Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin
Chapter 8
La princesse _d'Harcourt_ a paru à la cour sans rouge par pure dévotion: voilà une nouvelle qui efface toutes les autres; on peut dire aussi que c'est un grand sacrifice; _Brancas_[38] en est ravi. Il vous adore, mon amie: ne le désapprouvez donc pas, lorsqu'il censure les plaisirs que vous avez sans lui; c'est la jalousie qui l'y oblige; mais vous ne voudriez de la jalousie que de ceux dont vous pourriez être jalouse; il faut plaindre _Brancas_.
LETTRE V.
_Paris, 24 février 1673._
Si vous étiez en lieu où je vous pusse conter mes chagrins, ma très-belle, je suis persuadée que je n'en aurois plus. Quand je songe que le retour de madame _de Grignan_ dépend de la paix, et le vôtre du sien, en faut-il davantage pour me la faire souhaiter bien vivement? Le comte _Tot_ a passé l'après-dinée ici; nous avons fort parlé de vous; il se souvient de tout ce qu'il vous a entendu dire; jugez si sa mémoire ne le rend pas de très-bonne compagnie. Au reste, ma belle, je ne pars plus de Saint-Germain: j'y trouve une dame d'honneur[39] que j'aime, et qui a de la bonté pour moi; j'y vois peu la reine. Je couche chez madame _du Fresnoi_ dans une chambre charmante; tout cela me fait résoudre à y faire de fréquens voyages. Nos pauvres amis sont repartis, c'est-à-dire, M. _de la Trousse_[40], sur la nouvelle qu'a eue le roi d'une révolte en Franche-Comté. Comme il n'aimeroit point que les Espagnols envoyassent des troupes qui passeroient sur ses terres, il a nommé _Vaubrun_ et _la Trousse_ pour aller commander en ce pays-là. _La Trousse_ a beaucoup de peine à se réjouir de cette distinction, cependant c'en est une, qui pourroit ne pas déplaire à un homme moins fatigué de voyages; celui-ci joindra la campagne; cela est fort triste pour ses amis. Le guidon[41] nous demeure; mais ce n'étoit point trop _de tout_. Je menai ce guidon avant-hier à Saint-Germain; nous dînâmes chez madame _de Richelieu_; il est aimé de tout le monde presqu'autant que de moi. _Mithridate_[42] est une pièce charmante; on y pleure; on y est dans une continuelle admiration; on la voit trente fois; on la trouve plus belle la trentième que la première. _Pulchérie_ n'a point réussi. Notre ami _Brancas_ a la fièvre et une fluxion sur la poitrine; je l'irai voir demain. Je n'ai point vu votre cardinal[43], j'en ai toujours eu envie; mais il s'est toujours trouvé quelque chose qui m'en a empêchée. La belle _Ludre_ est la meilleure de mes amies; elle me veut toujours mener chez madame _Talpon_, quand les _pougies_[44] sont allumées. Le marquis _de Villeroi_ est si amoureux, qu'on lui fait voir ce que l'on veut; jamais aveuglement n'a été pareil au sien; tout le monde le trouve digne de pitié, et il me paroît digne d'envie; il est plus charmé qu'il n'est _charmant_, il ne compte pour rien sa fortune, mais la belle compte _Caderousse_ pour quelque chose; et puis un autre pour quelque chose encore; un, deux, trois, c'est la pure vérité: fi, je hais les médisances. J'embrasse madame la comtesse _de Grignan_; je voudrois bien qu'elle fût heureusement accouchée, qu'elle ne fût plus grosse, et qu'elle vînt ici désabuser de tout ce qu'on y admire. Adieu, ma véritable amie; _vos petites entrailles_[45] se portent bien; elles sont farouches, elles ont les cheveux coupés; elles sont très-bien vêtues. Madame _Scarron_ ne paroît point; j'en suis très-fâchée. Je n'ai rien cette année de tout ce que j'aime; l'abbé _Testu_ et moi, nous sommes contraints de nous aimer. _Mademoiselle_ a songé que vous étiez très-malade; elle s'éveilla en pleurant; elle m'a ordonné de vous le mander.
LETTRE VI.
