Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 16
Je n'aime guère les savants, mais j'aime beaucoup les artistes. Tous les nôtres me regardent comme leur père et j'ai de bons et d'habiles enfants parmi eux. Je ne sais, mon amie, si tu aimes beaucoup les arts, la musique exceptée qui t'aime à son tour. Je parierais que oui. Tu es trop bonne pour ne pas aimer tous les genres de perfectionnement.
Ce 13.
Si tu étais ce que tu devrais être pour être bien ce que tu es, je devrais te souhaiter aujourd'hui la nouvelle année[280]. Comme je l'ai fait il y a quinze jours, je ne t'ennuierai pas deux fois de mes vœux; je t'avouerai même qu'il n'est pas un jour dans l'année et qu'il n'en sera plus un dans ma vie où je ne formerai pour toi les mêmes vœux et la même somme de vœux. Je préfère, au reste, que tu aies le calendrier grégorien. Il me paraît que, quand l'on a tant de peine à se trouver, il faut pour le moins être dispensé de chercher encore la concordance des dates.
[280] Au commencement de l'année russe.
Mon courrier pour Paris part. C'est encore lui qui y portera cette lettre. Je suppose que je t'enverrai la première par Paul. _On_ l'attend ici d'une heure à l'autre, car il _m'a_ habitué à ne plus l'attendre. On dit qu'il est entièrement raccommodé avec sa femme et qu'il vous la ramènera à Londres. Je crois si peu aux on-dit et j'ai tant de raisons à ne pas admettre la possibilité de ce fait que je suis entièrement neutralisé et, comme je vais savoir tout à l'heure ce qu'il en est, je préfère ne rien croire du tout. J'ignore, au reste, si je dois désirer que la chose se passe ainsi. Il y a tant de laisser-aller pour et contre dans la nature de Paul que je trouve que son capitaine doit, sous plus d'un rapport, l'abandonner au gré des flots. Je l'aime comme mon fils et je me fâche à l'aimer contre lui; je le gronde et il me promet, il promet et il ne sait ce qu'il fait, il fait et je le gronde. Voilà le cercle établi et je n'en sors pas.
L'excellent _Journal de Paris_ m'apprend aujourd'hui que M. le comte de L. s'est embarqué le 27 décembre à Calais[281]. J'avais, jusqu'à ce soir, regardé ce journal comme le plus bête de Paris; je lui ai fait tort: il vaut mieux que tous les autres. Il y a des chances heureuses dans la vie des journaux comme dans celle des hommes.
[281] «M. le comte de Lieven, ambassadeur de Russie en Angleterre, qui s'était rendu à Aix-la-Chapelle, s'est embarqué le 27 décembre à Calais pour retourner à son poste» (_Journal de Paris_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 1).
Adieu, mon amie; tu as reçu le 29 mon numéro 4 et, depuis, plusieurs autres. Je suis tout consolé de te savoir _quelque part_. Pauvre toi, et bien plus pauvre moi, pourquoi faut-il que cet endroit si connu, si grand ne me renferme pas dans son sein? Pendant dix années de ma vie, je n'ai cessé de me dire: «Pourquoi a-t-il fallu que le sort me choisisse, moi, parmi tant de millions d'hommes, pour être continuellement face à face avec Napoléon? En le faisant, pourquoi ne pas avoir fait un autre que moi, pour le mettre en butte?»
Aujourd'hui je me dis: «Pourquoi y a-t-il tant de millions d'êtres desquels il dépendrait de se placer vis-à-vis et près de toi, et pourquoi ne suis-je pas de leur nombre?»
Je crois, à la vérité, que le sort pourrait me répondre: «Mais voudrais-tu cesser d'être toi à ce prix?» Mon amie, je dirais: Non.
Il me paraît qu'il y a dans cette détermination un grand degré de confiance en toi, mais tu sais que je suis confiant. Ne crois pas surtout que je suis amoureux de moi.
Adieu, mon amie.
* * * * *
_P.S._--Au moment où j'allais expédier le courrier, j'ai reçu la nouvelle quasi incroyable de la mort de la reine de Wurtemberg[282]. Ne t'avise jamais, mon amie, de me jouer un tour de cette espèce. Qui eût pu s'attendre à cet événement! Ce que j'en sais est si peu clair que je la crois morte ou d'une attaque d'apoplexie ou d'une angine gangréneuse, les deux seules maladies qui tuent ainsi.
