Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 18

Chapter 184,057 wordsPublic domain

[310] Par le Prince Régent qui s'y était fait construire en 1818 un pavillon de style chinois. Le comte et la comtesse de Lieven, à peine revenus de Paris, étaient allés y passer quelques jours (L. G. ROBINSON, _Letters of Dorothea, Princess Lieven, during her residence in London_, p. 38).

Ce 30.

J'ai été interrompu hier, dans ma lettre, par la meilleure des causes, par la seule, je crois, qui au monde eût pu m'être agréable. L'on est venu m'annoncer l'arrivée du courrier de Londres. Je l'ai fait venir sur-le-champ, j'ai déballé moi-même sa valise, j'ai aimé même à voir l'une des plus sottes figures--véritable valise vivante--qu'il y ait au monde. Je suis sûr, mon amie, qu'il ne t'est jamais arrivé de quitter un lieu où tu venais d'être heureuse, sans attacher une idée de jalousie au retour du postillon qui t'as conduite la première poste. Je crois toujours que cet homme doit être heureux! Or, mon imbécile d'hier et de tous les jours m'a paru malheureux d'avoir quitté Londres.

Ne t'y trompe pas, mon amie, je ne suis souvent guère plus que toi en passe de lire tes lettres quand je le veux, et cette volonté porte toujours sur le premier moment possible. J'avais dans ma chambre l'un de mes conseillers, j'étais occupé d'une fastidieuse affaire, je n'étais pas les jambes croisées dans le coin d'un canapé; ma bonne amie, j'ai fait une bête mine en me faisant faire le rapport d'une sotte affaire. J'ai déballé; j'ai renvoyé mon ennuyeux référendaire; je me suis mis à décacheter mes paquets; celui que l'on cherche est constamment le dernier que l'on trouve. J'ai ouvert tes lettres, je me suis mis à lire et j'ai eu la visite du nonce[311], de Golovkine, de Caraman, de sept ou huit athlètes politiques. Les scélérats m'ont retenu trois heures. Si j'avais été leur mère, je les aurais fouettés. Enfin, je suis parvenu à te lire, oui, bien toi, mon amie, car rien, hors tout toi, n'est plus toi que tes lettres. J'aurai bien à y répondre: j'en suis tout plein et tout heureux.

[311] LÉARDI (Paul, comte), né en 1763. Évêque _in partibus_ d'Éphèse, Nonce apostolique à Vienne, mort dans cette ville le 30 décembre 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Avant tout, merci, bonne D., que tu sois ce que tu es. Me suis-je trompé en toi? Ai-je eu du courage de me placer et de me livrer comme je l'ai fait? Ai-je eu de l'esprit à deviner le tien, du cœur à pressentir le tien, du goût en te choisissant, de la sagesse en faisant de toi l'amie de ma vie? Ne va pas croire que je n'eusse point pu faire autrement que je n'ai fait. Je crois t'avoir déjà dit ce que je pense des impressions spontanées. Quelques fortes que puissent être ces impressions, elles ne sont jamais plus fortes que mon âme. J'ai toute ma vie été maître du premier mouvement, je ne me suis livré au second qu'en suite de ma ferme volonté de le faire, je n'ai jamais dirigé le troisième. Aujourd'hui, il me serait tout aussi impossible de ne pas t'aimer que j'ai eu la faculté de me livrer à toi ou à te laisser loin de moi. S'il y a peu de roman dans ce fait, c'est que je n'ai jamais écrit le roman, je n'en lis même jamais. Je suis si pénétré de la conviction qu'il n'en existe pas un que je n'eusse écrit avec autant de véritable sentiment que le lecteur sentimental y découvre souvent sans être romanesque lui-même, que je ne trouve pas qu'il vaille la peine de lire ce que d'autres ont senti ou se figurent avoir senti. Ma bonne amie, crois-m'en sur parole; je sais aimer plus et mieux que la plupart des hommes.

