qu'il y a du bon en lui.
[338] CONSTANTIN PAVLOVITCH (le grand-duc). Né le 8 mai 1779. Prit part aux campagnes de 1799, 1805, 1812, 1813 et 1814. Généralissime des armées polonaises (novembre 1815). Il était l'héritier du trône de Russie, mais, dès l'assassinat de son père Paul Ier, il avait manifesté l'intention de renoncer à ses droits et avait renouvelé cette renonciation à Alexandre en 1821 et en 1822. Celui-ci n'en avait pas informé le grand-duc Nicolas, et cette négligence fut la cause de l'interrègne de décembre 1825 et de ses sanglantes complications. Il mourut à Vitepsk le 27 juin 1831 (_Nouvelle Biographie générale_, vol. XI, p. 617.--RAMBAUD et LAVISSE, _Histoire générale du quatrième siècle à nos jours_, t. X, chap. IV, _la Russie_, par A. RAMBAUD).
Le grand-duc Constantin avait rencontré Mme de Lieven à Aix-la-Chapelle, où il était arrivé le 31 octobre. Celle-ci dit dans une lettre à son frère Alexandre: «London, 3/15 january 1819... I renewed my tender passages with the Grand Duke Constantine.» (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 37).
[339] Aussi infinis que la mer.
[340] Profonds.
Ce 21.
La peine que t'a faite la première lettre dans laquelle je t'ai parlé de la D[uchesse] de S[agan] me prouve que tu auras été effrayée de m'en entendre parler une seconde fois dans ma dernière lettre. Or, il est de fait qu'en t'écrivant par Paul, j'avais oublié que je te l'avais déjà nommée; ce malheur m'arrivera souvent dans notre longue correspondance. Je t'écris toujours du premier jet, sans ordre, sans calcul, sans effort. Je puise toujours dans le même fonds: ce fonds, c'est mon cœur. Ma tête n'est pour rien dans mes lettres. Aussi ne peuvent-elles avoir de valeur que pour toi. Je prends ce qui me tombe sous la main, je le couche sur le papier. Si je me répète, pardonne-le-moi.
Comment as-tu pu t'effrayer de ce que je t'ai dit sur le compte de Mme de S[agan]? Comment n'es-tu pas arrivée à ne pas confondre le remède avec le mal? Si tu as lu ma dernière lettre dans les mêmes dispositions que la première, tu auras été femme à prendre pour de l'amour ce qui n'est en moi que pitié et mépris, ce qui surtout tient trop du dernier pour pouvoir même tourner en haine! Quelle chose singulière que le cœur humain, mon amie! Comme il peut obscurcir le raisonnement, ou plutôt comme il peut le faire taire! Mais, parce que tu es comme tu es, je te dirai que Mme de S[agan] n'est pas un être vivant pour moi et qu'il (_sic_) ne peut même plus devenir un être de raison, vu l'excès de sa déraison. Tu vois que, sans toi, même, elle m'est et ne sera jamais pour moi qu'un objet de dégoût, malheur duquel l'on ne se sauve pas avec moi. Et toi, mon amie, pour qui te comptes-tu? Comment peux-tu croire que _toi dans mon cœur_ puisse ne pas le remplir assez pour ne pas en exclure toute autre que toi? Bonne amie, tu me connais encore bien peu! Je me fais quelquefois illusion sur le contraire et tu me rappelles à l'ordre.
Je t'ai écrit dernièrement que, quand je rêve, je suis pendant vingt-quatre heures dans une disposition particulière et qui jamais n'est gaie. Eh bien, j'ai rêvé la nuit dernière que j'étais à Londres; je suis allé à Drury Lane et, peu après mon arrivée dans la salle, je t'ai vue arriver dans une loge vis-à-vis de la mienne. Tu m'as reconnu sur-le-champ. Ton mari était avec toi. Tu m'as fait signe de ne pas venir chez toi. J'étais avec N[eumann]. Je te l'ai envoyé, et il est venu me dire que Londres n'était autre qu'Aix-la-Chapelle et que tu n'entrevoyais pas la possibilité de me voir. J'ai alors quitté ma loge pour une autre à côté de la tienne. Tu avais à ta place un petit rideau que nous avons fait passer alternativement sur nos deux têtes pour nous parler sans être vus. Tu m'as répété ce que tu m'avais fait dire par N[eumann]. J'étais au désespoir. Le spectacle fini, j'ai été chez Lady Castlereagh; j'ai vu Milord, Verrine et Fury[341]; je ne t'ai pas vue. Lord C[astlereagh] m'a demandé si je ferais quelque séjour. Je lui ai dit que non, que je repartirais dans la nuit même. Il m'a demandé pourquoi j'étais venu. Je me suis réveillé en sursaut au lieu de lui répondre.
