Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 19
Tu étais une enfant quand tu t'es mariée[320]. Tu as été placée dans une attitude qui n'est pas conforme à la marche de la nature dans les femmes. La jeune fille a besoin d'aimer sans plus; l'amour se présente à elle tout spirituel; le corps, la partie matérielle ne lui apparaît pas; elle ignore que c'est elle qui la pousse et qui éveille en elle un sentiment inconnu, mais plein de charmes. On jette une jeune personne entre les bras d'un homme qui commence par ce qui devrait être la fin; dès lors, la marche même de la nature est intervertie, et elle ne l'est jamais impunément. Le fait qui devrait ne jamais être qu'une récompense tourne en dégoût et le succès en défaite. L'âme s'affaisse sous le poids de ce régime, qui devrait être inconstitutionnel (tu vois que je suis libéral) et elle reste comprimée jusqu'au premier moment où elle prend son essor. Le ménage ne paraît plus alors qu'une dure nécessité--le devoir, un poids souvent insupportable--il semble un obstacle au bonheur. L'âme entre en révolution, elle brise des liens qui lui semblent injustes; elle se fonde sur une forte déclaration _des droits de l'homme_. Elle croit trouver le bonheur tout autre part que dans ce qui lui est imposé comme autant de devoirs; la vie s'use dès lors en contraintes, en désirs, en recherches, en espérances déçues, en erreurs dans les choix, en regrets. L'âge vient, le roman cesse et les faits se représentent de nouveau dans toute leur simplicité. Heureux ceux qui n'ont point de reproches fondés à se faire, à cette époque reculée, de s'être préparé une source de regrets amers et éternels!
[320] Mme de Lieven avait quinze ans à l'époque de son mariage.
Mon amie, ne trouves-tu pas que j'ai raison?
Mais en quoi as-tu tort?
Dans le fait que tu regrettes ne pas trouver dans ton ménage ce qui ne peut s'y trouver, et en cherchant ce qui ne se trouve pas dans ton mari, est la cause de tes regrets. Tu m'aimes, tu m'aurais épousé à quatorze ans: tu ne serais pas plus avancée en bonheur, sous le point de vue de ce que tu appelles l'emploi du cœur, que tu ne l'es. De l'amour, mon amie, ne va pas le chercher dans le ménage; ta conscience te fera le reproche d'aller le chercher hors de lui: je ne dis pas que cette _partie législative_ de ton être ait tort. Je respecte avant tout la loi. Je suis assez faible pour y manquer quelquefois. Mon amie, pardonne-moi cette faiblesse: tu la partages; nous avons donc tort tous deux, sans avoir sans doute une autre excuse que le fait.
Il n'existe pas une loi qui ne soit fondée sur l'application de la plus pure morale. Mais la force des circonstances a dû engager souvent le législateur à renforcer les termes de la loi, et la plupart de ces circonstances tiennent à la réunion des hommes en société. L'on se marie pour avoir des enfants et non pour satisfaire le vœu du cœur. La société exige que telle soit la règle, mais le cœur s'y soumet bien difficilement; il finit ordinairement par regagner ses droits, et je suis convaincu que les bons ménages ne seraient fréquents que si les unions avaient lieu entre hommes de quarante et femmes de trente ans. L'un et l'autre des deux partis saurait alors qui choisir. Ta gouvernante t'aura dit cent fois: Pensez d'abord et puis agissez! Ta mère te l'aura répété: et l'on t'a fait faire l'_affaire de la vie_ avant que tu aies même eu la faculté de penser et de savoir ni ce qu'est la vie, ni quelle en est l'affaire.
Le monde, mon amie, marche d'après les besoins de la société; le cœur a souvent bien de la peine à s'y soumettre. Mais ne va pas en chercher la cause hors toi-même.
Quand je t'ai dit, il y a longtemps, que je voulais que, pour me plaire, tu fusses bien pour ton mari, j'ai senti que je te donnais l'un de ces conseils que peu d'hommes savent donner. Mais, mon amie, tu dois m'aimer pour ce fait, car toi, tout juste toi, tu n'aimeras jamais dans l'homme que tu trouves digne d'être ton ami que ce qui est bien en soi-même ou pour le moins sage, dans une circonstance donnée. Le sommes-nous de nous aimer comme nous le faisons? Je l'ignore, mais ce qui est certain c'est que je ne saurais faire autrement.
