Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819

Part 10

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A propos d'amour, l'on ne voyage jamais sans s'instruire. Amorbach est une ancienne abbaye; il existe dans l'enceinte du couvent une fontaine qui fait des enfants; le nom d'Amorbach vient de cette petite circonstance, très heureuse pour les femmes des environs, mais effrayante pour les filles et peut-être même pour les maris. Aussi la duchesse est-elle enceinte[206].

[206] De la reine Victoria qui naquit, à Kensington-Palace, le 24 mai 1819.

Je suis ici aux bords du Danube depuis aujourd'hui, 3 heures après-midi. Je m'y suis arrêté pour ne pas arriver de nuit à Munich, et il n' y a point de gîte entre deux.

Je travaille, je suis tête-à-tête avec notre confident[207]; je lui parle de toi et, ce qui vaut mieux, je t'écris.

[207] M. de Floret.

Ne te prends-tu pas quelquefois par la tête quand tu reçois d'aussi volumineuses lettres d'un homme auquel tu n'avais pas rêvé il y a peu de semaines? De cet homme si froid, si boutonné, si méchant, si fier, si abominable? Ma bonne amie, suis-je rien de tout cela? Mais c'est ainsi que l'on écrit l'histoire. Soyez placé sur un tréteau élevé, chacun se croit en droit de vous juger; il suffit au public de vous voir pour se trouver l'esprit de vous connaître. Chaussé du cothurne, vous devenez héros; la robe magistrale vous fait décrire comme pédant et la toque effraie. Toi, mon amie, qui a pris poste dans la coulisse, tu me connais mieux aujourd'hui que le parterre ne me connaîtra jamais.

Il n'est point de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe que trop vrai; il n'est point de ministre pour son amie--j'aime mieux ce mot, car il est plus noble et pour le moins aussi vrai que l'autre. Le proverbe n'existe pas, car l'on s'occupe moins de ceux qui empêchent que l'on tire le canon que de ceux qui le tirent.

L'un cependant est plus difficile que l'autre, mais le monde court après le bruit. Un éternuement fait tourner plus de têtes dans un salon qu'une forte pensée, quelque bien exprimée qu'elle puisse être.

Ma bonne amie, combien tu me manques après une si courte habitude de te voir? Que serait-ce après une longue? Sais-tu quel est le charme inexprimable que tu as à mes yeux? C'est celui de me comprendre. Je suis sûr que jamais rien ne se passerait en moi que tu ne jugeasses comme moi. Une conviction pareille me repose l'âme et le cœur. Je ne sais ni parler à des sourds ni écrire pour des aveugles; mais quand il m'arrive de rencontrer un être qui me dispense de l'_explication_ et de l'_interprétation_--deux besognes également pénibles--quand cet être surtout est une femme, et quand cette femme est toi, rien ne manque à mon bonheur!

Comme Neumann avait raison en nous assurant que nous nous conviendrions! Je lui accorde par ce fait plus de confiance que pour toute autre raison. Le tact mène plus loin en affaires que l'esprit, et notre homme en a prouvé beaucoup dans cette _occasion_ qui paraît être un peu devenue _notre vie_. Si je dis un peu, ne crois pas que je parle de moi, et, si tu te fâches plus de la réserve que de la thèse, raye le mot. Mon amie, tu me rendras bien heureux, si tu t'en sens le courage.

J'ai trouvé ici des lettres de chez moi. Tout le monde y est mort dans les derniers quinze jours[208]; heureusement n'y a-t-il dans ce nombre de victimes aucune qui me tienne de près.

[208] Metternich à sa femme. Donauwerth, 6 décembre: «Bon Dieu! tout ce qui est mort chez nous! J'ai appris toutes ces catastrophes d'une manière qui serait plaisante, si elle portait sur un autre sujet. J'ai vu à Coblentz le comte d'Eltz,.. je lui demandai des nouvelles de Vienne; j'en avais manqué depuis plus de huit jours, car mes lettres m'attendaient à Francfort. «On a coupé la jambe à Jean Palffy, me dit-il, mais son frère est encore plus à plaindre, car il perd une partie de son corps après l'autre dans son voyage d'Italie.--C'est affreux, lui dis-je.--Oui, deux jours avant la mort du comte de Wallis.--Comment, il est mort?--On a enterré le comte de Kuefstein.--Comment! lui aussi!--Et l'on a administré le maréchal Colloredo; son frère, le maréchal Wenzel est à l'agonie.» Je l'ai prié de se taire, car il avait l'air de ne pas avoir tout dit.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 133).

