Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 20

Chapter 204,257 wordsPublic domain

_Werkstätte des Vesierthums und der Erhabenheit; Ordnung des Ministeriums und der Grösse; Verstärkung der Ehre und Pracht; Bürge der Weltgeschäfte; Ordner der Zeitbegebenheiten; gesegneter Vesier von durchdringender Urtheilskraft, die der des Jupiters gleicht (Jupiter la planète); ausser- und hochwürdiger, mächtiger und prächtiger, fester und standhafter, durchlauchtiger Vesier und Emir; herrlicher, grossmüthiger, ausserwürdiger, ansehnlichster, vortrefflichster, geliebtester, befreundetster; Maass der christlichen Grossvesiere; Muster der an Jesus glaubenden Grossen; Freund, bester, gütiger F. v. M., Grossvesier des hohen deutschen Hofes_[331].

[331] _Traduction littérale_: atelier du vizirat et de la majesté; ordre du ministère et de la grandeur; renfort de l'honneur et de la magnificence; garant des affaires du monde; ordonnateur des événements; vizir béni dont le jugement a une force pénétrante qui égale celle de Jupiter (Jupiter la planète); digne et révérendissime, puissant et glorieux, ferme et persévérant, sérénissime vizir et émir; le plus magnifique, le plus magnanime, le plus digne, le plus considéré, le plus excellent, le plus aimé, le plus chéri; exemple des grands vizirs chrétiens; modèle des grands qui croient en Jésus; ami, le meilleur, le plus bienveillant Prince de Metternich, grand vizir de la haute cour allemande.

En as-tu assez? Eh bien! c'est la bonne moitié du titre.

Le commencement de la lettre t'irait mieux qu'au Chah: _Nachdem die Wangen dieser Briefbraut mit dem Rosenroth freundschaftlicher Anwünschungen geschmücket werden, ist folgende hochdero durchdringenden Verstande unverhohlen und klar_[332].

[332] Après que les joues de cette fiancée par lettre sont ornées de la rougeur de rose de souhaits amicaux, ce qui suit est évident et clair à l'intelligence pénétrante de la haute personne citée.

Je n'y trouve de clair que l'ennui d'une pareille correspondance.

L'ambassadeur conduit avec lui une Circassienne dont le Reiss-Effendi[333] lui a fait cadeau en passant par Constantinople. Tu vois que ta famille va être augmentée à la fois d'un fils et d'une espèce de belle-fille. Heureuse mère!

[333] Nom que l'on donne au ministre des affaires étrangères de Turquie. L'_Almanach royal_ de 1819 dit que le Reiss-effendi était alors Seyda-effendi; mais ce personnage avait été remplacé avant le mois d'août 1818 par Mouhammed-Salyh-effendi, dit Djanib-effendi. C'est ce dernier qui était en fonctions en janvier et février 1819 (_Archives du ministère des Affaires étrangères_). Turquie, Correspondance. Vol. 231, p. 181. Traduction de la liste officielle des promotions et confirmations des grandes charges civiles et militaires publiée, suivant l'usage, le quatrième jour de la lune de Chawal 1233 (6 août 1818).

Ce 8.

Gordon me prévient qu'il va envoyer un courrier chez lui. Or comme P[aul] E[sterhazy] est encore ici et qu'il mettra quelques jours au delà du strict nécessaire pour vous arriver, je préfère ne pas te priver de cette lettre. Tu vois, mon amie, que j'ai l'ambition qu'elle te plaira. J'enverrai par Paul les feuilles qui manquent dans le no 13 et dans le présent no 14. Tu les feras entrer dans leur ordre naturel.

Mon amie, je voudrais bien être plus heureux que je ne le suis. J'ai beau me battre les flancs, je n'en suis que plus triste. Tu me manques comme un élément nécessaire au soutien de la vie, et tu es pour moi l'un de ces besoins que rien ne sait remplacer et sur l'absence duquel rien ne console. Ma bonne D., pourquoi as-tu pris tant d'empire sur moi?

Je te remercie de l'anneau et du crayon. L'un et l'autre sont charmants. Je porte le premier à mon cordon de montre, car il est trop large et trop étroit pour mes doigts. Je ne porte jamais d'anneau qu'au quatrième doigt: le tien me tombe du petit et il n'entre pas à celui qui le précède. Je vois, mon amie, que tu n'as pas bien mes dimensions. J'ignore comme tu as deviné celle de mon désir d'avoir un joli crayon. J'allais en acheter un et tu m'en as dispensé. Je n'ai jamais fait une économie qui m'ait fait plus de plaisir.

