Part 10
Le Canada dans son temps a connu des calamités plus sérieuses que les inondations, la gelée, la grande sécheresse et le feu--il a pavé certaines étapes de la route menant vers sa nationalité avec les cœurs brisés de deux générations; voilà pourquoi on peut, avec des Canadiens de vieille souche, discuter d’affaires qu’un Australien ou qu’un habitant de la Nouvelle Zélande ne comprendraient pas plus qu’un enfant sain ne comprend la mort. En vérité nous sommes une étrange Famille! L’Australie et la Nouvelle Zélande (la guerre avec les Maoris ne comptant pas) ont tout eu pour rien. Le Sud-Africain donna tout et obtint moins que rien. Le Canadien a donné et obtenu de toutes les manières pendant près de 300 ans, et à cet égard il est le plus sage, comme il devrait être le plus heureux, de nous tous. Il est curieux de voir jusqu’à quel point il semble ne pas se rendre compte de la position qu’il occupe dans l’Empire, peut-être parce que, récemment, ses voisins l’ont gourmandé ou sermonné. Vous savez bien que lorsque nos hommes d’État, venus de partout, se rassemblent, c’est un fait admis tacitement que c’est le Canada qui prend la tête dans le jeu Impérial. Pour parler franchement, c’est lui qui a vu quel était le but à atteindre il y a de ça plus de dix ans, et c’est lui qui y a tendu de tous ses efforts depuis. Voilà pourquoi son inaction, lors de la dernière Conférence Impériale, a fait que tous ceux qu’intéressait la partie se sont demandé pourquoi lui surtout, parmi nous tous, préférait se liguer avec le général Botha et mettre obstacle à la ruée en avant. Moi aussi, j’ai posé cette question à beaucoup de gens. On m’a répondu à peu près comme il suit: «Nous nous sommes aperçu que l’Angleterre ne faisait pas de points dans le jeu à ce moment-là. A quoi bon nous exposer à nous faire rabrouer plus encore que nous venions de l’être? Nous nous sommes tenus tranquilles.» C’était fort raisonnable, même presque trop probant. Il n’était pas utile en effet que le Canada se comportât autrement, sinon qu’il était l’aîné et qu’on s’attendait vraiment à plus de sa part. Il se montre un peu trop modeste.
C’est ce point que nous avons discuté tout d’abord, en plein Atlantique, bien à l’abri du vent, mais sous une fougue trempée (les interlocuteurs coupant la conversation à intervalles irréguliers selon qu’ils tiraient ou non sur leur pipe de tabac humide). Les passagers étaient presque tous de purs Canadiens, nés pour la plupart dans les Provinces Maritimes, où leurs pères disent «Canada» comme le Sussex dit «Angleterre», mais que leurs affaires éparpillaient dans toutes les régions du vaste Dominion. De plus ils étaient à l’aise les uns avec les autres; ils avaient cette intimité agréable qui est la caractéristique de toutes les branches de notre Famille et de tous les bateaux qu’elle emprunte pour retourner au pays. Un bateau du Cap représente tout le continent depuis l’Équateur jusqu’à Simon’s Town; un bateau de la Compagnie d’Orient est australien en tout, et un vapeur C. P. R. ne saurait être confondu avec quoi que ce soit d’autre que le Canada. C’est dommage que l’on ne puisse être né en quatre endroits à la fois, sans quoi l’on comprendrait tout de suite, sans perte de temps précieux, les intonations de voix, les allusions voilées à la vie de toute notre Famille. Ces grands gaillards, fumant dans la bruine, avaient l’espoir dans les yeux, la croyance sur leurs langues, la force dans leurs cœurs. Je songeais avec tristesse aux autres bateaux à l’extrémité sud de cet océan--remplis, au moins d’un quart, de gens dépourvus de cet esprit-là. Un jeune homme avait eu l’extrême bonté de m’expliquer en quoi le Canada avait souffert de ce qu’il appelait «le lien impérial»; comment son pays avait été de diverses façons mis à mal par les hommes d’État anglais pour des raisons politiques. En réalité il ne savait pas son bonheur, et ne voulait pas me croire lorsque j’essayais de le lui faire voir, mais un homme vêtu d’un plaid (gentil garçon et qui connaissait bien l’Afrique du Sud) déboucha brusquement d’un coin et l’assaillit avec un tel luxe de faits et d’images que l’âme du jeune patriote s’en trouva tout effarée. Le plaid termina sa bordée en affirmant--et personne ne lui donna de démenti--que les Anglais étaient fous. C’est sur cette note-là que prenaient fin tous nos entretiens.
