Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 12
[230] JERSEY (Sarah-Sophia Fane, comtesse DE), née en 1783, fille aînée de John Fane, comte de Westmoreland. Elle épousa, à Gretna Green, le 23 mai 1804, George Child-Villiers, Ve comte de Jersey et VIIIe vicomte Grandison (19 août 1773-3 octobre 1839). Lady Jersey mourut en 1867. Cette charmante femme exerça une influence considérable sur la société et le monde politique de Londres. Elle fut, sur ce terrain, la rivale de Mme de Lieven. Son salon était surtout fréquenté par les tories. Elle offrit un asile à Lord Byron, à Middleton Park en 1814-1815 (_Dictionary of national Biography_, t. LVIII, p. 346).
Ton Empereur a passé ici toutes ses soirées dans l'une ou l'autre de nos maisons. Il a le bonheur de se plaire dans des entours qui me font avaler la langue. Il n'a _particulièrement_ distingué aucune de nos dames, en se maintenant toutefois sur une ligne de _constance morale_ vis-à-vis de la princesse Gabrielle d'Auersperg[231].
[231] AUERSPERG (Gabrielle-Marie, princesse D'), née le 19 juillet 1793, fille de François-Joseph-Maximilien-Ferdinand de Lobkowitz, épouse, le 23 septembre 1811, Vincent, prince d'Auersperg (9 juin 1790-16 février 1812), morte à Vienne le 11 mai 1863 (_Almanach de Gotha_, 1820, 1849 et 1868.--WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XV, tableau généalogique.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
De toutes, c'est elle, au fond, qui le mérite le plus.
Je lui ai donné le dernier petit souper hier; pendant qu'il causait avec ses dames, _notre ami_ Ouvaroff[232] m'a entretenu des cinquante juments qu'il a dans le département de Kiew. Comme jamais je n'en monterai aucune, je les ai louées toutes: il en a paru flatté. Il ne pense plus à Lady C. Il lui préfère ses juments. Je pense que milady se venge au moyen d'une douzaine de bull-dogs[233]. Pauvre amie, comme tu as bien ri le soir où Binder[234] nous a représenté la scène du _Mari_ et de _Fury_[235]! Quelle bonne soirée encore que cette soirée-là! Et quel ordre dans cette lettre!
[232] OUVAROFF (Fédor Petrovitch, comte), né le 11 avril 1773 (vieux style). Général de cavalerie, aide de camp général de l'empereur de Russie, membre du conseil de l'Empire et chef du corps des chevaliers-gardes. Mort en décembre 1824.--Ouvaroff était arrivé à Vienne le 10 décembre 1818, précédant de deux jours l'empereur Alexandre (_Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. LXII, p. 369.--_Moniteur universel_ du 23 décembre 1818, no 357, p. 1489).
[233] Ce détail permet de penser que Lady C. est Lady Castlereagh qui était toujours entourée de chiens. Mme de Boigne dit qu'elle avait un goût très vif pour les bijoux: «Toutefois, il était dominé par celui de la campagne, des fleurs, des oiseaux, des chiens et des animaux de toute espèce... Parmi tous ses chiens, elle possédait un bull-dog. Il se jeta un jour sur un petit épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque Lord Castlereagh interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la jambe et surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher prise au bull-dog, qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint; son premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits de rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de les avoir entendus. Le bull-dog ne quittait pas la chambre où Lord Castlereagh était horriblement souffrant de douleurs qui attaquèrent ses nerfs... Ce n'est qu'au bout de quatre mois, quand Lord Castlereagh fut complètement guéri, que, d'elle-même, elle se débarrassa du chien, que jusque-là elle avait comblé de soins et de caresses» (_Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 215 et 217).
[234] BINDER VON KRIEGELSTEIN.--Il y avait trois frères de ce nom, tous diplomates: 1º Charles, né le 22 juin 1772, conseiller aulique et d'ambassade, mort le 27 avril 1855; 2º François, né le 3 octobre 1774, ministre à Dresde, Copenhague (1810), Stuttgart (1812), la Haye, Turin, Lisbonne, Berne, mort à Vienne le 8 janvier 1855; 3º Frédéric, né le 12 novembre 1775, décédé le 17 mai 1836 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
Tous les trois étaient fils du baron Antoine B. von K., mort le 17 septembre 1791, qui avait été ministre de l'Empereur à la Haye.
