Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819
Part 11
Le séjour de l'empereur A[lexandre] commence à tirer vers sa fin. Je le vois beaucoup, et comme nous ne sommes plus brouillés, tout va bien[222]. Il passe ici ses journées à peu près comme autre part. Il dîne tous les jours avec l'empereur François, et va voir quelques casernes, parades ou manœuvres[223]; il travaille et il va souper dans l'une ou dans l'autre maison de ses connaissances, où il retrouve toujours les mêmes personnes. Ces personnes sont tirées des trois familles de Zichy, Schwarzemberg et Auersperg, plus quelques hommes parmi lesquels j'ai l'infortune de me trouver. L'on prend le thé; l'Empereur reste assis à la table ronde avec cinq ou six de ces dames, toutes moins qu'aimables, excepté Mme Molly[224] qui voudrait l'être et qui tue l'esprit qu'elle a par les sons larmoyants avec lesquels elle débite tout celui qui lui manque. Je me mêle quelquefois de la conversation; quand je vois que le sommeil va faire ravage, je lâche un mot. Dès que j'ai atteint mon but, je me sauve et je me livre à mes pensées ou bien à quelque entretien avec l'un ou l'autre des mes compagnons de soirée.
[222] Le Tsar et Metternich s'étaient brouillés pendant le Congrès de Vienne. Par la Convention de Kalisch, Alexandre et le roi de Prusse avaient décidé entre eux la création d'un royaume de Pologne et l'attribution du royaume de Saxe à la Prusse. L'Autriche s'opposa vivement à cette dernière annexion. L'empereur de Russie en ressentit un violent dépit contre le prince de Metternich, qu'il voulut un instant provoquer en duel (_Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 206 et 325 et t. III, p. 126).
[223] _Moniteur universel_ du jeudi 31 décembre 1818, no 365, p. 1517. «Vienne, 16 décembre.--La nouvelle de la mort du grand-duc de Bade, arrivée ici samedi, a beaucoup affligé l'empereur Alexandre. Ce monarque ne parut pas au théâtre dimanche, comme il se l'était proposé. Il dîna ce jour-là avec la famille impériale; le prince de Metternich, le baron de Helzebrun, ministre d'Autriche en Russie, et le comte de Golowkin, ministre de Russie à Vienne, eurent l'honneur d'être admis au repas. L'Empereur ne s'est pas encore montré au public. Demain il y aura revue au Prater... L'empereur Alexandre se rendit hier dans la caserne du régiment d'infanterie qui porte son nom, le fit sortir et en passa la revue.»
[224] ZICHY (Marie-Wilhelmine, dite Molly, Ferraris, comtesse), née le 3 septembre 1780, morte le 25 janvier 1866. Elle avait épousé, le 6 mai 1799, le comte François Zichy (25 juin 1777-6 octobre 1839) dont elle eut onze enfants. L'une de ses filles, Mélanie, fut la troisième femme du prince de Metternich, qui l'épousa le 30 janvier 1831 (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I, p. 48, tableau généalogique de la maison de Zichy.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
Ajoute à ces charmes huit ou dix heures de travail par jour et un grand dîner que je donne ou que je ne puis éviter, une demi-heure de conversation avec ma femme et mes enfants, qui déjeunent toujours avec moi, et tu as le budget de ma journée.
Dis-moi bien ce que tu fais. Je tiens à le savoir; je veux pouvoir me dire que _probablement_ je te sais occupée de telle ou telle chose, à telle heure donnée.
Tu es ma dernière pensée quand je me couche et ma première quand je me réveille, tu es celle de tous les moments où je ne suis pas forcé à penser à quelque devoir, et, mon amie, tu n'es pas même oubliée par ton ami dans ces moments-là.
Un grand malheur de notre position, c'est celui que nous ayons si peu de contact--pas entre nous, dix années ne nous eussent pas menés plus loin--mais avec les mêmes êtres et les mêmes lieux. Je voudrais te dire tout, sur tant de choses, mais elles te sont étrangères. Il s'agirait avant tout de te faire des tableaux et encore te resteraient-ils étrangers. Te parler toujours de moi, le seul objet que tu connaisses ainsi dans mon cadre, m'est impossible, car je suis tout juste l'être auquel je pense le moins. Je voudrais que tu connusses tout, que rien de ce qui me regarde ne te fût inconnu, que je puisse te prouver, heure par heure, que nous portons le même jugement sur toute chose, que toutes portent à nos yeux une couleur uniforme, qu'elles réagissent de même sur nous, que ce qui me plaît--et c'est assurément un petit nombre d'objets--te plaît, que ce qui m'ennuie t'ennuie, que ce que tu trouves bien et bon, je le trouve parfait. Mais la difficulté existe: elle n'est pas à vaincre.