[282] Catherine PAVLOVNA, née le 21 mai 1789 à Saint-Pétersbourg, fille de Paul Ier, empereur de Russie. Mariée le 30 avril 1809, à Paul-Frédéric-Auguste, duc d'Oldenbourg, elle le perdit le 27 décembre 1812. Le 24 janvier 1816, elle épousa, à Saint-Pétersbourg, le prince royal de Würtemberg, devenu roi le 30 octobre 1816 sous le nom de Guillaume Ier (né le 27 septembre 1781, mort le 25 juin 1864). Elle mourut le 9 janvier 1819 à Stuttgart (_Nouvelle biographie générale_, t. IX, p. 191.--J. MERKLE, _Katharina Pawlowna, Königin von Würtemberg_, Stuttgart, Kohlhammer, 1890, in-8º).
«_Stuttgart, le 9 janvier._--Le coup le plus terrible du sort a frappé le roi et la famille royale par la mort inopinée de la reine, qui est décédée aujourd'hui, entre 8 et 9 heures du matin. Sa Majesté ayant eu, il y a peu de jours, une attaque légère de fièvre rhumatismale, il s'y joignit avant-hier un érésypèle du visage qui, s'étant jeté ce matin sur le cerveau, occasionna une attaque d'apoplexie qui termina la vie de notre jeune souveraine» (_Moniteur universel_ du dimanche 17 janvier 1819, no 17, p. 65).
Je ne sais si nous avons parlé ensemble de cette personne, sous plusieurs rapports, très extraordinaire. Je l'ai beaucoup connue et je l'ai souvent jugée bien différente de ce que croyait le public et même de ce que croyaient savoir ses amis. Le cas est si prompt, si catégorique et à la fois si extraordinaire que j'ai cru que je me trompais en lisant ma dépêche.
No 13.
V[ienne] ce 15 janvier 1819.
J'ai reçu ce matin les premières nouvelles de Londres depuis ton retour. N[eumann] t'a vu, il n'a pas pu te remettre ce qu'il tient pour toi, et ce qui bien pis est, tu étais malade et, à ce que me mande N[eumann], pendant un moment, même assez sérieusement malade[283]. Mon amie, ne me fais pas du chagrin de cette espèce; je te pardonnerais beaucoup, mais, [envers] tout ce qui tourne contre toi, je ne me sens porté à nulle indulgence. Tu as couru jour et nuit de Paris à Londres, tu fais le _jeune homme_, cela ne te sied pas; tu as, certes, besoin de ménagements, ta santé ne peut être de fer; tu te fais du mal et tu m'en fais. Et à quoi bon le métier de courrier? Courir vite n'est pas toujours le moyen d'arriver vite. Cette vérité est l'une des plus vraies qu'il y ait, et tu viens d'en faire l'expérience à tes dépens et, par conséquent, aux miens. Mon amie, n'oublie jamais que tu ne t'appartiens plus, que j'ai bien des comptes à te demander et que je pousse le scrupule et même l'exigence à l'extrême, dès qu'il s'agit de toi.
[283] D'une inflammation de la gorge et des poumons.--La comtesse de Lieven à son frère. 3/15 janvier 1819: «I have been in great danger from an inflammation of the throat and lungs» (LIONEL G. ROBINSON, _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London_, p. 37).--Les lettres de Mme de Lieven à son frère, écrites en français, ont été traduites en anglais par M. Robinson.
N[eumann] m'écrit dans une lettre, de plus fraîche date que la première, que tu vas mieux. Ce n'est pas encore ce qu'il me faut. Je veux que tu ailles bien. Je suis sûr que tu as souffert dans ton lit, que tu as eu de l'humeur contre toi; si le fait a eu lieu, je t'en remercie et je désire que tu n'aies jamais d'autres motifs d'être fâchée que dans des légèretés _sans suite_, ni contre toi, ni surtout contre moi.