Ce 3 février.
En parcourant ce matin ta lettre no 9, je n'ai pu m'empêcher de rire de ta colère contre N[eumann], de ce qu'il a bâillé pendant que tu lui parlais de moi et de nous. Ma bonne amie, c'est que N[eumann] n'est pas amoureux de moi. Et que Dieu garde qu'il le devienne jamais! Que ferais-je de son sentiment? Le métier de confident est le plus détestable qu'il y ait. Il ressemble aux charmes de celui d'un conducteur de diligence. T'es-t-il arrivé quelquefois de devoir lire des lettres d'amour adressées à une autre que toi? Elles me font l'effet d'un remède qui porte au cœur à force d'être fade. Mais aussi faut-il convenir que, sur mille, il n'en est pas une qui ne soit l'expression de la folie, de la déraison ou de la bêtise. Les pires de toutes sont celles qui sont rédigées dans le but de masquer la nullité complète de leur auteur. Le remède alors est pire que le mal.
Crois-tu encore à la possibilité que je puisse exister dans une liaison avec une petite sotte? Ne va pas croire que j'aime à écrire. En voyant les volumes que je t'écris, tu pourrais bien être tentée d'en admettre la chance. Je n'écris que quand je ne puis faire autrement; je ne t'écris pas par plaisir, mais par besoin et ce besoin tourne en bonheur. Je n'ai jamais ni correspondants ni correspondantes. Je n'écris que sur des _in-folio_. Je voudrais pouvoir trouver un autre mot que celui d'écrire, quand il s'agit de toi. Je te parle, je cause avec toi, tu es devant moi, en moi, partout. J'ai même la réputation du correspondant le plus détestable, le plus paresseux du monde; c'est, de toutes mes réputations, à la fois la plus vraie et la plus fausse.
Dis-moi qui sont les deux Anglaises desquelles j'ai été amoureux? Je ne me souviens d'aucune. Les Anglaises sont singulières. Leurs manières sont tellement à l'avenant que l'on serait tenté de croire, quand on ne les connaît pas, qu'elles sont à laisser ou à prendre sans plus. Elles sont si étonnées, quand elles rencontrent un homme qui leur parle avec un peu de suite, qu'elles portent sur-le-champ le même jugement sur son compte, jugement qui certes est moins hasardé. Mais, de l'amour, même les apparences de la cour qui précède l'amour, je te jure que je ne me sens pas coupable de ce crime envers aucune insulaire. Si je n'avais passé six mois à Londres à l'âge de dix-huit ans[321], je ne pourrais pas répondre en conscience si les femmes anglaises sont de la même espèce que celles d'en deçà de la Manche. Dis-moi, bonne amie, lesquelles de _vos_ femmes se vantent, ce qui serait me faire trop d'honneur, et quels sont les imbéciles qui m'en font assez pour me taxer de fortunes aussi mauvaises que je regarde l'être toutes celles que l'on peut avoir avec des caillettes. Et tu m'assures que mes belles le sont!
[321] Le premier voyage de Metternich en Angleterre date de 1794. Le prince avait alors 21 ans et non 18.
Ce 4.
Mon amie, tu m'aimes bien, car tu aimes l'Autriche que tu n'aimais pas! Je ne te permets pas de ne pas m'aimer, mais je suis assez juste pour ne pas trop savoir pourquoi tu m'aimes tant; d'un autre côté, je ne te pardonnerais pas de ne pas aimer l'Autriche, car elle est bonne. L'un des bonheurs de ma vie serait de te voir l'aimer en suite d'un long essai. Tu l'aimerais alors de conviction, tout comme tu l'aimes aujourd'hui par entraînement. Sais-tu ce qui t'arriverait? Tu finirais par l'aimer plus que je ne l'aime, car l'on a beau l'aimer, l'on se lasse de porter un fardeau, et celui que je porte est lourd.
