Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin
Chapter 7
Je vous rends grâces de l'impatience que vous me marquez de savoir le temps de mon retour; je ne puis vous le dire. On a mille choses à faire avant que de partir. C'est M. _de Villars_ qui règle tout cela. J'ai pris congé de la reine ayant son départ pour Aranjuez. Elle m'a fort commandé de l'y aller voir; mais je ne sais si j'irai. Vous me demandez des raisons pour alléguer contre les torts qu'on me donne au pays où vous êtes; mais il me les faudroit apprendre auparavant. Tout ce que je sais de Paris, est qu'on publie que j'ai eu un grand démêlé avec un maître-d'hôtel de la jeune reine; mais, comme j'ai déjà répondu que je n'en connois pas un, et que jamais je n'ai eu le moindre mot avec homme ni femme, dedans ou dehors le palais, je ne saurois plus en rien dire. Toutes ces choses seront des nouveautés pour moi, quand j'arriverai à Paris. Il me semble qu'on dit encore que je vois trop souvent la reine. Si elle ne l'avoit pas voulu, cela n'eût pas été; et si, de France, on avoit ordonné à M. _de Villars_ que mes visites fussent moins fréquentes, on ne se le seroit pas laissé dire deux fois. Je vous conterai un jour plus au long comme je m'y divertissois. Je vous supplie instamment encore une fois, ma chère madame, de laisser dire, sur mon sujet, tout ce qu'on voudra, pourvu que ces mensonges ne fassent point d'impression sur votre esprit: c'est tout ce que je désire de vous.
Ce que l'on vous mande de Rome de la connétable _Colonne_ seroit meilleur pour elle que ce qui se passe ici. La pauvre femme est peut-être bien près d'éprouver de pires aventures que toutes celles qu'elle a eues par le passé. Il ne faut rien imputer à toutes ces sortes de têtes-là; mais on ne peut s'empêcher de la plaindre. C'est la meilleure femme du monde, à cela près qu'il n'est pas au pouvoir humain de lui faire prendre les meilleurs partis, ni de résister à tout ce qui lui passe dans la fantaisie. Son mari part samedi ou lundi avec ses enfans. Il a marié l'aîné, comme vous savez, avec une fille de _Medina Celi_, premier ministre, qu'il emmène aussi à Rome. La connétable demeure dans son couvent, où apparemment elle va manquer de tout. Elle y est déjà misérablement. Si je n'avois pas autant compati à son malheur, je n'aurois pu m'empêcher de me divertir à l'entendre parler comme elle fait. Elle a de l'esprit. Elle écrit que cela est surprenant, avec ses _hauts_ et _bas_. Il étoit, en quelque sorte, facile à M. _de Nevers_, son frère, de la tirer du malheureux état où elle est, s'il étoit venu ici pour soutenir ses intérêts. Elle n'auroit pas été réduite à jouer la religieuse. Je pensai tomber de mon haut, quand le confesseur de la reine me dit qu'il lui alloit écrire la proposition de se faire religieuse pour sortir du château de Ségovie. Elle n'hésita pas un moment, comme je vous l'ai mandé, à trouver qu'elle en avoit la vocation. Je crus, au moins, qu'étant entrée dans le couvent, elle déclareroit qu'elle se moquoit, et que tout ce qu'elle avoit promis étoit pour sortir de prison; mais, au lieu de cela, elle prend l'habit dès l'instant qu'elle a mis le pied dans l'église. Il falloit que son frère vînt alors l'enlever de là, et tâcher de la faire aller demeurer avec la duchesse _de Modène_, comme on l'avoit proposé.
J'ai fort bien commencé et fini le carême; je n'en suis pas malade, Dieu merci. Le chocolat est une chose merveilleuse. N'en voudrez-vous point prendre?
On parle beaucoup de guerre avec le Portugal. Les deux princes veulent absolument qu'une certaine île soit à eux. Ils assurent qu'ils vont faire la guerre, si l'on ne la leur cède. On est pourtant tout-à-fait tranquille dans cette cour. Adieu, madame; je vous aime de tout mon coeur.
LETTRE XXXVI.