_Paris, 20 mars 1673._
Je souhaite trop vos reproches pour les mériter; non, ma belle, la période ne n'emporte point; je vous dis que je vous aime par la raison que je le sens véritablement, et même je suis plus vive pour vous que je ne vous le dis encore. Nous avons enfin retrouvé madame _Scarron_, c'est-à-dire que nous savons où elle est; car pour avoir commerce avec elle, cela n'est pas aisé. Il y a chez une de ses amies[46] un certain homme[47] qui la trouve si aimable et de si bonne compagnie, qu'il souffre impatiemment son absence; elle est cependant plus occupée de ses anciens amis, qu'elle ne l'a jamais été; elle leur donne le peu de temps qu'elle a avec un plaisir qui fait regretter qu'elle n'en ait pas davantage. Je suis assurée que vous trouverez que deux mille écus de pension sont médiocres; j'en conviens, mais cela s'est fait d'une manière qui peut laisser espérer d'autres grâces. Le roi vit l'état des pensions, il trouva deux mille francs pour madame _Scarron_, il les raya, et mit deux mille écus. Tout le monde croit la paix; mais tout le monde est triste d'une parole que le roi a dite, qui est que paix ou guerre il n'arriveroit à Paris qu'au mois d'octobre. Je viens de recevoir une lettre du jeune guidon[48]; il s'adresse à moi[49] pour demander son congé, et ses raisons sont si bonnes, que je ne doute pas que je ne l'obtienne. J'ai vu une lettre admirable que vous avez écrite à M. _de Coulanges_; elle est si pleine de bon sens et de raison, que je suis persuadée que ce seroit méchant signe pour quelqu'un qui trouveroit à y répondre. Je promis hier à madame _de la Fayette_ qu'elle la verroit; je la trouvai tête à tête avec _un appelé_ M. _le Duc_; on regretta le temps que vous étiez à Paris; on vous y souhaita, mais, hélas, qu'ils sont inutiles les souhaits! et cependant on ne sauroit se corriger d'en faire. M. _de Grignan_ ne s'est point du tout rouillé en province, il a un très-bon air à la cour; mais il trouve qu'il lui manque quelque chose. Nous sommes de son avis, nous trouvons qu'il lui manque quelque chose. J'ai mandé à M. _de la Trousse_ ce que vous m'écrivez de lui. Si ma lettre va jusqu'à lui, je ne doute pas qu'il ne vous en remercie; je crois que le secret miraculeux qu'il avoit de faire comme les gens les plus riches, lui manque dans cette occasion: il me paroît accablé sans ressource. Madame _du Fresnoi_ fait une figure si considérable, que vous en seriez surpris; elle a effacé mademoiselle de S.... sans miséricorde. On avoit tant vanté la beauté de cette dernière, qu'elle n'a plus paru belle; elle a les plus beaux traits du monde, elle a le teint admirable, mais elle est décontenancée, et elle ne le veut pas paroître; elle rit toujours, elle a méchante grâce. _Madame_ fera souvent voir de nouvelles beautés; l'ombre d'une galanterie l'oblige à se défaire de ses filles; ainsi je crois que celles qui lui demeureront, se trouveront plus à plaindre que les autres. Mademoiselle de L.... la quitte. Madame _de Richelieu_ m'a priée de vous faire mille complimens de sa part. Adieu, ma très-aimable belle; j'embrasse, avec votre permission et la sienne, madame la comtesse _de Grignan_; n'est-elle point encore accouchée? M. _de Coulanges_ m'a assurée qu'il vous enverroit _Mithridate_. On me peint aujourd'hui pour M. _de Grignan_; je croyois avoir renoncé à la peinture. L'histoire du _charmant_ est pitoyable; je la sais.... _Orondate_[50] étoit peu amoureux auprès de lui; il n'y a que lui au monde qui sache aimer. C'est le plus joli homme, et son _Alcine_ la plus indigne femme.
LETTRE VII.