[341] Ces derniers noms sont peut-être ceux de chiens de Lady Castlereagh. Voir p. 80 et 81.
Bonne amie, cette nuit et ce rêve même n'ont point été plus décisifs que ceux à l'Hôtel de Bellevue[342]! Mon amie, il y a entre toi et moi de terribles séparations que mes rêves mêmes ne semblent pas pouvoir franchir! Je vois bien que, pour les abattre, il faut que toute ma tête s'en mêle, et je te réponds qu'elle ne restera pas en défaut dans le premier intérêt de ma vie!
[342] A Bruxelles.
Ce 21.
J'ai retardé mon départ d'ici de trois jours. Je ne partirai que le 27. Je veux attendre ici le courrier de Paris qui arrive le jeudi, et pouvoir répondre le vendredi. Je trouverai toujours l'Empereur à Bologne, et bien assez tôt, tout juste parce que, de Bologne à Londres, [il y a] plus de 150 lieues de plus que de Vienne! Ma fille y viendra à la même époque que moi. Elle est le bon côté de mon voyage et le seul que je lui connaisse. Tu as appris par le dernier courrier que tu auras toujours à tes ordres les mêmes moyens de correspondance avec moi qu'à présent.
Les affaires vont mal en France[343]; elles n'iront pas en mieux. La France est l'un des pays que je connais le plus: il n'est pas un des hommes employés ou qui pourraient l'être que je ne connaisse à fond. Le gouvernement (qui ne mérite guère ce nom) a commis faute sur faute. _L'aventurier_[344] a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande partie qui a mené les choses là où elles sont: je le lui ai dit avant, pendant et depuis son intrigante existence. _Avant_, il a voulu faire ce qu'il n'a pas fait; _pendant_, il a fait ce qu'il ne devait pas faire; _aujourd'hui_, il ne sait que faire. Les paroles lui restent; elles ne lui manqueront jamais, mais les paroles n'ont jamais sauvé!
[343] Voir p. 114 et 146.
[344] Voir p. 115, n. 1.
Mon amie, une seule heure de bonne causerie, à la suite de quelques heures de bonheur! Comme tu me comprendrais et combien tu trouverais que je puis avoir raison dans de très graves questions!
Tu me demandes dans ta dernière lettre si je connais Lord Lansdowne?[345] Certes, je le connais depuis longtemps et beaucoup. C'est positivement un homme d'esprit, et de cet esprit d'opposition qui seul a du fond, c'est-à-dire qui seul a assez de valeur pour pouvoir servir de base à des actions. C'est tout juste dans la distinction que je fais ici de l'esprit que se trouve la preuve que, toi, tu n'as pas cet esprit que l'on nomme vulgairement de l'opposition et qui s'use en paroles, en vaines critiques, quelquefois spirituelles et plus souvent oiseuses. Si tu étais homme, tu eusses été appelée à de hautes destinées. Avec ta tête et ton cœur, l'on va à tout, parce que l'on ne se borne pas à ergoter sur les faits d'autrui, mais que tout porte sur le besoin d'agir soi-même et de faire bien, advienne que pourra! Ton pays, mon amie, a perdu beaucoup à ce que tu ne sois pas un homme; moi, d'un autre côté, je gagne tant à ce que tu ne l'es pas que, pour la première fois de ma vie peut-être, je suis heureux du malheur de tout un empire.
[345] LANSDOWNE (Henry Petty-Fitzmaurice, troisième marquis DE), né le 2 juillet 1780 à Lansdowne House. Fut nommé chancelier de l'échiquier à vingt-cinq ans (1806), mais se retira le 8 avril 1807 avec le ministère Grenville. Pendant vingt ans il fut l'un des chefs de l'opposition whig, et ne revint au pouvoir que dans le ministère Canning. Il fit partie ensuite comme ministre de l'intérieur du ministère de Lord Goderich, tombé le 8 janvier 1828.
