Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 15
Mon amie, me voilà arrivé à la douzaine; douze lettres qui, vu leur volume, en valent cinquante, et qui, vu ce que j'aurais voulu te dire, ne disent pas le quart de ce que j'ai senti en te les écrivant. Les numéros de mes lettres avancent, au reste, bien d'eux-mêmes, tandis que le terrible temps n'avance pas!
Ma bonne amie, je suis ici depuis un mois; je vais y passer encore à peu près six semaines. Le voyage d'Italie, loin de me faire plaisir, me pénètre d'avance de dégoût et d'ennui. Il ne me convient pas, parce qu'entre nous deux j'aurais préféré ne pas me déplacer, à moins que cela ne soit à bonnes enseignes et, en fait de bonnes enseignes, rien ne peut me conduire au midi. Pourquoi faut-il que tu sois tout juste là où tu es? Tout autre part, j'aurais la chance de te voir bien plus facilement et par conséquent plus souvent. Il ne se passera guère deux ou trois ans sans que je ne franchisse les Alpes. Si tu étais à Paris, nous ne serions pas séparés par la mer, par cette mer qui suffit pour constater l'illégitimité d'un enfant, et qui a manqué engloutir Lady Castlereagh[269]!
[269] Voir p. 116.
A Berlin, il suffirait d'un médecin complaisant pour te faire aller aux eaux de la Bohême. A Vienne enfin! Je n'ose m'arrêter à cette pensée! Sais-tu, sens-tu, mon amie, ce que serait Vienne, cette ville que je n'aime pas, qui m'excède aujourd'hui comme une maîtresse qui aime seule et que l'on paie de dégoût et de haine? Mon amie, faut-il donc absolument que la distance se mêle, parmi tant d'autres obstacles, à toutes les difficultés qui se trouvent placées entre nous, qui sommes si fort faits pour nous appartenir? Nés à 800 lieues l'un de l'autre, la nature a eu l'air de ne pas vouloir elle-même que nous nous rencontrions jamais. Le contact a eu lieu; il a été décisif, et nous voilà de nouveau à la moitié de la distance première. Ne va pas croire que je regrette la rencontre à Aix-la-Chapelle, ce lieu de circonstance et cependant si décisif; je l'aime comme tout ce qui me ramène à toi, à toi qui me fait aimer jusqu'à ma peine. Permets-moi de me plaindre, jusqu'au jour où je n'aurai plus aucun motif de _nous_ plaindre.
Je suis actuellement bien longtemps sans nouvelles de ta part. Je sais que le fait ne saurait être autre, et j'attends avec impatience tes premières nouvelles par N[eumann]. Je ne sais pourquoi il me paraît que tu m'appartiendras davantage le jour où tu seras à ses côtés. Je trouve quelque chose de plus réglé dans la marche; je sais où te trouver, je calcule mes moyens, je dispose de ces moyens, et tout dans le cadre est plus _mien_. Bonne amie, sens-tu combien je suis heureux de pouvoir te mettre au nombre de mes _propriétés_, de ne plus devoir te regarder comme un être étranger? Sois loin autant que tu le voudras, tu ne m'appartiendras pas moins.
J'ai eu aujourd'hui toute l'Angleterre viennoise à dîner chez moi. Je te l'ai décrite dernièrement, cette stérile association d'êtres insignifiants. J'ai été bien malheureux à table, assis entre deux dames, dont celle qui parle le mieux le français le parle dix fois plus mal que je ne parle l'anglais. Voilà bien une autre entrave à l'amour que la distance! A l'amour, s'entend, autre que celui qui se passe tout en actions et en gestes, et qui, par ce seul fait, est bien éloigné du nôtre. Que ferions-nous si le ciel ne nous avait donné deux et même trois langues et une foule de plumes pour nous parler? J'aime bien mieux encore nos entraves avec nos moyens, que toutes les facilités sans moyens de l'âme et du cœur; mais, bonne amie, ces moyens, tout bons qu'ils sont, laissent encore beaucoup à désirer! Je ne fais cette remarque que pour le lecteur indiscret qui, si je ne la faisais pas, me prendrait à peine pour un homme; et pourtant je le suis, et bien homme. Tu ne m'aimerais pas, si je ne l'étais pas. Ce n'est que l'être qui est bien et tout ce qu'il doit être qui sait aimer. Il y a tant d'individus qui ont la prétention de le savoir, qui n'en ont pas les premières facultés; ce sont ces êtres-là qui assureront de la meilleure foi du monde que _je ne sais pas aimer_. Crois-tu encore qu'ils aient raison dans leur absurde thèse? Comme l'_homme de glace_ s'est fondu devant toi, combien tu dois lui avoir découvert de cœur, là où on lui suppose le vide le plus rebutant! Jugez après cela sur les réputations! «Vous-a-t-il aimée?» a demandé une femme spirituelle à une autre qui prétendait que son ami était _une espèce de moi_. Mon amie, tu pourrais bien te trouver, dans le cours de ta vie, dans le cas d'interjeter cet appel contre maint jugement sur mon compte? Et que me font tous ces jugements? Juge-moi, et je me soumets à ton arrêt, quel qu'il puisse être.
Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car je ne me porte pas tout à fait bien. Mes nerfs sont agacés et le temps froid et brumeux me fait toujours mal. J'ai vu par les feuilles qu'un terrible brouillard à Londres y a intercepté dans les salles de spectacle même la vue de la scène[270]. Nous n'avons pas de ces brouillards dans les rues de Vienne, mais il me paraît qu'il peut en exister en moi.
[270] _Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no 362, p. 1506. «Londres le 22 décembre.--Londres a été hier enveloppé dans un épais brouillard, tel qu'on n'en avait pas vu depuis plusieurs années... De dessus les trottoirs, on n'apercevait pas les voitures qui roulaient au milieu du pavé... Dans les théâtres, les spectateurs apercevaient à peine les acteurs.»
Ce 9 janvier.
J'ai reçu aujourd'hui le premier courrier hebdomadaire sans lettre de toi. Tu étais partie de Paris, sans doute, et j'en suis bien aise. Je suppose qu'il ne se passera pas huit jours sans que j'en reçoive de N[eumann].
Mon Dieu, combien les êtres me paraissent heureux, qui ont le bonheur de pouvoir se plaindre que leur ami ou leur amie a laissé passer un quart d'heure duquel l'amour pouvait faire son profit. Huit jours ne me paraissent rien, à force que les mois de séparation me paraissent longs.
Ce courrier m'a au reste également porté des nouvelles de Londres, où tu ne pouvais point être arrivée. _En revanche_, j'ai une lettre de Lady Jersey, qui me dit sur à peu près six pages:
Qu'elle a reçu avec beaucoup de plaisir la lettre que tu lui as remise de ma part, qu'elle m'aime beaucoup et qu'elle me prie de faire le bonheur des pauvres Italiens, bien malheureux _encore_ (c'est-à-dire aussi longtemps que l'ancienne République romaine ne sera point sortie de la poussière de 19 siècles);
Qu'elle aura un bien grand plaisir à me revoir le plus tôt possible, et qu'elle se flatte que M. Hobhouse sera élu représentant pour Westminster[271]; qu'elle a fait avec plaisir la connaissance de Marie et qu'elle est fâchée que Lord Castlereagh ne se soit pas noyé;
Qu'elle compte bien aussi venir à Vienne le jour de l'ouverture de nos Chambres.
[271] HOBHOUSE (John Cam), né à Redland près Bristol le 27 juin 1786. Il est connu surtout comme l'ami et l'exécuteur testamentaire de Lord Byron. En février 1819, il brigua, comme candidat radical, le siège de la chambre des Communes de Westminster, laissé vacant par la mort de Sir Samuel Romilly. Bien qu'appuyé par Sir Francis Burdett, il échoua par 3,861 voix contre 4,465 à son concurrent whig George Lamb, frère de Lord Melbourne. Il eut sa revanche en 1820 après la dissolution du Parlement et l'emporta sur Lamb par 446 voix. En 1832, il fut secrétaire pour la guerre, puis, en 1833, secrétaire pour l'Irlande, mais démissionna la même année.
Premier commissaire des bois et forêts lors du premier ministère Melbourne (juillet-novembre 1834), président du bureau de contrôle pour les Indes dans le second ministère Melbourne (29 avril 1835-septembre 1841), il reprit ce poste dans le premier cabinet de Lord John Russell (10 juillet 1846-février 1852). Créé baron Broughton de Gyfford, il mourut le 3 juin 1869 (_Dictionary of National Biography_, t. XXVII, p. 47).
