Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 2

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[13] METTERNICH-WINNEBURG (Clemens-Wenzel-Lothar, comte puis prince de) était fils de Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann et de sa femme, Maria-Beatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg. La branche de la vieille famille de noblesse rhénane à laquelle il appartenait avait pris au quatorzième siècle le nom du village de Metternich près d'Euskirchen, à une lieue de Cologne. Elle avait reçu en 1616 la dignité de baron de l'Empire et le 20 mars 1679 celle de comte. Le père du futur chancelier était né à Coblenz, le 9 mars 1746. Devenu orphelin à l'âge de quatre ans, il entra d'abord au service de l'électeur de Hesse. En 1768, il fut accrédité à Vienne comme ministre de l'électeur de Trèves. Rappelé à Trèves, en 1769, comme ministre sans portefeuille au département des affaires étrangères, il fut de nouveau envoyé à Vienne l'année suivante. En 1774, il passa au service de l'empereur d'Allemagne qui l'accrédita le 28 février, comme son ministre auprès des cours électorales de Trèves et de Cologne. Ministre impérial dans le cercle du Bas-Rhin et de Westphalie (1778), ministre dirigeant dans les Pays-Bas autrichiens (1791), il quitta définitivement Bruxelles en 1794. Resté d'abord sans emploi, il fut nommé, en décembre 1797, premier plénipotentiaire autrichien au Congrès de Rastatt. Prince de l'Empire (le 3 juin 1803) à titre personnel, cette dignité fut étendue à tous ses descendants le 20 octobre 1813. Marié le 9 janvier 1771, à M.-B. de Kagenegg, née le 8 décembre 1755, morte le 23 novembre 1828, il en eut quatre enfants: le prince Clément, le comte Joseph (11 novembre 1773-9 décembre 1838), un autre fils Louis mort jeune (14 janvier 1777-2 mars 1778) et Pauline (29 novembre 1772-23 juin 1855), qui épousa le 23 février 1817 Ferdinand, duc de Wurtemberg. Le prince Franz-Georg mourut à Vienne le 11 août 1818 (_Almanach de Gotha_, 1836, p. 174 et 1848, p. 159.--WURZBACH, _Biographisches Lexikon de _Kaiserthums Oesterreich_, t. XVIII, p. 60.--STROBL VON RAVELSBERG, Metternich und seine Zeit_, 1778-1875. Vienne et Leipzig, Stern, 1906, 2 vol. in-8º, t. I, p. 56).

Il avait représenté ce prince auprès des cours électorales du Rhin. Il fut plus tard son ministre dirigeant du Gouvernement des Pays-Bas autrichiens. Les victoires des armées françaises le forcèrent à quitter Bruxelles, leurs échecs l'y ramenèrent; Fleurus l'en chassa définitivement. Après avoir encore été plénipotentiaire de son souverain au Congrès de Rastatt, il fut nommé ministre d'État et vécut, dès lors, dans le sillage de la brillante carrière de son fils.

Ce dernier avait d'abord fait ses études sous la direction de précepteurs, puis, en 1788, avait été envoyé à Strasbourg, dont les Universités étaient en grand renom. De là, il s'était rendu à Mayence pour achever son droit.

Dans ces deux villes, le jeune Clément tomba en pleine agitation. Le grand souffle qui secouait le monde avait pénétré jusque sur les bancs des écoles d'Alsace et d'Allemagne. Beaucoup, parmi les professeurs et les élèves, avaient embrassé les idées nouvelles et celui qui devait être l'un des adversaires les plus irréductibles de la Révolution eut pour maîtres et pour condisciples ses premiers adeptes.

Il reçut, à Strasbourg, ses leçons d'instruction religieuse d'un canoniste alors célèbre: Brendel, le même qui, l'heure venue, prêta serment à la Constitution civile du clergé, fut élu évêque constitutionnel du Bas-Rhin et le resta jusqu'au soir où, son arrestation ayant été décidée par la société des Jacobins, il sacrifia ses fonctions sacerdotales à sa sécurité[14].

[14] Paul PISANI, _Répertoire biographique de l'Épiscopat constitutionnel_. Paris, Picard, 1907, in-8º, p. 242.