Président du conseil dans le ministère de Lord Grey (1830-1834) puis dans celui de Lord Melbourne (1835-1841) et enfin dans celui de Lord Russell (1846-1852), ministre sans portefeuille dans les cabinets de Lord Aberdeen (1852-1855) et de Lord Palmerston (1855). Il mourut à Bowood le 31 janvier 1863. Pendant toute sa vie, Lansdowne fut un whig très modéré (_Dictionary of National Biography_, t. XLV, p. 127).
«Cannes, 5 février 1863.--Vous aurez appris la mort de Lord Lansdowne: c'est le dernier des grands seigneurs que j'ai connus. Il n'y a pas eu d'hommes plus heureux au monde, du moins en apparence, si la considération générale fait quelque chose au bonheur.» (MÉRIMÉE, _Lettres à M. Panizzi_, 1850-1870, publiées par M. Louis Fagan. Paris, Calmann Lévy, 1881, 2 vol. in-8º, t. I, p. 307).
Je connais également Lady Grenville[346]. C'est l'une des personnes que j'ai vues le plus à Londres, lors du dernier mais court séjour que j'y ai fait[347]. Elle a été à Paris en 1815, où je l'ai revue dans la foule. Je sais qu'elle est aimable et je suis même tenté de l'aimer beaucoup, depuis que je sais qu'elle est ton amie. Si je viens à Londres, tu me défendras d'abord de la voir, injuste personne que tu es!
[346] GRENVILLE (Anne PITT, Lady). Fille du premier baron Camelford, elle avait épousé Lord Grenville, depuis premier ministre, le 18 juillet 1792. Elle mourut, sans enfants, à Londres le 13 juin 1864, âgée de quatre-vingt-onze ans (_Dictionary of National Biography_, t. XXIII, p. 138).
[347] Du 8 au 26 juin 1814.
Lord Lauderdale[348] est de mes connaissances depuis 1794, la première fois que j'étais à Londres. Depuis je l'ai vu terriblement embarrassé de sa personne, lors de sa négociation à Paris du temps du ministère de Fox. Après avoir passé sa vie à dire du bien de la Révolution française, la malheureuse opposition s'est trouvée dans le cas de traiter avec son aimable résultat. J'étais ambassadeur à Paris. Lord Lauderdale m'était adressé pour le soutenir dans sa négociation. Mon amie, j'ignore si le _soutenant_ ne valait rien, mais je sais que je n'ai jamais rien vu ni de plus faible, ni de plus frêle en tout et pour tout, que le _soutenu_. Le seul mérite qu'il a eu, c'est celui de ne pas avoir _rampé_, malheur assez commun à tout ce qui est faible.
[348] LAUDERDALE (James MAITLAND, Lord), né le 26 janvier 1759, devint Lord Lauderdale à la mort de son père en 1789. Il vint à Paris en août 1792, se lia avec Brissot, et retourna seulement en décembre en Angleterre. Il fut nommé garde du grand-sceau d'Écosse le 21 juillet 1806. Le 2 août suivant, il se rendit à Paris comme commissaire adjoint à Francis Seymour, comte de Yarmouth, pour conclure la paix avec la France. Les négociations échouèrent, il retourna en Angleterre en octobre 1806 et résigna ses fonctions de garde du sceau en mars 1807. Jusqu'en 1821, il fut le chef reconnu du parti whig en Écosse, mais, à partir de cette époque, il devint tory. Il mourut le 13 septembre 1839 (_Dictionary of National Biography_, vol. XXXV, p. 355).
Pourquoi ne peux-tu me parler quasi de personne que je ne connaisse? Tu m'effraies sur mon âge et sur le temps d'une vie trop courte que j'ai usée dans les affaires. Au bout de cette vie, il me restera le souvenir d'une foule de déboires, de tourments et de peines et quelques rayons de bonheur! Crois-tu que ton image au milieu de tant de tourments me fasse du bien? Crois-tu, sens-tu, mon amie, ce que doivent être pour moi les moments où je puis aller te chercher dans le fond de mon cœur, me placer en ta présence et m'occuper de _la vie_ en m'occupant de toi? Tu m'as demandé comment je trouve le temps de t'écrire d'aussi longues lettres? Je viens de t'en confier le secret. J'écris très vite; il me faut peu de minutes pour coucher sur le papier ce qui se passe en moi; la feuille commencée est à côté de moi: je saisis les intervalles entre d'ennuyeuses affaires ou des discussions sérieuses; j'ai recours à toi; j'y puise de la force et du bonheur. Conçois-tu ce que serait pour moi ta présence? L'heure du jour, à la suite de tant d'heures de travail, de tracas, d'ennuis, passée près de toi, causant avec toi, le bonheur de te parler raison et d'être compris, de bêtises et de te voir rire, de la plaisanterie et te la voir partagée? Mon amie, tu ne sais pas combien tu me manques et, si tu le savais, tu ne comprendrais pas encore combien tu contribuerais à mon bonheur! Rien n'est simple comme mes goûts et, par conséquent, rien n'est facile comme de les satisfaire.