Elle se signe à la fin, en m'apprenant qu'elle est, avec la plus sincère amitié et le plus profond respect, Lady Jersey.
Il y a dans les femmes anglaises quelque chose de tout particulier. Leurs idées vont, comme leurs gestes, là où on ne croit jamais les voir arriver. Il y a, dans leur tête, une franchise de pensée, une irrégularité d'idées qui ne peut être rendue que par des tournures de phrases étrangères à tout style continental.
J'ignore si le continent force à la continence, mais celle des Anglaises ainsi que celle des Anglais, en actions, paroles et pensées, est autre que la nôtre.
Ma bonne amie, je t'aime bien plus que Lady Jersey et je sais même que, dans aucune position de ma vie, je n'eusse pu l'aimer autant que toi. Je parie que Lady Jersey, dans le commerce le plus intime, me trouverait très peu élevé, froid, sans imagination et par conséquent apte à peu de choses; tandis que toi tu me prendras toujours pour ce que je suis; ma pensée est comprise par toi, ma volonté l'est de même, mon esprit te paraît de l'esprit, et beaucoup plus d'élévation te paraîtrait de la folie. L'élévation de l'esprit doit correspondre à la hauteur des objets; il n'est permis qu'à l'imagination de franchir toutes les bornes hors celles des bienséances.
Mais, mon amie, la vie et toutes les choses dans cette vie sont des réalités, et elles offrent par conséquent un but que l'on n'atteint qu'avec de l'esprit, et que l'on n'atteint pas ou que l'on franchit avec la seule imagination, ce qui vaut une défaite.
Il se passe aujourd'hui des choses à Paris qui ne prouvent pas pour l'esprit de notre pauvre Richelieu, et qui passent de beaucoup ce qu'il s'est imaginé[272]. Lady J[ersey] serait peut-être contente de moi, si elle savait que mon imagination s'est depuis longtemps élevée à la hauteur nécessaire pour prédire à Richelieu ce qui arriverait. Elle sera au reste passablement contente de ce qui vient d'arriver.
[272] Voir p. 114.
Je n'ai jamais formé de vœux plus sincères pour que le repos ne soit point troublé ni en France, ni autre part. Je les forme tels, d'abord parce que j'aime le repos public, tout autant que mon amie Lady Jersey aime le mouvement, et puis parce que dans le mouvement se trouvent d'immenses obstacles à ce que le monde peut encore m'offrir de consolations et de bonheur! Il ne nous manquerait plus qu'une révolution entre nous deux; je trouve qu'il y a bien assez des distances seules et des cent inconvénients qu'elles entraînent pour deux pauvres amis tels que nous. Il m'est clair que, pour être parfaitement heureux, il faudrait que je fusse ambassadeur ou, ce qui serait bien plus facile encore, simple voyageur _sans plus_. Combien il y a d'individus qui m'envient ce _plus_ que je déteste! Combien je serais heureux, si je pouvais me défaire de ce _plus_ pour avoir _tout_!
Mon amie, avec quelle impatience j'attends ta première lettre! Comme je la lirai vite et comme je serai fâché d'en avoir fini la lecture, mais aussi, combien je la relirai! Je viens de lire dans une gazette qu'un enfant est venu au monde qui avait le cœur hors de la poitrine, par conséquent hors du corps. Je comprends le fait aussi souvent que je pense à toi, et je me retrouve un cœur bien malade, dès que je fais un retour sur moi-même; ce cœur est alors bien _dans moi_.
Ce 10.
Je me trouve le temps de t'écrire, et je vais l'employer, comme je n'ai rien à répondre à des lettres que je n'ai pas encore reçues, à te faire une petite déduction philosophique sur les pressentiments.
Notre être se compose, sans nul doute, de deux essences. L'une est toute matérielle, c'est-à-dire toute soumise aux lois qui gouvernent la nature, telles que la pesanteur spécifique, les forces attractives et répulsives, les opérations, les compositions et les décompositions chimiques, etc., etc.