Rien n'est affreux comme les distances. Tu serais morte, que je ne le saurais pas assez vite pour mourir! Je te crois en vie et en santé, car je tiens à ta vie comme à la mienne et je ne puis pas m'en réjouir. Depuis que j'ai passé sous ton balcon sans me douter même que tu étais en ville, je ne crois plus à ces pressentiments qui remplissent les romans de tous les temps et de tous les âges. Il est possible aussi que ces pressentiments et influences ne soient que du ressort des romans, et je te jure que je n'ai pas le moindre sentiment d'en écrire sur notre compte. Tout me paraît tellement vrai, simple et naturel entre nous deux, que je cherche la solution de notre relation dans des régions infiniment plus élevées que le sont celles dans lesquelles planent les Souza[284] et les Radcliffe[285].
[284] SOUZA (Adélaïde Filleul, madame DE), née à Paris en 1761, épousa le 30 novembre 1779 Alexandre-Sébastien de Flahault de la Billarderie, maréchal de camp et enseigne des gardes du corps, qui mourut sur l'échafaud à Arras en 1794. Pendant ce mariage, elle fut la maîtresse de M. de Talleyrand, dont elle eut un fils, Charles-Joseph, né le 21 août 1785, qui fut le père du duc de Morny. Devenue veuve, Adélaïde Filleul épousa, à son retour d'émigration, le 17 octobre 1802, don José-Maria de Souza Botelho Mourao et Vasconcellos, né le 9 mars 1758 à Oporto, ministre de Portugal en Suède (1791), en Danemark (1795), puis à Paris (1802-1805), mort le 1er juin 1825. Mme de Souza mourut elle-même le 19 avril 1836. Elle est l'auteur de nombreux romans qui furent très goûtés au début du dix-neuvième siècle (Baron de MARICOURT, _Mme de Souza et sa famille_. Paris, Émile Paul, 1907, in-8º).
[285] RADCLIFFE (Mme Anne), née Anna Ward, naquit à Londres le 9 juillet 1764, épousa à l'âge de vingt-trois ans William Radcliffe. Elle publia de nombreux romans qui eurent le même succès que ceux de Mme de Souza. Elle mourut le 7 février 1823 (_Dictionary of National Biography_, t. XLVII, p. 120).
Paul est enfin arrivé ici. J'ai eu une longue et sérieuse conversation avec lui, et le voilà de nouveau à sa place. Y restera-t-il? Je ne le garantirai pas à la mère du corps diplomatique. Je lui ai lavé la tête à propos de vingt grands et petits détails. Je suis dans le secret de ses nouveaux amours et je lui ai donné des conseils qui ne devraient pas être méprisés par lui, car je fonde mes conseils sur ma propre expérience.
Il se mettra en route sous très peu de jours, et je lui confie la présente lettre, qui vous arrivera plus sûrement et plus vite que par le courrier hebdomadaire. Ne te méprends pas au mot: confier; j'envoie le paquet à N[eumann], car je trouve inutile de doubler les confidences.
Outre vingt peines que me fait ta maladie, je souffre encore de celle de ne point recevoir de tes nouvelles. Je vais être à un mois de date sans avoir lu un mot de mon amie. Nous n'avons pas vécu assez longtemps dans un même cadre de société pour que je puisse te parler de vingt petits faits qui se lient à la vie journalière; tes lettres me sont donc pour le moins aussi nécessaires que doivent te paraître les miennes, pour que je trouve de l'étoffe à la conversation. Mon amie, je ne cesserais pas de te parler de moi, si je ne devais craindre de t'ennuyer et de tomber dans la froide démonstration. Je borne aujourd'hui toute la somme de mon ambition au seul fait d'être aimé de toi et de ne point te fournir même un léger prétexte pour m'aimer moins; or, j'ai la conviction que l'on n'ennuie jamais de près en faisant de soi le sujet des conversations avec son amie, mais que la lettre est moins possible que la personne.
Ma pauvre amie, si j'étais près de toi, combien j'aurais à te dire et combien, en même temps, j'aurais le besoin de te regarder sans proférer une parole!
Ce 16.
Encore une reine de morte![286]. En voilà quatre en moins de trois mois et trois en moins de quinze jours[287]. Je te remercie de ne pas être reine, et je te prie de ne pas mourir. Combien je t'aimerais moins, si tu étais plus que tu es! J'ignore si je t'aimerais moins si tu étais beaucoup moins, mais j'en ai une légère peur. Cette petite crainte me viendrait par la seule idée que tu pourrais aimer en moi tout ce qui n'est pas moi et ce que je déteste ou ce à quoi je n'attache point de valeur, quelque peu que je m'aime moi-même. Tu vois que je suis assez difficile à contenter, mais il faut que tu me prennes tel quel, moi qui ne veux que toi telle que tu es, et tout ce que tu es!