En 1818, le baron Frédéric était Conseiller de la Légation autrichienne à Paris (_Moniteur universel_ du samedi 28 août 1817, no 242, p. 953), et c'est lui qui servait d'intermédiaire pour la correspondance de M. de Metternich et de Mme de Lieven (Voir Introduction, p. LXXI).
Le 10 novembre, l'un des trois frères était arrivé à Aix (_Moniteur universel_ du mercredi 18 novembre 1818, no 322, p. 1349).
Ce 24.
Mon volume, cette fois, ne sera pas gros. Je compte expédier le courrier demain. Tu me pardonneras le manque de volume, vu la promptitude de l'arrivée. Ma bonne amie, que ne puis-je arriver moi-même! Comme tu me recevrais bien!
Je suis abîmé de fatigue depuis mon arrivée ici. Je n'ai pas eu un moment à moi; ton Empereur parti[236], j'espère que j'aurai un peu plus de temps à vivre, car ce que je fais tout le long de la journée tue. Aussi suis-je tout à bas. Tu sais combien je déteste la Cour et tout ce qui y tient: gêne, dîners, soirées, longs et froids corridors, salons chauds, maintien guindé, pas une pensée du cœur, pas un mot qui ne soit une affaire ou bien une parade. Es-tu étonnée qu'on ne lise plus rien sur ma figure? Les seuls bons moments, les seuls où je me retrouve sont ceux où je suis avec mes enfants--c'est un quart d'heure par jour--et ceux où je puis t'écrire. C'est une bien terrible chose qu'une vie qui est tout aux autres, qui à peine vous permet un léger retour sur vous-même, qui vous embourbe dans les affaires et vous éloigne du bonheur, qui certes n'est pas dans les affaires de ce monde.
[235] Probablement le nom d'un chien de Lady Castlereagh.
[236] «Vienne, le 24 décembre.--L'empereur de Russie, après avoir passé dix jours ici, est parti hier à 3 heures et demie du matin, pour retourner par Brünn, Olmütz, Teschen, dans ses États. Son départ a eu lieu incognito comme son arrivée» (_Moniteur universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).
Il n'y a eu au reste qu'une seule fête pour notre auguste hôte. La mort du grand-duc de Bade[237] nous a rendu ce service. Cette espèce de fête s'est composée d'un spectacle à la Cour avec un théâtre dressé à la hâte dans une des grandes salles dont nous abondons; ce spectacle, entremêlé de chants et de danses, a présenté un coup d'œil charmant; il a été suivi d'un souper dans la salle de redoute, décorée comme l'on ne sait décorer qu'ici[238]. Le coup d'œil était magique: quatre cents convives et plus de deux mille spectateurs, dix mille bougies--et pas un être qui satisfasse mon cœur! Ta rivale aux joues pleines et roses cependant y était.
[237] Charles-Louis-Frédéric, né à Carlsruhe le 8 juin 1786, épousa le 8 avril 1806 Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauharnais, cousine de l'impératrice Joséphine, devint grand-duc de Bade à la mort de son grand-père, Charles-Frédéric, le 11 juin 1811. Le Congrès d'Aix-la-Chapelle lui assura l'intégrité de son grand-duché, dont une partie du territoire était convoitée par l'Autriche et la Bavière. Il mourut le 8 décembre 1818 à Rastatt (_Allgemeine Deutsche Biographie_, vol. XV, p. 248.--_Almanach de Gotha_, 1819).
[238] «Vienne, 24 décembre--... Ce monarque avait demandé expressément qu'on ne fit aucuns préparatifs pour sa réception et que son séjour ne fût point marqué par des fêtes. Sa Majesté a passé la plus grande partie de son temps dans le cercle de la famille impériale; elle a assisté avec quelques-uns des principaux membres de cette famille à des soirées données par la haute noblesse et où il ne s'est trouvé qu'une société choisie et peu nombreuse. La seule fête qui ait eu lieu, et dans laquelle la cour ait déployé toute sa magnificence, a été donnée le 19. Il y eut grande réunion à la cour, spectacle, bal et souper» (_Moniteur universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).