L'autre est d'une essence toute différente; elle n'est (prise abstraitement) soumise à aucune de ces lois--appelle-la âme, esprit, tout comme bon te semblera. Ces deux essences, unies, forment la vie; séparées, elles établissent la mort de la partie matérielle, qui, abandonnée aux seules lois qui gouvernent la nature, se décompose bientôt dans ses principes élémentaires. C'est ainsi, mon amie, qu'un jour les mêmes combinaisons qui forment aujourd'hui _ton corps_ vivifieront et animeront des centaines d'êtres en entrant dans leur composition. L'âme survit à cette destruction, car elle n'est et ne peut point être soumise aux conditions qui la nécessitent. Dans l'état de vie, l'âme a besoin d'_intermédiaires_, d'_organes_ assez subtils pour ne pas échapper au contact de l'âme et assez substantiels pour être en rapport avec la matière plus grossière. Ces organes forment le système nerveux. Toutes les idées nous viennent par le moyen des sens, tout comme la faculté de les concevoir n'est que du domaine de l'âme.
Il faut que je passe par toutes ces petites démonstrations assez pédantesques, pour arriver à ma démonstration.
Je ne te demande que d'admettre mes thèses précédentes et de les regarder comme démontrées et comme chrétiennes, c'est-à-dire comme fondées sur la saine morale, qui, elle-même, n'est que la saine raison.
Il existe donc deux essences différentes entre elles, mais que le Créateur a trouvé le moyen de placer, par des intermédiaires, dans un contact assez direct pour qu'elles puissent réagir l'une sur l'autre.
C'est ainsi que l'âme peut tuer le corps, et que la maladie peut suspendre toutes les fonctions apparentes de l'âme. En admettant ces faits, il existe deux points de départ pour un même effet. Je m'arrête à l'effet que l'on nomme l'amour.
Nos sens peuvent nous porter vers un être homogène; mais aussi l'âme peut-elle rechercher sa pareille.
Rien, sinon l'âme (cet être placé dans une si grande indépendance de ce _moi_, qui est bien lourd et bien matériel) ne peut faire la première découverte de l'âme qui correspond à elle-même (et les âmes sont certes entre elles dans un contact qui échappe à notre connaissance, parce qu'il échappe à nos sens) sans que le _moi_ s'en doute encore, sans que peut-être il s'en doute jamais. Pour que la matière participe à la connaissance du fait, il faut des circonstances matérielles: la rencontre, la vue, certaine influence peut-être toute matérielle. Si ces circonstances n'ont pas lieu, la seule connaissance que vous acquérez se borne à une pensée, à un désir, à une recherche vague et indéfinie. Si elles ont lieu, bien des causes matérielles encore peuvent empêcher que la pensée et que les vœux tout intellectuels ne se réalisent point: causes telles que la rencontre de personnes d'un âge très différent, de relations soumises à la gêne d'un cadre donné, ainsi que la société en offre beaucoup.
Si, au contraire, aucun de ces obstacles matériels n'existe, si les individus sont placés sur une même ligne intellectuelle, c'est-à-dire si la nature et la fraîcheur de leurs organes intellectuels est la même et que le contact a lieu--alors, mon amie, ces êtres ne s'échappent pas. Il s'établit entre eux des rapports qui leur semblent connus; ce qui naît de la connaissance matérielle,--confiance, abandon, sécurité--se développe au moment du contact même. Vous ne faites qu'apprendre à connaître ce que vous connaissiez déjà, vous croyez à ce que vous savez, vous aimez ce que vous aimiez déjà.
Mon amie, trouves-tu un peu de solution de ce qui nous est arrivé dans mes thèses philosophiques? Crois-tu à ma doctrine? Rentre en toi-même et cherches-y la réponse à mes questions.
Or, l'un des reproches que bien des sots m'ont faits dans le cours de la vie a été celui que je ne savais pas aimer, parce que je raisonne l'amour.