Le mort le plus remarquable est ce même ministre des finances à banqueroute duquel je vous ai parlé dans certaine bonne voiture[209]. Cet homme me détestait; il a été mon ennemi le plus enragé, _mon Burdett_[210]. Je ne puis te dire sur sa perte que ce que me dit Castlereagh quand je lui ai parlé de la mort de Whitbread[211]. «Vous ne savez pas combien l'on peut regretter un franc adversaire!»

[209] WALLIS (Joseph, comte DE), baron Carighmain, né à Prague, d'une famille irlandaise le 31 août 1767. Président de la cour d'appel de Prague (1805), gouverneur de la Moravie (1er janvier 1805), président de la Cour impériale (1810), ministre des finances la même année. Mort d'une attaque d'apoplexie, à Vienne, le 18 novembre 1818 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XL, p. 751.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).--«La réduction du papier monnaie au cinquième fut son ouvrage et froissa pour le moment toutes les fortunes: mais il est reconnu que le mal consistait dans la trop grande abondance de ces papiers. Il fallait nécessairement frapper ceux qui les tenaient en main...» (_Moniteur universel_ du 5 décembre 1818, no 339, p. 1417).

[210] BURDETT (Sir Francis), né en 1770, député au Parlement dès 1796 et de 1807 jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 23 janvier 1844. Il fut le champion de la liberté de parole. Député radical, longtemps seul représentant de ce parti aux Communes, il faisait en 1818, et depuis son entrée à la Chambre, une opposition très vive aux cabinets qui se succédaient et en particulier à Lord Castlereagh (_Dictionary of National Biography_, vol. VII, p. 296.--Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe contemporaine_. Paris, Colin, 1897, in-8º, p. 28).

[211] WHITBREAD (Samuel), né en 1758. D'abord brasseur, son mariage en 1789 avec la sœur de Charles, depuis comte Grey, le fit entrer dans la vie politique et il fut élu, en 1790, au Parlement, où il siègea jusqu'à sa mort. Partisan de la paix avec la France, il fut l'adversaire de Pitt et de Castlereagh. Whitbread se suicida, en se coupant la gorge, le 6 juillet 1815 (_Dictionary of National Biography_, t. LXI, p. 25).

Il y a de la vérité dans le mot et par conséquent de l'esprit. Je l'adopte tout à fait et je le sens. J'ai fait une remarque singulière depuis nombre d'années; c'est que les hommes qui se placent diamétralement contre moi meurent.

La chose est simple. Ces hommes sont fous et les fous meurent.

Bonsoir, mon amie, tu ne mourras pas.

Munich, ce 7 décembre.

Me voici dans une ville que je déteste. J'y suis pour demain toute la journée. Cette journée se passera en affaires toutes désagréables et en courbettes à la Cour plus détestables encore. Je t'ai dit vingt fois--et certes en bien peu de jours--que je ne suis pas fait pour le métier que je fais. Crois-moi, il y a quelque chose qui vous pousse vers ce qui convient réellement, et tout en moi me retient dès qu'il s'agit de ce terrible métier.

Je déteste les Cours et tout ce qui y tient; ma nature même y répugnait; je ne puis, par exemple, pas rester debout; je n'aime pas me lier à des heures fixes; attendre me tue; en un mot si l'on voulait assurer je ne sais quelle existence à mes enfants, je ne prendrais pas une charge de Cour, qui ne se compose que tout juste de tout ce que je ne puis pas faire.

Mon amie, je suis sûr que tu sais ce qu'il me faudrait pour être heureux. Tu arrangerais ma vie comme je pourrais l'arranger moi-même. Si tu oubliais de t'y faire entrer, je me brouillerais avec toi.