De l'humeur? je n'en connais pas. De la peine? je puis en avoir, mais un mot de mon amie fait sur moi l'effet d'un rayon de soleil sur le brouillard. Ma vie se compose de peu de besoins, mais aucun n'est fait pour tourmenter ceux qui m'approchent. Demande si je suis bon mari et bon père! L'on m'a souvent jugé mal, on n'a jamais poussé la critique jusque sur ces terrains. Si tu veux savoir si un homme pourrait être bon ami, va t'informer de ce qu'il est comme fils et père. La tromperie ne porte jamais sur les rapports les plus naturels: ces rapports sont des besoins; dès qu'ils se troublent, sois sûre qu'il y a dérangement moral, et, dès qu'il existe, il porte sur tous ceux du cœur. Et comment ne serais-je heureux, pendant le peu de moments que je passe à t'écrire? Je suis sûr que tu me comprends et que peu de mots te suffisent pour que tu entendes même tout ce que je ne te dis pas, tandis que je passe le reste de ma vie occupé à dire ce que les uns ne veulent pas comprendre ou n'aiment pas entendre, ce que d'autres interprètent dans un sens qui n'est ni dans ma pensée, ni même conforme à mes paroles, ce qu'enfin d'autres comprennent et sont au désespoir de m'avoir vu concevoir avant eux ou contre eux! Crois-m'en sur parole, mon amie: ces tout derniers sont certes de mauvaises gens ou des hommes pitoyables--et il en est cent pour un méchant!
Ces dernières thèses me rappellent un mot de ton Empereur et une réponse que je lui ai faite, lors de notre _intime intimité_ en 1813. Il avait pris l'habitude de passer avec moi tête-à-tête toutes ses soirées. Nous prenions le thé (il ne m'empêchait pas alors de dormir: ce sont les événements glorieux de 1814 et 1815 qui m'ont rendu depuis ce service). J'allais chez lui ordinairement à 8 heures, et nous causions jusqu'à 11 heures ou minuit. Après l'un de nos longs entretiens, dans lequel nous avions coulé à fond des questions pareilles à celles que je viens de traiter, l'Empereur, tout à coup, me dit: «Bon Dieu, que n'êtes-vous mon ministre! Nous ferions la conquête du monde à nous deux!--Tout juste pas, Sire!» lui dis-je.
L'Empereur ne se fâcha pas de ma réponse bien peu courtisane, et je lui ai su bon gré du fait. Si son fond n'était pas bon, il n'eût pas pris le thé avec moi le lendemain. Combien crois-tu qu'il y ait de Russes qui lui eussent répondu comme moi? Eh bien! ce sont les hommes qui ne répondent pas comme moi qui perdent les souverains et le monde. Crois-tu que mes principes d'opposition valent ceux de Lady Jersey et de son ami Hobhouse?
Ce 22.
J'ai passé hier la plus grande partie de ma journée dans la plus singulière occupation. J'ai un cousin ambassadeur à Rome[349] qui est malade depuis près d'une année. Son mal est l'abus qu'il a fait d'une trop robuste santé. Depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de quarante et quelques, il ne s'est point passé de jours où il n'ait eu trois, quatre, cinq, et même six femmes. C'est te dire qu'il n'a guère été heureux dans sa vie! Or maintenant le contraire de ce qui a fait sa vie est chez lui devenu de strict devoir, car toute chose a ses justes bornes. Il en est tellement au désespoir qu'il est tombé dans une véritable hypocondrie. Raisonnable autant qu'on peut l'être, avec beaucoup d'esprit et force connaissances, il n'est plus bon à rien--pas à lui-même. Il a été appelé ici pour lui faire faire une course dans le but de le distraire. L'essai avait réussi complètement. Il a passé quinze jours avec nous, gai comme toujours et surtout heureux de me retrouver, car il m'adore. J'ai voulu le faire partir pour son poste, où il doit se trouver pour y recevoir l'Empereur. Crois-tu qu'il y ait un moyen d'y parvenir? Il est retombé dans son accès de mélancolie noire. J'ai passé ma journée avec lui, je lui ai parlé raison: il s'est tu. Je me suis fâché: il s'est tu. Je l'eusse battu qu'il se serait tu. Il ne me reste plus que le parti à prendre de l'emmener avec moi, pour le renvoyer de Rome après notre séjour.
