Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 14
[254] «Vienne, 6 janvier.--Lord Stewart, ambassadeur d'Angleterre, est parti pour Londres, où il veut assister aux débats du procès qui s'est élevé relativement à son mariage avec miss Vane-Tempest. On ne doute pas que le jugement ne soit favorable à Son Excellence, qui reviendra aussitôt à son poste.» (_Moniteur universel_ du lundi 18 janvier 1819, no 18, p. 69).
Ch. Stewart avait rencontré en Angleterre, l'été précédent, Frances-Anne Vane-Tempest, alors âgée de dix-neuf ans, qui était non seulement l'une des plus riches héritières, mais aussi l'une des plus jolies jeunes filles de la société de Londres. Elle était encore à ce moment pupille de la Cour de Chancellerie (_a ward in Chancery_). Comme Ch. Stewart n'avait qu'une fortune de cadet et les appointements de ses fonctions d'ambassadeur, la tutrice donnée à miss Vane par la Cour de Chancellerie s'opposa d'abord au mariage. La question dut être tranchée par la Chambre des Lords (Sir Archibald ALISON, _Lives of Lord Castlereagh and Sir Charles Stewart_, t. III, p. 213).
Adieu, ma bonne amie. Je t'envoie un soufre d'un intaglio[255] que Pichler a fait de moi[256]. Le portrait est bien plus jeune que je ne le suis; il y a six ans qu'il l'a fait, et j'ai vieilli de vingt ans depuis la Sainte Alliance. Si le portrait de Lawrence réussit complètement, je t'enverrai une petite copie _bien cachée_. Envoie-moi l'épaisseur de ton bras. Je veux te faire faire un bracelet bien joli, que tu porteras en honneur de l'année 1818. Je l'aime, cette pauvre année. J'en aime même la connaissance, que j'ai eu le bonheur d'y faire, du commandant de Spa. J'en aime le souvenir, car ce souvenir est devenu ma vie. Bonne amie, ne va pas croire que je te parle ici de Ficquelmont[257]. La phrase prête à l'équivoque, mais mon cœur la rectifie.
[255] Intaille, pierre dure gravée en creux.--Soufre, moulage en soufre.
[256] PICHLER (Luigi), graveur sur pierres et médailles, né à Rome en 1773, originaire du Tyrol, étudia à Rome et s'y établit. En 1808, il vint à Vienne et fut présenté à l'empereur François. En 1818, Metternich l'y appela de nouveau comme professeur à l'Académie, avec mission de reproduire en spath-fluor les plus belles gemmes du cabinet impérial. Il mourut à Rome le 13 mars 1854 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVI, p. 105).
[257] Voir p. 35.
Adieu. Use comme moi de tes moments de loisir. Ce sont les seuls que j'aie maintenant. Il est impossible qu'il n'y ait pas assez d'occasions de courrier de Londres à Paris desquels puisse profiter N[eumann]. Adieu.
No 11.
Ce 5 janvier 1819.
St[ewart] est parti hier. Il a emporté mon no 10. St[ewart] et ma lettre sont bien plus heureux que moi, l'un va te trouver et l'autre te reste. Moi, mon amie, je suis à Vienne, loin de toi, pour m'éloigner encore! Je vis ici tandis que le principe de ma vie est loin de Vienne! J'y suis obligé de penser, tandis que mon âme est à 400 lieues! La seule chose que je ne fais pas à Vienne, c'est d'y aimer! J'aime là où est mon cœur, et mon cœur n'est pas ici; or je ne sais pas aimer sans cesse ni même en faire le semblant. Ainsi, plains-moi de ta propre peine et sois pleine de chagrins et de confiance.