Capo d'Istria est encore ici. Il m'a attendu comme on attend le Messie. Il a cru marcher sur du velours. Je lui avais parlé d'épines; il me prie maintenant de lui en tirer quelques-unes. Nous partirons ensemble après-demain, pour être à Vienne la nuit du 11 au 12.

Je te parle toujours de moi et de ce que je fais, comme si tu devais y prendre quelque intérêt, toi, ma connaissance de peu d'instants! Je me surprends souvent à me dire qu'il y a de la présomption dans mon fait, et puis mon cœur me dit que je suis un sot. La raison ne vient pas avec l'âge, malgré ce que peuvent dire du contraire maints parents qui désespèrent de leurs enfants. Et l'amour ne vient pas avec le temps, malgré ce qu'en disent de froids amoureux qui se battent les flancs pour aimer plus demain qu'ils ne le font aujourd'hui! Moi, mon amie, j'aime ou je n'aime pas, et j'aime quand l'on me convient sous tous les rapports, en un mot quand l'on est toi, et cet amour, le seul que je crois le véritable, peut me dominer au bout de peu de jours comme au bout de plusieurs années. Comme _tu es moi_, il doit t'en aller de même.

Vienne, ce 14 décembre 1818.

Je suis rendu à mon pays, à ma famille, à mes habitudes, à tout, excepté à moi-même.

J'ai trouvé ici, mon amie, ton no 1 de Paris. Je t'en remercie; ta lettre est bonne, excellente. On n'en écrit de ce genre que quand l'on pense à l'être auquel elle va, sans s'occuper trop de ce que l'on dit. Ma bonne amie, tu m'aimes de ce sentiment qui est le _saint amour_, le seul qui vaille. Qu'avons-nous eu de notre frêle et à la fois si forte connaissance? Un seul instant de bonheur véritable a-t-il eu lieu? Qui pourrait te reprocher ce que tu n'as pas fait et me taxer de ne pas t'avoir prouvé que je sais ce que tu peux valoir dans tous les genres de relations? La récompense, mon amie, n'a pas anticipé le sentiment, auquel, seule, elle doit servir de complément. Ne t'y trompe pas, mon amie; c'est parce que je t'aime que j'ai été avec toi ainsi que tu m'as trouvé; si tu n'avais fait que me plaire, l'avenir serait le passé.

Crois que personne ne te rend plus de justice que moi; si je ne consultais que mon amour-propre, je devrais te la rendre, et l'amour-propre est, de toutes les faiblesses humaines, la plus éloignée de moi. J'ai agi, avec toi, d'impulsion, de cette impulsion qui est la conviction elle-même. Tout en moi m'a fait te découvrir, et chaque découverte a dû me porter à te chérir. Tout est simple dans le sentiment que je te porte, comme tout ce qui dure, ce qui seul même résiste au temps, à l'absence et à la contrariété. Mon amie, il est des choses qui ne s'usent qu'avec la vie; regarde le lien qui s'est établi entre nous comme l'une de ces choses. Ne crains rien pour ma part: je crois à tout toi.

Je suis arrivé ici le 11, à 11 heures et demie du soir. L'on ne m'attendait plus. Ma femme est venue à ma rencontre, pleine du bonheur de me revoir, elle m'a mené voir mes enfants qui allaient s'endormir, et j'ai débuté par une bêtise. Ne t'avise pas de croire que je n'en fasse jamais, mais elles ne sont d'ordinaire que petites. J'ai pris l'une de mes filles pour l'autre; j'en ai confondu une de sept ans avec une autre de trois. Mes enfants m'ont cru fou[212].

[212] Le prince de Metternich à sa fille Marie. Vienne, ce 17 décembre. «Maman vous mandera la plaisante erreur que j'ai commise à mon début, où je pris Léontine pour Herminie. Je lui ai demandé des nouvelles de sa jambe; elle m'a cru en démence. Elle était couchée dans sa nouvelle chambre, à la place de sa sœur; je l'ai trouvée inconcevablement grandie, mais n'importe. Les pensées fourchent quelquefois comme la langue, et l'on n'en sort plus» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 134).

Le lendemain, j'ai donné en plein dans toutes les horreurs de ma vie: Cour, arrivée de l'empereur Alexandre[213], cinquante personnes à dîner, trois cents le soir. Mon amie, j'ai été bien seul au milieu de mon salon!