Tout ici est bon: je ne connais pas un fait basé sur un principe ou faux en lui-même ou condamnable. C'est le régime qui, au monde, respecte le plus tous les droits et garantit le plus toutes les libertés. Notre essence n'est point connue: elle ne saurait l'être, car nous ne parlons guère et le monde est plus enclin à croire sur parole à ce qui n'est pas qu'à se douter de ce qui est sans paroles. Notre pays, ou plutôt nos pays, sont les plus tranquilles, parce qu'ils jouissent sans révolutions antérieures de la plupart des bienfaits qui incontestablement ressortent de la cendre des empires bouleversés par des tourmentes politiques. Notre peuple ne conçoit pas pourquoi il aurait besoin de se livrer à des mouvements, quand, dans le repos, il jouit de ce que le mouvement a procuré aux autres. La liberté individuelle est complète, l'égalité de toutes les classes de la société devant la loi est parfaite, toutes portent les mêmes charges: il existe des titres, mais point de privilèges. Il nous manque un _Morning Chronicle_!
Tu crois que je suis libéral dans le fond du cœur? Oui, mon amie, je le suis et même au delà. Je te parlerai un jour, quand je ne serai pas à ma 34e page, de mes principes à ce sujet, et ne t'en effraie pas: je te prouverai que tu n'es pas de l'opposition. Tu aimes l'esprit, mon amie, et tu as raison; mais ton esprit est si droit et si positif que tu aurais beau faire, tu ne saurais dévier de la ligne pratique, et c'est tout juste celle qui ne l'est pas qui conduit à l'opposition. Rien n'est facile comme la critique; rien même n'est utile comme elle, hors le _bien faire_. Sur cent critiques, il n'en est pas un qui sache le dernier. Toi, mon amie, tu as ce que les femmes ont si rarement et de même ce qu'elles ont toutes. Tu es homme pour l'esprit, femme pour la finesse du tact. Tu es charmante, ma bonne D.; tu es ce qui me faut; je ne veux plus que toi. Ne te fâche pas de ces aveux et n'oppose rien à mes vœux!
Je suis occupé maintenant, depuis trois jours, de l'occupation la plus sotte du monde. Nous avons ici l'ambassadeur persan[322]. Ce diable d'homme veut tout ce l'on ne peut vouloir et se refuse à tout ce qu'il doit. Il existe chez nous une étiquette très sévère pour la réception des ambassades orientales. Mirza-Abdul-Hassan-Khan--nom doux à prononcer--est une espèce de Chinois pour l'étiquette[323]. Nous avons terminé avec lui; je vais le recevoir, et dimanche il aura son audience solennelle chez l'Empereur. Le cœur, mon amie, reste bien vide dans ces occasions, et, comme tout cependant me ramène à toi, même les ambassades persanes, je lui veux du bien, vu qu'il est _l'un de tes enfants_. Il se rend d'ici à Londres, et tu l'y as peut-être déjà vu une fois. Il a ici avec lui une esclave géorgienne, de laquelle le grand vizir lui a fait cadeau[324]. Je suis fâché que cette attention n'ait pas également lieu dans la Chrétienté. Je sais bien quelle esclave j'eusse demandé à ton Empereur, à la suite de l'entrevue d'Aix-la-Chapelle! Mon Dieu, comme j'aurais eu soin de cette gentille personne! Comme je la logerais bien, comme elle ne manquerait de rien et combien je serais bien plus à elle qu'elle ne pourrait jamais être à moi!
[322] Le marquis de Rivière, ambassadeur de France, au duc de Richelieu, Constantinople, 10 octobre 1818: «Mirza-Abdul-Hassan-Khan, qui a rempli avec succès en 1810 une mission diplomatique importante à la cour de Londres et qui, en 1814, 1815 et 1816, a résidé à Saint-Pétersbourg, est arrivé à Constantinople le 26 septembre. Ce personnage se rend de nouveau à Londres par l'Autriche et la France, et il est également chargé de missions pour les cours de Vienne et de Paris.