C’était une expérience nouvelle, celle de se mouvoir dans une atmosphère de dédain nouveau. On comprend, on accepte le mépris amer des Hollandais; la colère désespérée de sa propre race résidant dans l’Afrique du Sud fait partie encore, sans doute, du fardeau à supporter; mais le mépris--profond, parfois enjoué, souvent étonné, toujours poli,--que manifeste le Canada envers l’Angleterre d’aujourd’hui, blesse tout de même un peu. Voyez-vous, cette dernière guerre[2]--cette guerre si peu de mise, celle contre les Boërs, a été quelque chose de très réel pour le Canada. Elle y envoya pas mal d’hommes, et un pays où la population est clairsemée a plus de chance de s’apercevoir de l’absence de ses morts que celui qui est très peuplé. Lorsque, à son point de vue, ils sont morts, sans qu’il en soit résulté aucun avantage concevable, moral ou matériel, ses instincts professionnels où, peut-être encore, l’affection purement animale qu’elle porte à ses enfants font qu’elle se souvient et garde rancune du fait bien longtemps après que celui-ci eût dû être en toute décence oublié. J’ai été choqué de la véhémence avec laquelle certains hommes (et même certaines femmes) m’en parlèrent. D’aucuns allèrent jusqu’à débattre la question de savoir (sur le vaisseau et ailleurs) si l’Angleterre continuerait à être de la Famille ou bien si, ainsi que certain éminent politicien passait pour l’avoir affirmé dans une conversation particulière, elle trancherait tout lien pour éviter les frais. L’un d’eux disait, sans trace d’emportement, qu’elle serait moins portée à se séparer de l’Empire d’un seul coup de tête qu’à vendre politiquement ses rejetons un à un à toute Puissance voisine qui menacerait son bien-être; chaque marché serait, en guise de préliminaires, précédé d’un sonore dénigrement en règle de la victime choisie. Il cita,--vraiment, la rancune de ces gens leur donne des mémoires tenaces!--comme précédent et comme avertissement, la campagne d’injures menée contre l’Afrique du Sud et qui avait duré cinq années.
[2] La guerre du Transvaal, 1899-1902.
Notre Parlement de Fumeurs se demanda ensuite par quels moyens, au cas où cela arriverait, le Canada pourrait bien garder son identité intacte; ce qui donna lieu à une des conversations les plus curieuses que j’aie jamais entendues. On décida, selon toute apparence, qu’il pourrait, oh! tout juste, s’en tirer en tant que nation si (mais c’était fort douteux) l’Angleterre n’aidait pas d’autres peuples à l’assaillir. Or, il y a vingt ans seulement on n’aurait jamais rien entendu de pareil. Si cela paraît un peu fou, rappelez-vous que la Mère-Patrie passait aux yeux de tous pour être une dame atteinte d’une forte attaque d’hystérie.
Au moment même où notre conversation prenait fin, un de nos douze ou treize cents passagers de troisième classe se jeta par-dessus bord, tout habillé d’un chaud pardessus et bien chaussé, dans une mer tumultueuse et atrocement froide. Chaque horreur que renferme ce bas monde a le rituel qui lui convient. Pour la cinquième fois--quatre fois par un temps pareil--j’entendis s’arrêter l’hélice, je vis notre sillage tournoyer comme une mèche de fouet lorsque notre grande ville flottante fit violemment volte-face, l’équipage du bateau de sauvetage se précipiter sur le pont, les officiers de bord grimper à toute vitesse sur les haubans pour apercevoir, si c’était possible, la moindre trace laissée par la malheureuse tête qui s’estimait si peu. Un bateau au milieu des vagues ne peut rien voir. Il n’y avait, dès le premier moment, rien à voir. Nous avons attendu, avons fait et refait l’espace pendant une longue heure, tandis que tombait la pluie, que la mer battait nos flancs et que la vapeur, en traînées lugubres, sortait mollement par les échappements. Puis nous continuâmes notre route.