[349] KAUNITZ (Aloys-Wenceslas, prince DE), né le 20 juin 1774, fils du prince Dominique-André et petit-fils du célèbre chancelier Wenceslas-Antoine. Anciennement ministre d'Autriche à Dresde, Copenhague, Naples et Madrid. Ambassadeur à Rome (1807). Marié le 29 juillet 1798 à la comtesse Françoise Ungnad de Weissenwolf, il n'eut que quatre filles. Mort le 15 novembre 1848. En lui s'éteignit la ligne princière morave des Kaunitz, après trois siècles et demi d'existence (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. XI, p. 63).
Mon amie, voilà un genre de maladie que les femmes ne risquent pas. Il leur en reste bien assez en partage pour que nous n'ayons pas le droit de nous plaindre. Mais aussi, mon amie, comment aime-t-on autant le sexe et si peu la femme? Je ne serai jamais dans le cas du cousin et je suis charmé que le mal ne puisse s'hériter. Bonne amie, combien tu me louerais si tu savais comme je me conduis, et ne va pas croire que je n'aie du mérite, et beaucoup, à le faire.
Ce 23.
Je suis tout enchifrené depuis plusieurs jours, et je prévois qu'il m'en faudra rester un au lit avant de partir. Tout Vienne est malade. La société tousse comme un troupeau de brebis malades et je tousse plus fort que la société. Ce sont vos diables de brouillards que vous n'avez pas et qui font de Vienne un second Londres, sans que nos poumons y soient faits comme ceux des deux Chambres du Parlement. Tous mes enfants sont au lit. J'y serais bien volontiers, si tu pouvais être assise à mon chevet. Ma bonne amie, si... et si..., mais que de si sans autres succès que de profonds soupirs!
Ce 25.
Je me suis bien mitonné hier, ma bonne amie, et je vais mieux aujourd'hui, de manière à ce que je crois pouvoir me flatter que je sauverai le lit. J'ai toutefois retardé mon départ jusqu'à lundi 1er mars et peut-être ne me mettrai-je en route que le 2 ou le 3. Comme l'Empereur est à Florence et qu'il n'y a guère besoin de moi et certes pas autant que j'ai besoin de me bien porter à la veille d'un long et grand voyage, je suis sans scrupule mes propres calculs.
Le courrier de Paris vient d'interrompre ma lettre. Il me porte tes lettres nos 15 et 16. Le no 17 m'avait été remis hier par Heiliger.
Je commence par ce qui, après ton amour, m'intéresse le plus. C'est ta grossesse[350]. Mon amie, tu as bien mis à profit mes leçons. Je t'ai dit que je voulais que tu fusses bien dans ton ménage. J'ignore si c'est mon conseil qui t'a rendue grosse ou si tu n'en as pas eu besoin pour le devenir. Dans tous les cas, tu l'es et que veux-tu que j'en dise? Certes pas ce que tu crains, que le fait pourrait m'empêcher d'aller te voir dans le premier moment possible. Non, mon amie, tu ne me connais pas assez, si tu as pu donner cours un seul instant à cette pensée. Je ne t'aime ni plus ni moins _simple_ ou _double_. Les grossesses dans le mariage doublent ses liens, mais ne doublent pas la jouissance. Les enfants font le bonheur. Mon amie, comment voudrais-tu que je puisse t'en vouloir d'être plus heureuse? Tu veux une fille, je le comprends, car, sans ambition même, peut-on en désirer une. Dis-moi que tu es heureuse de l'idée d'être peut-être en train d'en avoir une. Le jour où elle sera venue, dis-moi que tu es heureuse de l'avoir. Et je serai heureux de ton bonheur. Tu vois que je puis, en amour comme en toute chose, m'attacher au fait sans en aimer la source. Quant à celle-ci, je te réponds que je ne l'aime pas. Si je te disais moins sur ce chapitre, tu ne me comprendrais pas; si j'en disais plus, je finirais par avoir tort à mes yeux et par conséquent aux tiens. Aussi ne t'en dis-je pas davantage.
[350] Mme de Lieven mit au monde, le 15 octobre 1819, son fils Georges.