[286] Louise-Marie-Thérèse, fille du duc Philippe de Parme, née le 9 décembre 1751. Elle avait épousé, le 4 septembre 1765, Charles IV, né le 11 novembre 1748, qui abdiqua le 19 mars 1808 en faveur de son fils Ferdinand VII. Elle mourut à Rome le 2 janvier 1819 (_Almanach de Gotha_, 1819.--LESUR, _Annuaire historique_, année 1819).--Elle était morte sept jours avant la reine de Würtemberg, du décès de laquelle M. de Metternich parlait le 13 (v. p. 136), mais la distance plus grande explique le retard de la nouvelle.
[287] Ces quatre reines sont:
1º Charlotte, reine d'Angleterre (Sophie-Charlotte de Mecklembourg-Strélitz), née le 19 mai 1744, épousa le 8 septembre 1761 George III, roi d'Angleterre. Morte le 17 novembre 1818 (_Almanach de Gotha_, 1819 et 1820).
2º Isabelle-Marie, reine d'Espagne (Isabelle-Marie-Françoise de Bragance), fille de Jean VI, roi de Portugal, née le 19 mai 1797. Elle avait épousé par procuration, le 4 septembre 1816, et en personne le 29 du même mois, Ferdinand VII, roi d'Espagne. Elle mourut le 26 décembre 1818.
3º Louise-Marie-Thérèse, reine d'Espagne, morte le 2 janvier 1819 (Voir ci-dessus, même page, note 286).
4º Catherine, reine de Würtemberg, morte le 9 janvier 1819.
Nous avons reçu aujourd'hui une lettre de Marie[288], qui nous mande qu'elle en a reçu une de toi de Calais, par laquelle tu lui recommandes ton courrier. Mon gendre l'a engagé pour tout le voyage d'Italie, et il a bien fait. Il me fera plaisir et peine à voir. Tout ce qui est de _notre_ attitude est plus ou moins dans le cas de nous faire cet effet.
[288] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de Metternich, était alors à Paris.
Ce 17.
J'ai eu aujourd'hui ma dernière séance chez Lawrence, c'est-à-dire la dernière séance pour la tête. La bouche est changée; le sardonisme a disparu; je suis tout bon. Je crois, au reste, le portrait parfait; je voudrais pouvoir le rendre parlant: que de choses il aurait à te dire[289]!
[289] Ce portrait, commandé par le Prince Régent, devait être expédié à Londres pour être placé dans la galerie de Waterloo au château de Windsor.
J'ai fait commencer ma fille Clémentine. Lawrence la dessine en grand avant de la peindre et il réussira à merveille. Tu verras le dessin, car il n'aura guère le temps de faire encore ici le portrait à l'huile[290]. Le premier croquis est parfait et, ce qui parle en faveur de la petite, c'est qu'il est charmant. Tu me diras, quand tu l'auras vu, si tu le trouves tel et si tu ne serais bien contente d'avoir une petite fille comme celle-ci. Elle n'est au reste plus trop petite; elle va avoir quinze ans, cet âge que chantent les poètes, et n'offre de charmes qu'à mes yeux.
[290] Lawrence termina ce tableau en Italie et l'envoya de Florence au prince de Metternich, qui le reçut cinq jours avant la mort de la princesse Clémentine (6 mai 1820). «Hier est arrivé de Florence le portrait que Lawrence a fait de Clémentine. J'étais décidé à ne pas ouvrir pendant des mois la caisse qui le contenait. Il faut pourtant que Clémentine en ait entendu parler pendant qu'elle était en léthargie. Le premier mot lucide qu'elle m'ait adressé, elle me l'a dit pour me prier de faire déballer le portrait et de le lui montrer. Je le lui fis apporter. Elle sourit à son image et dit: «Lawrence semble m'avoir peinte pour le ciel, puisqu'il m'a entourée de nuages.» Elle voulait qu'on plaçât le portrait à côté de son lit. Mais ce portrait eût été trop cruel pour nous; on ne peut pas mettre ainsi l'une à côté de l'autre la vie et la mort.» (_Mémoires du prince de Metternich_), t. III, p. 343. Le prince de Metternich à (sans nom de destinataire), 2 mai (1820).