La rivière St-Laurent se comporta, le dernier jour de notre voyage, fort dignement. Les érables bordant ses rives avaient changé leurs teintes, étaient devenus rouge-sang, magnifiques comme les étendards de la jeunesse perdue. Le chêne lui-même n’est pas plus arbre national que ne l’est l’érable et son apparition bienvenue rendit les gens à bord plus heureux encore. Un vent sec apportait l’odeur de propreté où entraient toutes les odeurs mélangées qui émanent de leur Continent, bois scié, terre vierge, fumée de bois, et ils la humèrent, tandis que leurs yeux s’adoucissaient à mesure qu’ils identifiaient lieu après lieu, sur tout le parcours de leur bien-aimée rivière, lieux où, en temps de congé, ils jouaient, pêchaient et s’amusaient. Il doit être agréable d’avoir un pays à soi, bien à soi, à faire parader. Et puis, comprenez-le bien, ils ne se sont en aucune façon vantés, ils n’ont pas poussé de cris ni d’exclamations bruyantes, ces gens-là, à la voix si égale, ces gens qui rentraient chez eux. Non. Mais la joie de revoir leur pays natal était simple, sincère. Ils disaient:--N’est-ce pas charmant? Ne le trouvez-vous pas délicieux? Nous, nous l’adorons.
A Québec il y a un endroit, très infesté par les locomotives, tout comme une soute à charbon, d’où s’élèvent les hauteurs que les soldats de Wolfe escaladèrent en montant à l’assaut des Plaines d’Abraham. Peut-être que de toutes les traces laissées dans l’ensemble de nos possessions l’affaire de Québec s’adresse mieux à nos yeux et à nos cœurs qu’aucune autre. Tout s’y rencontre: La France, partenaire jalouse de la gloire de l’Angleterre sur terre et sur mer pendant huit cents ans; l’Angleterre, déconcertée comme toujours, mais, par extraordinaire ne s’opposant pas ouvertement à Pitt, lui qui comprenait; ces autres peuples destinés à se séparer de l’Angleterre aussitôt que le péril français serait écarté; Montcalm lui-même, condamné mais résolu; Wolfe, l’artisan prédestiné, auquel l’achèvement final était réservé; et, quelque part à l’arrière-plan, un certain Jacques Cook, capitaine de HMS _le Mercure_ en train de faire de jolies, de fines cartes marines de la rivière St-Laurent.
Pour toutes ces raisons les Plaines d’Abraham sont couronnées de toutes sortes de belles choses--y compris une prison et une factorerie. L’aile gauche de Montcalm est marquée par la prison et l’aile droite de Wolfe par la factorerie. Mais heureusement un mouvement se dessine en vue d’abolir ces ornements et de transformer le champ de bataille et ses environs en un parc qui, par sa nature et par suite des associations qui s’y rattachent, serait un des plus beaux de notre univers.
