Lettres de mon moulin

Part 1

Chapter 13,628 wordsPublic domain

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_Lettres de mon Moulin_

_Par Alphonse Daudet_

_Introduction par Charles Sarolea_

_Paris_

_Nelson, Éditeurs_

_25, rue Denfert-Rochereau_

_Londres, Édimbourg et New-York_

_ALPHONSE DAUDET_

_né en 1840_, _mort en 1897_

_Première édition des «Lettres de mon Moulin»: 1869_

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

INTRODUCTION

PAR CHARLES SAROLEA

L'art de conter est un art essentiellement français et nulle région de France n'a produit plus de conteurs exquis que le pays des Troubadours, et parmi les conteurs provençaux nul n'est comparable à Alphonse Daudet, et parmi les contes de Daudet nulle oeuvre ne surpasse les _Lettres de mon Moulin_.

Les _Lettres de mon Moulin_ sont l'oeuvre radieuse de sa jeunesse. Quand elles parurent dans _l'Événement_, en 1866, Daudet avait 26 ans. Obligé à 15 ans de quitter sa cité natale de Nîmes, jeté à 17 ans sur le pavé de Paris, ses débuts littéraires avaient été durs. Il s'était essayé dans la poésie, au théâtre, et, avant d'atteindre sa majorité, il avait eu des succès retentissants. Mais les _Lettres de mon Moulin_ furent son premier triomphe populaire. La veille encore presque inconnu du gros public, il se trouva célèbre le lendemain.

Ce qu'il y a de vraiment étonnant dans les _Lettres de mon Moulin_, c'est que, étant l'oeuvre d'un jeune homme, elles n'ont aucun des défauts de la jeunesse. La jeunesse est l'âge des hésitations, des tâtonnements, des imitations maladroites; or les _Lettres_ sont d'une sûreté, d'une fermeté de dessin, d'une originalité, d'une maturité, d'une possession de soi qui confondent. La jeunesse est l'âge des excès, de l'exubérance, de la démesure, de l'outrance; or les _Lettres_ sont d'une sobriété, d'une mesure, d'une simplicité attiques.

Et d'autre part, n'ayant aucune des imperfections de la jeunesse, les _Lettres de mon Moulin_ en ont toutes les qualités: la fraîcheur, la spontanéité, le naturel, la verve, la facilité, et ce charme indéfinissable qui se dégage, comme la senteur du thym et du romarin, de toute l'oeuvre et de toute la personnalité de Daudet. Les _Lettres_, c'est le chant de la cigale à l'aube, c'est la source limpide jaillissant de la montagne.

Les _Lettres de mon Moulin_ ne sont pas seulement un chef-d'oeuvre littéraire, elles sont une date et un document historiques, une oeuvre représentative. Elles sont l'apport, la contribution de la Provence au trésor commun des lettres françaises. Elles se rattachent (n'en déplaise à Jules Lemaître) à l'un des mouvements les plus intéressants de la littérature contemporaine: le mouvement du Félibrige et la Renaissance provençale. La Provence doit beaucoup à la nature, elle doit beaucoup aussi à ses écrivains. Quelle région de France a été comme elle chantée par ses enfants? Quelle autre province peut revendiquer en notre génération une pléiade de poètes et de fins lettrés comme Aubanel et Roumanille, comme Félix Gras et Mazel, comme Marieton et Aicard, comme Mistral enfin, poète primitif égaré en plein dix-neuvième siècle, aède qui incarne l'âme de sa race, comme Walter Scott incarne l'Écosse, comme Runeberg incarne la Finlande, Mistral, le grand vieillard inspiré que l'an passé toute la France acclamait et que déjà en 1859 Lamartine saluait comme l'Homère de la Provence.

Daudet ne s'est pas servi, comme Roumanille et Mistral, du dialecte provençal, du vieux parler roman et romain aux innombrables quartiers de noblesse linguistique, il n'a pas écrit en langue d'oc, en langue d'or. Il n'en appartient pas moins au Félibrige. Il a interprété les Félibres, il les a soutenus, il les a glorifiés. Sans se lasser il a porté témoignage pour son pays, pour son peuple, pour ses poètes.

Dans une des _Lettres de mon Moulin_ il a dit du poème de Mistral, de _Calendal_: «Ce qu'il y a avant tout dans le poème, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses légendes, ses paysages, tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez des poteaux à télégraphes, chassez la langue provençale des écoles! La Provence vivra éternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal_.»