J'ai pris le plus tendre congé du monde de notre ami St[ewart]. Marie m'écrit de Paris que je ne sais laquelle de ses anciennes amies a une manière d'embrasser qui coupe l'haleine. Eh bien, j'ai manqué étouffer entre les bras de St[ewart]. Il a les passions vives et, dès qu'il est éveillé, il a les gestes prononcés. Il m'a tellement embrassé que, ne trouvant plus rien dans ma figure qui ne fût couvert de baisers, il a fini par me baiser la main. Je ne lui ai cependant jamais dit que j'aimais qu'on me baise la main. Il a absolument voulu que je lui donne un mot pour toi. Je lui ai dit que non, vu la jalousie de ton mari[258]. Il m'a promis qu'il te remettrait un billet en tête-à-tête; je lui ai dit qu'en fait de tête-à-tête, je n'aimais que ceux où je me trouvais faire moi-même le second. Mais je l'ai chargé de te dire mille belles choses, de t'assurer que je pensais beaucoup à toi, que je te regardais comme une femme charmante, bonne et sûre; qu'il n'y avait pas un genre de bon sentiment que je ne voulusse te conserver pour le reste de ma vie, qu'enfin je serais bienheureux de te revoir un jour. Mon amie, j'ai pu dire tout cela sans dire un mot qui ne fût point de la plus stricte vérité. St[ewart] m'a promis qu'il te redirait tout.
[258] Stewart portait cependant à Londres la lettre no 10, mais probablement à son insu. Cette missive devait être comprise dans un paquet adressé à Neumann.
«_Il_ est bon et _il_ a beaucoup _de_ l'esprit, m'a-t-il assuré, avec l'accent de la forte conviction; je l'aime parce qu'_il_ est _un_ femme excellent.»
Tu vois, bonne amie, que nous ne t'avons pas maltraitée entre nous deux. Aussi ne le mériterais-tu pas. Je t'aime--tu dois t'en douter un peu--et je suis fort attaché à St[ewart], qui me porte un bon sentiment de confiance et de véritable amitié.
La duchesse de Sagan[259] est ici; je crois te l'avoir mandé dernièrement. J'ai fait éviter à St[ewart] une rencontre avec elle chez Lawrence. Elle allait avoir lieu sans un heureux hasard. Elle a fait la sottise de tourner la tête à Paul[260] en Italie, qui de son côté à fait celle de faire ce voyage non seulement sans ma permission, mais contre mon gré. Je l'attends ici, dans peu de jours, de Ratisbonne où il est en ménage. Je lui laverai fièrement la tête, et je le renverrai en deux fois vingt-quatre heures.
[259] SAGAN (Catherine-Frédérique-Wilhelmine DE BIREN, princesse DE COURLANDE, duchesse DE), fille de Pierre, dernier duc de Courlande de la maison de Biren, et de sa femme, née de Medem. Elle était née le 8 février 1781 et épousa successivement:
1º le 23 juin 1800, Jules-Armand-Louis, prince de Rohan-Guéménée, général-major autrichien, né le 20 octobre 1768, mort à Prague le 13 janvier 1836. Elle divorça le 7 mars 1805.
2º le 5 mai 1805, le prince Vassili Serguéïévitch Troubetzkoï, membre du conseil de l'Empire, né le 25 mars 1776, mort à Saint-Pétersbourg en 1841. Divorce prononcé en 1806.
3º le 17 juillet 1819, Charles-Rodolphe, comte de Schulenburg-Vitzenburg, lieutenant-colonel autrichien, né le 2 janvier 1788, mort après 1852.
La duchesse de Sagan mourut sans enfants le 29 novembre 1839. Son titre passa à la maison de Talleyrand-Périgord, par suite du mariage de sa sœur Dorothée (1793-1862) avec le comte Edmond de Talleyrand-Périgord (1787-1872), neveu du prince de Bénévent, devenu duc de Dino en 1827 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, t. I, p. 314).
[260] Esterhazy.
J'ai au reste commencé par gronder d'importance la duchesse; je lui ai fait verser des larmes amères sur sa conduite; elle a pleuré de conviction, ainsi qu'il lui arrive aussi souvent que je lui dis la vérité--et elle recommencera demain à faire de nouvelles sottises. Rien, dans ce bas monde, ne ressemble à une mauvaise tête de femme. Madame de S[agan] est une personne de beaucoup d'esprit, d'une forte conscience, d'un jugement infiniment sain[261] et d'un calme physique à peu près imperturbable. Eh bien! elle ne fait que des bêtises, elle pèche sept fois par jour, elle déraisonne et elle aime comme l'on dîne. J'ai su tout cela quand, dans un moment d'abandon du ciel, j'ai voulu la _rendre raisonnable en actions_. J'avais entrepris la besogne sans amour; j'ai poussé l'entreprise par entêtement; je m'y suis livré comme à la solution d'un problème de haute science. Je n'ai rien fait; je me suis fâché contre moi-même, j'ai été plein de rancune contre moi; je me suis trouvé si sot que je me suis fait pitié; mais il n'est pas dans ma nature d'abandonner légèrement une volonté. Je me suis placé un terme et, avec la même force de volonté avec laquelle je l'ai atteint, je ne l'ai pas franchi[262].