Pourtant, en dépit de prisons d’un côté et de couvents de l’autre, malgré l’épave maigre et noire du pont du Chemin de Fer de Québec, qui gît là dans la rivière tel un amoncellement de boîtes en fer blanc qu’on y aurait déchargées, la Porte orientale du Canada est d’une noblesse, d’une dignité ineffables. Nous l’avons aperçue de très bonne heure, à l’instant où la face inférieure des nuages, se transformant en un rose frileux, s’étalait au-dessus d’une ville hautement entassée, rêveuse, et d’une pourpre crépusculaire. A la seconde même où pointait l’aube, quelque chose qui ressemblait à la péniche appartenant en propre à Haroun-al-Raschid et toute constellée de lumières multicolores glissa sur les eaux gris-fer et alla se confondre avec les ténèbres d’une bande de terre. Au bout de trois minutes elle réapparut, mais le plein jour était également survenu; aussi fit-elle disparaître promptement sa tête de mât, son gouvernail et l’électricité dans sa cabine, et se mua en un bac de couleur terne, rempli de passagers glacés. J’en causais avec un Canadien.--Ah, mais oui, répondit-il, c’est le vieux bâtiment un tel, qui va à Port Levis, tout étonné comme le serait un habitant de Londres si un étranger suivait d’un œil interrogateur un train de la Petite Ceinture. C’était là sa Petite Ceinture, à lui, la Zion où il était bien à l’aise. Ville majestueuse et majestueuse rivière, il attirait mon attention sur elles, avec la même fierté tranquille que nous éprouvons, nous, lorsqu’un étranger franchit notre seuil, qu’il s’agisse des eaux de Southampton par une matinée grise à houle, du port de Sydney avec une régate en pleine fête, ou de Table Mountain, radieuse et nouvellement lavée par les pluies de Noël. Avec raison il s’était senti personnellement responsable du temps qu’il faisait, de chaque enfilade flamboyante recouverte d’érables, depuis que nous étions entrés dans la rivière. (Celui qui vient du nord-ouest, dans ces régions, équivaut à celui qui vient du nord-est ailleurs, et il se peut qu’il impressionne d’une manière défavorable un invité).
Puis le soleil d’automne se leva, et l’homme sourit. Personnellement et politiquement, disait-il, il détestait la ville,--mais c’était la sienne.
--Eh bien, dit-il finalement, qu’en dites-vous? Pas trop mal, n’est-ce pas?
--Oh, non, pas mal du tout, répondis-je; mais ce ne fut que plus tard que je me rendis compte que nous venions d’échanger le mot de ralliement qui fait le tour de tout l’Empire.
UN PEUPLE CHEZ LUI
Un proverbe du haut pays dit: «On l’a invitée à la noce mais on l’a mise à moudre du blé.» Le même sort, mais inverse, m’attendait lors de ma petite excursion. Il y a un lacis subtil d’organisations formées par des hommes d’affaires que l’on dénomme Clubs canadiens. Ils s’emparent de gens qui ont l’air intéressant, rassemblent leurs membres à l’heure du déjeuner, à midi, et après avoir attaché leur victime à un beefsteak lui intiment l’ordre de discourir sur tout sujet qu’il s’imagine savoir. On pourrait copier ce procédé ailleurs, puisqu’il oblige les gens à sortir d’eux-mêmes et à écouter des choses qui autrement ne s’offriraient pas à leur attention, sans le moins du monde entraver leur travail. Et puis, sûre sauvegarde, la durée en est courte. Toute l’affaire ne dépasse pas une heure et, là-dessus, une demi-heure est prise pour le lunch. Tous les ans, les clubs impriment leurs discours, l’on a ainsi des aperçus de questions fort intéressantes, en coupe transversale, depuis celles qui touchent d’une façon pratique aux eaux et forêts jusqu’à celles se rapportant aux fabriques de monnaie appartenant à l’État--le tout exposé par des experts.