«Cet ambassadeur est un homme réellement distingué. Il parle fort aisément l'anglais et le russe. Il connaît les intérêts des puissances européennes, surtout les affaires de l'Inde, où il a fait un long séjour. Il a un esprit pénétrant, beaucoup de dignité dans sa conduite, et une élévation d'idées peu commune chez ses compatriotes. Possesseur d'une fortune considérable et comblé des bienfaits de Feth-Ali-Chah, il est encore traité par son maître d'une manière toute royale... Sa mission a essentiellement pour but de connaître l'état des affaires de l'Europe, et celui de la France en particulier, à laquelle la cour de Perse paraît conserver une sorte de prédilection. Il aura aussi à régler avec le ministère anglais quelques affaires d'un haut intérêt... Cet ambassadeur a eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté (Louis XVIII) à Hartwell et il ne parle du roi et de son auguste famille qu'en termes convenables.» (_Archives du ministère des Affaires étrangères._ Turquie, Correspondance. Vol. 231, fº 207 recto.)
Du même au même. Constantinople, 25 novembre 1818: «Mirza-Abdul-Hassan-Khan... a quitté Constantinople le 21, se dirigeant sur Vienne, où il espère trouver les deux empereurs de retour d'Aix-la-Chapelle. Tout le monde s'accorde à dire beaucoup de bien de son caractère, de son esprit distingué et de sa noble conduite... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est accompagné de quatorze personnes en tout... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est très instruit dans les langues persane, arabe et indienne, il parle aussi fort aisément le turc, l'anglais et le russe. Il souhaitait d'être accompagné d'un Français de mon choix, pour apprendre notre langue pendant le voyage, mais j'ai laissé tomber cette proposition, afin d'éviter quelques inconvénients» (_Ibid._, fº 245).
Mirza-Abdul-Hassan-Khan est l'auteur d'un ouvrage intitulé _Haïrat-Namâ_ ou _Livre des Merveilles_, qui contient un long récit des voyages du khan aux Indes, en Turquie, Russie, Angleterre, etc. (BEALE, _An Oriental Biographical Dictionary_, Londres, 1894).
[323] «Il n'est pas possible de voir un personnage plus taquin et plus épineux que Mirza-Abdul-Hassan-Khan chicanant sur toutes les étiquettes, avare, mais fin, rempli d'esprit, et connaissant parfaitement les usages européens, car il a passé trois ans à Saint-Pétersbourg et quatre ans à Londres.» (_Souvenirs de la baronne du Montet_, 1785-1866, p. 183).
[324] «Nous avons été, avec Mmes de Chotek et de Kolowrath, voir la célèbre beauté circassienne, l'esclave favorite de Mirza-Abdul-Hassan-Khan. Les noirs chargés de sa garde ont fait beaucoup de difficultés pour nous admettre. Enfin, les portes se sont ouvertes et, à notre grande surprise, nous avons vu une femme sans beauté, plutôt petite que grande, assez maigre, peau très jaune, cils et sourcils noirs, beaux grands yeux noirs, cheveux noirs et malpropres, sur lesquels elle avait jeté quelques chiffons et de vieilles fleurs artificielles fanées et flétries, apparemment pour se donner une apparence de parure. Elle était vêtue à l'européenne, d'une vilaine petite robe, éraillée, de mousseline jaune.» (_Souvenirs de la baronne du Montet_, p. 184.)
Ce 5 février.
Dans l'une de tes lettres, tu te plains de la société dans laquelle tu vis. Mon amie, la mienne n'offre guère plus de charmes. Il y a des êtres qui se contentent souvent de peu de chose, et beaucoup de monde et de bruit est peu. Je ne suis pas de ces gens-là. Je déteste ce que l'on appelle le monde; j'aime l'occupation et un cercle étroit, bien connu, sûr et aimable. Tu sais que les numéros 1 sont toujours placés sous les lustres. Eh bien! c'est peut-être pour cela que d'autres ne trouvent place que dans les coins, et c'est dans ces coins que se trouvent toujours l'esprit et la grâce. Il n'est pas un pays plus stérile que le nôtre en hommes aimables; les femmes valent mieux, mais les classes sont par trop tranchées; il n'en existe guère qui aient à la fois de l'esprit et du charme. Les femmes spirituelles chez nous sont ordinairement loin d'être aimables, et celles qui, au premier abord, paraissent aimables manquent d'esprit. Aussi n'en existe-t-il pas une ici qui pourrait me faire passer avec plaisir une soirée à ses côtés.