Tes lettres sont tout ce que je veux: il n'en existe ni de plus aimables, ni de meilleures, de plus raisonnables, de plus fortes. Elles sont d'une femme comme je l'aime, d'une amie qui seule peut être la mienne. Tout est raison dans ton âme et chaleur dans ton cœur; dès que le contraire a lieu, l'être, en un mot, qui, à mon avis, est transposé, n'est plus fait pour moi. Reste, bonne amie, comme tu es et ne crains rien du temps. Ce n'est pas quand l'on est comme moi que le lendemain est à craindre; le jour d'aujourd'hui est _plus_ demain et jamais _moins_. Je vais en m'élevant et non en baissant, j'ai le pas assuré; comme petit garçon déjà je suis moins tombé que mes camarades; j'ai couru un peu moins vite, j'ai ouvert de grands yeux et j'ai toujours gagné le prix à la course. Je suis certain, mon amie, que nous deux arriverons toujours au but et, ce qui fait le bonheur de ma vie, à un même but.

Combien tes lettres me prouvent cette vérité! Oui, mon amie, un lecteur tiers ne trouverait pas de différences entre nos lettres; nous pourrions quasi chacun garder toujours la nôtre: nous y apprendrions à peu près tout ce que nous nous disons réciproquement. Le fait est simple: nous pensons l'un comme l'autre, nous avons les mêmes goûts, les mêmes besoins; tu es en femme ce que je suis comme homme. Je n'aurai jamais une impression qui ne te porterait au même jugement que moi. Nous sommes _vrais_ tous deux, et c'est beaucoup. Nous le sommes par besoin ou plutôt par impossibilité de ne pas l'être, plus que par toute autre cause. L'on peut être autre que nous le sommes; dans ce cas sera-t-on meilleur ou plus mauvais? Le _troisième_, homme ou femme, peut exister, mais je ne l'ai pas trouvé. Ne va pas le chercher.

Moi aussi, mon amie, j'ai le sentiment que plus personne ne te satisfera _en plein_. Tes sens existent, donc ils peuvent se séduire. Ils ne te procureront plus une entière jouissance; il te manquera ce que tes sens n'ont jamais offert, ce qui est placé hors de leur sphère. Les jouissances que les sens seuls procurent, ressemblent aux effets d'une girandole. Les fusées s'élèvent, elles jettent un jour qui devrait durer toujours; vous croyez vous élever avec elles; tout est beau et lumineux; les alentours même empruntent de leurs feux--et vous vous trouvez replongé dans les ténèbres. Ce qui fait _notre vie_, mon amie, n'est pas passager; nous irons mieux demain que nous n'allons aujourd'hui--et nous ne vieillirons pas en peu de moments.

Ce 30.

J'ai relu depuis hier deux fois tes lettres. Elles font mon bonheur. Bonne amie, ne crains jamais de m'en écrire de trop longues. Des lettres comme les tiennes n'ont pas de taille, chaque page vaut une lettre et la plus longue ne me paraît qu'une page.

Tu es donc arrivée à sentir le besoin de me mettre au fait de l'histoire de ta vie; c'est le premier de mes besoins quand j'aime. Je n'ai jamais peur que mon amie sache trop; j'ai peur qu'elle ne sache tout. Il n'est pas en moi un côté faible que je ne voudrais lui découvrir; si l'on a besoin de cacher, ce ne peut être qu'en suite d'un tort. Mon amie, je ne crois pas avoir jamais été dans ce cas.