[213] «Quoique le temps ne soit pas tout à fait propice, une grande partie de la population de notre ville était en mouvement ce matin pour voir arriver l'empereur Alexandre; Sa Majesté avait expressément recommandé le plus grand incognito. Mgr le prince héréditaire s'est rendu seul au-devant d'elle jusqu'aux barrières du Tabor... Notre souverain, qui était légèrement indisposé, a reçu S. M. l'empereur de Russie, dans l'intérieur des appartements, à la grande galerie qui aboutit à l'antichambre de la garde noble allemande.» (_Moniteur universel_ du jeudi 24 décembre 1818, no 358. Correspondance de Vienne du 12 décembre, p. 1494).

La première figure étrangère que j'ai vue à mon déjeuner a été cette si redoutable personne que tu crains tant. Je me suis levé, je suis allé à sa rencontre et je lui ai appliqué deux gros baisers sur ses joues toutes pleines, toutes fraîches et tout juste comme je ne les aime pas. Il y avait, dans ma Chambre, ma femme, mes enfants, Floret et je ne sais qui. _Voilà ma liaison_ toute prouvée et toute claire. Je ne l'ai revue depuis qu'hier soir dans mon salon[214].

[214] M. de Metternich fait probablement allusion à la princesse Léopoldine, femme du prince Maurice de Liechtenstein, dont Mme de Lieven était jalouse.

Mon Dieu, comme il me tue, ce salon, avec tout son monde, tous les faiseurs de phrases, toutes les courbettes, bien autres que celles desquelles t'a parlé le roi de Hollande[215] car j'ai vingt-cinq ans de plus! La première personne qui m'ait fait plaisir à voir, c'est Stewart[216]. Il m'a sur-le-champ demandé de tes nouvelles. Je lui ai répondu si _officiellement_, qu'il ne plaisantera plus, car je l'avais déjà prévenu à Aix qu'il était fort en train de le faire.

[215] Guillaume Ier, prince de Nassau-Orange, grand-duc de Luxembourg, né le 24 août 1772, se proclame prince souverain des Pays-Bas le 6 décembre 1813, roi des Pays-Bas le 16 mars 1815. Guillaume Ier abdiqua le 7 octobre 1840 en faveur de son fils Guillaume II et mourut le 12 décembre 1843 (_Almanach de Gotha._--_Biographie nationale_ publiée par l'Académie royale, Bruxelles, Braylant-Christophe, t. VIII, p. 511).--En 1793, le prince Clément de Metternich avait été nommé ministre d'Autriche à la Haye, auprès du stathouder Guillaume V, père du roi Guillaume Ier, mais la révolution ne lui avait pas permis de remplir ces fonctions.

[216] STEWART (Charles-William), né le 18 mai 1778, frère puîné de Lord Castlereagh. Suivit d'abord la carrière des armes, dans laquelle il parvint au grade de lieutenant-général, le 4 juin 1814. Sous-secrétaire d'État à la guerre de 1807 à 1808. Son frère le nomma, le 9 avril 1813, ministre d'Angleterre à Berlin. Le 27 août 1814, il fut désigné comme ambassadeur à Vienne et conserva ces fonctions jusqu'à l'arrivée de Canning au pouvoir en 1822. Créé baron le 1er juillet 1814, il devint marquis de Londonderry par la mort de son frère (12 août 1822). Il se maria deux fois, d'abord, le 8 août 1808, avec une fille du comte Darnley qu'il perdit le 8 février 1812, puis, le 3 avril 1819, avec Frances-Anne, fille de Sir Harry Vane-Tempest. Il mourut à Holderness House, Londres, le 6 mars 1854 (_Dictionary of National Biography_, t. LIV, p. 278.--Sir Archibald ALISON, _Lives of the Lord Castlereagh and Sir Charles Stewart_).

Mon amie, je te remercie de la conduite que tu veux observer vis-à-vis de ton mari. Tu sais que je veux que tu sois bonne, douce, excellente pour lui. Je n'ai pas ses droits, et il ne peut avoir ce qui m'appartient. Sa ligne est autre que la mienne: elles ne se croisent pas; pourquoi lui en faire sentir l'existence? Je n'ai jamais brouillé un ménage, je respecte _la loi_, je veux qu'on l'observe, dût-on ne pas l'aimer, car aimer est placé hors de la volonté de l'homme. Dès que l'on aime, il n'existe d'ailleurs pas deux lignes, car l'on n'a pas deux cœurs.