[261] Au Congrès de Vienne: «Par son esprit supérieur, il n'eût dépendu que de cette femme remarquable d'exercer une grande influence sur les affaires sérieuses: son jugement était une autorité; mais elle n'en abusait pas» (Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, édition du Conte Fleury, p. 87).
[262] Metternich avait rompu avec la duchesse de Sagan en octobre 1814. Voir _Introduction_, p. XXVII, et GENTZ, _Tagebücher_, t. I, p. 293.
Mon amie, voilà _mon aventure_ avec Mme de S[agan]. Il me reste, de cette époque de ma vie, un sentiment de peine et de dégoût que je puis sentir, mais pas décrire. Toi qui me connais maintenant, tu ferais mieux le tableau de ce que j'éprouve que je ne pourrais le faire moi-même. Plusieurs de mes amis, au fait de la chose, n'ont jamais conçu que je puisse en être amoureux. Je ne l'ai jamais été: j'ai aimé et soutenu mon entreprise impossible; je m'y suis livré avec la constance que je mets en toutes choses. Je l'ai abandonnée comme un mathématicien abandonnerait, après des années de recherches, la solution de la quadrature du cercle. J'ai enfin été fou, comme l'est ce mathématicien, quand il se livre à une recherche placée hors de tout succès.
Ces mêmes amis n'ont pas conçu davantage comment j'ai pu ne pas me brouiller à couteau tiré avec cette femme. Je ne me suis pas brouillé avec elle, parce que je ne l'estime pas assez pour cela--je me suis brouillé à son sujet avec moi-même. Je ne la hais pas, parce que je ne l'ai jamais aimée; je hais le temps que j'ai voué à une conception fausse, et je me suis arrêté là pour être dispensé de me haïr moi-même.
Mon amie, voilà encore un côté que tu apprends à connaître en détail, que je n'ai jamais trouvé l'occasion de t'expliquer, et que je veux que tu connaisses, car je veux que tu n'aies nulle illusion sur mon compte. J'ignore si je ne tiens pas tout autant à être connu de toi qu'aimé; il est de fait que je ne tiendrais pas à ton amour, s'il ne portait sur moi, tel que je suis, et si au contraire il pouvait porter sur un être de raison qui ne serait pas moi. Entre nous, mon amie pour la vie, point d'illusion sur une question fondamentale quelconque. J'ai vingt défauts, tu finiras par les connaître tous. Je ne crains pas de te les découvrir, car je crois être sûr d'avoir encore plus de qualités essentielles. Je tremble quelquefois davantage de ton opinion trop favorable que de légers doutes. Je tiens à ce que ton jeu soit sûr; je me mépriserais si je ne me plaçais pas vis-à-vis de toi dans _l'indécente parure de la vérité_; je mourrais le jour où je me mépriserais.
Ce 7.
Voilà tout à l'heure un mois que je suis à Vienne. Il va y en avoir deux et peu de jours que je t'aime; le mois de Vienne me paraît un siècle; le temps que je t'aime me paraît un instant. Mon amie, tu m'as écrit dernièrement que tu recherchais toujours dans mes lettres des mots qui te prouvent mon sentiment pour toi. Je crois que la découverte ne doit guère te coûter de peine.
Mon parti est pris; je ne quitterai Vienne que vers la fin de février, et je ne rejoindrai l'Empereur qu'à Florence. J'attends, pour fixer ma pensée sur le mois de juillet, ta première réponse à la lettre que je t'ai écrite à ce sujet.
Nous avons ici quelques Anglais: un milord et une Lady Ponsonby[263], personnages insignifiants; un master et une miss Talbot, plus insignifiants encore, un lord Bingham[264], jeune homme d'une jolie figure. Cette figure-là lui vaut des œillades dans la société. Si j'étais femme, je le trouverais trop jeune et trop joufflu; comme homme, je le trouve par trop insignifiant. Il a des bras et des coudes tellement arrondis que je parie gros que ses idées ne le sont pas.