J'espère que Paul pourra être chargé du bracelet. Je t'envoie également par lui un portefeuille à secret, tout juste de Huret. Je serai tranquille quand je te le saurai. Par un hasard singulier, on venait de m'en envoyer un de Paris, peu de moments après que je t'avais conseillé d'en faire venir un par N[eumann][334].

[334] Voir p. 155.

Ce 9.

Je fais partir cette lettre, mon amie. P[aul] la suivra dans le courant de la semaine; je préférerais que ce fût en courant lui-même, ce qui cependant n'est pas dans sa nature.

Mes lettres ressemblent à des ouvrages publiés sous le régime d'une censure. Tu es placée sur le sol de l'entière liberté de la presse; les pages qui te manquent dans mes nos 13 et 14 te paraîtront une violation de la liberté générale, à toi surtout qui es si libérale! Mais ne t'en impatiente pas. Il te suffira de les recevoir pour que tu m'approuves de ne les confier qu'à Paul. Ne te casse au reste pas la tête pour savoir ce qu'elles renferment. Il ne s'agit que de _nous_; ne te fâche pas si je te dis que c'est tout juste ce qui m'intéresse le plus au monde.

Adieu, mon amie. L'Empereur part demain. Moi, je partirai d'aujourd'hui en quinze. Tu auras par Paul mon itinéraire le plus exact que je puis faire. J'aime que tu saches où je suis, faute d'être à même de te prouver que je t'aimerais partout où nous serions et, hélas! même partout où je serais. Mon amie, il n'y a dans ce monde plus qu'un petit coin qui me tente; le monde est si grand qu'il devrait bien m'être permis de ne pas devoir le parcourir éternellement en long et en large, moi qui ne cours pas après le bonheur, et qui voudrais le trouver où je sais qu'il réside seul pour moi. Adieu, ma chère et bonne D.

No 15.

Vienne, ce 11 février.

Mon amie, tu sais que j'ai besoin de toi comme de la vie, ou plutôt que je ne crois plus avoir besoin de vivre que pour t'aimer. Dès que je finis un numéro, j'en commence un autre; je ne suis content que quand j'ai une feuille commencée; sans elle, je me crois seul; avec elle je ne suis guère heureux, mais les pauvres, mon amie, ne méprisent pas les miettes de la table du riche. Nous ne sommes pas riches tous deux! Et pourtant ne me trouveras-tu jamais disposé à troquer avec personne.

Je crois que je serai encore dans le cas de t'envoyer cette lettre par un courrier qui va se trouver à ma disposition peu avant ou à l'époque même du départ de Paul. Partant en même temps, il arrivera plus vite que lui, parce que Paul s'arrête à Dischingen[335] et à Paris, et parce qu'il est Paul.

[335] Bourg situé à 7 kilomètres au S.-S.-E. de Neresheim et près duquel se trouve le château de Trugenhofen, propriété de la famille de Tour et Taxis.

Sa femme ne vous arrive pas encore, mais elle se promet à l'Angleterre au mois d'août ou de septembre prochain. Combien je serais heureux si tu voulais te promettre à l'Autriche!

Je commence à entrer dans les tourments du départ. Tu sais que rien n'est pire que tout ce qui précède une fin quelconque, et celle d'un séjour même est un peu comme l'agonie qui n'est que la fin de la vie. Je crois que j'aime l'éternité, ne fût-ce que parce qu'elle ne la serait pas si elle pouvait finir. Il n'est pas un tourment, en fait de petites choses, qui ne soit réservé aux derniers moments. L'examen d'une conscience ministérielle n'est pas peu de chose en lui-même; j'ai peur d'oublier ce qui ne se présente pas à ma mémoire et ce qui, par conséquent, est oublié de fait; j'ai peur d'entamer ce que je prévois ne point avoir le temps de finir; j'ai peur de tout, mon amie, hors de toi, et je ne crains à la fois sérieusement que toi. Tu vois là un homme bien arrangé.