Je vais faire terminer mon portrait. Lawrence lui-même m'a proposé de me rendre moins méchant, et je l'y ai autorisé. Si tu veux avoir des copies des portraits d'Ouvaroff et de Czernycheff[239], tu es la maîtresse de les demander à Lawrence. Il vient de les terminer; je te défends toutefois de jamais devenir la maîtresse des originaux.
[239] TCHERNYCHEFF (d'après l'orthographe polonaise: Czernycheff) (Alexandre Ivanovitch, comte, puis prince), né le 30 décembre 1786, général de cavalerie, aide de camp général de l'empereur de Russie, ministre de la guerre (1828), président du conseil de l'Empire (1848). Créé comte le 22 août 1826 et prince le 16 avril 1841. Mort à Castellamare près Naples le 20 juin 1857.--En 1818, Tchernycheff était arrivé à Vienne le 9 décembre, en qualité d'adjudant-général de l'Empereur (ERMERIN, _Annuaire de la noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 291.--_Recueil de la Société impériale de Russie_, vol. LXII, p. 422.--ŒTTINGER, _Moniteur des Dates_.--_Moniteur universel_ du 23 décembre 1818, no 357, p. 1489).
Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des bêtises quand je t'écris? C'est qu'elles me passent par la tête et que je te dis tout ce qui me passe par elle. Sois contente que mon cœur vaille mieux que ma tête; celui-là n'a pas un seul petit coin mouvant.
J'ai ici une grande et véritable affection. Elle porte sur un objet charmant qui est bien ma propriété; je le caresse, je fais tout ce que je puis pour l'embellir et le soigner. Cet objet est un grand et beau jardin, avec un établissement d'été charmant[240]. Eh bien, je ne suis pas même parvenu encore à y jeter un seul coup d'œil. J'y ai pourtant envoyé, depuis mon absence, pour plusieurs milliers de francs de plantes; ma serre est en pleine floraison; vingt singes et perroquets, tout frais venus du Brésil, m'y attendent; j'ai fait meubler un salon avec les plus beaux objets d'Italie; on vient d'y placer deux bas-reliefs de Thorvaldsen classiques[241].
[240] La villa Metternich était située à Vienne dans le district de Landstrass, sur la rive droite de la Wien et du canal du Danube. Son entrée était sur le Rennweg (aujourd'hui, no 27). Le parc a été converti en un quartier neuf. Le prince de Metternich habitait le palais de la Chancellerie (Hofburg).
[241] Le prince de Metternich à sa femme, 29 juin 1817 (Florence): «J'ai acheté deux jolies choses: une charmante copie de la Vénus de Canova et un énorme vase d'albâtre d'un bon marché ridicule.»--Le prince de Metternich à sa fille Marie. Florence, ce 3 juillet 1817: «Je viens de commander à Rome deux bas-reliefs de Thorvaldsen. Je les ferai incruster dans les deux panneaux du fond du petit salon à la villa, que je mettrai en stuc. Je vous réponds qu'on viendra les voir.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 22 et 34).
THORVALDSEN (Bertel), né à Copenhague le 19 novembre 1770, sculpteur célèbre qui passa une grande partie de sa vie en Italie. Il mourut dans sa ville natale le 24 mars 1844. Parmi ses œuvres: le tombeau de Pie VII à Saint-Pierre de Rome, le monument de Gutemberg à Mayence, le Lion de Lucerne (_Biographie générale_ (Didot), t. XLV, p. 248).
Si, dans tes courses d'été en Angleterre, tu vois quelque belle fleur d'une espèce particulière, envoie-m'en ou bien la semence ou bien des greffons ou des oignons. N[eumann] saura toujours me les faire parvenir. Tu vois que je n'oublie pas que tu veux être ma commissionnaire. Bonne à tout, tu dois même pouvoir me choisir des oignons de fleurs.
Ce 25, minuit.