Nous parlerons de nous; mon amie, toi, tu es de ce petit nombre d'êtres qui me plaisent, qui me satisfont, qui parlent à mon cœur et à mon esprit, que je ne me lasserais pas de voir et surtout d'aimer. Le jour où je pourrai te le redire au lieu de te l'écrire, je serai bien heureux. Le crois-tu, ma bonne Dorothée?
L'expédition de la présente lettre tarde beaucoup, mon amie, mais je n'y puis rien faire. Je ne puis expédier le courrier que quand l'affaire qu'il est destiné à porter sera prête. Je travaille tant que je puis pour arriver au terme et c'est pour cela que je te quitte.
Ce 20 décembre.
J'ai reçu aujourd'hui, ma bonne amie, tes lettres de Paris, nos 2 et 3. Je suis rassuré sur la longueur des miennes par le volume des tiennes. Comment te remercier assez de ces bonnes et excellentes lettres qui, aujourd'hui, font ma seule consolation?
Oui, mon amie, je sais que tu m'aimes, que tu m'aimes comme je veux l'être, de la seule manière qui jamais m'ait convenu et qui seule a pu me fixer deux fois de ma vie--et pour la vie! Le temps et l'absence ont usé ces relations, pas de mon côté mais de la part de mes amies; je t'ai mandé l'histoire de ma vie; tu la sais, aux noms près, aussi bien que moi. C'est de Francfort que t'est arrivée la lettre avec ma confession générale; je n'ai eu ni cesse ni repos avant que je ne l'eusse déposée entre tes mains. Tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, que parmi les personnes que le public me donne, tu n'en as pas trouvées qui fussent dignes de mes hommages? Il en va de la réputation relativement aux rapports de la vie comme de toute autre. L'on m'a donné beaucoup de femmes auxquelles je n'ai jamais pensé; j'ai été dans des rapports _bien peu romanesques_ avec beaucoup que le public a toujours ignorées. Je n'ai jamais eu de _ces rapports_ que dans des moments de pleine liberté et j'ai été malheureux.
Tout ce qui ne vient pas du cœur en moi, mon amie, est mauvais, sec et aride. J'ai un cœur qui n'a pas deux faces, qui n'est point partagé en cases: on peut l'occuper, mais alors on l'a tout entier; la place prise, il n'y en a point d'autres.
Conçois-tu, mon amie, toi, telle que tu es, qu'il y a des femmes--et il en existe beaucoup--qui ne veulent pas du cœur? Eh bien, je réponds du fait, je te l'ai dit et tout ce que jamais je te dirai est vrai, que je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais dit à une femme que je l'aimais, quand je n'éprouvais pas de l'amour. Crois-tu que la découverte de ce manque de sentiments les ait rebutées? Je te cite, comme preuve vivante, la personne contre le bras de laquelle tu as donné dans le salon de Stuart[225] et qui t'a fait peur. Je te remercie du sentiment de la peur: c'est un rapport de plus que tu as avec moi. J'ai dit cent fois à cette personne que je la détestais, elle a trouvé dans le fait un motif d'amour-propre; il lui a paru plus satisfaisant de vaincre le sentiment de la haine que de vivre de celui de l'amour. Comme cela lui a réussi! Elle a cru me connaître, elle ne m'a jamais connu. Elle a voulu me subjuguer et l'on ne me subjugue jamais. C'est moi, mon amie, qui me rends à l'être qui réunit ce que je veux; et cet être doit avoir toutes tes qualités, peut-être même tes défauts. Je ne scrute pas avec moi-même, je suis la voie de mon cœur, car jamais elle ne m'a trompé. Il n'est pas un être au monde que j'ai aimé ou que je pourrais aimer que tu n'aimerais de ton côté. Commence par t'aimer pour l'amour de moi; combien j'éprouve tout ce que tu éprouves et tout ce que tu dis si bien! Oui, mon amie, l'on n'aime pas, ou bien l'on a le malheur d'aimer un être indigne de ce sentiment si saint, si l'on ne se sent pas porté au bien par ce même sentiment qui exclut tout, excepté ce qui est généreux, noble et bien! Tu es bonne--car si tu ne l'étais pas, je ne t'aimerais pas--tu deviendrais meilleure dans un contact suivi avec moi. Il m'en irait tout de même près de toi. _Mon amie est ma récompense_; je veux la mériter; je me mépriserais si je ne la méritais pas; je mourrais le jour où je croirais devoir me mépriser! Crois-tu qu'avec ce sentiment, l'on puisse aimer souvent!