D'abord, je raisonne sur tout et en toute occasion, car j'aime bien mieux savoir que croire, et puis j'aime bien mieux ce qui m'est prouvé que ce qui n'est que probable. Crois-tu que tu puisses perdre à mon raisonnement? que le sentiment que je te porte puisse en devenir plus calme et surtout plus froid? en un mot que je n'aime pas mieux, vu mes raisonnements, que si je ne raisonnais pas? Perds-tu à la thèse que j'admets, qu'il puisse exister entre deux êtres une identité de pensées telle que rien ne puisse plus les séparer? que cette identité, se trouvant placée sous l'empire d'une loi qui, ainsi que toutes, sont l'œuvre du Créateur lui-même, est placée ainsi hors des principes de destruction qui gouvernent la nature? Non, mon amie, tu ne te plaindras jamais que ton ami raisonne ainsi qu'il le fait, et il trouve un charme inexprimable à avoir rencontré un être qui le comprenne.
Cette lettre, mon amie, je ne l'écrirais pas à une _petite femme_: je ne te dis pas que je ne puisse être amoureux d'une femme de cette espèce, mais je ne saurais l'aimer de toutes les facultés de mon âme. Mes sens pourraient être satisfaits près d'elle, mais mon cœur ne le serait pas.
Ma personne pourrait lui appartenir, mais non ma vie.
Et toi, mon amie, _que j'ai trouvée_, tu es à quatre cents lieues de moi!
Ce 12.
Je n'ai pas eu un moment à moi dans la journée d'hier. Lawrence a commencé par m'enlever trois heures de la matinée, et il les a employées à terminer mon œil droit. S'il a besoin d'autant d'heures pour le reste de mes traits, ils vieilliront plus qu'ils ne le sont déjà, avant la fin du tableau. L'œil droit, au reste, a parfaitement réussi; je ne puis m'empêcher d'y reconnaître le mien.
A la suite de cette longue épreuve, j'ai passé trois autres heures entre les propositions à faire à la Diète germanique, les nouvelles de Paris, les insolences des gazetiers de Weimar, les folies de quelques professeurs allemands, le Concordat bavarois[273] et la fuite de l'hospodar de Valachie[274].
[273] Le Concordat entre la Bavière et le Saint-Siège avait été signé en octobre 1817, mais, publié par le roi Maximilien Ier avec un édit analogue aux articles organiques de Napoléon, les difficultés qu'il aurait dû aplanir se prolongèrent jusque sous le règne de Louis Ier (1825-1848).
[274] «_12 octobre._--Avant hier à midi, le prince Karadscha se trouvait encore à Bucharest; il assista à la cérémonie funèbre du feu ban Goulesko. Après avoir dîné dans son palais, il feignit de faire une promenade vers le faubourg Bayar, et exécuta par ce moyen le projet de fuite qu'il avait médité. Réuni à son épouse, son fils, ses filles et ses gendres, accompagné du ban d'Arguiropoulo et du postelnick Vlakontzky, et pourvu d'équipages de voyage, il prit la route de Cronstadt... Pour empêcher toute poursuite, il a fait rompre derrière lui les ponts, jetés çà et là sur les marais et rivières... On attribue la disparition subite du prince à ce qu'il venait de recevoir un ordre de se rendre à Constantinople. Le temps de son gouvernement, fixé à sept ans, n'était pas encore expiré.» (C. L. LESUR, _Annuaire historique universel pour 1818_, 2e édit., Paris, Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p. 554).
Tu conçois, mon amie, que je n'aie pas voulu te mettre en aussi mauvaise compagnie.
Comme tout a semblé devoir me tenir trois heures, je n'ai pu échapper à un grand dîner chez l'ambassadeur de Naples[275], qui, la montre à la main, nous a tenu assis pendant ce laps de temps. J'étais placé entre une de nos vieilles ennuyeuses (tu sais que c'est le privilège des grands personnages) et Golovkine. La première m'a dit des bêtises, et le second m'a fait des phrases à perdre haleine. J'avais en face de moi Lord Guilford[276], qui me tourmente à mort pour que je lui procure un capital que Bonaparte a volé aux Corfiotes, lors de la conquête de Venise, et quelques vieux bouquins sans lesquels milord prétend que l'Université de Corfou ne marchera jamais vers les hautes destinées qu'il lui prépare.
[275] RUFFO (le commandeur, puis prince Alvar), ministre du roi de Naples à Paris en 1797 et 1798. Il suivit son souverain en Sicile et, après avoir rempli une mission en Portugal, il fut nommé ambassadeur à Vienne. Il occupa ce poste jusqu'à sa mort, survenue le 1er août 1825. Il institua pour son exécuteur testamentaire le prince de Metternich avec lequel il était lié d'une étroite amitié (_Nouvelle Biographie générale_, t. XLII, p. 872.--_Biographie universelle_ (Michaud), t. XXXVII, p. 55).