_Madrid, premier mai 1681._
Jamais rien au monde ne m'a paru moins un compliment que tout ce que vous me dites, ma chère madame, sur l'obligeante envie que vous me marquez que j'aille loger chez vous en arrivant à Paris. Soyez bien persuadée que je pense et que je sens sur cela tout ce qu'il faut pour inspirer une tendresse vive et reconnoissante. Mes enfans vous feront mille excuses de ma part, de ce que je ne puis faire ce que vous souhaitez. Ce sont des excuses bien différentes de celles que l'on emploie pour refuser une grâce ou un service que l'on ne peut rendre. Mais votre coeur est fait de manière que je ne puis douter que ce ne soit vous faire une espèce d'offense de mettre quelque obstacle aux services que vous voulez rendre. Je vous demande donc une infinité de pardons; je m'en demande à moi-même de m'opposer à la joie que j'aurois de me trouver à portée de vous voir, de vous parler à tout moment. Je ne suis pas destinée à des plaisirs continuels, il s'en faut bien; et, pour changer de discours, je vous avouerai que, depuis quelque temps je suis moins empressée de mon retour à Paris; car vous saurez que M. _de Villars_ prit la résolution de me faire partir, quand il sut, par la lettre du roi, son maître, qu'il le rappeloit. Il crut, pour plus grande commodité, qu'il étoit plus à propos que je m'en allasse la première, pour être en état de faire plus de diligence, débarrassé de femmes, de hardes et d'équipages; ne doutant point qu'au plus tard, trois semaines ou un mois après, il n'eût ordre du roi pour partir, et qu'il n'y eût un autre ambassadeur nommé. Mais je vois présentement qu'on ne parle de rien, et que M. _de Villars_ peut demeurer encore ici long-temps. Cela étant, je ne voudrois plus m'en aller, pour ne pas laisser mon mari dans cet ennuyeux pays, où je puis être comptée pour quelque chose, par rapport au dénuement de toute sorte de plaisirs. Cependant M. _de Villars_ ne pouvant s'imaginer d'être ici pour long-temps, et les chaleurs approchant, veut que je parte. A propos de cela, si vous trouvez par hazard, sur votre chemin, quelqu'un qui dise que le roi ait ordonné que je m'en revinsse en France, dites hardiment, madame, qu'il n'en est rien; sa majesté n'en a jamais écrit un mot à M. _de Villars_. Si ce que je vous écris là n'étoit pas vrai, vous croyez bien que je ne vous manderois pas le contraire. Vous voyez à quoi se réduisent mes vanteries, qui sont de vouloir établir, parce que cela est vrai, que le roi n'ordonne point de me faire partir, par la raison de mes malversations. Je vous entretiendrai bien, madame, quand je vous verrai. Il ne me sera, je crois, guère difficile de vous faire avouer que je ne mérite pas beaucoup de blâme sur ma conduite en cette cour; et, sans me vanter, peut-être n'ai-je fait tort à la conduite de personne. Adieu, ma chère madame.
LETTRE XXXVII.
_Madrid, 15 mai 1681._
Je ne suis point encore partie; les pluies ont été si excessives et si continuelles ici, que les carrosses ni les litières ne peuvent se mettre en chemin. Présentement que le temps se met au beau, et qu'on nous fait espérer que nous apprendrons par le premier courrier, que le roi a nommé le successeur de M. _de Villars_, je partirai plus volontiers avec la certitude qu'il ne demeurera pas long-temps ici après moi. Leurs majestés Catholiques revinrent samedi d'Aranjuez. La reine a eu la bonté de me dire qu'elle eût été au désespoir d'en revenir sitôt, sans la joie qu'elle avoit de me revoir. Elle n'a pas pourtant engraissé dans ce charmant séjour. Je l'ai trouvée changée. J'ai vu la reine mère ces jours passés, dont j'ai tous les sujets du monde de me louer, par toutes les choses obligeantes qu'elle dit de la conduite de M. _de Villars_ et de la mienne, quant à l'union de sa belle-fille avec elle; et je suis bien persuadée qu'elle en écrit conformément à la reine en France. Je suis à vous, ma chère madame, plus que je ne puis vous le dire.
_Fin des Lettres de Madame de Villars._
LETTRES
DE
MADAME DE COULANGES,
A MADAME DE SÉVIGNÉ.
NOTICE
SUR
MADAME DE COULANGES.