[263] PONSONBY (John, baron, puis vicomte), né vers 1770, devint baron Ponsonby à la mort de son père (1806). Ministre à Buenos Ayres (1826), à Rio de Janeiro (1828), à Naples (1832), ambassadeur à Constantinople (1832-1837), à Vienne (1846-1850), créé vicomte Ponsonby en 1839, mort à Brighton, 21 février 1855. C'était un homme d'une beauté exceptionnelle. Il était le beau-frère de Lord Grey et il avait épousé le 13 janvier 1803 Élisabeth-Frances Villiers, cinquième fille de George, quatrième comte de Jersey, laquelle mourut à Londres le 14 avril 1866 sans enfants (_Dictionary of National Biography_, t. XLVI, p. 86).
[264] BINGHAM (George-Charles), troisième comte de Lucan, né à Londres, 16 avril 1800. Entra dans l'armée comme enseigne au 6e d'infanterie le 29 août 1816. Il permuta pour le 3e d'infanterie de la garde, le 24 décembre 1818, fut mis à la demi-solde le jour suivant, voyagea en Autriche et en Russie et fut réintégré comme lieutenant au 8e d'infanterie le 20 janvier 1820. Pendant la guerre de Crimée, il commanda la division de cavalerie anglaise et ordonna la charge de Balaklava (25 octobre 1854). Il fut nommé lieutenant-général en 1858, général en 1865, feld-maréchal en 1887 et mourut à Londres le 10 novembre 1888 (_Dictionary of National Biography_, Supplément, t. I, p. 196).
Nous sommes occupés depuis une quinzaine des sottises qui se font à Paris[265]. Je ne voudrais pas être premier ministre dans ce pays, mais, si je l'étais, je ferais bien des choses qui ne s'y font pas. Il y a, dans tout cela, un homme qui fait beaucoup de mal, car il a le malheur d'être un aventurier, et il n'est, à mon avis, point d'exemple qu'un aventurier ait fait du bien[266]. Si tu ne devines pas l'homme, je ne te le nomme pas, et pour cause.
[265] Depuis 1817, à chaque renouvellement partiel de la Chambre des députés, le groupe libéral s'était trouvé accru en nombre et en puissance. Les gouvernements étrangers s'étaient inquiétés de ces succès et ils pesèrent sur Louis XVIII et sur Richelieu, pour les amener à prendre des mesures contre les libéraux. Le duc de Richelieu prépara la modification de la loi électorale, mais il ne fut pas suivi par quelques-uns de ses collègues, Decazes, Gouvion Saint-Cyr et Pasquier. Richelieu donna sa démission le 21 décembre 1818. D'abord chargé par le roi de reconstituer le ministère, il échoua dans cette tentative. Decazes fit donner la présidence du conseil au général Dessolle et prit pour lui le ministère de l'Intérieur. Le nouveau cabinet était constitué le 29 décembre 1818. Sa tendance était libérale.
[266] La chute du duc de Richelieu et son remplacement par le comte Decazes, au moment où le premier s'apprêtait à faire modifier la loi électorale à laquelle on imputait les succès des libéraux, avait vivement irrité le prince de Metternich. Plusieurs fois, dans la suite de sa correspondance avec Mme de Lieven, il reviendra sur les «affaires de France».
Malgré la rancune que le prince conservait à M. Decazes, ce mot d'aventurier ne peut désigner cet homme d'État, rien dans la vie de ce dernier ne pouvant donner prise à une appellation de ce genre. D'autre part, l'estime professée par le futur chancelier pour M. de Richelieu rend bien invraisemblable l'application de ce terme à ce ministre, encore que sa carrière mouvementée soit plus susceptible de l'expliquer.
Nous pensons donc que, par ce mot d'_aventurier_, M. de Metternich voulait désigner Pozzo di Borgo, alors ministre de Russie à Paris, ce qui ferait comprendre le soin mis à ne pas prononcer son nom dans une lettre destinée à l'ambassadrice de Russie à Londres.
Pozzo avait pris une part active aux incidents de la crise ministérielle française. Il a raconté lui-même son rôle dans une dépêche au comte de Nesselrode, du 20 décembre 1818/1er janvier 1819, récemment publiée dans le t. III de l'ouvrage de M. A. POLOVTSOFF: _Correspondance diplomatique des ambassadeurs et ministres de France en Russie et de Russie en France_ (dépêche no 734, p. 1).