A Mayence, en dehors des cours de l'historien Vogt, M. de Metternich suivit ceux d'Hoffmann, se lia d'amitié avec Georges Forster, le compagnon de Cook, avec Kotzebue, les uns et les autres fervents propagandistes des doctrines modernes.

A ces hommes se trouva ainsi confiée la formation intellectuelle de celui dont le nom servit un jour à symboliser tout un système de résistance aux idées qui étaient alors les leurs. Cette coïncidence, d'ailleurs, nous étonne certainement plus aujourd'hui qu'elle n'étonnait les contemporains.

M. de Metternich, dans l'autobiographie placée en tête de ses Mémoires, s'est appliqué à dramatiser encore cette situation. Il se plaisait dans le contraste de ce qu'avait été ce milieu et de ce que fut sa vie. Malheureusement, pour mieux faire ressortir son indépendance, peut-être aussi dans le dessein de montrer que rien dans sa carrière n'avait pu être banal, il n'a pas cru nécessaire de se confiner toujours dans la stricte vérité.

«Lorsque j'arrivai dans cette ville (Strasbourg), dit-il, le jeune Napoléon Bonaparte venait de la quitter; il y avait fini ses études spéciales comme officier au régiment d'artillerie qui était en garnison à Strasbourg. J'eus les mêmes professeurs de mathématiques et d'escrime que lui[15].»

[15] _Mémoires, Documents et Écrits divers laissés par le prince de Metternich_ publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis par M. A. de Klinkowstroem. Édition française. Paris, Plon, 1880-1884, 8 vol. in-8º, t. I, p. 6.

Le rapprochement, en effet, aurait pu être curieux. Il n'y a qu'une ombre au tableau: à cette date, Napoléon n'était encore jamais venu à Strasbourg. On sait de reste qu'à sa sortie de l'École militaire de Paris, il fut nommé directement lieutenant et envoyé au régiment de La Fère, dont la garnison était Valence[16].

[16] Arthur CHUQUET, _la Jeunesse de Napoléon_. _Brienne._ Paris, Armand Colin, 1897, in-8º.--Albert SCHUERMANS, _Itinéraire général de Napoléon Ier_. Paris, Picard, 1908, in-8, p. 3.

M. de Metternich dit encore qu'il se vit, à Mayence, «entouré d'étudiants qui inscrivaient les leçons d'après le calendrier républicain[17]». Mais il quitta la ville où ce fait aurait dû se passer, au plus tard, vers le milieu de l'année 1793, puisque, le 27 juillet, il assistait à la prise de Valenciennes. Or, le décret de la Convention qui fixa le point de départ de l'ère nouvelle et en établit le calendrier, bientôt remanié d'ailleurs, est du 5 octobre 1793! Tout au plus donc, les jeunes Allemands pouvaient-ils ajouter aux dates grégoriennes les mentions: l'ère de la liberté ou l'ère de l'égalité, dont la première avait été créée par l'Assemblée législative le 2 janvier 1792 et dont la seconde était entrée en usage après le 10 août[18].

[17] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 12.

[18] A. GIRY, _Manuel de diplomatique_. Paris, Hachette, 1894, in-8º, p. 170.

Dans le même état d'esprit, le chancelier a voulu faire[19] de l'un de ses précepteurs, Frédéric Simon, l'un des personnages de premier plan de la tourmente révolutionnaire à Strasbourg et même à Paris. D'après lui, son nom serait «voué aux malédictions de l'Alsace», il aurait été membre du Tribunal révolutionnaire que présidait (?) Euloge Schneider, puis président du Conseil des Dix (??) institué par les Marseillais pour organiser la journée du 10 août.

La réalité est plus modeste: J.-F. Simon était un pauvre professeur, enseignant suivant une méthode d'instruction alors fort à la mode, celle de Basedow et Campe. Il avait été maître de pension à Neuwied avant de prendre soin de l'éducation du jeune Clément. Après avoir abandonné cette fonction, il fit paraître, en 1789, le premier journal de Strasbourg: _la Feuille hebdomadaire et politique_. C'était un simple récit des événements, terne et incolore, tout le contraire d'un organe de combat. En 1790, ce premier essai n'ayant pas réussi, Simon lança une publication quotidienne: _Die Geschichte der gegenwärtigen Zeit_[20] (l'Histoire du temps présent). Là encore, il ne fit guère œuvre de polémiste, bien qu'il fût sympathique à Euloge Schneider. Ce dernier prit même la suite de la rédaction, quand, en juin 1792, Simon vint à Paris. Parmi les fondations de ce dernier, il faut encore citer le _Patriotisches Wochenblatt_, mais aucune de ces œuvres ne permet de voir en lui l'homme exalté dont son élève nous parle.