Ma bonne amie, j'ai tes deux lettres qui n'en font qu'une, c'est-à-dire ton no 4. Bonne amie, pourquoi tes lettres sont-elles les miennes? Comment m'écris-tu à peu près les mêmes paroles que je t'ai envoyées et que tu as l'air d'avoir connues, tandis que ma lettre n'était qu'à mi-chemin? Cette identité si parfaite de nos deux êtres serait-elle si complète que la même pensée n'a chez nous qu'une même expression, qu'une parole, une seule phrase qui parvienne à exprimer ce que nous sentons? Que de bonheur il y a dans ce fait pour mon âme et pour mon cœur! Le premier de tous ceux que je connais, c'est celui d'être compris, bonheur si rare quand vous n'êtes pas en tout point comme le reste des hommes. Combien peu j'ai été deviné dans le cours de ma vie, combien peu compris! Mon amie, je commence à croire que de tout ce qui jamais a été avec moi dans des rapports d'amitié, de sentiment, de confiance et même de société, tu es l'être qui saisit le mieux ma pensée, qui la prend tout bonnement pour ce qu'elle est, qui la commente le moins, qui me croit le plus et qui, par conséquent, se trompe le moins. Mon amie, si j'étais près de toi, je t'embrasserais pour _la découverte de cette certitude_. Quelle différence il y a dans un rapport comme l'est le mien à toi, entre le pressentiment, la confiance et le fait.
«Comme je t'aime grandement, petitement, je puis t'écrire des volumes, je puis te répéter cent fois dans une page que je t'aime, et j'attache du prix à te faire faire des compliments par un indifférent!»
Voilà tes paroles. Tu me demandes si je les comprends. Oui, mon amie, parce que l'on comprend toujours ce que l'on éprouve soi-même; comment ne comprendrais-je pas ces paroles, moi qui, dans le moment le plus heureux, dans celui où tu pourrais regarder comme une insulte même le doute le plus léger sur ton amour, j'aurais le besoin de te demander si tu m'aimes, de te dire que je n'aime que toi, moi qui ai besoin cent fois le jour de le dire et de me l'entendre dire, plus je suis éloigné de m'attendre à autre chose qu'à un regard qui me dira plus que toutes les paroles dans toutes les langues?
«D'où vient que je suis devenue autre, depuis que je te connais; m'as tu faite ou bien est-ce que je portais vraiment en moi le germe de ce qui est bon?»
Mon amie, l'on ne devient jamais autre de ce que l'on est; un germe ne peut se développer s'il n'existe pas. Rien ne s'est développé en toi, si ce n'est le sentiment que tu me portes, ce sentiment, duquel mon cœur m'a averti bien avant que le plus léger signe ne l'en avait averti, qui est né en nous parce que nous sommes bons, parce que nos essences sont faites pour se confondre, que ce rapport invisible qui existe entre deux êtres a été en contact bien avant que le tout qui est toi et moi ne se soit douté de ce à quoi nous arriverions. Notre correspondance, mon amie, sera longue; j'aurai bien le temps de t'écrire encore des lettres sérieuses, de te mettre au fait de bien des pensées fort réglées et méditées qui m'occupent dans mes moments de loisir--les plus doux que je puisse passer loin de toi.
Cet homme _si léger_ qui est devenu ton ami, passe une partie de sa vie à s'occuper de toute autre chose que de ses affaires; il a beaucoup médité, il s'est fort emparé de beaucoup de questions infiniment sérieuses, et a fait d'autres découvertes morales que celle de la place que tiennent les Numéros 1 dans les salons, il s'est créé des principes qu'une longue expérience et qu'une grande connaissance des hommes lui fait admettre aujourd'hui comme des vérités éternelles! Mon amie, tu auras l'un de ces jours une dissertation philosophique. Pour la comprendre, je te renverrai à ton cœur, et tu la jugeras avec ton esprit. Ne t'effraie pas d'aimer un philosophe!
«Aidée de toi, rien ne me sera difficile, j'aurai de l'esprit, je deviendrai tout ce que tu voudras.»
Oui, mon amie, tu deviendras tout ce que je voudrai, car tu es ce que je veux. Ton esprit est le mien, tout comme ma pensée est la tienne, mon affection la tienne, _dann unser Gemüth ist das selbe_[242]. Conçois-tu une langue qui n'a pas le synonyme de _Gemüth_, de ce premier don du Créateur, de ce premier principe de toute vie morale? Je jugerais un peuple sur cet oubli d'un seul mot.
[242] Car notre âme est la même.
«Je ne sais pas comment est ton oreille--cher Clément, ne te moque pas de moi!»