Je ne donnerais pas ce qui est devenu ma propriété pour tous les trésors du monde; je n'envie plus rien: comment pourrais-je envier ton mari? Je ne dis ici rien de nouveau; tu me l'as entendu te dire, il y a longtemps, dans notre courte connaissance.

Je sais que je ne ressemble qu'à bien peu d'hommes sous ce point de vue; je m'en console, car je crois, dans ce fait, valoir mieux que ceux qui ne pensent pas comme moi. Combien j'aurais de choses à te dire sur ce chapitre! Combien sur vingt autres!

16 décembre.

Ma bonne amie, quelle vie je mène ou plutôt quelle vie j'use! Car la vie n'est pas là, elle n'est pas dans les affaires, dans les tourments, dans ce qui fait le charme des sots, dans le clinquant, les hommages, les phrases et cette apparence de gloire, si peu de chose en elle-même et si chère à acheter. Mon bonheur ne résidera jamais que dans mon cœur, il ne trouvera jamais un autre siège; il doit en partir ou y arriver. Tout ce qui n'est pas de lui, tout ce à quoi il reste étranger n'est rien, moins que rien. Les seuls êtres que j'ai revus avec plaisir, c'est (_sic_) les miens et l'Empereur. Je sais qu'ils m'aiment, je sais que nul autre être ne me remplacerait près d'eux; tout est conviction et bon sentiment de leur part. Aussi, mon amie, ne fais-je que ce qui me convient en fuyant tout, excepté ce petit nombre d'êtres. Je te jure--et j'espère que tu me croiras toujours en tout et pour tout--que je suis à peu près à détester tout ce qui n'est pas eux et toi.

Ma vie est là, c'est-à-dire loin et près de moi, ce qui fait que je ne la trouve pas.

Mon Dieu, s'il pouvait y avoir une chance de te fixer ici! Ce moyen est le seul qui pourrait remplir tous mes vœux. Je te reverrai, je serai avec toi des jours, peut-être quelques semaines. Elles seront empoisonnées par le regret de te reperdre; je t'aurai quittée et je serai l'homme à plaindre que je suis aujourd'hui.

Si tu étais fixée ici, je n'aurais plus un vœu à former, car tous se concentrent en toi. G. ne restera pas à longue [échéance][217]; l'Empereur ne l'aime pas; il le trouve tout en phrases et il a raison. Pourquoi ne viendrais-tu pas? Comment cela ne pourrait-il ne pas s'arranger, si tu le voulais bien et surtout si tu le faisais vouloir![218]

[217] GOLOVKINE (George Alexandrovitch), né en 1762, arrière-petit-fils de Gabriel Golovkine, chancelier de Pierre le Grand. Chambellan de l'empereur de Russie, sénateur président du département du commerce (1801). Il fut envoyé en 1805, à la tête d'un nombreux personnel, en ambassade auprès de l'empereur de Chine, mais il ne put parvenir jusqu'à Pékin. A la suite de cet échec, il resta plusieurs années sans recevoir de missions diplomatiques importantes. En 1818, il était conseiller privé et ministre de Russie à Stuttgart, lorsqu'il fut chargé d'une mission extraordinaire à Vienne, puis nommé ministre plénipotentiaire dans cette même ville. Il entra au Conseil de l'Empire en 1831 et mourut en 1846 (Comte Fédor GOLOVKINE, _La Cour et le Règne de Paul Ier_, p. 50 à 65.--_Recueil de la Société impériale de Russie_, t. LX, _Liste alphabétique de noms de personnages russes, etc._, p. 165.--ERMERIN, _Annuaire de la noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 272.--A. POLOVTSOFF, _Correspondance diplomatique des ambassadeurs de Russie en France et de France en Russie de 1815 à 1830_, t. II, p. 882).--Mme du Montet (_Souvenirs_, p. 182) parle de lui en ces termes: «Le comte G. qui est allé jusqu'à la Grande Muraille de Chine et qui use avec infiniment d'esprit du privilège qu'ont les voyageurs qui reviennent de loin.»--Dolgoroukov (_Mémoires_, t. I, p. 116) le traite de «grand hâbleur».