L'on prétend communément qu'à mesure que l'on s'éloigne de la jeunesse, on cherche à placer ses affections sur des individus qui en approchent. Je n'éprouve pas encore ce sentiment, et le fait me prouve que je ne suis pas trop vieux encore. Ce n'est pas une flatterie que je te dis, en t'assurant que ton âge est l'un des attraits que tu exerces sur moi. Il y a entre les deux sexes une différence réelle et qui est toute en faveur du mien, celle de se trouver à peu près au même niveau à dix années de distance. Les hommes, à la vérité, ne font que gagner ces dix années à la fin de leur carrière, tandis que vous autres les tenez à votre disposition au commencement de la vôtre. Ceci n'empêche pas cependant que la différence n'existe, et je crois que la base de toute relation heureuse doit se trouver dans la hauteur à peu près égale de la pensée; or c'est tout juste elle qui n'existe pas entre deux individus des deux sexes à âge égal. Mon amie, je te remercie d'être née tout juste comme tu as eu l'esprit de le faire.
Tu seras quelques jours de plus que tu ne le voudrais sans lettres de moi. Mais je veux absolument remettre celle-ci à Paul: il ira tout droit, et ce que je gagne en sûreté me paraît plus que ce que tu perdras en promptitude.
Les bals ici vont leur train: ce train n'est pas le mien; je n'ai vu danser encore que deux fois, et il n'y a que Lady Ponsonby qui m'a demandé pourquoi je ne dansais pas. Je lui ai dit que je [me] trouverais ridicule; elle m'a assuré que j'avais tort, vu que Lord Castlereagh danse[291]. La raison ne m'a pas paru assez bonne pour me faire remuer les pieds.
[291] «Ce grand corps (Castlereagh), dansant une gigue et levant en cadence ses longues et maigres jambes, forme le spectacle le plus divertissant.» (Comte DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, p. 192).
Ma vie, mon amie, ne [se] règle sur nulle autre, même sous le point de vue de la valse. Entre autres et à propos de valse, sais-tu que c'est par une caricature que l'on a faite de toi et du gros Kozlovski que j'ai fait ta connaissance, il y a de cela sept ou huit ans[292]? Il est dommage que tu n'aies pas fait la mienne par ma visite à la princesse de Galles[293]. Qui m'eût dit alors que tu serais l'être qui fixerait un jour ma vie?
[292] «La très maigre mais élégante princesse russe Lieven avait refusé de danser avec un mauvais valseur anglais en se servant de l'expression: je ne danse qu'avec mes compatriotes. Aussitôt parut une caricature: le corpulent prince Kosloffsky était représenté dansant avec l'invraisemblablement maigre princesse Lieven et, au-dessous, il y avait: la longitude et la latitude de Saint-Pétersbourg.» (DOROW, _Fürst Kosloffsky_, p. 12).
[293] Caroline-Amélie-Élisabeth de BRUNSWICK-WOLFENBÜTTEL. Née le 17 mai 1768, elle avait épousé, le 8 avril 1795, George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, plus tard Prince Régent (10 janvier 1811), et enfin Roi d'Angleterre sous le nom de George IV (29 janvier 1820). Dès le début du mariage, la mésintelligence régna entre les deux époux. Lors du voyage que l'empereur de Russie, le roi de Prusse et M. de Metternich firent à Londres en 1814 (ce dernier y resta du 8 au 26 juin), la princesse fut exclue de la Cour et ne reçut pas la visite des souverains. Indignée de ce manque d'égards, elle quitta l'Angleterre le 9 août 1814 et vint mener une vie errante sur le continent, prenant pour amant son courrier, Bartolomeo Bergami. Lorsque son mari fût devenu roi d'Angleterre, elle revint à Londres le 6 juin 1820 et fut reçue triomphalement par le peuple. Mais George IV introduisit devant la Chambre des Lords une action en divorce qui surexcita violemment l'opinion publique. Elle mourut le 7 août 1821 (_Dictionary of National Biography_, t. IX, p. 150).