Nous renvoyons le lecteur à cette importante dépêche pour les détails du rôle de Pozzo. Encore que ce rôle se fût exercé dans un sens hostile à M. Decazes, M. de Metternich pouvait en vouloir à son acteur de son intervention maladroite.
Dans une lettre du 21 février à Mme de Lieven, le prince dit: «_L'aventurier_ a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande partie qui a mené les choses là où elles en sont.»
Dans une autre lettre (voir le no 13), M. de Metternich avait déjà dit, parlant de Pozzo: «Le terrain de Paris qu'il a tant contribué de gâter, lui paraît intenable à la longue.»
Enfin, dans une lettre à Gentz, du 16 août 1825, publiée dans ses _Mémoires_, t. IV, p. 195, le prince applique directement ce même nom d'aventurier à Pozzo: «Il y a des années que j'ai jugé Pozzo comme vous le faites. Il y a dans ma nature quelque chose qui me fait aller tout droit à certains hommes, comme la piste conduit le chien de chasse au gibier. A peine les ai-je flairés, qu'ils s'éloignent de moi, et dès lors il n'y a plus de rapprochement possible entre nous. Ces hommes sont plus ou moins des _aventuriers_ comme Pozzo, Capo d'Istria, Armfeldt, d'Antraigues, etc. Sans que je connaisse les gens de cette espèce, ma nature se soulève contre eux.»
Ce n'est pas la carrière de Pozzo, né Corse, mais successivement au service de la France et de la Russie, qui peut contredire M. de Metternich.
Il est donc probable, selon nous, que dans la présente lettre, le mot _aventurier_ désigne Pozzo di Borgo.
Lord Castlereagh paraît avoir couru de bien grands dangers[267]. J'aurais été bien peiné qu'il lui fût arrivé du mal. Tu vois que je ne suis pas d'accord en tous points avec notre amie, Lady Jersey.
[267] _Moniteur universel_ des samedi 26 et dimanche 27 décembre 1818, nos 360 et 361, p. 1501: «Londres, le 21 décembre.--Lord et Lady Castlereagh et leur suite (venant de Paris) ont débarqué à Douvres samedi soir. La batterie les a salués de vingt et un coups de canon. Sa Seigneurie s'était embarquée à Calais dans l'après-midi de jeudi dernier et elle était arrivée devant Douvres dans la même soirée; mais le temps était si mauvais qu'on ne put débarquer. Le bâtiment fut chassé dans la Manche jusqu'au-dessous de Brighton; et ce ne fut que samedi à 2 heures qu'il revint en vue de Douvres, totalement démâté. Plusieurs canots sortirent et le touèrent jusque dans le port.»
_Moniteur universel_ du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10. «Londres, le 29 décembre... Après les cinq ou six premières heures de la tempête, Lord Castlereagh se trouva trop affecté par le mouvement du vaisseau pour rester sur le pont dans sa voiture avec son épouse; il descendit dans la cabine. Mais Lady Castlereagh ne voulut jamais quitter le pont, quoique les vagues vinssent à chaque instant se briser sur sa voiture.»
Ma bonne amie, j'ai l'air de t'avoir quittée pendant tout le temps qu'il m'a fallu pour écrire la page et demie qui précède; je répare l'apparence par l'assurance que je t'aime du fond de mon cœur et de toutes mes meilleures facultés.
Nous sommes enveloppés dans les brouillards. Le temps n'est pas froid, mais il me fait du mal; mon physique même a l'air de répugner à tout ce qui n'est ni froid ni chaud. Ma pauvre amie, je suis sûr que nous avons encore de commun cette disposition toute physique. Si brouillard il y a, pourquoi ne respirons-nous pas la même vapeur: il vaut bien la peine que le ciel fasse du brouillard à Londres et à Vienne; je le dispenserais de tant de soins, s'il voulait me permettre de m'envelopper avec toi du même.
Le carnaval, que tu crains tant, a commencé par un bal que nous a donné M. de Caraman[268]. Le bal était joli, tout ce qu'il y a de joli à Vienne y était rassemblé. J'y suis arrivé à 11 heures et demie, pour en repartir à une heure. Je n'ai point _péché_ dans ce laps de temps. Je n'ai pas même à me reprocher d'avoir dit un mot plaisant ou fait pour plaire; je n'ai pas eu une pensée aimable; je me suis tenu près des numéros 1 et 2 masculins et féminins; aussi me suis-je senti un grand poids en entrant dans mon lit.