[225] STUART (Sir Charles), né le 2 janvier 1779. Chargé d'affaires adjoint d'Angleterre à Madrid (1808). Envoyé en Portugal, il y fut créé comte de Machico et marquis d'Angra en 1810. Ministre à la Haye (1815-1816), ambassadeur à Paris (1816-1830), à Saint-Pétersbourg (1841-1845). Créé baron Stuart de Rothesay, le 22 janvier 1828, il mourut le 6 novembre 1845 (_Dictionary of National Biography_, t. LV, p. 75).
Je ne me permets pas de juger le propos que t'a tenu W...[226]. Il peut être bon et mauvais. Bon, s'il croit pouvoir t'arrêter sur une voie parsemée d'épines et, par conséquent, de peines et de privations. Mauvais, s'il y a cherché un moyen de vues personnelles.
[226] Très probablement Wellington.--WELLINGTON (Arthur Wellesley, premier duc DE), le vainqueur de Waterloo, né à Dublin le 29 avril 1769. De juillet 1815 au 21 novembre 1818, il fut commandant en chef des armées d'occupation en France. Il était l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès d'Aix-la-Chapelle. Il entra au cabinet comme commandant général de l'artillerie le 26 décembre 1818. Après avoir été premier ministre puis secrétaire des affaires étrangères dans les deux cabinets Peel, il mourut le 14 septembre 1852 à Walmer-Castle (_Dictionary of National Biography_, t. LX, p. 170).--Wellington se trouvait à Paris en même temps que Mme de Lieven. Il rentra à Londres le 21 décembre 1818 (_Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no 362, p. 1506).
Mon naturel, mon amie, est bienveillant, et j'adopte toujours de préférence la bonne version; il faut me prouver la seconde. La comparaison entre _ses libertés et les miennes_ est sotte et je ne la lui pardonne pas. Ce n'est pas toi, mon amie, qui aurait dû--entre vous deux--entrevoir que ce qui ne se peut pas est placé hors de la possibilité et par conséquent, certes, encore davantage hors de facilité. Ce n'est pas à lui, au reste, que je prouverai ce qui est possible, mais à toi.
Un autre sot propos est celui de mes compatriotes qui prétendent que je fais ce que je veux, et que c'est pour cela que l'Empereur va en Italie. Je m'entends dire ce mot vingt fois l'an. Voici le fait: _l'Empereur fait toujours ce que je veux, mais je ne veux jamais que ce qu'il doit faire_. Il en a la conviction; il ne me demande plus guère et j'en fais autant de mon côté. Nous sommes, tous les deux, les êtres les plus faciles à trouver et, par conséquent, à calculer dans leurs volontés et dans leurs faits. Il en est ainsi pour tout et en tout. Une preuve certaine que la thèse s'arrête à la simple convenance, tourne dans ce moment-ci bien contre nous. Si l'Empereur faisait tout ce qui me convient, certes nous n'irions pas au Midi, tandis que mon bonheur est couvert par toutes les brumes du Nord! Mon amie, tu me jugerais mal si tu croyais que j'en veux pour cela à l'homme que j'aime le mieux au monde. J'en veux à ma place, et il ne me faut pas cette nouvelle contrariété pour la détester. L'Empereur sait que le plus grand sacrifice que je puisse porter à lui, à mon pays, c'est celui que je lui porte en étant ce que je suis: il sait que c'est celui de la vie. Il ne sait pas ce qu'il me coûte dans ce moment! S'il le savait, il me plaindrait et il m'emmènerait! Et W... serait amené tout comme moi et moi j'irais dans sa position à Londres tout comme il y va[227]! Comme lui, j'irais où je voudrais aller!