[19] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 8.

[20] E. SEINGUERLET, _Strasbourg pendant la Révolution_. Paris, Berger-Levrault, 1881, in-8º, p. 306.

Simon fut ensuite, dans la capitale, non pas président d'un Conseil des Dix qui n'exista jamais, mais membre obscur du _Directoire secret d'exécution_ formé par le Comité central des Fédérés pour préparer le Dix Août[21].

[21] _Grande Encyclopédie_, t. III, p. 289, article Août (Journée du 10) par M. Aulard.--POLLIO ET MARCEL, _le Bataillon du 10 Août_. Paris, Charpentier, 1881, in-12.--E. MÜHLENBECK, _Euloge Schneider_. Strasbourg, Hertz, 1896, in-8º.

Commissaire national dans les pays rhénans, il joua un rôle à Mayence[22], mais ne fit jamais partie du Tribunal révolutionnaire, et on le retrouve, en 1804, maître de langue allemande au collège Louis-le-Grand[23].

[22] Arthur CHUQUET, _Mayence_, Paris, Cerf, 1892, p. 60 et s.

[23] Nous aurions voulu donner sur ce personnage quelques détails plus complets, mais nos efforts n'ont pas été heureux. Les Archives nationales semblent ne posséder aucun document le concernant.--M. de Metternich raconte encore que Napoléon lui enleva sa place de maître d'allemand comme ancien jacobin. Nous avons pu retrouver et feuilleter les _Comptes Rendus du Procureur Gérant_ de Louis-le-Grand et les _Pièces justificatives_ de ces comptes rendus. Sur les feuilles d'émargement pour le paiement des traitements du personnel, nous avons retrouvé la trace de Simon, qui touchait annuellement 2,000 francs, depuis l'an XII jusqu'en décembre 1813. Nous n'avons pu mettre la main sur les comptes des années postérieures, ce qui nous a rendu impossible la vérification de l'assertion de M. de Metternich. Ce dernier ajoute qu'à la Restauration, Simon fut choisi par le duc d'Orléans comme professeur d'allemand pour ses enfants.

A titre de simple indication, signalons que, dans sa séance du 14 septembre 1793, la Convention accorda une somme de 2,000 francs pour payer quatre mois de traitement échus à un citoyen Simon qui «après la célèbre journée du mois d'août 1792» avait été chargé «de traduire en langue allemande les décrets de la Convention nationale». S'agit-il de J.-F. Simon? Le rôle de ce dernier au 10 août et sa connaissance de la langue étrangère en question sont de trop faibles indices pour permettre d'émettre une hypothèse à ce sujet.

On ne peut donc croire facilement que l'horreur inspirée par l'obscure personnalité du journaliste de Strasbourg ait beaucoup influé sur la marche de l'esprit de M. de Metternich, comme celui-ci le dit.

Maints spectacles donnaient à ce moment plus forte matière à ses méditations.

Les études du futur chancelier furent interrompues à deux reprises par l'obligation d'aller remplir les fonctions de maître des cérémonies de l'ordre des comtes catholiques de Westphalie aux couronnements des deux empereurs Léopold et François[24].

[24] Léopold II fut couronné empereur d'Allemagne en octobre 1790 et François II le 14 juillet 1792.

Ces fêtes grandioses et surannées empruntaient un caractère tragique aux secousses qui ébranlaient la nation voisine. Tandis que «tout était angoisse et humiliation aux Tuileries»[25], tout était pompes et splendeurs à Francfort. La répétition de ces réjouissances, dans le même décor, à des intervalles si rapprochés, séparés pourtant par de tels événements, permettait de mesurer le chemin parcouru. Le jeune de Metternich en fut vivement frappé. Mais ses convictions, que les doctrines de ses maîtres n'avaient pas entamées, s'en trouvèrent affermies: «J'étais plein de confiance, dit-il, dans un avenir qui, selon mes rêves de jeunesse, devait sceller le triomphe de cette organisation puissante (l'Empire d'Allemagne) sur la faiblesse et la confusion que je voyais au delà de nos frontières[26].»