_Paris, 10 avril 1673._
Il est minuit, c'est une raison pour ne vous point écrire: j'en suis enragée. J'avois résolu de répondre à votre aimable lettre; mais voici, ma chère amie, ce qui m'en a empêchée. M. _de la Rochefoucauld_ a passé le jour avec moi: je lui ai fait voir madame _du Fresnoi_; il en est tout éperdu. Je suis ravie que madame _de Grignan_ ne soit qu'accablée de lassitude; la surprise et l'inquiétude que j'ai eues de son mal, me devoient faire attendre à toute la joie que j'ai du retour de sa santé; c'est une barbarie que de souhaiter des enfans. Je ne veux pas oublier ce qui m'est arrivé ce matin; on m'a dit: madame, voilà un laquais de madame _de Thianges_; j'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avoit à me dire: _Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et celle de la prairie_. J'ai dit au laquais que je les porterois à sa maîtresse, et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elle sont délicieuses, et vous êtes comme vos lettres. Adieu, ma très-aimable; j'embrasse bien doucement cette belle comtesse, de peur de lui faire mal: j'ai bien senti, je vous jure, sa fâcheuse aventure; je souhaite plus que je ne l'espère qu'elle ne soit jamais exposée à de pareils accidens. Le roi dit hier qu'il partiroit le 25 sans aucune remise.
LETTRE VIII.
_Paris, 29 octobre 1694._
On me dit hier que votre mariage étoit refait, c'est-à-dire, qu'on avoit envoyé des conditions à madame _de Grignan_, qu'elle auroit tort de ne pas accepter; et comme je suppose qu'elle ne peut avoir tort, je conclus que vous vous mariez,[51] et je m'en réjouis avec vous, ma chère amie.
Le roi est à Choisi pour jusqu'à samedi; tout le monde revient en foule; l'armée de Flandre est séparée. Nous n'aurons madame _de Louvois_ et M. _de Coulanges_ que le 8 du mois qui vient; ils ont M. _de Souvré_ et madame _de Courtenvaux_ pour augmentation de bonne compagnie. La maréchale _de Villeroi_ est partie pour passer tout son hiver à Versailles avec sa belle-fille; nous avons cru être fort fâchées de nous séparer. Au reste, madame, j'ai vu la plus belle chose qu'on puisse jamais imaginer; c'est un portrait de madame _de Maintenon_, fait par _Mignard_: elle est habillée en Sainte Françoise Romaine. _Mignard_ l'a embellie; mais, c'est sans fadeur, sans incarnat, sans blanc, sans l'air de la jeunesse; et sans toutes ces perfections, il nous fait voir un visage et une physionomie au dessus de tout ce que l'on peut dire; des yeux animés, une grâce parfaite, point d'atours; et avec tout cela aucun portrait ne tient devant celui-là. _Mignard_ en a fait aussi un fort beau du roi; je vous envoie un madrigal que mademoiselle _Bernard_ fit impromptu en voyant ces deux portraits; il a eu beaucoup de succès ici: vous jugerez si nous avons raison. Mademoiselle _de Villarceaux_ est morte de la petite vérole, sans confession, et sans avoir eu le temps de déshériter ses cousines. Madame _d'Épinoi_, la princesse, est accouchée d'un fils; et depuis ce grand jour, on ne cesse de tirer et de boire à la Place Royale. Adieu, ma chère amie.
LETTRE IX.
_Paris, 19 novembre 1694._
Il y a quinze jours, mon amie, que je ne vous ai écrit; je vous en avertis, de peur que vous ne vous en aperceviez pas. Je n'avois point reçu de vos lettres, et cela me faisoit craindre que vous ne voulussiez plus des miennes. Êtes-vous à la noce? y serez-vous bientôt? Je veux savoir ce qui vous regarde tous, parce que j'y prends un véritable intérêt. Toute la troupe de Tonnerre est revenue dans une parfaite santé. M. _de Coulanges_ a trouvé une grande affliction à son retour; il paroît dans le monde un livre imprimé de ses chansons, et à la tête de ce livre un éloge admirable de sa personne; on dit qu'il est né pour les choses solides et pour les frivoles; on montre les preuves des dernières; il est très-touché de cette aventure, que j'ai encore aggravée par ne la pouvoir prendre sérieusement; à tout cela je réponds: _Chansons, Chansons_. Il est allé à Versailles, et de là à Saint-Martin; il faut espérer qu'il se consolera d'avoir fait ce livre par en faire un second, avant que sa jeunesse se passe. Vous voulez que je vous dise des nouvelles de ma santé; mon amie, elle n'est en vérité point bonne. _Carette_ me donne tout ce qu'il veut; et j'avale ses remèdes sans confiance et sans succès; mais je crois que ce seroit encore pis de changer tous les jours de médecin; il faut prendre patience, et être bien persuadée qu'on ne meurt que quand il plaît à Dieu. Voilà des vers que l'abbé _Têtu_ m'a priée de vous envoyer; ils sont de sa façon. Le bruit court que le marquis _de Moui_ aura la maison de Pipaut: on dit qu'il fait habiller un de ses laquais en cerf, et qu'il le court toutes les nuits avec un cor; que vous semble de cet équipage de chasse? M. _de Harlai_ n'est point encore de retour de ses négociations; tout le monde désire la paix, et l'espère peu. Voilà encore des vers de mademoiselle _Bernard_: malgré toute cette poésie, la pauvre fille n'a pas de jupe; mais il n'importe, elle a du rouge et des mouches. Adieu, ma belle amie, ne m'oubliez pas, je vous en conjure.