[227] Wellington venait de quitter sa position de commandant de l'armée d'occupation en France. Il allait être nommé à Londres commandant général de l'artillerie.
Nos rapports, ma bonne D[orothée], ne sont pas ceux de quelques jours; ils trouveront leur terme avec _notre_ existence. Tu vois que je compte sur toi, tout comme je me donne à toi. Au bout d'une carrière que je désire longue, tu me rendras la justice que jamais je n'écris le roman; mon âme est toute positive et par conséquent toute historique, toute à la vérité. Je ne me fais illusion sur rien--on m'a plaint vingt fois de ce fait,--ce ne sont que de bien pauvres âmes que celles qui peuvent fonder des plaintes sur une pareille disposition!
Le bonheur, pour moi, est une réalité, la plus vraie, la plus effective qu'il y ait. Comment avec une âme trempée ainsi, pourrais-je trouver du bonheur dans une illusion? Je la découvrirais tôt ou tard; je n'ai pas besoin de chercher le vrai en toutes choses, je tombe dessus; je n'y ai point de mérite car je n'ai qu'y faire. Or, de toutes les réalités, la plus forte pour moi, c'est l'amour; sois certaine que les personnes qui croient qu'il faut de l'illusion en amour ne sont pas assez fortes pour savoir aimer. Que l'on ne dise pas qu'il y a de l'illusion à aimer telle ou telle personne--le principe est faux. La convenance est individuelle et elle est placée hors du calcul de tout autre que de l'être pour qui elle existe. Il n'est pas un être qui soit fait pour être aimé de tout le monde, tout comme il n'en est peut-être qu'un seul que l'on puisse aimer de tout son amour!--Je suis bien abstrait, mon amie, mais je suis sûr que tu me comprends.
C'est sur ce principe qui, chez moi, est un sentiment, que se fonde le calme que j'éprouve quand j'ai rencontré _l'amie qu'il me faut_. Je n'ai pas la prétention que cette amie soit jugée par tout le monde telle que je la juge--j'en serais peut-être même fâché. Je ne suis pas jaloux, car je croirais insulter mon amie; je puis être exposé à plus de risques qu'un autre--n'importe. Je puis me faire des illusions dans cette carrière de confiance; eh bien, bonne amie, j'aimerai encore jusqu'à _ces illusions_. En amour, j'aime tout, mais il faut beaucoup pour que j'aime.
Maintenant, juge du succès que doivent avoir près de moi ce que, dans la société, l'on appelle _de petites femmes_. Il n'en est _pas une_ de cette classe (qui fournit cependant aux besoins de toutes les places) qui me comprenne et qui, par conséquent, puisse me satisfaire. Qui m'a dit que tu comprendrais ma langue? Qui m'est garant de ce fait? Ai-je eu besoin de beaucoup d'épreuves, de recherches, de soins, pour savoir à quoi m'en tenir? Mon amie, si j'aide l'esprit, j'ai cet esprit-là: c'est celui du cœur. Il m'a fait te deviner.
Conçois-tu le bonheur que j'éprouve de pouvoir t'écrire des pages entières sur moi--dans ma langue--et être sûr d'être compris de toi et de ne pas avoir besoin de faire le moindre effort pour y parvenir? Je te rencontre à mi-chemin, je t'y rencontrerai toujours.
Mon amie, je sors d'une grande fête à la Cour. La fête a été belle, comme le sont toujours celles que l'on donne ici; il y a régné le plus grand ordre; il y a fait chaud; mon cœur est resté froid. On a représenté, comme partie de la fête, des scènes des meilleurs opéras; les larmes me sont venues aux yeux. Serions-nous _nous_, mon amie, si les mêmes circonstances n'influaient pas de même sur nous? Rien ne me fait de l'effet comme la musique. Je crois qu'après l'amour, et que surtout avec lui, c'est la chose au monde qui rend le meilleur. Il ne m'arrive jamais d'en entendre--pas seulement de la bonne, mais même de la passable--sans éprouver une sensation qui ne se définit pas. La musique m'excite et me calme à la fois; elle me fait l'effet _du souvenir_; elle me place hors du cadre étroit dans lequel je me trouve; mon cœur s'épanouit; il englobe à la fois le passé, le présent et l'avenir; tout se réveille en moi: peines, plaisirs qui ne sont plus--peines et plaisirs que j'attends et que je désire!