_Mes enfants_ m'aiment tant, ou plutôt aiment-ils tant savoir ce que je fais, que la plus grande partie d'entre eux courent après moi. J'arriverai partout comme un pâtre avec son troupeau. Ma bonne amie, que n'es-tu Mme de Golovkine! La place, je crois, est vacante. Je ne l'ai jamais entendu parler d'un être féminin lié à lui; ce que je lui connais ne sont que des nœuds libres et volontaires que je me garderais bien de dissoudre. Mon amie, je te présenterais au Pape, et je parie que le Saint Père te trouverait charmante et que, de tous mes péchés, il me pardonnerait le plus facilement d'aimer ce qui est aimable, de croire à ce qui est raisonnable, de me fier à ce qui est bon et de tenir à ce qui est sûr. Il me paraît qu'en quatre thèses, je viens d'écrire l'histoire raisonnée de mon cœur; mes aveux sont si courts qu'ils ne doivent pas t'ennuyer.

Mon départ est définitivement fixé au 24 février, nouveau style. Je serai le septième jour à Bologne et par conséquent le 6 ou le 7 de mars à Florence. J'y trouverai le printemps établi, les jardins en fleurs, l'air embaumé et mon cœur sera vide.

Je fais le voyage dans les dispositions les plus heureuses: je suis décidé à trouver tout insipide, à ne jouir de rien, à m'ennuyer de beaucoup, en un mot à rouler et non à vivre.

Ce 13.

Ma journée d'hier a été l'une de celles qui ne m'étonnent pas, mais qui m'excèdent. Trois heures de conseil, trois heures de travail de bureau, trois d'audience et, pour surcroît de chance, deux de séance chez Lawrence. Ces deux heures se sont passées à ébaucher ma main droite. Comme je n'ai pas la moindre prétention à la beauté de mes mains, il m'est insupportable de perdre des heures pour les faire peindre. Si jamais tu la vois, cette main droite, dis-toi que je souffre de son immobilité; combien elle serrerait la tienne si elle était effectivement la mienne! Le portrait au reste est excellent en tout et pour tout. Il n'est plus méchant, je commence même à avoir peur que Lawrence ne l'ait un peu trop _moutonné_.

Bonne amie, penses-tu quelquefois à moi? Je crois que oui, et j'en suis satisfait. Si tu ne le faisais pas, tu serais la personne la plus ingrate du monde, oui, ingrate, c'est le mot, le seul qui convienne pour t'exprimer mon sentiment à ce sujet.

Ce 14.

Gordon vient de me prévenir qu'il expédiera un courrier demain matin, et c'est lui qui portera cette lettre à N[eumann]. Paul partira demain au soir avec ce que tu attends par lui en suite de ma dernière lettre. Paul est bien heureux, ou plutôt serait-il bien heureux à ma place! Quelle destinée bizarre que celle du cœur humain! Je le crois très peiné de quitter la duchesse de Sagan, je ne crois pas qu'elle le soit autant que lui. La duchesse me reste et je vais la quitter sans aucun regret. Il y a quelques années que j'eusse donné beaucoup pour rester dans un même lieu qu'elle; aujourd'hui, sa présence ne m'est ni agréable, ni déplaisante: elle ne m'est rien.

Paul va te rejoindre: cela lui sera très égal. S'il restait ici, il serait heureux; si je partais pour Londres, je le serais à mon tour. Tant il y a que personne n'est ordinairement à sa place et que ceux qui s'y trouvent sont seuls heureux!

Tu vas me croire inconstant, et ce que je viens de te dire autoriserait le reproche. Tu vas croire que je puis aimer aujourd'hui et ne pas aimer demain. Rassure-toi, mon amie; tel n'est pas le cas. Ce qui a rapport à la duchesse est hors de mon genre et placé par conséquent sur une ligne très différente de la nôtre.

Madame de S[agan] est une femme très bizarre; elle est plus que cela: elle est décidément folle, mais d'une folie que je n'ai reconnue qu'en elle. _Elle veut toujours ce qu'elle ne fait pas, et elle fait ce qu'elle ne veut pas._ Telle est sa folie.