Que je t'embrasse pour ce mot si enfant et si simple, après tant de choses si sérieuses. Pourquoi ne peux-tu pas t'empêcher d'aimer avec la petite bêtise, après la grande raison? Bonne amie, ne te moque pas de ce que je te dis au bas de la seconde et au haut de la troisième feuille de la présente lettre[243].
[243] P. 83: «Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des bêtises quand je t'écris, etc.»
Tu vois que je relis bien tes lettres et que je sais les miennes par cœur. Il me paraît, mon amie, que nous nous écrirons peu de nouvelles dans notre longue correspondance.
Ce 26.
L'homme indifférent que tu as chargé de me faire tes compliments a dîné chez moi. Comme il ne m'avait rien dit jusqu'à cette heure, je lui ai demandé, d'un bout de la table à l'autre, si M. et Mme de Lieven étaient encore à Paris le jour de son départ. Il m'a assuré que _oui_. J'ai vu que d'Aix-la-Chapelle à Vienne il y a bien loin, car je n'ai point aperçu une seule figure qui ait sourcillé lors de mon interpellation. La société se composait cependant de beaucoup de numéros entre 2 et 5[244]. Ce sont ces numéros-là qui sourcillent le plus. Les Numéros 1 qui ont entendu sonner une cloche, ne sourcillent pas en pareille occasion, ils se répandent sur le champ en éloges de la _contre-épreuve_: éloges qui portent toujours sur la toilette, la figure et l'élégance. Les plus sots nous préviennent qu'ils ont passé leur vie dans la société de Monsieur et Madame. Les gros mangeurs ajoutent qu'on fait très bonne chère dans leur maison et les uns et les autres sont convaincus qu'ils _portent coup_.
[244] Voir p. 12, note 1.
Ce 27.
J'ai été interrompu hier par l'arrivée de notre ami Stewart. Il est venu se placer à côté de mon bureau, la goutte à l'œil, le mouchoir à la main, et le chapeau sur la tête.
--«A qui écrivez vous?»
--«A Marie.»
Et j'ai enfermé ma lettre.
--«_C'est un bon jeune personne que j'aime beaucoup; saluez-le de ma part._»
Eh bien, mon amie, je t'envoie du Stewart qui, je suppose, ne fera pas le tien.
Tu ne peux t'imaginer tout ce que j'ai eu de travail dans les derniers quatre jours. La vie d'un ministre est une vie affreuse. Elle vaut la mort d'un homme qui a le bonheur de ne pas être chargé de cette terrible besogne. Il existe une seule classe d'individus faite pour ce métier. C'est celle qui, avec une grande force de tête, n'a aucun besoin du cœur. Je ne suis pas de ces hommes-là. Le monde me croit bon ministre, tandis que je ne vaux rien pour le métier que je fais. Mais comme tout mal peut réagir de différentes manières sur tout objet, l'État ne souffre pas de mon incapacité effective, mais bien ce moi qui se compose d'un corps, d'une âme et surtout d'un cœur. Je fais bien, à la vérité, la part à mes devoirs et à mes affections. Mon corps et mon esprit sont à Vienne, tandis que mon cœur est au delà des mers; mais cet arrangement, qui n'est ni facile ni confortable ni utile, fait de moi un _ministre suicidé_. Pauvre amie, pourquoi m'aimes-tu?
Pfeffel[245] a passé une huitaine de jours ici. J'aime cet homme, parce que il est ministre de Bavière à Londres. La raison n'est pas bien diplomatique, mais elle renferme une logique du cœur que je préfère tout juste autant à toute autre que j'aime mieux mon cœur que ma tête. Je lui ai parlé de toi: il t'a louée beaucoup et par la plus singulière des expressions:
--«La comtesse L...? Oh! elle est la _mère du corps diplomatique_!»
[245] PFEFFEL VON KRIEGELSTEIN (Christian-Hubert, baron de), né à Strasbourg le 4 avril 1765. Ministre de Bavière à Dresde, puis à Londres (1814), à Francfort (1824) et enfin à Paris, où il mourut le 12 décembre 1834 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXV, p. 614.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Moniteur universel_ du lundi 9 février 1835, no 40, p. 280).--«Vienne, 16 décembre (1818). M. de Pfeffel, ministre plénipotentiaire de Bavière à la cour de Londres et M. le baron de Cetto, sont arrivés ici avant hier de Munich. On les croit chargés d'une mission de leur cour relativement aux bases posées dans les conférences d'Aix-la-Chapelle pour les arrangements avec la cour de Bade.» (_Moniteur universel_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 5).