La musique m'excite aux douces larmes; elle m'attendrit sur mon propre être; elle me fait du bien et du mal, qui, lui-même, est du bien. Tu me connais si peu, mon amie, que tu ignores mes forces et mes faiblesses.
Ne commences-tu pas par avoir un peu d'inquiétude que tu vas te découvrir des faiblesses que tu ne t'es pas connues ou point avouées jusqu'à présent?
Comme je les ai, il faut bien que tu les aies. Étudie-moi et tu apprendras à te connaître, si déjà tu n'en es là. En dernier résultat n'aie pas peur: j'aimerais en toi-même les faiblesses que je réprouverais en moi. Demande aux _petites femmes_ si elles croient que je sache pleurer? Mon amie, je me détesterais, si je n'avais point de larmes. Elles t'assureront qu'un homme comme moi ne sort jamais du plus profond des calculs et de la pose la plus ministérielle, et qu'il agrée tout au plus qu'on l'adore, comme nos bons aïeux, les Gentils, adoraient leurs Termes et leurs Lares.
21 décembre 1818.
Je finis enfin cette longue lettre; elle est un volume et j'espère, mon amie, que de tous les reproches que tu pourrais me faire, certes, le moins fondé serait celui que je ne te dis pas assez ce que je sens et ce que je pense.
J'expédie la présente lettre par un courrier qui n'est pas à moi--car je ne pourrai expédier le mien que dans quelques jours. Je me flatte qu'elle échappera à une indiscrète inspection, je prends toutes les mesures pour cela. Si tel ne devait pas être le cas, on verrait que je t'aime et on n'oserait le dire--il n'y aurait guère de mal à cela. Ma bonne amie, je ne crains pas que les cabinets sachent que je t'aime, mais je craindrais que tu ne m'aimasses pas et je serais au désespoir de ne pas t'aimer. En très peu de jours, tu auras une nouvelle lettre de moi.
Adieu; je voudrais être ma lettre et, si je l'étais, je voudrais être moi. Il n'y a guère de moyen de me contenter. Je ne le serai que le jour et les jours où je serai réuni à toi. Adieu pour le moment. Ces jours aussi arriveront.
No 8.
Vienne, ce 22 décembre 1818.
Mon amie, j'ai fini un volume hier; j'en commence un nouveau aujourd'hui. De volumes en volumes, j'arriverai au jour où je pourrai, en une seule heure, te dire plus qu'aujourd'hui je ne puis t'écrire en une année! Heure de bonheur, de repos, de jouissance, où toi, mon amie, me consoleras des peines que tu me causes.
J'ai lu et relu tes deux dernières lettres. Elles sont pleines de ce moi que j'aime à rencontrer en toi. Tout ce que tu me dis, je l'eusse dit; tout ce que tu as éprouvé, je l'espère; tout ce que tu désires, je le désire; ce que tu crains, je le crains; ton espérance enfin est la mienne. Il y a bien du bonheur dans tout cela! Je diffère avec toi sur un seul point, mais le remède est à côté du mal. Ce que tu aimes, je ne lui porte guère d'affection, mais j'aime ce qui m'aime--me voilà sauvé.
Il en va de notre liaison comme d'une autre grande et profonde vérité. Les hommes attribuent communément à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a pas. On n'a jamais donné par un moyen d'éducation quelconque à l'être que l'on élève ce qui ne se trouve pas en lui. L'éducation développe et dirige; elle ne crée pas.
Il en est de même des rapports du cœur. Il faut à la fois être soi et un autre pour se convenir: tout ce qui est placé hors de cette ligne ne s'aime pas. Je ne t'ai pas cherchée, tu ne t'es pas doutée de mon existence: nous nous sommes trouvés.