Madame de Coulanges a laissé d'elle la réputation d'une femme très-aimable et de beaucoup d'esprit; mais on ne trouve dans les livres, pour ainsi dire, aucune particularité, aucun détail sur sa personne. Il seroit aujourd'hui fort difficile, et peut-être même impossible, de suppléer entièrement à leur silence. A la distance où nous sommes déjà du siècle de Louis XIV, comment puiser dans la tradition des renseignemens certains sur les personnages de ce siècle, lorsque les écrivains du temps ont négligé de nous en transmettre? Les Lettres de madame _de Sévigné_ sont presque le seul écrit où il soit question de madame _de Coulanges_. Nous allons en extraire le peu de notions biographiques qu'elles offrent sur cette femme spirituelle.
Madame _de Coulanges_ naquit en 1631, de M. _du Gué-Bagnols_, intendant de Lyon.
Elle épousa Philippe-Emmanuel _de Coulanges_, conseiller au parlement de Paris, puis maître des requêtes, mort en 1716, âgé de 85 ans. M. _de Coulanges_ était cousin-germain de madame _de Sévigné_, dont sa femme devint l'amie intime et presque inséparable. Plein d'esprit et sur-tout de gaîté, très-agréable en société, à cause de ses saillies et de ses chansons, il avoit peu d'aptitude ou du moins peu de goût pour les fonctions graves et laborieuses de la magistrature. On raconte qu'étant chargé de rapporter une affaire, où il s'agissoit d'une marre d'eau que se disputoient deux paysans dont l'un s'appeloit _Grapin_, il s'embarrassa tellement dans le détail des faits, qu'il fut obligé d'interrompre son récit: _Pardon, messieurs_, dit-il aux juges; _je me noie dans la marre à_ Grapin, _et je suis votre serviteur_. Depuis cette aventure, il ne voulut plus être rapporteur, et il finit par se démettre de sa charge pour faire des voyages, des chansons et de bons dîners.
Madame _de Coulanges_, fille d'un simple intendant de province, et femme d'un homme de robe, qui avoit renoncé à son état, n'avoit aucun rang à la cour; et cependant elle y jouissoit de beaucoup de considération. Elle étoit nièce de la femme de _le Tellier_, ministre d'état, depuis chancelier, et cousine du fameux _Louvois_, ministre de la guerre. La parenté lui donnoit un certain crédit auprès de ces deux hommes puissans; et, comme on peut croire, ses amis lui fournissoient quelquefois l'occasion d'en faire usage. C'étoit sur-tout auprès de _Louvois_ qu'on réclamoit ses bons offices, dans ce temps de guerres continuelles, où les emplois de l'armée passoient si rapidement de main en main.
C'étoit beaucoup, pour avoir des succès à la cour, que d'être nièce et cousine de ministre; mais ceux de madame _de Coulanges_ tenoient encore à une autre cause bien plus honorable pour elle. C'est ce que madame _de Sévigné_ a exprimé d'une manière si vive et si ingénieuse, en disant: _l'esprit de madame_ de Coulanges _est une dignité_. Cet esprit consistoit à dire avec grâce, avec aisance, des choses fines et imprévues, des mots vifs et piquans. On appeloit cela _les épigrammes de madame_ de Coulanges. Voici ce qu'en dit madame _de Caylus_ dans ses _Souvenirs_. «Madame _de Coulanges_, femme de celui qui a fait tant de chansons..... avoit une figure et un esprit agréables, une conversation remplie de traits vifs et brillans; et ce style lui étoit si naturel, que l'abbé _Gobelin_ dit, après une confession générale qu'elle lui avoit faite: _Chaque péché de cette dame est une épigramme._ Personne en effet, après madame _de Cornuel_, n'a dit plus de bons mots que madame _de Coulanges_.» Madame _de Sévigné_, qui, dans ses Lettres, nous a conservé plusieurs bons mots de madame _de Cornuel_, que l'on cite encore tous les jours, en a rapporté aussi quelques-uns de madame _de Coulanges_; mais ils n'ont pas fait la même fortune. Il semble qu'ils avoient quelque chose de plus délié, de plus fugitif, qui tenoit davantage aux circonstances des personnes, des lieux et du temps; aux manières et au ton de celle qui les disoit; en un mot, nous pensons qu'ils perdroient beaucoup à être déplacés; et ce motif nous détermine à n'en transporter aucun dans cette Notice.