Ma société se compose de tout ce que porte le pavé de Vienne et de quelques hommes: ces derniers sont étrangers et en petit nombre. Je vois habituellement du monde tous les soirs à commencer de 9 heures. Les ennuyeux se sont donné le mot de se présenter en masse les dimanches et les jeudis, les médiocres viennent les lundis et les vendredis. Huit ou dix personnes--et ce sont celles qui sont bien--viennent à peu près tous les jours, et, les mauvais, nous ne nous renfermons dans notre coin que vers minuit où nous restons à causer jusqu'à 1 ou 2 heures. Ma pauvre amie, c'est dans ce coin--et ça surtout chez toi--que ceux qui se réunissent chez moi seraient bien et que tu le serais à ton tour. Il faut au milieu de plusieurs hommes, l'esprit d'une femme spirituelle. Tout prend une face nouvelle; les idées gagnent en fraîcheur et rien n'est comparable au genre de finesse et de tact qu'une femme aimable sait déployer dans l'intime réunion. J'ai passé les meilleures années de ma vie dans ce genre de vie; ma vie même y a été formée par la première liaison que j'ai eue. La femme qui m'a permis de l'aimer à dix-huit ans[325] était aimable; elle avait une tante d'un esprit très supérieur et qui ne souffrait que d'aimables entours. J'ai, en apprenant à connaître le monde, vu que rien n'est facile comme de faire valoir l'esprit que l'on a, et que rien n'est ridicule comme de courir après celui que l'on n'a pas. J'ai commencé par où ordinairement l'on finit. Aussi, arrivé ici pour la première fois à l'âge de près de vingt et un ans, on a voulu absolument m'en donner trente. Depuis que je suis formé, je manque du premier élément de mon bonheur social. Mon amie, si tu étais ici, comme je n'en manquerais plus!
[325] Voir p. 41.
Tu as raison: il y a beaucoup de femmes aimables en Angleterre; je connais beaucoup Lady Harrowby[326] c'est-à-dire autant que l'on connaît un être que l'on a vu journellement pendant quelques semaines. Elle est bonne et peut-être aimable. Tu me dis qu'elle l'est tout à fait, et je le crois.
[326] HARROWBY (Susan LEVESON-GOWER, Lady). Elle était la fille du premier marquis de Stafford. Elle avait épousé, le 30 juillet 1795, Dudley Ryder, premier comte d'Harrowby et vicomte Sandon, né à Londres, le 22 décembre 1762. Sous-secrétaire d'État pour les affaires étrangères (1789), secrétaire d'État pour les affaires étrangères (1804), démissionnaire la même année, ce dernier fut envoyé sur le continent pour négocier une coalition générale contre Napoléon, mais Austerlitz mit fin à sa mission; président du bureau du contrôle des Indes (1809), ministre sans portefeuille jusqu'en 1812, ministre président du conseil (1812-1827), il mourut le 26 décembre 1847. Lady Harrowby était morte avant lui, le 26 mai 1838 (_Dictionary of National Biography_, t. L, p. 44).--Greville la dit supérieure à toutes les femmes qu'il ait jamais connues.
Après tout, je suis difficile à servir. Une femme peut bientôt me paraître au-dessous de ce que je lui désirerais d'esprit--et elle peut en avoir trop. Mais ce trop ne porte jamais sur la manière de l'énoncer. J'ai passé beaucoup de temps près de Mme de Staël[327]: elle m'a étonné sans me charmer. Je ne conçois pas comment elle a pu jamais entraîner. J'ai d'autant plus de raisons d'assurer qu'elle n'aurait pu m'entraîner, qu'elle l'avait voulu et avec une véritable assiduité et recherche. Ma première connaissance avec elle date de Berlin, où elle a passé un hiver. J'étais continuellement avec elle et elle voulait être davantage avec moi. Nos vues ne se sont pas rencontrées. Les facilités m'ont semblé autant de difficultés insurmontables. Son esprit m'a fait mal, ses gestes m'ont fait peur. La _femme-homme_ me tue.
[327] STAËL-HOLSTEIN (Anne-Louise-Germaine NECKER, baronne DE), née à Paris le 22 avril 1766, épousa le 14 janvier 1786 le baron de Staël qui mourut à Poligny le 9 mai 1802. Elle-même mourut le 14 juillet 1817, à Paris.