Peu de moments ont suffi pour que nous en venions là où tant d'autres n'arrivent jamais, où nous deux sommes arrivés bien rarement--peut-être jamais! A quoi tient ce fait? Est-ce soins, prières, volonté de notre part ou bien n'est-ce qu'une simple et franche impulsion? Qui t'a répondu de moi, qui m'a servi de garant de toi? Mon amie, il est une puissance plus forte que la volonté de l'homme, un pouvoir indépendant de lui, une force d'attrait et de bonheur placée au-dessus de ses espérances. Il suffit d'un contact, souvent léger, pour vous indiquer la voie que vous devez suivre; cette voie peut être parsemée de roses ou d'épines, n'importe; vous n'êtes pas maître de la poursuivre quand une fois vous y avez fait le premier pas. Vous n'êtes pas maître d'un premier mouvement, vous l'êtes toujours d'un premier geste: le second n'est plus du domaine de la volonté. Ai-je eu raison de suivre aveuglément l'impulsion de mon cœur? Ce même cœur me dit _oui_. Mon amie, prouve-moi toujours que mon cœur ne saurait avoir tort!
Ton Empereur nous quitte cette nuit. Je lui en veux du mal qu'il m'a fait, en me privant de quelques jours de bonheur[228]; je le remercie de l'attitude qu'il a prise et conservée depuis notre réunion. Il n'existe pas au monde deux êtres plus essentiellement différents que lui et moi. Aussi, avons-nous eu, dans des rapports qui datent de treize ans, dans des rapports comme peut-être jamais deux individus placés ainsi que nous sommes n'en ont eus de directs et de soutenus, bien des hauts et des bas.
[228] Le prince de Metternich avait formé le projet d'aller passer quelques jours à Paris en quittant Bruxelles. Il y aurait retrouvé Mme de Lieven. Le voyage de l'empereur Alexandre à Vienne et la nécessité pour le prince d'être présent dans cette ville pendant le séjour du Tsar empêchèrent ce projet d'aboutir. Metternich dut revenir directement en Autriche. A sa femme, dans une lettre du 11 novembre, écrite à Aix, il donne une autre explication de l'abandon du voyage à Paris: «Je ne pourrais y rester que quatre ou cinq jours, qui seraient pris entre tous les princes et ministres, et je ne trouve pas qu'il y ait un motif raisonnable pour aller s'embarquer de gaieté de cœur dans une pareille galère.» (_Mémoires_, t. III, p. 130).--Il ne pouvait évidemment dire cette dernière phrase à Mme de Lieven.
Moi, mon amie, j'ai la conviction de ne jamais avoir bougé de ma place; le premier élément moral en moi, c'est l'immobilité. Nous sommes les meilleurs voisins possibles aujourd'hui, nos relations sont ce qu'elles resteront. L'Empereur sait où me trouver et il me trouvera toujours, et ce sera toujours là où il m'aura quitté. Cette position des choses est un bien grand bonheur pour le monde, qui a fortement besoin tout juste de cet accord. Tu viens d'un pays malade à l'excès, flétri et abîmé dans tous ses éléments premiers[229]. Je connais ce pays comme le mien, comme celui où tu es. J'ai peur de l'erreur en toutes choses et je ne connais que cette peur. J'ai la vue bonne, je ne flatte jamais mes amis et je suis certes trop mon propre ami pour me flatter sur rien et en rien. Je sais donc tout ce qui est du domaine de l'observation, et mes espérances sont bien faibles.
[229] Dans les derniers jours de décembre, M. et Mme de Lieven quittèrent Paris et la France pour revenir en Angleterre.
Mon amie, Lady Jersey[230] aura beau trouver que l'on a trop peu fait en France, je t'assure que l'on a fait, à la fois, et trop et trop peu! C'est de bien pitoyables gens que ces meneurs d'un misérable peuple. Une quinzaine à Paris eût eu quelque mérite pour moi sous le point de vue des _anecdotes_, elle ne m'eût rien appris du reste. J'y aurais, dans tous les cas, vu au delà de ce qu'ont vu tous ceux qui y ont été explorer le terrain. Je connais mes amis. Parmi eux, il n'y a que W. qui sache voir, car il ne regarde ni trop haut ni trop bas et qu'il (_sic_) a également une sorte d'impulsion naturelle qui souvent supplée au grand esprit, tandis que l'esprit ne supplée jamais à cette qualité première. Tu mettras au bas de ces dernières lignes ton approbation, j'en suis bien sûr.