Ce 19.
J'ai passé hier à peu près toute la journée hors d'ici. J'ai acheté l'été dernier une maison à Baden[294]; je ne l'ai vue qu'un quart d'heure avant de monter en voiture pour aller à Carlsbad. Je viens d'y faire plusieurs dispositions pour y loger ma famille l'été prochain, cet été que je passerai, dans ma vie vagabonde, à peu près en entier loin d'ici. Je tiens beaucoup à ce que tout ce qui tient à moi soit le mieux possible; je n'aurais eu ni cesse ni repos, si je n'avais point vu l'établissement de Baden avant de quitter les rives du Danube. L'établissement, au reste, est joli, et je ne regrette pas d'avoir sacrifié à peu près une journée à le voir.
[294] Ville d'eaux thermales à 27 kilomètres de Vienne.
Ce petit voyage m'a fait penser à un voyage bien plus long que je désirerais faire, et qui est si difficile à engrener par ma seule volonté!
Mon amie, pourquoi tout me ramène-t-il à toi, toi qui es si loin, si hors de ma portée! Quel charme j'éprouverai le jour où je serai à même de te dire tout ce que j'aurai souffert, tout ce que j'aurais voulu et désiré, sans pouvoir y atteindre! La distance est une chose affreuse; elle paralyse le corps et hébète l'âme.
Ta dernière lettre est du 23 décembre. Il va y avoir un mois que je n'ai pas un signe de vie de ta part, et certes sans qu'il y ait ni de ta faute ni de la mienne. Je suppose que N[eumann] va m'expédier bientôt un courrier. Il l'eût déjà fait sans doute, si, pour m'accabler, Lord C[astlereagh] n'eût pris la goutte[295]. Le Parlement va la remplacer et la pauvre politique étrangère est toujours bien secondaire en Angleterre, quand il s'agit d'un intérêt de John Bull. J'espère que N[eumann] n'oubliera pas de se servir des courriers anglais à Paris. La France est si près de l'Angleterre qu'elle seule n'est point perdue de vue.
[295] Lord Castlereagh venait d'avoir une violente attaque de goutte: «Londres, 29 décembre.--Lord Castlereagh s'est trouvé tellement incommodé de la goutte pendant la journée d'hier qu'on a été obligé de le lever et de le coucher; à peine pouvait-il se remuer le moins du monde sans assistance... Le mauvais temps que Sa Seigneurie a éprouvé pendant sa longue traversée de Calais à Douvres a eu beaucoup d'influence sur sa santé... Le noble lord se proposait de partir vendredi de Londres pour North Cray. Mais malheureusement la goutte l'a pris jeudi» (_Moniteur universel_ du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10).
«Londres, 31 décembre.--Lord Castlereagh, à ce que nous avons le plaisir d'apprendre, est beaucoup mieux aujourd'hui» (_Moniteur universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).
Cette France est bien malade, et je n'ai pas besoin de calculer beaucoup pour y entrevoir de graves chances de compromissions[296]. Personne n'est ni plus indépendant ni plus courageux que moi dans ses calculs sur l'avenir; ne faut-il pas que toi, tu entres encore dans mes combinaisons sur l'état intérieur de la France! Je suis sûr que, sans toi, je verrais ce qui est; avec toi, je crains ce qui peut-être n'est pas. Voilà un ministre bien arrangé! C'est que je suis pour le moins autant homme que ministre, et bien plus l'ami de mon amie que toute autre chose au monde. Combien je serais fort, si j'étais heureux, et combien je suis faible, quand je manque de tout ce qui constitue la vie du cœur! Ma bonne amie, écris-moi bientôt; non que j'en aie besoin pour savoir que tu m'aimes, mais parce que j'ai celui de me l'entendre dire. Ne prends pas ma demande pour un reproche: tu n'en mérites aucun, mais je te dirai toujours tout ce que j'éprouve.
[296] Dès leur arrivée au pouvoir, MM. Decazes, Gouvion Saint-Cyr et de Serre s'étaient occupés de remplacer les ultras de l'administration, de l'armée et de la magistrature. Le projet de modifications à la loi électorale était abandonné. De nombreux rappels d'exil étaient accordés, etc., etc.