Madame _de Coulanges_, dont la malice s'égayoit souvent aux dépens des femmes que l'on soupçonnoit de quelque tendre foiblesse, fut à son tour l'objet des épigrammes; elle fut accusée d'avoir un peu plus que de l'amitié pour le marquis _de la Trousse_, cousin-germain de son mari. Le marquis étoit follement amoureux; elle, _dure, méprisante et amère_, à ce que dit madame _de Sévigné_, qui avouoit bonnement ne rien concevoir à leur conduite. «Il y auroit, dit-elle ailleurs, à parler un an sur l'état inconcevable et surprenant des coeurs de M. _de la Trousse_ et de madame _de Coulanges_». Tout le monde n'avoit point là-dessus la même incertitude qu'elle. Madame _de la Trousse_ étoit jalouse avec fureur de madame _de Coulanges_; et _Louvois_ ayant envoyé M. _de la Trousse_ sur la frontière, demanda publiquement pardon à sa cousine de ce qu'il lui ôtoit, pendant l'hiver, _cette douce société_. «Au milieu de toute la France, dit madame _de Sévigné_, elle soutint fort bien cette attaque; elle ne rougit point, et répondit précisément ce qu'il falloit».
Cette intrigue, vraie ou fausse de madame _de Coulanges_ avec M. _de la Trousse_, n'empêcha, point la scrupuleuse et dévote madame _de Maintenon_ d'avoir toujours le plus vif attachement pour son ancienne amie de l'hôtel de Richelieu. Elle vouloit toujours l'avoir auprès d'elle à Versailles et à St.-Cyr, et alloit elle-même la voir quand elle étoit malade.
Nous ignorons dans quelle année est morte madame _de Coulanges_.
LETTRES
DE
MADAME DE COULANGES,
A MADAME DE SÉVIGNÉ.
LETTRE PREMIÈRE.
_Lyon, premier août 1672._
J'ai reçu vos deux lettres, ma belle; et je vous rends mille grâces d'avoir songé à moi dans le lieu où vous êtes. Il fait un chaud mortel; je n'ai d'espérance qu'en sa violence[29]. Je meurs d'envie d'aller à Grignan; ce mois-ci passé, il n'y faudra pas songer; ainsi je vous irai voir assurément, s'il est possible que je puisse arriver en vie; au retour, vous croyez bien que je ne serai pas dans cet embarras. Le marquis _de Villeroi_ passe sa vie à regretter le malheur qui l'a empêché de vous voir. Les violons sont tous les soirs en Bellecour[30]; je m'y trouve peu, par la raison que je quitte peu ma mère; dans l'espérance d'aller à Grignan, je fais mon devoir à merveille; cela m'adoucit l'esprit. Mais quel changement! vous souvient-il de la figure que madame _Solus_ faisoit dans le temps que vous étiez ici? Elle a fait imprudemment ses délices de madame _Carle_; celle-ci avoit, dit-on, ses desseins; pour moi, je n'en crois rien; cependant c'est le bruit de Lyon; en un mot, c'est de madame _Carle_ que M. le marquis paroît amoureux. Madame _Solus_ se désespère, mais elle aime mieux voir M. le marquis infidèle que de ne le point voir; cela fait croire qu'elle ne prendra jamais le parti de se jeter dans un couvent. Cette histoire vous paroît-elle avoir la grâce de la nouveauté? Continuez à m'écrire, ma très-belle, vos lettres me touchent le coeur: Madame _de Rochebonne_ est toujours dans le dessein de vous aller voir. Je ne savois point que madame _de Grignan_ eût été malade; si c'est une maladie sans suite, sa beauté n'en souffrira pas long-temps. Vous savez l'intérêt que je prends à tout ce qui pourroit, cet hiver, vous empêcher l'une et l'autre de revenir de bonne heure.
Adieu, ma très-chère amie; j'oubliois de vous dire que le marquis _de Villeroi_ se propose d'aller à Grignan avec votre ami le comte _de Rochebonne_: je vous suis très-obligée de vouloir bien de moi; il y a peu de choses que je souhaite davantage que de me rendre au plus vîte dans votre château; mon impatience, _quoique violente_, dure toujours: cela me fait craindre pour le chaud; il doit être insupportable, puisque je ne m'y expose pas. La rapidité du Rhône convient à l'envie que j'ai de vous embrasser; ainsi, madame, je ne désespère point du tout de vous aller conter les plaisirs de Bellecour. Vous me promettez de ne me point dire: _Allez, allez; vous êtes une laide_; cela me suffit. J'ai peur que vous ne traitiez mal notre gouverneur; vos manières m'ont toujours paru différentes de celles de madame _Solus_. Vous savez bien que l'on dit à Paris que _Vardes_ et lui se sont rencontrés: devinez où?