LETTRE X.
_Paris, 26 novembre 1694._
J'ai envoyé à Versailles la lettre que vous m'avez adressée pour M. _de Coulanges_; il y est établi depuis son retour: j'ai été bien tentée d'ouvrir cette lettre; mais la discrétion l'a emporté sur l'envie que j'ai toujours de voir ce que vous écrivez; tout devient or entre vos mains. Je suis très-obligée à M. _de Grignan_ de se souvenir encore de moi; sa chute me met tout-à-fait en peine; et je vous prie, ma belle, de me bien mander de ses nouvelles, parce que j'y prends un très-sincère intérêt. Les vers que j'ai envoyés à la cour ont été fort bien reçus; la personne à qui ces vers s'adressoient m'écrit la plus aimable lettre du monde; vous en jugerez par son effet, puisque, sans ma mauvaise santé, qui me rend si difficile à changer de lieu, je serois partie sur-le-champ pour Versailles. J'avale sans fin des gouttes de _Carette_; et tout ce que je sais, c'est qu'elle ne font point de mal; il y a peu de remèdes dont on en puisse dire autant. Au reste, j'allai voir hier la maréchale _d'Humières_; elle demeure dans une vilaine maison, au faubourg Saint-Germain, où il n'y a place que dans la cour pour mettre son dais. La duchesse _d'Humières_, de son côté, occupe une autre maisonnette dans l'Isle. Si la maréchale avoit un peu de courage, en attendant mieux, elle auroit bien donné la préférence à un couvent. M. _du Maine_ vient coucher aujourd'hui à l'Arsenal; il y doit donner à souper à toutes les dames qui l'habitent; la jeune dame _de la Troche_ y brillera; car elle est la beauté de ce lieu. Madame _de Boisfranc_ a la petite vérole; le fils de M. le premier président l'a aussi; enfin, tout en est rempli. Je vous ai mandé l'affliction de M. _de Coulanges_ au sujet de ses chansons, qui ont été même assez mal choisies à l'impression; on a mis son éloge à la tête du livre. Comme il ne pouvoit plus lui arriver que ce malheur, il y a été aussi sensible que ce capitaine qui, après avoir vu mourir son fils, et perdu la bataille de sang froid, pleura seulement la mort de son esclave. Madame _de Montespan_ est de retour ici: elle a donné un lit de quarante mille écus à M. _du Maine_, et trois autres encore très-magnifiques. Elle donne ses perles à madame la duchesse. Adieu, ma chère amie; dites bien des choses pour moi à toute votre belle et bonne compagnie, et sur-tout ménagez-moi bien les bonnes grâces de la charmante _Pauline_[52].
LETTRE XI.