Il se trouve donc que moi, qui déteste la diplomatie et les diplomates, j'aime la mère de tout un corps de cette gent? La vie se compose de tant de bizarreries, que le titre même que te donne l'un de tes enfants n'a plus le droit de m'étonner. Le sentiment qui te l'accorde est si bien que je pardonne le titre en faveur du motif.
Il sera dit que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer un ministre étranger à Londres! Eh! grands Dieux! il va t'arriver un fils du fond de la Perse[246]! Comme je vais le voir tout à l'heure (car il est embourbé en ce moment dans le fond de la Hongrie), je te promets que je me placerai bien vis-à-vis de lui. Je me conduirai en bon père.
[246] Il s'agit d'un ambassadeur extraordinaire envoyé par le chah de Perse auprès des cours européennes. Il sera parlé plus tard longuement de lui. Cet ambassadeur était parti le 21 novembre de Constantinople pour Vienne.
Mon amie, cette lettre sera la première qui t'arrivera de moi après le renouvellement de l'année! Il y a peu de semaines que je n'aurais eu le droit de t'offrir que de bien froids et stériles hommages. Aujourd'hui, je te permets d'arranger toi-même la somme des vœux que je forme pour toi, mon amie pour la vie! Si l'année 19 me conduit près de toi, je serai l'homme le plus heureux du monde, elle aura été la plus belle de ma vie! Si elle ne m'y mène pas, elle sera également bonne, car elle précède immédiatement l'année 20. Nous pouvons mourir avant le terme bienheureux de notre réunion, mais c'est aussi la mort seule qui pourrait m'empêcher de te voir. Il y a bien plus de force et de vérité dans cette thèse que dans la mauvaise phrase de W.[247].
[247] Probablement Wellington, voir p. 70.
Je te quitte pour lui écrire et pour expédier mon courrier. S'il devait te dire que je suis devenu fou, dis-toi qu'apparemment j'aurais mis dans sa lettre quelque phrase qui aurait dû se trouver dans la tienne.
Adieu, ma bonne D[orothée]; que le ciel te protège comme tu mérites de l'être! Je ne te dis pas de penser à moi--car je sais que tu le fais,--mais je ne puis m'empêcher de te supplier de m'aimer, quoique je sache bien autant que c'est une demande pour le moins inutile.
J'ai enfermé ma dernière lettre dans une gaîne; si tu m'écris par une occasion de courrier autre que l'un des miens, sers-toi du même moyen pour m'envoyer tes lettres. Dis à N[eumann] que, dans ce cas, il m'écrive toujours dans une de ses lettres qu'il m'envoie quelque emplette que je lui aurais commandée.
Adieu, je ne puis me séparer de toi, et il faut pourtant que je le fasse. Crois-tu que je t'aime?
No 9.
Vienne, ce 28 décembre 1818.
Mon no 8, mon amie, est parti hier. J'en commence un autre qui partira jeudi. Je ne sais plus me passer d'une lettre commencée, j'ai besoin de savoir qu'il en existe une dans mon bureau, je m'y attache à mesure qu'elle avance comme à un être vivant, je finis par éprouver un sentiment quasi de regret au moment où je la finis. C'est que les paroles aussi ont une vie: des paroles qui te sont adressées, qui vont t'arriver, que tu dois lire et comprendre, je dirais même que tu dois sentir, si je trouvais le mot propre à exprimer ma pensée. Certes, mon amie, tu les sens, tu y attacheras toute la valeur que je puis y attacher moi-même; mon cœur ne saurait plus rien éprouver qui ne soit compris et partagé par toi; j'en ai la certitude et tout le bonheur attaché à cette certitude.
Tu auras été bien longtemps sans recevoir de mes lettres. Ton séjour prolongé à Paris n'en est pas cause; il n'a rien pu changer à ma correspondance car je l'avais réglée sur ton plan primitif, et j'ai été ici plusieurs jours avant d'avoir pu expédier un courrier.