LETTRE II.
_Lyon, 11 septembre 1672._
Je suis ravie de pouvoir croire que vous m'avez un peu regrettée; ce qui me persuade que je le mérite, c'est le chagrin que j'ai eu de ne vous plus voir; j'ai fait vos complimens au _charmant_[31]; il les a reçus, comme il le devoit, j'en suis contente; si je prenois autant d'intérêt en lui que M. _de Coulanges_, je serois plus aise de ce qu'il dit de vous, pour lui que pour vous. Madame _d'Assigni_ a gagné son procès tout d'une voix. Envoyez-moi M. _de Corbinelli_; son appartement est tout prêt; je l'attends avec une impatience, qui mérite qu'il fasse ce petit voyage; toutes nos beautés attendent, et ne veulent point partir pour la campagne qu'il ne soit arrivé; s'il abuse de ma simplicité, et que tout ceci se tourne en projets, je romps pour toujours avec lui. Adieu, ma vraie amie. C'est à madame la comtesse _de Grignan_ que j'en veux.
_A madame_ DE GRIGNAN.
Je n'ai plus de goût pour l'ouvrage, madame; on ne sait travailler qu'à Grignan; le _charmant_ et moi, nous en commençâmes un, il y a deux jours; vous y aviez beaucoup de part; vous me trouveriez une grande ouvrière à l'heure qu'il est. Il me paroît que le _charmant_ vous voudroit bien envoyer des patrons; mais le bruit court que vous ne travaillez point à patrons, et que ceux que vous donnez sont inimitables. Adieu, ma chère madame; je trouve une grande facilité à me défaire de ma sécheresse, quand je songe que c'est à vous que j'écris.
LETTRE III.
_Lyon, 30 octobre 1672._
Je suis très-en peine de vous, ma belle; aurez-vous toujours la fantaisie de faire le bon corps? Falloit-il vous mettre sur ce pied-là après avoir été saignée? Je meurs d'impatience d'avoir de vos nouvelles, et il se passera des temps infinis avant que j'en puisse recevoir. Hélas! voici un adieu, ma délicieuse amie; je m'en vais faire cent lieues pour m'éloigner de vous! quelle extravagance! Depuis que le jour est pris pour m'en aller à Paris, je suis enragée de penser à tout ce que je quitte; je laisse ma famille, une pauvre famille désolée; et cependant je pars le jour même de la Toussaint pour Bagnols: de Bagnols à Rouanne; et puis, _vogue la galère_. N'êtes-vous pas ravie du présent que le roi a fait à M. _de Marsillac_[32]? n'êtes-vous pas charmée de la lettre que le roi lui a écrite? Je suis au vingtième livre de l'_Arioste_; j'en suis ravie. Je vous dirai, sans prétendre abuser de votre crédulité, que, si j'étois reçue dans votre troupe à Grignan, je me passerois bien mieux de Paris, que je ne me passerai de vous à Paris. Mais, adieu, ma vraie amie, je garde le _charmant_ pour la belle comtesse. Ecoutez, madame, le procédé du _charmant_; il y a un mois que je ne l'ai vu; il est à Neuville[33], outré de tristesse; et quand on prend la liberté de lui en parler, il dit que son exil est long; et voilà les seules paroles qu'il a proférées depuis l'infidélité de son _Alcine_; il hait mortellement la chasse, et il ne fait que chasser; il ne lit plus, ou du moins il ne sait ce qu'il lit; plus de _Solus_, plus d'amusement; il a un mépris pour les femmes, qui empêche de croire qu'il méprise celle qui outrage son amour et sa gloire; le bruit court qu'il viendra me dire adieu le jour que je partirai. Je vous manderai le changement qui est arrivé en sa personne. Je suis de votre avis, madame, je ne comprends point qu'un amant ait tort, parce qu'il est absent; mais qu'il ait tort étant présent, je le comprends mieux; il me paroît plus aisé de conserver son idée sans défauts pendant l'absence. _Alcine_ n'est pas de ce goût; le _charmant_ l'aime de bien bonne foi; c'est la seule personne qui m'ait fait croire à l'inclination naturelle; j'ai été surprise de ce que je lui ai entendu dire là-dessus; mais que deviendra-t-elle, comme vous dites, cette inclination? Peut-être arrivera-t-il un jour que le _charmant_ croira s'être mépris, et qu'il contera les appas trompeurs d'_Alcine_. Le bruit de la reconnoissance que l'on a pour l'amour de mon gros cousin[34] se confirme; je ne crois que médiocrement aux méchantes langues; mais mon cousin, tout gros qu'il est, a été préféré à des tailles plus fines; et puis, après un petit, un grand; pourquoi ne voulez-vous pas qu'un gros trouve sa place? Adieu, madame; que je hais de m'éloigner de vous!