N’étant pas un expert, l’expérience me parut fort pénible. Jusqu’alors j’avais cru que faire des discours était une espèce de whist, à conversation, c’est-à-dire que n’importe qui pouvait y prendre part à l’improviste. Je me rends compte maintenant que c’est un Art de convention très éloigné de tout ce qui sort d’un encrier, et qu’il est difficile d’exercer un contrôle sur les couleurs qu’on emploie. Les Canadiens, apparemment, aiment les discours, et bien que ce ne soit en aucune façon un vice national ils font de la bonne rhétorique de temps à autre. Vous n’êtes pas sans connaître la vieille superstition qui veut que le blanc qui se trouve sur des terres de peaux-rouges, de nègres ou de métis, reprenne les manières et les instincts des types qui y demeuraient primitivement? Ainsi, un discours fait dans la langue des Taal devrait être accompagné du roulement sonore, de l’appel direct au ventre, des arguments réitérés, habiles, et des métaphores simples et peu nombreuses de ce prince d’orateurs commerciaux, le Bantu. On dit que l’habitant de la Nouvelle Zélande parle du fond du diaphragme, tient les mains serrées aplaties contre ses flancs ainsi que le faisaient les vieux Maoris. Tout ce que nous connaissons de l’éloquence de première classe chez des Australiens témoigne de la même promptitude, du même vol rapide, du même débit net que celui du boomerang qu’on lance. Je m’attendais presque à retrouver dans les discours canadiens quelque survivance des appels compliqués que les Peaux-Rouges adressent aux Soleils, aux Lunes, aux Montagnes--indications légères de grandiloquence rappelant les invocations de cérémonies. Mais rien de ce que j’entendis ne pouvait rappeler quelque race primitive. Il y avait dans ces discours une dignité, une retenue, et surtout une pondération qui étonne lorsqu’on songe aux influences auxquelles la terre est soumise. Ce n’était pas du Peau-Rouge, ce n’était pas du Français, c’était quelque chose d’aussi distinct que l’étaient les orateurs eux-mêmes.
Il en est de même pour les gestes rares et l’allure du Canadien. Pendant la guerre (des Boërs) on observait les contingents à tous les points de vue et très probablement que l’on tirait de fausses inductions. Il m’a paru, à ce moment-là, que le Canadien, même lorsqu’il est fatigué, se relâche moins que les hommes des pays chauds. Lorsqu’il se repose il ne se couche pas sur le dos ou sur le ventre, mais plutôt sur le flanc, la jambe repliée sous lui, prêt à se lever d’un seul bond.
Maintenant que je regardais attentivement des assemblées assises,--hommes logés à l’hôtel ou passants de la rue--il me semblait qu’il gardait chez lui, parmi les siens, cette habitude de demi-tension--pendant de sa figure immobile, de sa voix égale et basse. Quand on regarde l’empreinte de ses pas sur le sol, elle paraît sous forme de piste presque droite; il ne marche ni en dehors ni en dedans: il pose le pied la pointe en avant, et la foulée est douce, rappelant le pas furtif de l’Australien.
En parlant entre eux, ou en attendant des amis, ils ne tambourinaient pas des doigts, ne grattaient pas des pieds, ne tripotaient pas les poils de leur figure. Voilà des choses triviales sans doute, mais lorsqu’une race est en voie de formation tout importe. Quelqu’un m’a dit un jour,--mais je n’ai jamais essayé de vérifier son dire--que chacune de nos Quatre Races allume et manie le feu d’une façon particulière.
Rien d’étonnant que nous soyons différents! Voici un peuple, sans peuple derrière lui, menant la grande charrue qui gagne le pain du monde, plus haut, toujours plus haut, par delà l’épaule de l’univers; n’est-ce pas là vraiment une vision tirée, en quelque sorte, de quelque magnifique Légende Norse. Au nord existe le froid durable de Niflheim; l’Aurore Boréale au jaillissement subit, au crépitement vif, leur tient lieu de Pont de Bifrost visité par Odin et l’Esir. Ce peuple se dirige, lui aussi, vers le nord, année après année, et traîne derrière lui d’audacieuses voies ferrées. Parfois il rencontre de bonnes terres à blé ou des forêts, parfois des mines à trésors, et alors tout le Nord est rempli de voix,--ainsi que le fut un jour l’Afrique du Sud,--annonçant des découvertes et faisant des prophéties.
Lorsque vient l’hiver, dans la majeure partie de ce pays, exception faite des villes, il faut rester tranquille, manger et boire, comme faisait l’Esir. En été on fait tenir dans six mois le travail de douze, parce qu’entre telle ou telle date certaines rivières lointaines seront figées, et plus tard certaines autres, jusqu’au moment où même la Grande Porte Orientale à Québec se ferme et qu’on est obligé de sortir et de rentrer par les portes latérales de Halifax et de Saint-Jean. Ce sont là des conditions qui tendent à vous rendre extrêmement hardi, mais non vantard d’une façon déréglée.