_Paris, 10 décembre 1694._
Je viens de passer encore quinze jours sans vous écrire; mais je garde mes excuses pour quand je vous écris; car mes lettres ne peuvent être que tristes et ennuyeuses; je perds tous mes amis et amies. La mort du maréchal _de Bellefond_[53] m'a donné une véritable douleur; je suis la dernière visite qu'il ait faite; je le vis en parfaite santé, et six jours après il étoit mort: on dit que c'est d'un abcès dans le genou, et que si l'on le lui avoit percé, on lui auroit sauvé la vie; mais vous n'êtes pas la dupe de ces sortes de repentirs: il faut partir quand l'heure est venue; sa famille est dans une désolation digne de pitié; pour moi, je sens très-vivement cette perte: ajoutez à cette mort celle de mademoiselle _de Lestranges_, qui étoit mon amie depuis vingt-cinq ans, et vous ne serez pas surprise de la noirceur de mes pensées. Ma santé est assez mauvaise. _Carette_ exerce son art très-inutilement sur ma personne: il me donna, il y a quelques jours, une médecine, qui me fit de très-grands maux; mais il dit, comme don _Carlos_: _Tout est pour mon bien_. J'ai des journées assez bonnes, et puis des retours de colique plus violens que jamais; je suis résolue à ne plus faire de remèdes, et à vivre avec ce mal tant qu'il plaira à Dieu. Le pis qu'il en puisse arriver, arrive sitôt même avec une bonne santé, que l'événement ne vaut pas qu'on s'en tourmente; il n'y a que les douleurs qui sont redoutables. Vous voyez, mon amie, par le récit de tous mes ennuis, quelle est ma confiance en votre amitié. Je sens cependant le plaisir de vous savoir tous dans la joie. M. l'abbé _de Marsillac_ me dit hier des biens infinis de M. et de madame _de Saint-Amant_, et de madame la marquise _de Grignan_ leur fille; il les à vus à Vincennes; il dit que ce sont les plus honnêtes gens qu'il est possible, et qu'ils vous ont élevé un chef-d'oeuvre; enfin, il passa bien du temps à me chanter leurs louanges, et je vous assure qu'il ne m'ennuya pas; car je prends un très-sincère intérêt à tout ce qui vous touche: je vous demande en grâce de faire bien des complimens de ma part à M. et à madame _de Grignan_: je suis trop triste et trop malade pour écrire à tout autre que vous; vous vous passeriez peut-être bien de cette préférence. M. _de Coulanges_ est toujours à la cour. M. _de Noyon_[54] y fait une figure principale; il est le seul présentement qui y soit, et la cour a toujours besoin d'un pareil amusement. Il sera reçu lundi à l'académie (_française_); le roi lui a dit qu'il s'attendoit à être seul ce jour-là. L'abbé _Testu_ se trouva ici lorsque je reçus votre dernière lettre; il fut fort touché du bon accueil que vous avez fait à ses stances[55]: il vous envoie une dissertation sur _Montaigne_. Je ne veux pas oublier, mon amie, que l'on m'obligea, il y a quelques jours, en très-bonne compagnie, à dire tout ce que je savois de la charmante _Pauline_; mon coeur avoit tant de part dans le portrait que j'en fis, qu'en vérité je crois qu'il lui ressembloit; au moins dit-on qu'une telle personne devoit être cherchée au bout du monde, par tout ce qu'il y avoit de meilleur. Je crois que nous aurons M. et madame _de Chaulnes_ à la fin de ce mois.
Le maréchal _de Choiseul_ a exécuté vos ordres; c'est une vérité, je ne le vois plus: il dit qu'on l'a averti qu'il se rendoit ridicule par aller souvent chez des femmes; je lui ai laissé croire qu'on ne le trompoit pas; et enfin, j'en suis quitte pour une visite la semaine. Il a fait des merveilles pour le pauvre maréchal _de Bellefond_; il n'y a que lui qui parle au roi pour toute cette famille. Adieu, ma très-chère, embrassez toujours la belle _Pauline_ pour l'amour de moi: voyez comme j'abuse de vous, de vous demander des choses si difficiles.
LETTRE XII.