Venez, mon cher confident[35], que je vous dise adieu; je ne puis me consoler de ne vous avoir point vu; j'ai beau songer au chagrin que j'aurois eu de vous quitter, il n'importe; je préférerois ce chagrin à celui de ne vous avoir point fait connoître les sentimens que j'ai pour vous. Je suis ravie du talent qu'a M. _de Grignan_ pour la friponnerie; ce talent est nécessaire pour représenter le vraisemblable. Adieu, mon cher monsieur: quand vous me promettez d'être mon confident, je me repens de n'être pas digne d'accepter une pareille offre; mais venez vous faire refuser à Paris. Adieu, mon amie; adieu, madame la comtesse; adieu, M. _de Corbinelli_; je sens le plaisir de ne vous point quitter en m'éloignant, mais je sens bien vivement le chagrin d'être assurée de ne trouver aucun de vous où je vais.
Je ne veux point oublier de vous dire que je suis si aise de l'abbaye que le roi a donnée à M. le coadjuteur, qu'il me semble qu'il y a de l'incivilité à ne m'en point faire de compliment.
LETTRE IV.
_Paris, 26 décembre 1672._
Le siége de Charleroi est enfin levé[36]; je ne vous demande aucun détail de ce qui s'y est passé, sachant que mademoiselle _de Méri_ en envoie une relation à madame _de Grignan_. On ignore jusqu'à présent quelle route le roi prendra; les uns disent qu'il retournera tout droit à Saint-Germain; les autres qu'il ira en Flandre; nous serons bientôt éclaircis de sa marche. Sans vanité, je sais des nouvelles à l'arrivée des courriers; c'est chez M. _le Tellier_[37] qu'ils descendent, et j'y passe mes journées; il est malade, et il paroît que je l'amuse; cela me suffit pour m'obliger à une grande assiduité. Je ne comprends point par quelle aventure vous n'avez pas reçu la lettre de M. _de Coulanges_, dans laquelle je vous écrivois; c'est une médiocre perte pour vous; j'ai cependant la confiance de croire que vous regrettez cette lettre, parce que je vous aime, ma très-belle, et que vous m'avez toujours paru reconnoissante. J'ai été à la messe de minuit; j'ai mangé du petit salé au retour; en un mot, j'ai un assez bon corps cette année pour être digne du vôtre. J'ai fait des visites avec madame _de la Fayette_, et je me trouve si bien d'elle, que je crois qu'elle s'accommode de moi. Nous avons encore ici madame _de Richelieu_; j'y soupe ce soir avec madame _du Fresnoi_; il y a grande presse de cette dernière à la cour, il ne se fait rien de considérable dans l'état, où elle n'ait part. Pour madame _Scarron_, c'est une chose étonnante que sa vie: aucun mortel, sans exception, n'a commerce avec elle; j'ai reçu une de ses lettres; mais je me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela attire. Le rendez-vous du beau monde est les soirs chez la maréchale _d'Estrées_; _Manicamp_ et ses deux soeurs sont assurément bonne compagnie; madame _de Senneterre_ s'y trouve quelquefois, mais toujours sous la figure d'Andromaque. On est ennuyé de sa douleur: pour elle, je comprends qu'elle s'en accommode mieux que de son mari; cette raison devroit pourtant lui faire oublier qu'elle est affligée. Je la crois de bonne foi; ainsi je la plains. Les gendarmes Dauphin sont dans l'armée de M. _le Prince_; il faut espérer qu'on les mettra bientôt en quartier d'hiver, et qu'ils auront un moment pour donner ordre à leurs affaires; je connois des gens qui en sont accablés. Adieu, ma très-aimable; je vais me préparer pour la grande occasion de ce soir: il faut être bien modeste pour se coiffer quand on soupe avec madame _du Fresnoi_. Permettez-moi de faire mille complimens à madame _de Grignan_; je voudrois bien que ce fussent des amitiés, mais vous ne voulez pas.