Ce que Daudet dit de l'oeuvre de Mistral, on peut le redire de l'oeuvre de Daudet. Oui, la Provence vivra éternellement dans _Numa Roumestan_, dans l'_Arlésienne_, dans _Tartarin_, dans les _Lettres de mon Moulin_. Ce qui revit dans ces livres, c'est toute la terre provençale, la transparence de sa lumière, l'harmonie de ses lignes, la gloire de ses souvenirs, la Provence des Césars, la Provence des Papes, le Royaume d'Arles, le plus beau royaume que Dieu ait jamais créé, après le royaume du ciel. Et ce que l'oeuvre de Daudet a surtout évoqué, c'est l'âme de la race, son éloquence enflammée, sa passion impétueuse, son imagination, ses mirages, son sens de la forme, sa finesse, sa malice, ses aspirations, les ardeurs de son tempérament comme les ardeurs de son ciel, ses joies mais aussi sa mélancolie--car dans l'oeuvre de Daudet la note triste s'ajoute toujours à la note gaie, les larmes se mêlent toujours au sourire, et l'humour de Dickens à l'ironie d'Anatole France.

Daudet aimait la Provence avec toute son âme de poète et avec tous les souvenirs et les regrets de son enfance. Transplanté à peine adolescent dans la capitale, il garda toute sa vie la nostalgie des jeunes années. Il avait quitté la Provence pour Paris, mais il aimait à croire qu'il l'avait quittée non pas comme le «déraciné» qui s'arrache à jamais du sol natal, mais comme l'envoyé et le plénipotentiaire qui continue de représenter et de défendre à l'étranger la dignité et les intérêts du pays qui l'envoie. Daudet voulut être à Paris et dans le monde l'ambassadeur de la littérature provençale.

Et son amour instinctif se transforma de plus en plus en un amour raisonné. Il se convainquit de bonne heure que si le patriotisme a sa racine dans l'attachement à la terre, le moyen le plus simple et le plus naturel d'être patriote était d'aimer la petite patrie dans la grande. On peut dire que cette conviction fut toute la politique du poète. L'ancien secrétaire du duc de Morny, l'ami de Gambetta, le créateur de _Numa Roumestan_, qui avait si admirablement observé les moeurs politiques de son temps, ne voulut jamais épouser les querelles d'un parti. La résurrection de la vie provinciale, la décentralisation, le régionalisme, voilà tout son programme. Et voilà pourquoi Daudet se passionna toujours pour la Renaissance littéraire de la Provence, instrument de sa Renaissance politique. Voilà pourquoi il descendit pour l'amour de son pays aux tâches les plus humbles; voilà pourquoi il ne dédaigna pas, lui, écrivain illustre, de traduire laborieusement le roman inconnu de Bonnet, le poète-jardinier.

Et le poète a été récompensé d'avoir tant aimé. Car si la Provence doit beaucoup à Daudet, Daudet doit infiniment à la Provence. Il lui doit le meilleur de son oeuvre. Je ne voudrais certes pas diminuer le Daudet de la seconde manière, le Daudet de _Fromont jeune_, de _Jack_, l'humoriste exquis qu'on a si souvent comparé à Dickens. Et je sais bien tout ce qu'il y a de puissance et d'originalité dans le Daudet réaliste et naturaliste de _Sapho_, du _Nabab_, de _l'Immortel_. J'accorderais même volontiers que, dans l'atmosphère ardente de Paris, sous l'influence des Goncourt et des Flaubert, le talent de Daudet se développa rapidement, qu'il gagna en vigueur, en expérience, en observation minutieuse de la vie, en intensité, en maturité, en ampleur.

Mais il n'en reste pas moins que ses meilleures oeuvres réalistes ne sont pas sans avoir quelque chose de forcé, de tendu, d'artificiel. De même qu'Anatole France ne retrouvera plus le charme subtil du _Crime de Sylvestre Bonnard_, ni Pierre Loti le charme pénétrant de _Pêcheur d'Islande_, Daudet ne retrouvera plus l'originalité, la naïveté, la gaieté franche, le sourire mêlé de larmes qui nous ravissent dans ses écrits provençaux. Nous n'entendrons plus le chant clair et strident de la cigale, ni le murmure de la Source des Alpilles, ni le souffle vivifiant du mistral. Et bientôt la terrible maladie, rançon de l'existence parisienne, la névrose des poètes, viendra prématurément briser et torturer cette merveilleuse organisation d'impressionniste, et pendant vingt ans mettra à l'épreuve son âme héroïque et souriante dans la souffrance.