[218] Au sujet des projets de M. de Metternich pour faire nommer M. de Lieven ambassadeur à Vienne, voir Conclusion.

La banqueroute n'a pas lieu[219]. J'ai fait tout ce que j'ai pu: j'ai usé le vert et le sec. Il ne me reste plus qu'à porter mon ennui en d'autres lieux.

[219] Le comte de Wallis, ministre des finances, qui venait de mourir (voir p. 55), avait déjà dû réduire au cinquième la circulation du papier-monnaie (lettres patentes du 29 octobre 1816).

En 1816, M. de Metternich avait été nommé président d'une commission consultative, composée d'hommes compétents pour mettre fin aux inconvénients résultant du système financier suivi jusqu'alors (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 12).

L'Empereur partira décidément le 10 février[220]. Je veux m'épargner Venise et je ne le retrouverai qu'à Bologne, ce qui fera que je ne quitterai Vienne que du 23 au 24. Le seul changement qu'éprouve le voyage, c'est le séjour de Florence avant celui de Naples. L'Empereur ira droit dans la première de ces villes; il y restera jusqu'aux 26 et 27 mars. Il passera entre quinze jours et trois semaines à Rome. Le 16 avril, il va à Naples; il y restera également trois semaines. De là, il retournera par Ancône, Modène, Parme à Milan et par le Tyrol à Vienne. J'irai de Milan à Turin, et je prendrai dans la considération la plus sérieuse ce qui dans _notre intérêt_--le seul qui aujourd'hui soit le mien--vaudra mieux: ou que j'aille à Londres en juillet 1819 ou bien en mai 1820. Le mieux est ici à consulter avant le bien, car je ne puis pas faire deux fois ce voyage. Tu m'écriras, en âme et conscience, ce que tu croiras. Si, en juillet et août, tu es à la campagne, si on te fait courir loin de moi, Londres sera comme si je n'y étais pas, et pire, car l'un des séjours tue l'autre.

[220] Le prince de Metternich à sa femme. Aix-la-Chapelle. Ce 10 octobre. «Je vous ai informé dernièrement de notre plan de voyage pour l'Italie. L'Empereur compte quitter Vienne entre le 10 et le 15 février. Il passera les derniers jours du carnaval à Venise; les quatre premières semaines du carême à Naples; la dernière quinzaine et la semaine de Pâques à Rome; trois semaines en Toscane; trois dans la Lombardie; ce qui le ramènera à Vienne vers la mi-juillet.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 127).

Parle-moi de cela un peu en détail; consulte plus ta tête que ton cœur et parle-m'en bientôt. J'ai l'ordre de l'Empereur pour 1819[221]. Je n'ai pas celui pour 1820. Ainsi, il faudrait le préparer, et je ne le puis et ne le veux qu'à bonne enseigne. Il me restera à consulter ensuite:

1º La position des choses après une absence que j'aurai déjà faite de Vienne de plus de cinq mois.

2º L'état de ma santé, c'est-à-dire si elle n'exige absolument pas que j'aille à Carlsbad. Ne t'y trompe pas, mon amie, ma santé est bien délabrée et ma machine est brisée en vingt endroits. Ce qui soutient le commun des hommes ne me sert plus: c'est tout juste mon âme qui a brisé mon corps. Je crois néanmoins que je n'aurai pas de difficultés à vaincre relativement à Carlsbad, car ma santé vaut mieux. Je crois que tu m'as fait du bien; je fais mieux: je le sens. J'ai retrouvé un être qui me comprend, qui est à moi avec cette franchise qui seule assure la possession; tout ce que tu cherches en moi, tu le trouveras; tout ce que je désire au monde, je l'ai trouvé! Je m'étais dit qu'il n'y avait plus de bonheur: ma bonne amie, il en existe encore.

[221] C'est-à-dire l'ordre concernant les déplacements de l'Empereur pendant l'année 1819.

18 décembre.