Tu as vu que peu après que j'étais entré en contact avec toi, j'ai commencé par te parler de moi; tu n'avais pas le même besoin; tu l'as aujourd'hui: je crois que tu m'aimes plus. Mande-moi tout: que je sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de _nommer_, je crois que je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée; quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été? Il est naturel que les femmes se trompent plus que les hommes et les raisons en sont simples. La plupart des hommes ne cherchent que ce qu'ils sont sûrs de trouver, tandis que les femmes cherchent ce qu'une longue expérience et une connaissance profonde du cœur humain ne permettent pas souvent de décider. Et à quel âge cherchent-elles un ami digne d'elles, un cœur sûr et aimant, un esprit juste et droit? Mon amie, les affaires se font en marchand et les femmes se livrent à la plus forte de leur vie à peine sorties de l'enfance. Les yeux disent à l'homme ce qu'ils cherchent, et le cœur de la femme veut décider d'avance de celui de l'homme qu'elle désire. L'homme a atteint son but au moment même où la femme n'établit de fait que son point de départ. L'homme cesse quand la femme commence; l'amour paraît trop long au premier et la vie trop courte à la dernière. La femme ne veut pas quand l'homme veut et elle veut quand il ne veut plus. Tout ceci est dans la nature, et sans cette loi l'amour n'existerait pas, ce don du ciel réservé par le Créateur à la seule espèce humaine. L'amour véritable est tant, mon amie, que s'il était facile à rencontrer, il ne vaudrait plus rien. Il se compose en premier lieu de disparates et d'oppositions; il se renforce par les difficultés; il n'est couronné que par la plus entière identité. Il a bien des termes à parcourir et bien des difficultés à vaincre; or dans les choses difficiles, la plupart des humains perdent haleine à mi-chemin, trop heureux s'ils y arrivent!

J'ai beaucoup connu un homme--et je crois que c'est celui duquel tu te plains--et je l'ai connu bien avant toi. Tes yeux auront éveillé ton cœur et ton cœur a ébloui ton esprit. L'on prend en amour souvent son propre esprit pour celui de l'objet aimé; l'on est si heureux de donner que prêter ne coûte rien. Or, mon amie, tu as un grand fonds de cette denrée et tu n'as pu t'apercevoir de la dépense que tu faisais.

Si le sort nous avait réunis plusieurs années plus tôt, sais-tu ce qui serait arrivé? Peut-être m'aurais-tu aimé et la jalousie nous eût désunis. Je suis bien loin d'être le meilleur homme de la terre, mais je suis l'un des plus justes. Rien ne me révolte comme tout ce qui ne l'est pas. Il est dans ma manière d'être quelque chose qui doit être vrai, car j'en ai éprouvé constamment les effets. J'ai l'air du monde le plus froid et le plus calme: mon amie découvre que je ne suis ni l'un ni l'autre. Dès que je suis en liaison, je deviens devant le monde vingt fois plus aride pour la femme que j'aime et je reste pour les autres tel que je suis constamment. Dès lors, la comparaison s'établit: je dois devenir autre que je ne puis l'être; je me révolte; l'on me taxe d'infidélité là où je ne suis que constant; je me fâche, l'on se fâche; toi surtout, tu te serais fâchée. Mon amie, je crois que, plus jeunes, nous nous serions disputés. J'ai le malheur de rester calme dans la dispute, et rien ne met les femmes hors des gonds comme le calme. Je suis bien certain cependant que rien n'eût jamais pu nous séparer, nous nous serions convenus trop pour nous quitter. Moi, au moins, j'ignore ce que c'est que quitter. Tu m'aurais peut-être battu.

Ce 31[312].

Ta description de Brighton m'a fait grand plaisir. C'est tout comme si j'y étais: quelle différence cependant si j'y avais été! La description du logement ne me satisfait pas complètement. Je n'y vois de commode qu'une antichambre, et je conçois qu'un archiduc peut s'y trouver mieux que moi, car elle lui suffit.

[312] Les billets du 31 janvier et du 1er février furent séparées par Metternich de la lettre no 13 et envoyés postérieurement à celle-ci. Il en informait la comtesse par ces mots placés à la suite du billet du 30: «Le reste de cette feuille et celle 6 t'arriveront par P. E. Tu verras à la fin de la lettre pourquoi. Il en est de même de la feuille 7 du no 14.» P. E. étaient les initiales de Paul Esterhazy.

Je ne suis pas étonné que le maître du lieu[313] ne t'ai point parlé de _nous_; ce n'est que par St[ewart] qu'il apprendra quelque chose, à moins que les yeux de sa future ne lui fassent oublier tout ce qui n'est pas elle[314]. J'ai eu grand soin de calmer sa curiosité, à force de ne lui rien dire _du vrai_ et de convenir _des apparences_. La plupart des hommes ne vont pas au delà; il leur suffit de rencontrer une apparence de conviction qu'on les trouve fins observateurs; ils se contentent de cette belle découverte et ne se soucient pas de savoir le fond de la chose.

[313] Le Prince Régent.

[314] Ch. Stewart épousa en secondes noces le 3 avril Frances-Anne, fille unique de Sir Harry Vane-Tempest.

St[ewart] est parti convaincu d'ici que notre rapport se borne _à la possibilité qu'il eût pu s'en établir un entre nous, si, et si, et si, etc., etc._

Or, sers-t'en comme d'une sourdine et non comme d'une trompette: il est bon à l'un comme à l'autre. St[ewart] est un très galant homme: ce sont tout juste ceux-là auxquels il faut dire tout ou ne leur confier rien.

Les feuilles du no 13 que tu reçois aujourd'hui prouvent de nouveau la coïncidence parfaite entre nos occupations et nos jugements. Tu verras que, sans être né au 64e degré, j'en juge parfaitement la température. Le but que je te propose doit être le nôtre, la marche qui doit y conduire doit nous être commune. Le terrain est encore net; il ne faut pas le brouiller et avec un peu de prudence y parviendrons-nous. Il m'est arrivé de parvenir à des choses plus difficiles que celle-là, c'est peut-être parce qu'elle devrait ne pas l'être que j'y parviendrai plus difficilement. J'ai une longue expérience dans les affaires de ce monde et j'ai toujours vu que rien n'est aisé à arranger comme tout ce qui semble présenter des difficultés insurmontables. Aussi, quand il s'en présente une, je commence toujours par voir s'il y a une impossibilité apparente: je ne tremble plus dès que tel est le cas.

Je n'ose pas penser à ce qui serait le succès de ma vie. J'ai peur même d'y penser, car rien ne tue les succès comme les désirs.

Ma bonne amie, tu te trompes quand tu crois que le voyage d'Italie finira à la fin de mai. Ce n'est que vers la mi-juillet que je pourrai songer à me mettre en route pour l'Angleterre, et c'est ce sur quoi s'étaient fondés mes doutes si je devais préférer 19 à 20. D'après ce que tu me dis et ce que je sais, je ne crois pouvoir penser qu'à 20, en me réservant toutefois de saisir tout moment propice--et il est des moments qui ne se présentent qu'au vol. L'automne de 19 ne peut donc entrer dans aucun calcul, mais je te dirai ce que je prépare pour l'année prochaine. Je compte me ménager un congé pour aller sur les bords du Rhin au mois de mai et de juin. J'irai d'abord chez moi--ce sera le prétexte--je passerai en Angleterre--ce sera le but--et je resterai dans le prétexte en passant de nouveau une quinzaine chez moi. Mes voyages sont de fortes affaires, c'est pour cela que je ne crains guère les défaites. Je parie, mon amie, que si j'avais été général, j'aurais gagné les batailles et j'aurais été rossé comme plâtre dans les escarmouches. J'aimerais, dans tous les cas, mieux ma course à Londres que Waterloo. Ma bonne amie, Waterloo a pourtant également son mérite; la gloire de la journée me fait même aimer la grosse cabaretière en face de la chapelle du lieu!

Ainsi la chose reste dite. Si je puis juger le moment et le saisir au vol en 1819, tu me verras à Londres. Si je crois le fait meilleur, de toute manière meilleur en 1820, ce sera cette heureuse année que j'irai. Mon amie, que n'est-ce demain!

Ce 1er février.

Mon amie, comme le temps passe! Voilà que _tout_ va être à trois mois de date. Comme il passe lentement! Il me faudra peut-être plus d'un an pour te revoir. Tout passe excepté le sentiment que je te porte.

Quelle singulière personne tu es, et dans tout ce que tu dis et par conséquent dans tout ce que tu penses!

Tu me dis, dans ta lettre du 9 janvier: «J'ai le malheur d'aimer l'ambition, j'aime tout sentiment qui pousse un homme à aller en avant.»

Ce mot est si fort à moi que je te permets tout au plus d'en partager la propriété. Je vais te le prouver.

Quand, en 1814, l'Empereur m'a permis de joindre les armes de sa maison aux miennes[315], j'ai choisi un _motto_ pour mes armes. Je me suis arrêté plusieurs mois au mot de «_Vorwærts_»[316], que j'ai voulu demander. C'est la dissonnance de la fin du mot qui m'a empêché de le choisir définitivement, et je vois aujourd'hui que j'ai eu tort. J'ai trouvé que toute l'ambition permise à un homme se trouvait concentrée dans ce mot; il porte à la fois sur l'individu et, à mon avis, bien plus encore sur ses devoirs. Un petit scrupule de peu de valeur m'a empêché de choisir le mot--le fait étant dans mon cœur et dans mon essence, je te plais. J'ai inventé _Kraft im Recht_[317] que je porte maintenant. Si tu veux savoir quels sont mes principes politiques, tu en lis le manifeste dans ces trois paroles.

[315] Cette faveur fut accordée au prince de Metternich par une lettre autographe de l'empereur François datée de Paris, 21 avril 1814 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 649).

[316] En avant.

[317] La Force dans le Droit.

Quant à l'ambition, mon amie, ne dis pas que tu l'aimes. Il en est une détestable et une autre qui seule porte aux belles choses, les seules grandes. Toute ambition qui se borne au calcul de se pousser soi-même est condamnable; celle qui vous porte à pousser _la cause_ est la force motrice de tout bien. Je n'en ai et n'en admets point d'autre. C'est aussi celle que tu aimes, la seule que tu puisses aimer. Une âme comme la tienne ne veut que ce qui est utile, car tout ce qui ne l'est pas n'est pas digne de tes regards. Or, l'individu n'est rien et la chose est tout. Je ne puis plus être rien de plus chez moi que je ne suis; ma carrière est finie; je l'ai parcourue sans jamais penser à moi, sans jamais demander rien, sans même avoir voulu me charger de tant de responsabilités! Si j'avais de la mauvaise ambition, je serais content d'être ce que je suis; or, je ne le suis pas. Mon ambition est de _faire et bien_; c'est elle qui me console en partie des immenses sacrifices que je lui porte. Sais-tu quelle a été la sensation que j'ai éprouvée le jour où j'ai été tout ce que je puis être? J'ai manqué pleurer de la perte de ma liberté, et je me suis sauvé par l'idée que le plus méchant des sots ne trouvera plus moyen de croire que _je fais pour devenir_, que je _marche pour monter_. Quand je marche, mon amie, c'est pour arriver, et ma personne est maintenant hors de jeu. Je me trouve placé à la tête d'intérêts immenses; je ne suis pas un moment dans la journée où je n'aie le sentiment de ce que je dois à la confiance d'un homme que j'aime parce que je l'estime; chaque erreur que je commets porte sur à peu près 30 millions d'hommes; je ne crains que des erreurs, car je puis me garantir mes intentions. Crois-tu, mon amie, que placé ainsi, je puisse nourrir un sentiment quelconque d'ambition relatif à moi?

Ce 2 février.

Quelles bonnes journées! Gordon[318] m'a envoyé ce matin des dépêches que venait lui porter un courrier de son gouvernement. J'y ai trouvé une lettre de toi, bien empaquetée et bien bonne. C'est ton numéro 11 du 21 janvier. Tu étais bonne, tendre et triste, ce 21 janvier. Il t'est arrivé ce qui m'arrive. Quand il m'arrive de rêver d'un être que j'aime, qui est loin de moi, je passe toujours la journée suivante dans un état que je ne puis te faire comprendre que par les mots de «_wehmüthige Stimmung_»[319]. J'ai beau vouloir me distraire, la journée a hérité de la pensée de la nuit; je ne parviens pas à en sortir; elle pèse sur mon âme, elle accompagne ou suit toute idée étrangère à son objet. Mon amie, je te remercie de cette nouvelle ressemblance.

[318] GORDON (Sir Robert), chargé d'affaires de l'ambassade d'Angleterre à Vienne pendant l'absence de Charles Stewart. Né en 1791, fils de Lord Haddo, frère de Lord Aberdeen et de Sir Alexandre Gordon, qui fut tué à Waterloo. Attaché à l'ambassade anglaise en Perse (1810), puis secrétaire d'ambassade à la Haye. Ministre plénipotentiaire au Brésil (juillet 1826-1828). Ambassadeur à Constantinople (1828-1831), puis à Vienne (octobre 1841-1846). Mort subitement à Balmoral le 8 octobre 1847 (_Dictionary of National Biography_, t. XXII, p. 228).