J'ai fait sa connaissance, il y a quinze ou seize ans pour le moins[336]. Elle était mariée et elle n'a plus voulu l'être. Elle s'est divorcée pour se remarier. Son mari _de choix_ a cessé d'être son amant et même son ami le jour du mariage. Elle a voulu de moi comme amant. Je n'ai pas voulu. Elle s'est liée avec un ennuyeux anglais, M. King. Peu de temps après sa liaison, elle n'a plus voulu de lui, et elle est revenue à moi. J'ai voulu me lier tout aussi peu avec elle la seconde que la première fois. Elle a pris au bout de trois ans un nouvel amant, pour le détester le lendemain du début. C'est alors que je l'ai prise comme l'on prend ce que l'on n'aime pas et même ce dont l'on ne se soucie guère. Elle a conservé son amant pour la forme: j'étais libre et ennuyé, et je la voyais quand et comme je voulais. Elle m'a aimé parce que je ne l'aimais pas. Au bout de plusieurs années, je l'ai trouvée libre et malheureuse. J'étais libre. Je l'ai vue beaucoup et elle m'a demandé si je ne voulais pas entrer dans des relations plus réglées avec elle. Je lui ai proposé une capitulation: je lui ai demandé six mois de fidélité. Je me croyais appelé à l'y maintenir; je croyais lui faire du bien en lui procurant du repos. Je ne l'ai jamais aimée; mais j'ai aimé les soins que je donnais à l'entreprise. J'ai fait banqueroute! J'ai vu que, de tous les éléments, le moins possible à rencontrer en elle, c'était la fidélité. Je me suis entêté, comme il arrive toujours dans les mauvaises affaires; j'ai usé cinq à six mois en patience, en remontrances, en ennui. J'ai rompu pour ne plus revenir[337]. Le lendemain de la rupture, Mme de S[agan] a voulu se tuer; j'ai tenu bon et... elle ne s'est pas tuée.

[336] Voir p. 110 et _Introduction_, p. XXVII.

[337] En octobre 1814.

Voilà mon histoire avec elle; juge si je l'ai aimée, toi qui sais aujourd'hui ce qu'il me faut pour pouvoir aimer; juge de ce que je dois éprouver aujourd'hui sur son compte! De mes amis n'ont pas conçu comment je ne la haïssais pas. C'est que la haine n'est pas dans mon essence et que, pour haïr, il faut s'aimer plus que l'on n'aime les autres.--Mon amie, de tous les êtres au monde, Mme de S. m'est aujourd'hui le plus étranger, et celui qui doit me le rester le plus, durant le reste de ma vie!--Eh bien! c'est elle qui reste, tandis que tu es à 400 lieues.

Ce 15.

Le courrier de Gordon part. Je lui confie cette lettre. Paul partira ce soir et il t'en portera une autre. Le courrier de G[ordon] mettra neuf jours à t'arriver. P[aul] en mettra près de vingt.

Mon amie, tu pourras m'écrire comme toujours, après que j'aurai quitté Vienne. Le courrier hebdomadaire de Paris se dirige droit sur moi. N'oublie pas que je m'éloignerai jusqu'au mois de mai, que, par conséquent, le retard de mes lettres ne tiendra pas à moi, mais à la cruelle distance qui nous séparera et qui augmentera à chaque pas que je ferai vers Naples. C'est le Vésuve qui servira de borne à ma course. La nature sert ici mes intérêts, et je crois que je verrai avec plaisir ce dernier terme à la distance qui doit nous séparer. Mon amie, je penserai à toi aussi souvent que je verrai quelque objet digne de mon attention. L'amour véritable élève l'âme--tu me l'as dit toi-même--et tout ce qui est beau et bien dans le monde semble destiné à lui servir d'hommage et d'autel. Je penserai à toi, je me sentirai entraîné vers toi et je me saurai gré de ce mouvement bien naturel de mon cœur. Tu sais maintenant quels seront les meilleurs moments que je passerai en Italie!

Adieu, mon amie. Continue à m'aimer et à me dire que tu m'aimes.

No 16

V[ienne], ce 15 février 1819.

Enfin recevras-tu, mon amie, les feuilles qui te manquent. Tu les liras et tu comprendras pourquoi je n'ai pas voulu les confier à une occasion étrangère.

Tu reçois en même temps par Paul ou plutôt par N[eumann] le portefeuille. Tu trouveras ci-joint l'explication du secret. Je n'ai pas besoin de te dire pourquoi je l'ai arrangé de manière à ouvrir sur les nombres 1. 8. 1. 8. Cette année est la _nôtre_; elle est celle qui a donné à mon être une direction nouvelle, qui a été pour moi tout ce qu'elle n'a pas été pour d'autres, cette année, mon amie, est celle de notre _hégire_, et qu'elle le reste pour toujours! Mon amie, comprends-tu que je dois l'aimer?