Au cours d'un voyage en Allemagne, Mme de Staël était arrivée à Berlin en mars 1804; elle y resta jusqu'au moment où elle fut rappelée à Coppet par la mort de son père, en novembre 1804. M. de Metternich était ambassadeur auprès de la cour de Prusse depuis le 3 janvier 1803. C'est donc à cette période, mars-novembre 1804, que le prince fait allusion dans les lignes qui suivent.
Son salon, loin d'être agréable, ressemblait au forum, et son fauteuil, à une tribune. Elle voulait des esclaves enchaînés à ses pieds, tout en ayant l'air de vouloir se soumettre. Je répugne à la domination et à l'esclavage; je désire un échange d'idées libres; je désire beaucoup quand j'aime, et il faut que le tout ne ressemble pas à une grâce et bien moins encore à une punition.
Mon amie, plus j'y pense, plus je veux _toi_ et moins je veux tout ce qui n'est pas toi.
Je n'ai plus donné de baiser aux joues roses et rebondies. Je ne l'ai point fait avant d'avoir reçu la lettre et je le ferai bien moins après. Il est des baisers qui n'en sont pas; je n'en donnerai plus même de ceux-là. Mon amie, es-tu contente de ton élève?
Ce 6.
Tu liras dans les feuilles la ridicule cérémonie que j'ai eue hier et que de nouveau j'aurai à compléter après demain. J'ai donné la plus belle audience possible à _ton fils de Persan_[328]. Ce n'est que par délicatesse que je ne lui ai point parlé de sa gentille maman. Ton enfant, au reste, ne te ressemble pas.
[328] _Moniteur universel_ du 21 février 1819, no 52, p. 213. «Vienne, ce 6 février.--L'ambassadeur de Perse, Mirza-Abdul-Hassan-Khan eut hier une audience solennelle du prince de Metternich. Elle dura un quart d'heure; M. de Hammer y servit d'interprète. Cet ambassadeur fera demain son entrée solennelle; il y avait eu quelques difficultés relatives à l'étiquette, mais le prince de Metternich les a aplanies. La garnison formera une double haie. L'ambassadeur se rend directement au château pour avoir une audience de l'Empereur.»
Mme DU MONTET (_Souvenirs_, p. 183) donne quelques détails sur cette dernière audience: «Il a appelé l'Impératrice la _supérieure du sérail_ dans son discours d'audience. Elle était précisément entourée le jour de sa réception des plus respectables dames du palais, vieilles et laides. Ces étranges étrangers ont fort diverti les élégants, mais il semble qu'ils nous trouvaient plus barbares qu'eux.»
Une foule de curieux et de curieuses étaient réunis dans mes salons. J'ai reçu le poupon au milieu de l'un d'entre eux, assis sous le lustre, en face de lui, le chapeau sur la tête, ne ressemblant pas mal à un imbécile impotent, me levant pour recevoir une lettre de S. M. le Chah[329], me rasseyant, me relevant et ainsi de suite.
[329] Feth-Ali-Chah (1797-1834).
La lettre du Chah est curieuse pour les titres qu'il me donne. Je te prie de ne plus m'en donner d'autres et je te les envoie à cet effet en traduction. Le mot d'ami est si peu de chose, en comparaison de tant de mots! Tu es si courte et si laconique en me disant ce mot de trois lettres, que je te prie de me traiter dorénavant avec un peu plus de dignité. J'ai grandi de beaucoup depuis hier.
Dans la lettre du Chah, il se trouve une phrase qui, à ce que m'assure le drogman, est un proverbe en Perse qui est joli: _Es führt ein Weg von Herzen zum Herzen_[330]. J'avoue que j'ai découvert ce chemin, mais je donne à faux aussi souvent que je tâche de m'orienter sur la route établie entre mon cœur et celui du Chah. Si, dans ce cas spécial, il en existe un, je crois qu'un funambule seul pourrait s'en servir.
[330] Il y a un chemin qui conduit du cœur au cœur.
_Notre_ route, mon amie, est la plus large, la plus unie, la plus belle du monde. Je n'en connais point que je parcoure avec plus de plaisir et qu'il m'ait paru plus facile de découvrir.
Voici le titre que me donne le Chah. Tâche de l'apprendre par cœur: