Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 17
Nous sommes ici dans le noir, sans pouvoir en sortir; il va y avoir tout à l'heure une année que j'y suis; la première fois que je me verrai le mollet affublé d'un bas blanc, je croirai porter la jambe de mon voisin. Ce ne sont pas seulement les reines, mais tout le public qui a la rage de mourir. Je suis entouré ici de moribonds: un cardinal de mes cousins[297] et un cousin, général de son métier[298], se mettent de la partie; le premier est mort avant-hier et le second se rangera, je l'espère beaucoup encore, du nombre des mortels. Le général est le beau-frère de Paul et par conséquent le mari de sa sœur, que je t'ai dit beaucoup aimer, c'est-à-dire que je l'aime comme l'on fait quand l'on n'aime pas. Elle est une personne bonne, douce et spirituelle, un peu moins paresseuse que son frère, mais ayant toutes ses qualités et même celles qu'il n'a pas. La pauvre personne ne quitte pas le lit de son mari, près duquel je passe une heure tous les deux ou trois jours: son mal est si ancien et si compliqué que le bon Dieu seul est dans le secret de son existence future. Paul, pour se consoler des peines de la journée, passe ses nuits avec sa belle, qui jadis était l'une de mes folies[299]. J'en ai peu fait dans ma vie, mais j'avoue celle-ci, parce qu'elle était prononcée. Je suis par conséquent entouré d'objets lugubres, j'ai l'âme attristée et la tête remplie de bonne diplomatie. Je ne te parle pas de mon cœur. Tu sais où il est et ce qu'il renferme. Et puis il y a des sots qui courent la rue et qui m'envient mon existence! Ce qui prouve plus que tout combien ces sots sont sots, c'est qu'ils ignorent le seul côté heureux qu'il y ait aujourd'hui dans mon existence, le seul qui me fait vivre et me tue à la fois. Ma bonne amie, combien tu dois comprendre ce que je viens de te dire, et combien de fois le jour tu dois te faire le même aveu sur ton propre compte!
[297] TRAUTTMANSDORFF-WEINSBERG (Maria-Thaddäus, comte DE). Fils du comte Weichard-Joseph de Trauttmansdorff. Né à Gratz (Styrie) le 28 mai 1761, mort à Olmütz le 17 janvier 1819. Évêque de Königgraetz le 30 août 1794, archevêque d'Olmütz le 26 novembre 1811, cardinal-prêtre le 8 mars 1816 (_Almanach de Gotha_, 1819.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Almanach royal_, 1819).
[298] LIECHTENSTEIN (Maurice-Joseph, prince DE), né à Vienne le 21 juillet 1775. Entré au service dans l'armée autrichienne en 1792, feld-maréchal lieutenant en 1808, il mourut le 24 mars 1819.
Il avait épousé, le 13 avril 1806, Léopoldine, fille du prince Nicolas Esterhazy et sœur du prince Paul, ambassadeur à Londres. Née le 31 janvier 1788, la princesse de Liechtenstein mourut le 6 septembre 1846 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XV, p. 168.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. II, p. 166).
M. Schwebel, chargé d'affaires de France, au ministre des affaires étrangères: «Vienne, 27 mars 1819... Le prince Maurice de Liechtenstein qui vient de mourir à l'âge de quarante-quatre ans, après une longue et douloureuse maladie, est généralement regretté. C'était un général distingué par sa bravoure et d'un noble caractère.» (_Archives du ministère des Affaires étrangères_, Autriche, Correspondance, vol. 400, fº 44 verso).
[299] La duchesse de Sagan, voir p. 110.
La vie de l'homme se compose d'éléments si extraordinaires et si rarement en rapport entre eux, que l'on a beau chercher le bonheur; il me paraît toutefois qu'il ne me resterait rien à désirer si j'étais près de toi. Si tu étais jalouse, je te battrais et nous ferions la paix. Je te battrais, parce que tu aurais tort et que je déteste les torts, en somme et en détail; peut-être ma confiance passerait-elle dans ton cœur et, au lieu de nous quereller, prendrions-nous le parti si simple et si doux de nous aimer beaucoup, toujours et sans plus.
Ce 20.
J'espère que N[eumann] aura eu l'esprit de te donner la musique de dame que je lui ai envoyée dernièrement. Je n'ai pas voulu lui écrire de te la donner, mais je suppose que son bon sens doit l'avoir mené droit au but. S'il ne l'a pas fait, j'en aurais un peu mauvaise opinion, et, dans ce cas, demande-la-lui sans détour. J'ai ramassé tout ce que j'ai pu me procurer de valses que j'entends à tous nos bals et, faute de pouvoir m'entendre rabâcher, je veux que tu entendes au moins ce que j'entends pendant des heures entières. La musique vaut aussi des paroles et, si tu trouves du charme à en jouer de la mauvaise, dis-toi que je ne suis pas plus heureux d'entendre ce que tu joueras mieux que je ne l'entends ici, que tu ne le seras en l'entendant toi-même.
Mon amie, n'oublie pas de m'envoyer la mesure de ton bras, c'est-à-dire de la partie du bras où tu portes un bracelet. Je le ferai faire bien solide et de manière à ce que tu ne risqueras pas de le casser. Ce sera ton affaire que de ne pas le perdre. Parmi beaucoup de choses que l'on fait mal ici, il en est quelques-unes que l'on fait bien, et tout ce qui est bijouterie est du nombre des bonnes choses.
C'est encore l'un de mes malheurs que de ne pouvoir rien te donner. Il y a peu de choses que j'entende mieux que le mot de Lord Albemarle[300], qui un jour dit à une amie avec laquelle il se promena pendant une belle nuit d'été et qui eut l'air de beaucoup fixer une étoile: «Mon amie, ne la regarde pas tant, je ne puis pas te la donner!»
Je voudrais, quand j'aime, que mon amie eût tout de moi, et rien que de moi. Si j'avais donné dans la mauvaise compagnie, je me serais certes ruiné, car j'y eusse trouvé des amies qui m'eussent demandé quelques indemnités pour les étoiles. Toi, tu es le contraire et tu me forces à étouffer de chagrin de ne rien pouvoir te donner du tout. Je crois même, s'il m'en souvient, que c'est l'un des messieurs de notre société qui a payé le goûter à Henry-Chapelle[301].
Ce 21.
Le courrier de Paris, arrivé ce matin, m'a remis tes nos 7 et 8, du 3 janvier jusqu'au 8 inclusivement. Tu vois, mon amie, que je suis exact à t'indiquer les dates, pour ne point te laisser le moindre doute sur le reçu de tes lettres. Il ne m'en manque aucune depuis que tu m'écris.
[300] ALBEMARLE (William-Charles Keppel, IVe comte D'), né le 14 mai 1772, devint comte d'Albemarle à la mort de son père, le 13 octobre 1772 et mourut en 1849. Il avait épousé:
1º le 9 avril 1792, Élisabeth Southwell, fille de Lord Clifford, laquelle mourut le 14 novembre 1817;
2º le 11 février 1822, Charlotte-Susannah, fille de Sir Henry Hunloke (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
[301] Henry-Chapelle, bourgade sur la route d'Aix-la-Chapelle à Spa, à 19 kilomètres de Verviers. Lors de l'excursion du prince de Metternich, du comte et de la comtesse de Lieven à Spa, pendant le Congrès, les voyageurs s'étaient arrêtés dans une auberge de ce village.
J'ai vu avec bien du chagrin que tu as été plus malade même que je n'avais cru. Je t'ai grondée, ne sachant pas jusqu'à quel point tu avais été compromise; je te gronde doublement aujourd'hui de ce que tu ne soignes pas ta santé plus que tu ne le fais. Tu es maigre et tu te dis forte; je le crois, mais ne brave pas ta maigreur. Sois sûre, mon amie, que le plus petit mal peut tourner au mal conséquent et souvent irréparable, quand l'on est comme tu es. Or j'aime que tu sois ce que tu es; ne fais rien pour changer.
Ta lettre m'a, d'un autre côté, fait le plus grand plaisir. Tu sais que je les lis et les relis, et cette certitude qui te satisfait va tout à l'heure te gêner. Tu me dis dans ta lettre: «Mon ami, tu as beaucoup trop d'esprit dans le cœur, cela m'incommode; je sens, je vois bien que tu ne veux pas en mettre dans tes lettres; il t'échappe sans ta participation, tu ne saurais faire autrement; et moi je suis presque honteuse de ne te montrer qu'un cœur tout bête, tout franc, sans autre assaisonnement. Je te prie de ne jamais te rappeler tes lettres lorsque tu lis les miennes».
Bon Dieu! mon amie, il n'y a pas un cœur plus cœur que le mien--et il n'est que cela. Mon esprit est tout dans ma tête, et ne t'abuse pas sur l'étendue de mon fonds. Mon esprit est tout en lignes droites et en grosses masses; je perce quand je vais en avant et j'écrase quand je tombe. Mon cœur est tout de même. J'aime ou je n'aime pas; tout moyen terme est placé hors de ma nature. L'esprit, le sentiment, le talent, sont des facultés toutes séparées entre elles, et il n'existe pas un mortel qui les réunisse toutes à un même degré. Ces facultés même sont tellement indépendantes l'une de l'autre, que l'on peut exceller dans l'une d'entre elles et manquer à peu près en entier de l'autre; cette thèse cependant, qui est d'une vérité constante, n'est appliquée qu'avec trois facultés considérées en masse, elle est fausse dès qu'il s'agit d'une application spéciale, c'est-à-dire dès qu'il s'agit de l'emploi de l'une ou de l'autre faculté dans une circonstance donnée. L'amour renferme son esprit et son talent; le talent renferme et l'amour de la chose sur laquelle il porte et l'esprit dans l'exécution. Il n'y a malheureusement que l'esprit seul qui peut rester froid et se passer de sentiment et de talent. Le ciel m'a épargné le malheur d'avoir de l'esprit de ce genre, et ce sont tout juste les êtres dans ce monde qui en manquent à peu près dans tout qui sont les premiers à taxer les hommes de ma trempe de n'avoir que de l'esprit et de manquer de cœur.
Ne va pas, mon amie, te creuser la tête pour répondre à mes lettres, ni chercher jamais de l'esprit autre que celui lié au bonheur d'avoir un cœur. Je veux absolument que tu ne te trompes en rien sur mon compte; ne crois pas que je te dis ici un mot de plus ni un de moins que ne me dicte le cœur et, comme tu dis très bien, l'esprit que j'ai dans le cœur. Si je consultais ma tête en t'écrivant, il est vingt choses que je ne te dirais pas et cent que je dirais autrement que je ne le fais. Tu vois, aux volumes que je t'écris, que je laisse couler ma plume comme ma pensée et, aux graves omissions et incorrections que tu dois trouver dans mes lettres, que je ne les relis jamais. J'ignore même si tout le monde est comme moi; je ne puis pas relire une de mes lettres, sauf à la changer, et il ne m'arrive certes pas de la changer en mieux. Ne t'avise pas de croire que je traite ainsi mes dépêches; celles-ci gagnent toujours à la révision, ce qui prouve que l'esprit a besoin d'un degré de calme qui tue le cœur.
Il doit enfin t'être bien prouvé que je t'ai pas trompé le jour où, la première fois, je t'ai parlé de moi. C'était chez Lady Castlereagh. Je me connais beaucoup et je m'en sais gré. Je me juge avec tant de sévérité que je ne me permets jamais de juger ainsi les autres. Mon amie, l'on ne me connaît, au reste, que comme tu dois me connaître maintenant, ou l'on ne me connaît pas du tout.
Après tant d'aveux, il me reste à t'assurer que c'est tout juste l'esprit de ton cœur qui fait mon bonheur et ton charme. Tes lettres si simples et si bonnes, le manque total d'apprêt que j'y trouve, tes assurances et tes vœux si fortement exprimés dans _ma_ langue, me prouvent que tu me connais et, je le dis avec une grande jouissance, que tu m'aimes. Rien n'est extraordinaire comme notre liaison; je crois que toute mère pourrait permettre à sa fille la lecture de notre roman; peu d'entre celles-ci voudraient se contenter de notre bonheur, et peu, par conséquent, seraient séduites par notre exemple. Je réponds des hommes pour ce fait; je n'en connais pas qui se serait placé ainsi que je le suis. Homme moi-même, crois-tu que je puisse en être satisfait? Mais cet homme qui est ton ami, peut-il désirer plus, si le tout n'est pas toi?
* * * * *
Je viens de recopier ce que tu trouveras sur cette feuille. La feuille no 7 du 22 janvier t'arrivera par Paul, que la malheureuse position de son beau-frère retient ici. Je ne puis et ne veux la confier à une autre occasion, et ne veux pas manquer le départ du courrier hebdomadaire pour t'envoyer le no 13 moins la feuille 7.
_Le prince de Metternich avait en effet recopié sur une feuille à part, parvenue postérieurement à la comtesse de Lieven, le passage ci-dessous, daté du 22, auquel il ajouta quelques mots le 28 janvier_:
Ce 22.
Je vais entrer aujourd'hui avec toi, mon amie, dans un court développement, bien _secret_ et bien _confidentiel_, sur le plus grand intérêt de ma vie, celui de t'avoir ici.
Ton Empereur a plusieurs classes d'individus qu'il emploie en les casant d'après le genre de service qu'il en attend et d'après un calcul qui porte sur le terrain sur lequel il les place.
C'est ainsi que jamais il n'enverra un _faiseur_ (véritable peste diplomatique) en qualité d'ambassadeur ou de ministre ni à Londres, ni ici.
_Sur une autre feuille_:
Ce 28.
Des nouvelles de très bonne source ne me laissent quasi point de doute que Pozzo[302] ne travaille sous mains, pour se ménager le poste de Vienne. Le terrain de Paris, qu'il a tant contribué à gâter, lui paraît intenable pour lui à la longue. _Nous ne le recevrons pas_, si même l'on devait vouloir l'envoyer, fait dont je doute fort[303].
[302] POZZO DI BORGO (Charles), né le 8 mars 1764 à Alala près Ajaccio. Secrétaire en 1789 de l'assemblée électorale de la noblesse de Corse. Quitte cette île en 1796, entre au service russe comme conseiller d'État en 1804, colonel en 1806, quitte après Tilsitt le service de la Russie mais y rentre en décembre 1812. Général-major (1813), aide de camp général (1814), ministre, puis ambassadeur à Paris, comte russe (1826), général d'infanterie (1827), ambassadeur de Russie à Londres (1835-1839), mort à Paris le 15 février 1842 (Grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. II, portrait 162).
[303] Au sujet du projet de faire nommer M. de Lieven ambassadeur à Vienne, voir p. 62 et lettre du 31 janvier.
_Ici reprend la lettre no 13._
Ce 23.
Mon amie, ma lettre redevient un volume. Je conçois qu'avec ton train de vie et ta gêne, tu pourrais finir à ne pas trouver ni le temps ni les moyens de me lire. As-tu songé à acheter un portefeuille à Paris, avec une serrure à combinaisons? Ne te fie pas aux clefs; les meilleures sont celles qui ouvrent, et elles s'égarent tout comme celles qui n'ouvrent pas. Si tu l'as oublié (et je parie que tel est le cas), fais écrire par N[eumann] à Paris qu'on t'envoie un portefeuille avec une serrure à combinaison plate de Huret[304].
[304] _Bottin_ de 1819, p. 143: «HURET (Léopold). Ingénieur, breveté de S. M., de S. A. S. la duchesse douairière d'Orléans et du garde-meuble de la couronne, fournisseur des estafettes du gouvernement et des ministères. Belle collection de fermetures de combinaison, garnitures mobiles, etc., très beaux portefeuilles ministériels, de voyage et même de poche fermés avec ses nouveaux procédés, ainsi que beaucoup de machines d'une utilité générale, toutes de son invention ou perfectionnées par lui. Fabrique, rue des Grands-Augustins, 5».
A propos de Paris, on y dit que: le Roi est casé, serré, ciré et désolé[305]. Que Dieu te garde de jamais te trouver en pareille position.
[305] Jeu de mots sur les noms des quatre principaux membres du ministère du 29 décembre 1818: M. Decazes, ministre de l'intérieur; M. de Serre, ministre de la justice; le maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre; le général Dessolle, ministre des affaires étrangères, président du conseil.
Mon amie, je te permets et je t'ordonne même de ne pas penser à ce qui me plaît, quand il s'agit de faire ce qui t'est utile. Or, tu mettras dorénavant les vésicatoires que voudra t'appliquer ton médecin, partout où il les jugera nécessaires et même passablement utiles. Tu ne demanderas pas combien de temps restent les marques. J'aimerai à la folie celles auxquelles tu devras une seule heure de santé.
L'un de mes ancêtres, bon et brave chevalier, était promis à une jeune et riche héritière. Les noces étaient arrêtées; elles durent être retardées, vu une guerre qui survint entre l'Allemagne et la France. Mon pauvre aïeul y perdit une jambe et la moitié de l'autre. Il écrivit sur-le-champ à sa fiancée qu'il lui rendait toute liberté. Ma bonne bis- ou trisaïeule lui répondit: «Comme je n'aime pas vos jambes, mais bien vous, je vous épouserais, eussiez-vous encore un bras de moins.» Le sang de la bonne femme coule dans mes veines, et je bénis le ciel que l'amputation du brave grand-papa n'ait pas dépassé les jambes, car tout l'amour de la fiancée n'eût pas suffi pour le bien de sa postérité. Il est clair que je ne t'aimerais pas aujourd'hui, ce à quoi j'aime cependant beaucoup à être condamné.
Ce 24.
Le beau-frère de Paul est très mal[306]. Il souffre l'impossible: après une maladie affreuse--la goutte s'était portée sur le cœur--il vient de s'en découvrir une autre. Il a des pierres dans le fiel. Il est depuis huit jours entre la vie et la mort. Sa mère avait le même mal, tout juste à l'âge du fils. Elle est restée dans cet état de désolation pendant six mois, et elle a eu le temps de l'oublier pendant plus de vingt-quatre années de santé. J'ai peur que tel ne soit pas le sort du fils. Je souffre de l'un des aspects les plus pénibles; je passe bien des heures à côté de son lit, et je ne sais comment faire partir Paul, qui a d'autres motifs pour ne pas être fâché de rester. Je profiterai du premier moment de mieux pour le mettre en route.
[306] Voir p. 147.
La vie, mon amie, est une chose à la fois si tenace et si délicate que l'on ne sait si elle tient à un câble ou à un cheveu.
Ce 26.
Le courrier part, et je ne puis me résoudre à attendre le départ de Paul, qui peut se retarder encore de huit jours. Son beau-frère est un peu mieux aujourd'hui, mais j'ai peur que ce mieux ne soit qu'un faible répit.
Mon amie, le courrier de Paris est arrivé aujourd'hui. Il ne m'a rien porté de toi. Je suppose que N[eumann] va m'en expédier un. La première chose que je cherche toujours dans les immenses paquets qui m'arrivent, ce sont tes petites lettres, que je reconnais au format. Mon amie, les grandes affaires et les gros paquets ne pèsent guère dans la balance du bonheur.
Mon départ pour l'Italie est fixé au 23, à moins d'incidents que je ne puis prévoir. N[eumann] recevra à temps des instructions pour notre correspondance. Je n'oublierai certes pas le premier intérêt de ma vie.
Tu liras probablement incessamment dans les feuilles mon nom accroché à de nouveaux titres et à d'autres fonctions.
Il n'y a pas un mot de vrai au bruit qui est né dans quelque coin de rue, et qui, à ce titre, ne saurait manquer de faire le tour de l'Europe. L'on veut me faire plus que je ne suis, et je voudrais être moins, rien du tout. Je puis empêcher le premier, et n'ai malheureusement encore jamais trouvé le moyen d'effectuer le dernier.
Mon amie, que je serai heureux le jour où je te reverrai! Adieu, il faut que je finisse, car je ne puis retarder le départ d'un homme dont les chevaux sont mis depuis plusieurs heures. Adieu, ma bonne et chère D.
No 14.
V[ienne] ce 28 janvier 1819.
Je commence un nouveau numéro, mon amie, pour te dire que je t'aime de tout mon cœur et que je n'aime que toi. Cette lettre te sera enfin remise par Paul.
Tu y trouveras jointe la partie du no 13 que je n'ai pas voulu confier à une occasion moins sûre que ne l'est la présente. Il te suffira d'y jeter un coup d'œil pour te convaincre des motifs de prudence qui m'ont fait agir ainsi. Je ne sais ni compromettre ceux qui placent leur confiance en moi, ni compromettre un grand intérêt dans ma vie. Le premier de tous se trouve touché dans ce que je t'ai écrit le 22 de ce mois[307].
[307] Voir, p. 154, ce passage rétabli à sa date.
Il me reste à te prier de faire tout ce que je te demande dans les feuilles jointes à la présente lettre et écris-moi que tu l'as fait.
Mon amie, je ne puis te dire assez combien le voyage si long que je vais entreprendre me gêne. Je déteste le matériel du voyage; je regarde la voiture comme une prison, et je suis trop libéral, malgré ce qu'en pense le _Morning Chronicle_, pour ne pas aimer la liberté de mes mouvements. Je vais par-dessus le marché au midi, pendant que tu es au nord. Notre correspondance--le seul bonheur duquel je jouis en ce moment--ne peut qu'en souffrir. En un mot, mon amie, ce que j'eusse entrepris naguère sans plaisir mais sans dégoût, tourne aujourd'hui en ennui complet. Ma santé est bonne et je crois que le voyage la rendra meilleure encore; l'air et le soleil de l'Italie me font toujours du bien; ils calment et détendent mes nerfs; je suis forcé à un mouvement que je ne trouve pas moyen de faire dans mon attitude habituelle. Voilà le bon côté de la chose, mais il est physique, et le moral l'emporte chez moi toujours sur la partie matérielle de mon existence.
Toi, c'est-à-dire du bonheur, c'est ce qu'il me faudrait, et je ne le trouverai pas aux bords du Tibre ni sur la plage de Baja. Si je pouvais faire le voyage avec toi, je le regarderais comme l'une des plus grandes jouissances de ma vie.
Le seul point lumineux au milieu de tant de brouillards, c'est la rencontre avec ma fille[308]. Je ne la quitterai pas de tout le voyage. Je trouve en elle toujours un être qui me comprend, et rien ne calme, plus que ce fait, mon âme si isolée au milieu du monde. Je voudrais tant t'envoyer l'une ou l'autre de ses lettres, pour que tu puisses juger combien elle est ma fille. La pauvre petite a le cœur le plus pur et à la fois le plus chaud que l'on puisse rencontrer; ses sentiments sont tout en dehors pour ceux qu'elle aime et toutes ses paroles sont simples comme elle. Elle a écrit dernièrement à sa mère, le jour de sa naissance: «Je vous écris à genoux, lui dit-elle, pour vous remercier de vingt-deux années de bonheur[309]!» Voilà tout ce qu'elle dit, et j'aime mieux cette seule ligne qu'un roman sentimental tout entier. Aussi ne puis-je t'aimer plus que je ne l'aime, ni elle plus que toi. Je vous aime autrement, et les sots seuls prétendent que l'on ne peut avoir dans son cœur plusieurs affections également fortes. La différence dans l'affection n'exclut ni sa force ni son existence. Ce qui tourne en faveur du sentiment de la nature de celui que j'ai pour toi, c'est qu'il ne peut porter que sur un seul objet, tandis que celui que l'on porte à un enfant, à un frère, peut exister à la fois pour tous vos enfants et parents.
[308] Le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, de retour de Paris, retrouvèrent le prince de Metternich à Florence.
[309] C'est presque mot pour mot le texte du billet d'adieu adressé par Mme de Lieven à M. Guizot la veille de sa mort. Y aurait-il là une involontaire réminiscence?--(Voir _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 159).
Tu recevras d'Italie un véritable journal. Ce ne sera pas celui d'un voyageur sentimental, mais d'un homme tout simplement et tout bonnement ton ami. Crois-tu que je le sois tout à fait? Crois-tu qu'on puisse l'être plus que je ne le suis? Toi aussi, mon amie, demande à ceux qui t'assureront que je ne sais pas aimer: «Vous a-t-il aimé?» Tu ne risques pas de rencontrer celle qui pourrait te répondre par un «oui» tout rond.
Ce 29 janvier.
J'ai vu dans les feuilles que tu as été invitée à Brighton[310]; je savais par ta dernière lettre que tu t'apprêtais à y aller. Si j'étais seigneur de Brighton, tu y serais toujours quand j'y serais moi-même et je crois que, dans ce cas, Londres me verrait peu. Dans un rapport de cœur, la campagne vaut le double de la ville; tout y est réunion et la sert; les entraves du salon n'existent pas; le même toit semble réunir les cœurs comme les individus. Une bonne saison de vie de château avec toi ferait le bonheur de ma vie; je crois que j'y ferais provision de bonheur et que j'en acquerrais un fonds assez riche pour suffire à ma dépense bien au delà de la durée du séjour.