«Londres, 4 janvier.--Samedi, l'honorable M. Gordon est parti en qualité de chargé d'affaires pour Vienne. Il passera par Paris. On dit qu'il va remplacer Lord Stewart, et Sa Seigneurie viendra passer quelque temps en Angleterre.» (_Moniteur universel_ du samedi 9 janvier 1819, no 9, p. 34.)

[319] Disposition d'esprit mélancolique.

Tu me dis: «Je vaux mieux ou moins que toi.» Je t'accorde avec grand plaisir le mieux, je rejette le moins et je suis prêt à décider que nous valons l'un ce que vaut l'autre. Mon amie, c'est dans cette conformité entière--si rare à rencontrer--que se trouve le lien qui nous lie. Combien, si j'étais avec et près de toi, tu aurais de raisons de ne plus douter de cette entière conformité!

Tu me dis que tu m'aimes plus que tu m'as aimé? Je le crois: tout dans ce monde avance ou recule. Rien, et la pensée moins que toute autre chose, ne reste stationnaire.

Tu me rappelles que je t'ai prédit que tu aimerais mes lettres et moi en suite de mes lettres. J'en étais certain, et je ne te l'eusse point dit, si je ne l'avais été. Je sais que mes lettres expriment ma pensée; je sais que ma pensée te convient; je sais enfin que si je cherchais à t'écrire des lettres guindées, tu ne m'aimerais pas. Tu as appris à te confirmer par mes lettres dans vingt vérités que tu as eu la bonté d'accorder sur parole. Tu as été confiante et tu t'en sais gré. La confiance est une chose si forte et si grande qu'on peut finir par la regarder, dans des cas donnés, comme la source de tout bonheur comme de tout malheur. Moi, mon amie, je ne mériterai jamais le reproche d'avoir fait ton malheur. Je resterais cent ans en liaison avec toi--ce bonheur n'est pas d'ici-bas--que tu me retrouverais à la fin le même pour lequel tu as bien voulu me prendre au commencement de notre connaissance. Il est un élément en moi qui ne change pas, qui ne vieillit pas, que rien ne saurait faire dévier de sa ligne: c'est le cœur. Mon cœur a cherché à dix-huit ans ce qu'il a trouvé à quarante;--mon amie, crois-tu que je puisse jamais vouloir céder ma propriété pour rentrer dans le vague? Il t'en ira de même, tu ne me quitteras plus. Si, par la plus cruelle des destinées, je devais ne pas te voir de longtemps, si notre plus prochaine rencontre ne pouvait avoir lieu que dans un âge beaucoup plus avancé, nos âmes n'en feraient pas moins qu'une seule. Deux essences, confondues comme les nôtres, ne se séparent plus et, si la faculté existe, elles sont liées bien au delà des bornes du temps physique. C'est à nous à chercher à ne pas le voir s'écouler loin de l'autre. La volonté de l'homme est, après le Destin, la plus forte des puissances. Crois que je sais vouloir et fie-toi à cette force que le ciel a placée dans mon âme. _Veux_, de ton côté; soyons prudents et nous arriverons au but.

Je n'aime pas te faire de reproches, et pourtant faut-il que je t'en fasse un. Comment es-tu encore à trouver dur que tu ne rencontres pas ton cœur dans ton ménage? Ce bonheur, sous le point de vue du sentiment de l'amour, n'est réservé qu'à une faible somme de ménages privilégiés. Je ne crois pas qu'il se rencontre jamais dans ceux qui s'établissent dans la première jeunesse; la sécurité de la possession dans l'âge des passions, dans celui de la force et de la fleur de l'imagination, tue le charme de la propriété. Je nie catégoriquement que jamais il puisse se rencontrer dans les mariages d'amour entre jeunes gens. Or tu es dans le premier de ces cas.