[25] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II, p. 492.

[26] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 10.

Son instruction achevée, M. de Metternich rejoignit son père à Bruxelles. Il lui servit parfois de courrier auprès de l'armée autrichienne, put suivre ainsi la campagne dont la fin fut marquée par la prise de Valenciennes, puis, profitant d'une mission envoyée au gouvernement de Londres, il se rendit en Angleterre et visita longuement le pays.

A son retour sur le continent, le jeune homme épousa Marie-Éléonore, fille du prince Ernest de Kaunitz, petite-fille du grand ministre duquel il allait reprendre l'œuvre[27]. La cérémonie fut célébrée dans l'église d'un petit village alors inconnu, Austerlitz, dont le nom devait, en 1805, résonner moins joyeusement à ses oreilles.

[27] Le mariage fut célébré le 27 septembre 1795.--Marie-Éléonore de Kaunitz était née le 1er octobre 1775. Elle mourut à Paris le 19 mars 1825 après avoir donné sept enfants à son mari.

Sa femme, ni jolie, ni aimable, sut être la bonne étoile de sa carrière. Par son tact, elle en facilita les débuts, et il trouva toujours auprès d'elle, même aux moments où les pires infidélités conjugales auraient pu séparer les deux époux, un guide sûr, éclairé et bienveillant.

Après son mariage, M. de Metternich resta pendant quelques années à Vienne sans prendre part aux affaires publiques, s'occupant de médecine, de physiologie et d'art. Il sortit un instant seulement de cette retraite pour accompagner son père au Congrès de Rastatt, en qualité de délégué des comtes de Westphalie.

Le 5 février 1801[28], après la chute du ministre Thugut, le comte de Trauttmansdorff, chargé par intérim du ministère des affaires étrangères, lui confia la légation de Dresde. Il quitta celle-ci pour l'ambassade de Berlin, où il remplaça, le 3 janvier 1803, le comte de Stadion. Il resta en Prusse jusqu'en 1806, au milieu de toutes les difficultés et de toutes les émotions que pouvaient créer à un ennemi de la France les hésitations de Frédéric-Guillaume.

[28] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 646.

Entre temps, la fortune de sa famille s'était brillamment accrue. En échange de ses comtés de Winneburg et de Bielstein, son père avait reçu, après le traité de Lunéville, l'abbaye d'Ochsenhausen, médiatisée en 1803 et cédée au Wurtemberg, puis avait obtenu, à titre personnel, la dignité de prince de l'Empire. Celle-ci devait être étendue à tous ses descendants le 20 octobre 1813.

Le 18 mai 1806[29], Clément de Metternich, d'abord désigné pour le poste de Saint-Pétersbourg, fut, sur le désir de Napoléon, nommé ambassadeur d'Autriche à Paris. Accueilli par l'Empereur avec une faveur qui lui créait une situation particulière dans le corps diplomatique, sa vie politique, pendant la durée de sa mission, est intimement liée à l'histoire extérieure de la France.

[29] _Ibid._, p. 647.

Quand survinrent les événements de 1809, Napoléon fit reconduire M. de Metternich à la frontière. L'ambassadeur arriva dans sa patrie pour prendre part aux conférences de Znaïm, et, peu après, reçut le portefeuille des affaires étrangères[30].

[30] Ministre de Conférences et d'État le 4 août 1809, M. de Metternich fut nommé le 8 octobre 1809 ministre de la Maison impériale et des Affaires étrangères (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 647).

Le mariage de Marie-Louise le ramena à Paris pour six mois. Il s'agissait pour lui de tirer les choses au clair. Le conquérant «voulait-il remettre l'épée au fourreau et fonder l'avenir de la France et de sa famille sur les principes de l'ordre à l'intérieur et de la paix au dehors», ou bien aspirait-il «à fonder une dynastie en s'appuyant sur l'Autriche et à poursuivre en même temps son système de conquêtes?»[31].