[268] CARAMAN (Victor-Louis-Charles DE RIQUET, comte, puis marquis, puis duc DE), ambassadeur de France à Vienne. Né à Paris le 24 décembre 1762. Cadet au régiment d'Aunis-Infanterie (1er avril 1778); enseigne surnuméraire au régiment des gardes françaises (21 mars 1779); rang de capitaine dans Royal-Lorraine-Cavalerie (24 juin 1780), dans Noailles-Dragons (28 mai 1783); capitaine de remplacement (10 juin 1785); major en second au régiment de Picardie (1er avril 1788). Émigré en août 1791. Attaché avec le grade de major à la suite du roi de Prusse pendant les campagnes de 1792 et 1793. Major au service anglais (régiment de Salm-Kyrburg-Hussards), du 25 avril 1794 au 24 décembre 1795. Reprend du service en Prusse comme colonel de cavalerie en 1797. Nommé colonel de cavalerie par Louis XVIII le 15 avril 1800 pour prendre rang du 30 janvier 1798. Rentre en France en 1802, mais est arrêté à Paris et enfermé au Temple, puis à Ivrée, en Piémont, où il reste cinq ans. A sa libération, donne sa démission de colonel (1807). Maréchal de camp pour tenir rang du 13 août 1814; maréchal de camp titulaire le 1er juillet 1815. Retraité le 22 novembre 1820. Nommé au grade honorifique de lieutenant-général le 13 décembre 1820. Ministre à Berlin (1814), ambassadeur à Vienne (1815-1828), assiste aux Congrès d'Aix-la-Chapelle, de Troppau, etc. Il mourut le 25 décembre 1839. Il avait épousé le 1er juillet 1785 Joséphine-Léopoldine-Ghislaine de Mérode-Westerloo (_Archives administratives du ministère de la guerre_).
«Vienne, le 6 janvier.--M. le marquis de Caraman, ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, est de retour en cette capitale depuis la fin de décembre. Son Excellence a rouvert son hôtel, le jour de l'an, par une fête où s'est trouvée réunie la plus haute et la plus brillante société de Vienne» (_Moniteur universel_ du lundi 18 janvier 1819, no 18, p. 69).
Je vais donner un bal dans huit à dix jours. Les bals, chez moi, sont toujours aimables, car ils se composent de 400 à 500 personnes. Mon local est grand, je puis faire souper assis plus de 200 personnes. Ce n'est également pas ces jours-là que je pèche.
Adieu, mon amie. J'envoie cette lettre par le courrier hebdomadaire à Paris. Engage N[eumann] à m'envoyer bien exactement tes lettres. J'en ai le besoin le plus fort, ce besoin qui ressemble à celui que nous autres, pauvres humains, avons de l'air. Il m'est si prouvé que je vis bien plus hors de moi que dans moi, que je ne fais pas une phrase banale en me servant de cette comparaison.
Je suis un homme singulier. Sais-tu ce qui, dans un rapport comme l'est le nôtre, me tourmente souvent? C'est la seule idée qu'un lecteur indiscret pourrait trouver que mes lettres ressemblent à celles qu'écrivent à foison tous les amoureux. Or, comme je suis convaincu que je n'aime pas comme le commun des amoureux et des amants, que mon sentiment est placé sur une ligne tout autre--et, je m'en vante, plus élevée,--j'entre également dans la peur que ce même lecteur, en voyant cette déclaration, serait forcé de me prendre pour un franc idéaliste. Je ne suis pourtant ni un amant comme tous, et bien moins un idéaliste, comme beaucoup d'entre eux.
Je suis tout pratique, tout terre à terre, tout simple. Je t'aime comme la vie; je satisfais à un besoin en t'aimant et en te le disant. Rien de moi à toi n'est placé hors de la réalité; je ne suis pas amoureux de toi, mais je t'aime. Je ne me livre à aucune chimère, mais je m'accroche à la vérité. Aussi, bonne amie, si tu ne sens pas comme moi, je ne t'en veux pas: si tu avais passé du temps avec moi, tu me comprendrais mieux; je te pardonnerais et je ne t'en aimerais pas moins.
Adieu, bonne amie. Je te dirais: aime-moi et surtout ne m'oublie pas, si je ne sentais que je te dirais une bêtise et une injure.
No 12.
Vienne, ce 8 janvier 1819.