Je te connais si peu que je ne sais pas si tu es adroite, c'est-à-dire adroite comme usage mécanique de tes doigts; je parierais que oui, car sans cela ne toucherais-tu pas du piano comme tu fais. J'espère donc que mon explication de la serrure suffira pour que tu puisses te servir du portefeuille. S'il n'ouvre pas sur 1. 8. 1. 8, ce n'est que parce que tu n'auras pas mis les numéros bien droit en face des signes du milieu. Si une fois tu as ouvert, tu ouvriras toujours. Il n'y a que le premier pas qui coûte, en fait de cadenas comme en toute autre chose.

Je t'ai envoyé ce matin mon no 15 par un courrier de Gordon.

Mon amie, lis bien et avec attention les feuilles que je t'envoie ci-incluses, c'est-à-dire celles qui ont trait à notre avenir. Tu te convaincras que j'ai fait en cette occasion les mêmes calculs que toi. La plus grande distance peut séparer nos corps; nos âmes sont unies et leur pensée est uniforme. Tu es moi, mon amie; j'en ai eu le pressentiment et j'en ai la preuve aujourd'hui. Ce fait fait mon bonheur et il me comble de vanité. Ce n'est pas une phrase que je fais en te le disant.

Tu conçois que tous mes soins doivent viser à chercher toutes les occasions possibles pour aller te rejoindre quand et comment je le pourrai, et partout où tu pourras être. Les _tiens_ réunis aux miens doivent tendre à te fixer près de moi. Le véritable bonheur se trouvera là; il sera placé au-dessus de la crainte de nous réunir pour nous séparer; le bonheur du jour sera le garant de celui du lendemain, et les seuls regrets que nous pourrons avoir seront subordonnés aux charmes et aux jouissances que peuvent procurer la constance et la durée. Mon amie, je ne te parle pas ici comme un jeune homme. Tout est raison en moi et dans mes calculs, et ma vie est trop avancée pour que, dans une question aussi grave que l'est celle de mon bonheur, je puisse me livrer à des légèretés et à des chimères, qui, en tout temps, ont été loin de moi, de ma pensée et même de ma conception.

Paul n'est instruit de rien. Je ne lui ai nommé ton nom que comme j'eusse pu le faire si j'avais vu l'une des femmes les plus remarquables par son esprit et ses manières. Je ne lui ai rien dit de ce qui regarde notre cœur et notre avenir. Moins l'on a de confidents, mieux l'on est placé dans ce monde.

J'ai reçu il y a peu de jours une lettre de notre ami d'Aix-la-Chapelle. Il me charge de te dire mille choses aimables.

Je ne t'écris que ce peu de mots, parce que je suis pris par cent personnes et mille affaires et que je ne puis retarder le départ de Paul qui déjà n'arrive que trop tard.

Mon amie, pense souvent au meilleur ami que tu aies au monde, et dis-toi, aussi souvent que tu penseras à lui, que tu n'es plus seule au monde.

Je suppose que le courrier hebdomadaire de jeudi prochain te portera (s'il arrive juste à Paris) une nouvelle lettre de moi, et peut-être même avant que tu n'aies celle-ci.

Adieu, mon amie, crois-tu que je t'aime?

Ton bracelet n'est pas fini. S'il l'est pour jeudi, tu l'auras par cette occasion.

No 17

V[ienne], ce 18 février 1819.

Paul a emporté mon no 16. J'espère que le présent ne précédera pas le no 16, quoique avec Paul l'on ne soit sûr de rien dès qu'il s'agit de promptitude.

Ma bonne Dorothée, je possède tes nos 12, 13 et 14. Je les ai reçus à la fois ce matin par le courrier hebdomadaire.

Je ne te gronde pas du contenu du premier. Tu m'aimes--et je m'en fâcherais? Tu es un peu prompte à me taxer de te dire une bêtise et je te le pardonne; mais ce que je ne te pardonne pas, c'est de te tourmenter pour rien. Que t'ai-je dit? Ce que je répéterai cent fois, à force de le sentir toujours. Je ne suis pas amoureux de toi, mais je t'aime!

Préférerais-tu le contraire? Voudrais-tu que je ne fusse pris que d'un feu follet? Que tout ce qui est vérité et évidence en moi sur ton compte ne fût qu'illusion et confiance? Préférerais-tu que j'aimasse en toi la jolie femme plus que _tout toi_, qui, heureusement pour toi et pour moi, renferme à la fois la plus belle âme dans une jolie enveloppe? Chaque sot, mon amie, peut être amoureux, mais il faut plus, bien plus, beaucoup plus pour savoir aimer. Or, console-toi, bonne amie, si tu aimes à l'entendre: je t'assurerai tant que tu voudras que je suis amoureux de toi et que, si je ne me contente pas de ce mot, ce n'est qu'à force de t'aimer. Comment le moins ne se trouverait-il pas dans le plus? C'est pour la première fois que j'ai été grondé par un être qui m'aime de l'aimer trop.