[31] _Ibid._, t. I, p. 99.

Dans l'un comme dans l'autre cas, M. de Metternich comptait bien tirer profit de la situation en faveur de sa monarchie. C'est à elle seule qu'il pensait quand il fut un instant le maître des destinées de l'Europe[32] à l'entrevue de Dresde, puis lorsque, revenu sur les bords de la Seine, en 1814, il prit la part que l'on sait aux négociations qui enlevèrent son trône à une archiduchesse d'Autriche. Il avait rêvé plus d'une fois d'une régence où son maître aurait eu le premier rôle. Le retour des Bourbons ne le satisfit pas pleinement. Il en voulut aux tendances constitutionnelles du nouveau gouvernement et, avant de partir pour Londres porter au Prince Régent les regrets de l'empereur François de ne pouvoir accompagner Alexandre et le roi de Prusse dans leur visite à la cour d'Angleterre, il disait à Louis XVIII: «Votre Majesté croit fonder la monarchie. Elle se trompe: c'est la révolution qu'elle reprend en sous-œuvre».

[32] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II., p. 144.

Le Congrès de Vienne mit M. de Metternich aux prises avec Talleyrand, dont la fine habileté l'emportait sur sa tortueuse diplomatie, quand le débarquement du golfe Jouan et son épilogue, Waterloo, firent reprendre aux alliés le chemin de Paris. Le prince Clément resta dans cette ville jusqu'au mois de novembre 1815, signant entre temps la Sainte-Alliance, appelée par lui-même un rien «vide et sonore».

De France, il se rendit en Italie, souffrant d'une grave maladie des yeux, revint à son poste en Autriche, mais, en 1817, repassa les Alpes pour accompagner à Livourne l'archiduchesse Léopoldine, fiancée au prince héritier de Portugal.

En 1818, sa santé le conduisit aux eaux de Carlsbad.

On était à la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle: il arrivait à l'un des points culminants de sa carrière.

Déjà prince de l'Empire et duc au royaume des Deux-Siciles, il venait d'être fait duc de Portella[33].

[33] Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles, lui avait conféré le rang de duc par décret du 13 novembre 1815. M. de Metternich refusa de profiter de cette faveur, si ce titre n'était pas assis sur une ville napolitaine. Par diplôme du 9 septembre 1818, Ferdinand ajouta donc au titre de duc le nom de Portella (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 654).

Il avait ambitionné, après avoir abattu la puissance napoléonienne, de devenir le régulateur de la paix et de l'ordre en Europe: pendant quelques années, il allait voir son rêve réalisé.

La tenace application de son système, système d'immobilité, de _statu quo_ et de repos, selon ses propres expressions, devait faire de lui l'arbitre des puissances.

Au moment où il fit la connaissance de Mme de Lieven, le prince de Metternich était vraiment la plus haute personnalité du monde politique européen.

Si l'homme public et le diplomate sont si connus que tenter d'écrire une ligne sur ces deux aspects de sa physionomie serait s'exposer à d'inutiles redites, l'homme privé ne l'est guère moins.

M. de Lacombe juge ainsi son caractère: «Impassible en apparence et capable de sensibilité, recherchant avec une égale humeur les dissertations dogmatiques et les succès du monde, l'esprit sans cesse occupé des combinaisons de la politique et passionné pour les arts, procédant par maximes abstraites et se pliant avec aisance aux nécessités du temps, ironique et bienveillant, grave et frivole, résolu et circonspect, sachant fléchir sans s'abaisser et résister sans rompre, alliant à l'autorité des sentences le charme des anecdotes, aux élévations morales et religieuses les vues positives, il y a en lui un trait qui domine, une limite qui maintient dans une proportion équitable ses qualités diverses: la possession de soi et le don de l'observation[34].»

[34] DE LACOMBE, _le Prince de Metternich_, dans _le Correspondant_ du 10 décembre 1882, t. CXXIX, p. 893.