Et peut-être que lorsque Daudet plaidait la cause du régionalisme littéraire, ce n'était pas seulement la nostalgie de la Provence et de l'enfance qui l'inspirait. Peut-être avait-il le regret de tout ce qu'il avait perdu, le sentiment de tout ce qu'il aurait pu être, sans la fatalité qui en France pousse les hommes de lettres vers la ville tentaculaire et qui tout jeune le transplanta en terre étrangère... Et je suis convaincu pour ma part que si Daudet n'avait été obligé de quitter sa province natale, ou s'il avait pu y revenir, non seulement sa destinée d'homme eût été plus heureuse, mais son oeuvre littéraire eût été, sinon plus variée et plus riche, du moins elle aurait été moins tourmentée et plus harmonieuse et peut-être plus personnelle et plus intime.

Et je ne suis pas moins convaincu que lorsque la postérité sera obligée de faire un triage, un tassement et un classement dans l'immense production littéraire de notre temps, ce qui survivra de l'oeuvre de Daudet, ce seront peut-être plus encore que les «scènes de la vie parisienne», plus que _Jack_ et _Fromont_, plus que _Sapho_ et _le Nabab_, ce seront les romans et les contes provençaux, ce seront _Numa Roumestan_, _Tartarin de Tarascon_, _Tartarin sur les Alpes_, ce seront surtout les _Lettres de mon Moulin_. Les _Lettres de mon Moulin_ depuis quarante ans sont l'oeuvre toujours aimée, toujours populaire. Elles sont pour Daudet ce que le _Livre de la Jungle_ est pour Kipling. L'oeuvre de début est restée l'oeuvre définitive. Pour la première fois, grâce à la «Collection Nelson», cette popularité pourra se répandre et s'étendre aux antipodes de notre planète. Et je ne doute pas que les _Lettres de mon Moulin_ ne soient goûtées dans l'hémisphère austral par les _boys_ de Nouvelle-Zélande autant que par les descendants des pionniers français du Canada. Et il se trouvera que de tous les livres de la littérature française contemporaine, ce sera ce petit livre régional, si rempli de couleur locale, qui sera le livre le plus vraiment classique et peut-être le plus universel.

CHARLES SAROLEA.

UNIVERSITÉ D'ÉDIMBOURG.

LETTRES DE MON MOULIN

TABLE

_Pages_

_Avant-propos_ 21

_LETTRES DE MON MOULIN_

_Installation_ 23

_La diligence de Beaucaire_ 29

_Le secret de maître Cornille_ 37

_La chèvre de M. Seguin_ 47

_Les étoiles_ 59

_L'Arlésienne_ 69

_La mule du Pape_ 77

_Le phare des Sanguinaires_ 95

_L'agonie de la Sémillante_ 105

_Les douaniers_ 117

_Le curé de Cucugnan_ 125

_Les vieux_ 135

_Ballades en prose_ 147

--_La mort du Dauphin_ 147

--_Le sous-préfet aux champs_ 152

_Le portefeuille de Bixiou_ 159

_La légende de l'homme à la cervelle d'or_ 169

_Le poète Mistral_ 177

_Les trois messes basses_ 189

_Les oranges_ 203

_Les deux auberges_ 211

_A Milianah_ 219

_Les sauterelles_ 237

_L'élixir du Révérend Père Gaucher_ 245

_En Camargue_ 261

_Nostalgies de caserne_ 279

_TABLE DES ILLUSTRATIONS_

_Pages_

_Moulin Alphonse-Daudet_ 24

_Le Palais des Papes, Avignon_ 80

_Le Poète Mistral_ 176

_Alphonse Daudet_ 264

_A MA FEMME_

AVANT-PROPOS

Par-devant maître Honorat Grapazi, notaire à la résidence de Pampérigouste,

«A comparu:

«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de Vivette Cornille, ménager au lieudit des Cigalières et y demeurant;

«Lequel par ces présentes a vendu et transporté sous les garanties de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges et hypothèques,

«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant à Paris, à ce présent et ce acceptant,

«Un moulin à vent et à farine, sis dans la vallée du Rhône, au plein coeur de Provence, sur une côte boisée de pins et de chênes verts; étant ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d'état de moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes;

«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue cassée, sa plate-forme où l'herbe pousse dans les briques, déclare le sieur Daudet trouver ledit moulin à sa convenance et pouvant servir à ses travaux de poésie, l'accepte à ses risques et périls, et sans aucun recours contre le vendeur, pour cause de réparations qui pourraient y être faites.

«Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur Daudet, poète, a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours, lequel prix a été de suite touché et retiré par le sieur Mitifio, le tout à la vue des notaires et des témoins soussignés, dont quittance sous réserve.

«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude Honorat, en présence de Francet Mamaï, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des pénitents blancs;

«Qui ont signé avec les parties et le notaire après lecture...»

LETTRES DE MON MOULIN

INSTALLATION

Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers était éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque chose comme un quartier général, un centre d'opérations stratégiques: le moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà le bivouac en déroute, et tous ces petits derrières blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le fourré. J'espère bien qu'ils reviendront.

Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du premier, un vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond; puis, tout effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière;--ces diables de penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une entrée par le toit; moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent.

* * * * *

C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.

Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière.

Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un _mas_ (une ferme) qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais pas ce spectacle pour toutes les _premières_ que vous avez eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.

Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq ou six mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre; puis, au premier frisson de l'automne, on redescend au _mas_, et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants; les bergeries étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait: «Maintenant ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou.» Puis, tout à coup, vers le soir, un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la route semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la corne en avant, l'air sauvage; derrière eux le gros des moutons, les mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules à pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.

Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards, dindons, pintades. La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser.

C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.

Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le _mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers attablés dans la salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le chenil, et là, tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne, un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre pleines de rosée jusqu'au bord.

LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE

C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais pris la diligence de Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin à faire avant d'être rendue chez elle, mais qui flâne tout le long de la route, pour avoir l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous étions cinq sur l'impériale sans compter le conducteur.

D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux très rouges, très poussifs, mais des profils superbes, deux médailles romaines à l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, près du conducteur, un homme... non! une casquette, une énorme casquette en peau de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air triste.

Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de leurs affaires, très librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de Nîmes, mandé par le juge d'instruction pour un coup de fourche donné à un berger. On a le sang vif en Camargue... Et à Beaucaire donc! Est-ce que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger à propos de la Sainte Vierge? Il paraît que le boulanger était d'une paroisse depuis longtemps vouée à la madone, celle que les Provençaux appellent la _bonne mère_ et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le gindre, au contraire, chantait au lutrin d'une église toute neuve qui s'était consacrée à l'Immaculée Conception, cette belle image souriante qu'on représente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle venait de là. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se traitaient, eux et leurs madones:

--Elle est jolie, ton immaculée!

--Va-t'en donc avec ta bonne mère!

--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine!

--Et la tienne, hou! la laide!... Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... Demande plutôt à saint Joseph.

Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi théologique se serait terminé par là si le conducteur n'était pas intervenu.

--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux Beaucairois: tout ça, c'est des histoires de femmes, les hommes ne doivent pas s'en mêler.

Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea tout le monde de son avis.

* * * * *

La discussion était finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin de dépenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air goguenard:

--Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle?

Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention très comique, car l'impériale tout entière partit d'un gros éclat de rire... Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant cela, le boulanger se tourna de mon côté:

--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drôle de paroissienne, allez! Il n'y en a pas deux comme elle dans Beaucaire.

Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne bougea pas; il se contenta de dire tout bas, sans lever la tête:

--Tais-toi, boulanger.

Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit de plus belle:

--Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre d'avoir une femme comme celle-là... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc! une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque chose à vous raconter quand elle revient... C'est égal, c'est un drôle de petit ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'étaient pas mariés depuis un an, paf! voilà la femme qui part en Espagne avec un marchand de chocolat.

«Le mari reste seul chez lui à pleurer et à boire... Il était comme fou. Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillée en Espagnole, avec un petit tambour à grelots. Nous lui disions tous:

--Cache-toi; il va te tuer.