[276] GUILFORD (Frédéric NORTH, Ve comte DE), né en 1766. Après avoir parcouru l'Espagne (1788), il voyagea dans les îles Ioniennes et s'y convertit à la religion grecque. Gouverneur de Ceylan (1798-1805). Lors de l'établissement du protectorat anglais sur les îles Ioniennes, North, devenu comte Guilford en 1817 par la mort de son frère aîné, se consacra au projet de fonder une Université ionienne. George IV, à son avènement au trône (1820), le nomma chancelier de l'Université projetée, mais celle-ci ne put s'ouvrir qu'en 1824 à Corfou. Guilford y résida plusieurs années et revint mourir en Angleterre le 14 octobre 1827 (_Dictionary of National Biography_, t. XLI, p. 164).
Aussi souvent que je levais les yeux sur lui, il m'a fait un signe relatif à ces deux chers objets. J'ai pris le parti de confier ma peine à mon voisin Golovkine; je suis tombé juste; le diable d'homme a voulu me prouver que si je ne faisais _tout_ pour retrouver les bouquins, je serais responsable de l'ignorance de la race corfiote future. Il m'a fait grâce du capital, car, dit-il, quant à l'argent, les Anglais en ont assez.
Au sortir de cet infernal dîner, je suis retombé dans la Diète de Francfort, j'ai passé une heure dans mon salon pour y entendre la plainte du ministre de Suède[277], auquel le grand-maître de l'Impératrice a annoncé une audience de Sa Majesté en oubliant de le nommer _envoyé extraordinaire_ et tout simplement _ministre plénipotentiaire_, fait qui lui paraît indiquer un peu de froid entre les deux cours; puis j'ai joué une partie de billard avec une mazette qui a fait un trou avec la queue dans le tapis; puis je suis allé me jeter dans mon lit.
[277] PALMSTJERNA (Nils-Fredric, baron DE), né le 1er décembre 1788, officier suédois et diplomate. Nommé ministre de Suède à Vienne en 1818. Ministre à Saint-Pétersbourg (septembre 1820). Général-lieutenant en 1843. Mort après 1862 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Archives du ministère des affaires étrangères_, Autriche, correspondance, vol. 400, fº 77 verso.--_Moniteur universel_ du lundi 5 octobre 1820, no 1347).
Voilà le budget d'une journée entière, et ne t'avise pas de croire qu'elles soient rares de cette espèce. Elles forment somme dans la vie d'un ministre.
Aujourd'hui, il a fait doux et beau. Le brouillard, que je déteste, a été percé par le soleil, que j'aime comme feu Zoroastre. Il m'a un peu revivifié; j'ai travaillé beaucoup, mais avec facilité; j'ai été à mon jardin, où j'ai passé une bonne heure au milieu des fleurs de mes serres. J'ai fait préparer dans un bien joli pavillon la place pour deux bien beaux bas-reliefs de Thorvalden[278], dont je t'envoie aujourd'hui des empreintes d'_intaglio_ faites par Pichler, d'après ces mêmes marbres. Je suis rentré chez moi soulagé de l'ennui d'hier, et je suis heureux, car je t'écris.
[278] Voir p. 83.
Je n'ai pas besoin de te dire que les marbres représentent le Jour et la Nuit. Je préfère la Nuit au Jour: je trouve que les figures y dorment mieux qu'elles ne veillent sur l'autre pièce. Thorvalden a fait les mêmes marbres pour un Anglais; tu les as peut-être vus.
Si jamais tu veux quelque chose de Pichler, commande-le-moi. Je viens de le placer ici à l'Académie[279], comme professeur. Cette Académie--et toutes celles de l'Empire--forment le bon côté de mon existence. Elles sont toutes placées sous moi, et je m'en occupe beaucoup. Si tu désires quelque chose d'Italie, mande-le-moi également.
[279] Académie impériale et royale des arts plastiques.--M. de Metternich en avait été nommé curateur en janvier 1811 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 647).
Conçois-tu le bonheur que j'aurais de faire une commission quelconque pour toi?