La plupart de ses contemporains parlent de lui comme d'un cavalier accompli et d'un parfait homme du monde. M. de la Garde trace son portrait: «Ses traits étaient parfaitement réguliers et beaux, son sourire plein de grâce; sa figure exprimait la finesse et la bienveillance; sa taille moyenne était aisée et bien prise, sa démarche remplie de noblesse et d'élégance[35]». M. de Falloux, qui lui fut présenté, à Vienne, en 1834, en avait conservé ce souvenir: «Le prince de Metternich était... un des hommes les plus beaux et les plus élégants de son temps. Il gardait, même alors, pour la mode toute la déférence qu'on peut concilier avec la distinction grave dont il ne se départait jamais; sa conversation avait le même caractère; elle était tout ensemble parfaitement moderne et parfaitement digne[36]«.

[35] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, 1814-15, publiés avec introduction et notes par le comte Fleury. Paris, Vivien, 1901, in-8º, p. 343.

[36] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_. Paris, Perrin, 1888, 2 vol. in-8º, t. I, p. 78.

Il joignait «aux avantages de la naissance, dit un autre de ses biographes, la figure la plus séduisante, les formes les plus distinguées, une parole facile».

Enfin, un de ses plus chauds admirateurs, qui fut sinon son conseiller, du moins son confident, son familier et son porte-parole, le sceptique et dépravé Frédéric de Gentz, le peignait ainsi: «Il se croit heureux: c'est une qualité excellente; il a des moyens, il a du savoir-faire, il paie beaucoup de sa personne, mais il est léger, dissipé et présomptueux[37].»

[37] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, Brockhaus, 1861, in-8º, p. 257. Ce passage, sans date, est de la fin de 1810.

De son mariage avec la princesse Éléonore de Kaunitz, M. de Metternich, en 1818, avait eu déjà sept enfants[38]. Deux étaient morts en bas âge. La santé des survivants lui donnait de fréquentes inquiétudes: la plupart devaient, comme leur mère, mourir avant lui d'une affection pulmonaire sans remède. Il les aimait ardemment: le peu que l'on connaît des lettres adressées par lui aux uns et aux autres témoigne d'un constant souci de leur esprit et de leur cœur. Et cet homme que le monde pouvait croire insensible sous son frac officiel, trouvait, dans ses joies comme dans ses douleurs paternelles, des accents profondément émus.

[38] 1º Marie-Léopoldine, née le 17 janvier 1797, mariée le 15 septembre 1817 à Joseph, comte Esterhazy. Elle mourut le 20 juillet 1820;

2º Franz-Karl-Johann-Georg, né le 21 février 1798, mort le 3 décembre 1799;

3º Clemens-Éduard, né le 10 juin 1799, mort le 15 du même mois;

4º Franz-Karl-Victor, né le 15 janvier 1803, fut attaché d'ambassade à Paris et mourut le 30 novembre 1829;

5º Clémentine-Marie-Octavie, née le 30 août 1804, décédée le 6 mai 1820;

6º Léontine-Pauline-Marie, née le 18 juin 1811. Elle épousa, le 8 février 1835, le comte Sandor de Slavnicza, fut la mère de la princesse Richard de Metternich, la très spirituelle ambassadrice à Paris sous Napoléon III, et mourut le 16 novembre 1861;

7º Hermina-Gabrielle-Marie, née le 1er septembre 1815, mourut en 1890, chanoinesse honoraire du chapitre des Dames de Savoie à Vienne.

Mais, père irréprochable, M. de Metternich ne s'est pas cru astreint à un respect continu des serments conjugaux.

M. de Loménie, sans donner d'ailleurs d'autres preuves de son affirmation que quelques lignes de ces petits opuscules ou _Taschenbücher_ paraissant périodiquement en Allemagne, raconte combien son enfance fut précoce: «Les jeunes filles attachées au service de madame sa mère attiraient au jeune Clément autant de réprimandes que ses succès scolaires lui valaient de louanges. M. de Metternich, le père, se montrait, lui, fort indulgent; il se plaisait à reconnaître à ces traits le sang de sa race, il en augurait bien pour son fils; et quand Mme de Metternich venait se plaindre de quelque nouvelle incartade amoureuse: «Laisse-le faire! disait-il, nous aurons là un fameux gaillard[39].»

[39] _Galerie des Contemporains illustres_ par _un homme de rien_ (Louis de Loménie). Paris, René et Cie, 1840-1847, 10 vol. in-12, t. II, p. 8.