Je te pardonne et je t'aime; je t'excuse parce que j'ai la conviction que je ne suis pas toujours bien clair dans ce que je dis. Je me suis arrangé une langue à ma façon; je ne sens pas comme le commun des hommes; je ne puis donc guère emprunter de leur dictionnaire amoureux. Tu apprendras, à force de l'entendre, ma langue; elle sera la tienne, car tout ce qui m'appartient est à toi et que tu auras tous les jours plus la conviction que je suis ta propriété. Uses-en comme tu le voudras; tu ne risques pas de la perdre, aussi longtemps que tu la regarderas comme tienne.

Maintenant que je ne te gronde pas, gronde-toi toi-même. Dis-toi que tout doute sur mon compte est une injure pour ton ami. Dis-toi que ce n'est pas dans ses paroles que tu aurais le droit de lui trouver des torts, et que ceux-ci ne peuvent se rapporter jamais qu'à des faits; qu'en admettre la chance même, c'est le peiner, et que tout ce qui tourne en tourment pour toi devient de la peine pour lui. Mon amie, ne te tourmente pas! Si tu le faisais, il y aurait dissemblance entre nous. Je n'en connais plus d'autre chance. Je t'aime comme tu m'aimes; je suis amoureux de toi comme tu l'es de moi; ta vie est la mienne tout comme la mienne t'appartient. Le présent et l'avenir sont un bien commun à nous; le passé n'est plus rien et notre âge date de trois mois.

Bonne amie, nous avons grandi bien vite, et jamais enfants n'ont fait des progrès plus étonnants que nous.

Parmi tous les reproches que je puis me faire, ne crains pas celui que je te dise trop combien je t'aime! Je trouve la langue si pauvre, dès qu'il s'agit d'exprimer l'amour, que je n'ai jamais peur de pécher par trop d'énergie dans l'expression. Et ma confiance en toi n'est-elle pas entière? Ne te semble-t-il pas impossible que je puisse nourrir un doute sur la force de ton caractère? T'aimerais-je comme je le fais, si je n'avais eu le bonheur de rencontrer en toi tout ce qu'il me faut! Oui, mon amie, tu es ce que je veux, tout ce que j'ai jamais voulu et ce que je n'avais pas rencontré avant que je te connusse. C'est bien moi qui ai le sentiment de quiétude qui accompagne toujours le voyageur sur la bonne route; je ne tends qu'à un seul but: ce but, c'est toi. Je ne fais qu'un calcul: il a rapport à toi. Si je trouvais le mot, je t'en dirais plus encore; si tu pouvais lire dans mon cœur même, tu ne me demanderais plus jamais rien au delà de ce que tu aurais trouvé. Crois-m'en sur ma parole: l'homme qui aime aime beaucoup; ce qui dans la femme même n'est qu'irritation, est force dans l'homme.

Ton Shakespeare a senti ce qu'il disait, en mettant dans la bouche de Juliette les beaux vers que tu me cites; il n'était pourtant qu'un homme et il n'avait que le cœur d'un homme. C'est dans son propre fonds qu'il avait puisé, en les écrivant, ces vers qui t'ont fait pleurer, et pleurer à cause de moi! Mon amie, gronde-toi beaucoup.

Ce 19.

Le no 12 est passé et je commence aujourd'hui par ton no 13. Merci du peu d'élégance que tu as mis à manifester ton sentiment, qui est bien placé parce qu'il a rapport à ta conservation. Oui, bonne amie, que le trottoir soit bien sec quand tu l'essaies; ne mouille pas de jolis petits pieds qui m'appartiennent, change de bas pour moi, regarde-toi comme tout ce que j'ai de plus précieux et sois avare de mon bien! Dis-toi toujours en tout et pour tout que l'on n'a le droit d'user que de sa propriété et que le droit de mésuser n'existe pas du tout. Crois-tu que je tienne à mon bien? Que je voudrais en lâcher le moindre petit bout? A propos de bien, envoie-moi une mèche de tes cheveux.