Les érables disent quand il est temps de s’arrêter, et tout le travail en train est réglé d’après leur signal d’avertissement. Certaines besognes peuvent être terminées avant l’hiver, mais d’autres doivent être abandonnées, prêtes à être menées rondement sans un instant de retard dès qu’apparaît le printemps. Ainsi, depuis Québec jusqu’à Calgary, un bruit, non pas de bousculade, mais de hâte et d’achèvement pressé, bourdonne comme les batteuses à vapeur à travers l’air tranquille d’automne.
Des chasseurs et des sportsmen rentraient du Nord; des explorateurs également avec eux, la figure pleine de mystère, les poches remplies de spécimens, comme il en va des explorateurs dans le monde entier. Ils avaient déjà porté des manteaux de rakoons et de loups. Dans les grandes villes qui travaillent toute l’année, les devantures des carrosseries exhibaient, en guise d’indication, un ou deux traîneaux nickelés, car ici le traîneau est «le char tout préparé de l’Amour». A la campagne, les maisons de ferme étaient en train d’empiler leur bois à portée de main près de l’entrée de la cuisine et d’enlever les écrans contre les mouches. (On les laisse d’ordinaire jusqu’à ce que les doubles-fenêtres aient été remontées de la cave, et il faut alors faire la chasse dans toute la maison pour trouver les vis qui manquent).
Quelquefois il nous arrivait de voir dans une arrière-cour quelques longueurs de tuyaux de poêle neufs et étincelants, et l’on prenait en commisération le propriétaire. Il n’y a pas matière à facétie dans les plaisanteries touchant les vieux tuyaux,--amères à force de vérité et que l’on trouve dans les journaux comiques.
Mais les chemins de fer! oh! les merveilleux chemins de fer! ce sont eux qui racontaient l’histoire de l’hiver mieux que tout le reste. Les wagons à charbon de trente tonnes parcouraient trois mille kilomètres de voie ferrée, geignaient en se heurtant les uns contre les autres dans les garages, ou passaient, la nuit, avec leurs lourds cahots, se rendant chez ces ménagères prévoyantes des villes de la prairie. L’accès n’était pourtant pas aisé car le lard, le saindoux, les pommes, le beurre et le fromage renfermés dans de belles barriques en bois blanc s’acheminaient dans la direction de l’est, vers les bateaux à vapeur, de façon à arriver avant que le blé ne vînt fondre sur eux. Cela, c’est le cinquième acte de la Grande Pièce Annuelle en vue de laquelle la scène doit être débarrassée. Sur des centaines de voies de garage congestionnées gisaient d’énormes poutres en acier, des traverses en fer roulé, des poutrelles et des boîtes d’écrous, jadis destinées à la construction du pont de Québec, mais qui ne sont plus actuellement qu’un embarras obstruant tout--les vivres pour s’y frayer un chemin étaient contraints de se débrouiller, puis derrière les vivres arrivait le bois de charpente, du bois tout neuf venu tout droit des montagnes, des bûches, des planches, des douves, des lattes, qu’on nous fait payer des prix exorbitants en Angleterre,--tout cela se portait vers la mer. Il y avait sur toutes ces roues de quoi bâtir des maisons, des aliments, des combustibles, pour des millions de gens, avant même qu’on eût seulement déplacé un seul grain du stock que l’on était en train de battre sur plus de cinq cents kilomètres, en tas hauts comme des villas de cinquante livres sterling.
Ajoutez à cela que les chemins de fer travaillaient à leur développement, doublant leurs voies, établissant des boucles, des raccourcis, des lignes d’intérêts locaux, ainsi que des embranchements et de vastes projets vers des régions encore vierges mais qui seraient bientôt peuplées. De sorte que les trains qui amènent les matériaux de construction, ceux du ballast, ceux du matériel, les machines de renfort, tout aussi bien que les machines de secours avec leurs grues à la silhouette railleuse en forme de chameaux,--c’est-à-dire tous les accessoires d’une nouvelle civilisation--devaient trouver quelque part à se caser dans le rassemblement général avant que la Nature ne criât «Repos!»