_Madrid, 14 janvier 1695._
Je vous remercie, mon amie, de m'avoir appris la conclusion de votre roman; car tout ce que vous me mandez, est romanesque. L'héroïne est charmante; le héros, nous le connoissons; ce qui me paroît, c'est que vous ne faites point de légers repas, comme faisoient tous ces princes et princesses. Je suis ravie que M. _de Grignan_ se porte bien; cette circonstance n'a pas été inutile pour l'agrément de la fête. J'appris hier votre mariage[56] à madame _de Chaulnes_, qui est arrivée en très-bonne santé, et qui n'en dit pas moins, _Jésus Dieu! ils sont donc mariés!_ que si elle n'en avoit jamais entendu parler. Elle avoit couché à Versailles; elle y avoit vu madame _de Chevreuse_ et toutes ses amies. On ne peut être plus remplie qu'elle l'est de tout ce qu'on lui a conté de la mort de M. _de Luxembourg_; si vous étiez ici, mon amie, elle vous diroit bien: _Gouvernante, il est mort bien chrétiennement_: Monsieur _a presque toujours été dans sa chambre_. Ce qui est de vrai, c'est que le P. _Bourdaloue_ a dit qu'il n'avoit pas vécu comme M. _de Luxembourg_, mais qu'il voudroit mourir comme lui. Madame _de Maintenon_ se porte bien; elle a été assez mal; elle sort maintenant tous les jours pour aller à Saint-Cyr. J'eus hier unes des Andromaques de ce temps. La maréchale _d'Humières_ donna ses rendez-vous dans ma chambre à M. _de Tréville_ et à l'abbé _Testu_; elle nous apprit qu'elle ne voyoit plus la duchesse _d'Humières_; qui l'eût cru que les intérêts pusseut faire une telle désunion? Le bruit court ici que la princesse _d'Orange_[57] est morte; mais cette nouvelle auroit besoin d'une plus grande confirmation. La capitation est enfin passée et réglée. J'ai toujours oublié de vous faire les complimens de l'abbé _Testu_, et à toute la maison de Grignan. Adieu, ma très-aimable; je vous embrasse, je vous aime et vous désire toujours. M. _de Coulanges_ n'habite plus que la cour; on ne dira pas qu'il est mené par l'intérêt; quelque pays qu'il habite, c'est toujours son plaisir qui le gouverne, et il est heureux; en faut-il davantage?
LETTRE XIII.
_Paris, 21 janvier 1695._
Comptez, madame, qu'on ne songe point ici qu'il y ait eu un M. _de Luxembourg_[58] dans le monde. Vous ne me faites pitié où vous êtes, que par les réflexions que vous vous amusez à faire sur des morts, dont on ne se souvient plus du tout. Les meilleurs amis de M. _de Luxembourg_ s'assemblent encore souvent; le prétexte est de le pleurer, et ils boivent, mangent, rient, se trouvent de bonne compagnie, _et de Caron, pas un mot_. C'est ainsi qu'est fait le monde, ce monde que nous voulons toujours aimer. On parle à peine encore de la princesse _d'Orange_[59], qui n'avoit que trente-trois ans, qui étoit belle, qui étoit reine, qui gouvernoit, et qui est morte en trois jours. Mais une grande nouvelle, c'est que le prince _d'Orange_ est malade très-assurément; la maladie de la reine, sa femme, étoit contagieuse; il ne l'a point quittée, et Dieu veuille qu'elle ne l'ait pas quittée pour long-temps. Il se passa hier une belle et magnifique scène à l'hôtel de Chaulnes. _Monsieur_ y passa presque toute la journée avec ses bontés et ses agrémens ordinaires pour la maîtresse de la maison. L'appartement de cette duchesse est dans le point de la perfection; depuis le salon jusques au dernier cabinet, tout est meublé de ces beaux damas galonnés d'or que vous connoissez; on a fait dans la chambre du lit une cheminée d'une beauté et d'une magnificence qui ne peut se dire; et il y avoit de gros feux partout, et des bougies en si grande quantité, qu'elles auroient obscurci le soleil, s'ils s'étoient trouvés ensemble. Madame _de Chaulnes_ est allée ce matin rendre la visite à _Monsieur_, et ensuite à Versailles pour quelques jours; c'est ce qui l'a empêchée de vous écrire. Il n'y a de plaisir qu'à Grignan, mon amie; mais ce qui est triste, c'est qu'il n'y en a point pour nous à Paris, quand vous êtes à Grignan. Je révère et estime tout ce qui habite ce beau château. M. le marquis _de Grignan_ m'a écrit la plus jolie lettre qu'il est possible; elle a été trouvée telle par les connoisseurs. Rendez-moi de bons offices auprès de madame sa femme; mais, mon amie, rendez-m'en de bons auprès de vous, je vous en supplie. On parle ici tous les jours de l'aimable _Pauline_, et toutes ses amies s'en souviennent si tendrement, qu'elle est une ingrate si elle ne s'en soucie plus; mais pourvu qu'elle ne m'oublie pas; je lui pardonne tout le reste. La petite duchesse _de Sulli_, qui est à mon gré la vieille, vient de m'envoyer prier de vous faire à tous mille complimens de sa part. Aimez-moi toujours, je vous en conjure, ma chère amie.
LETTRE XIV.
_Paris, 4 février 1695._