Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin

Chapter 27

Chapter 273,892 wordsPublic domain

Je veux vous rendre compte de l'état de mes finances. Vous savez qu'il y a long-temps que je dois, et dépensois, sans trop savoir ce que je pouvois dépenser. Enfin, lassée de ce désordre, j'ai emprunté 2,000 écus pour payer mes dettes criardes, que je rendrai dans quatre ans, en donnant par année 1,800 livres de mes rentes; je me réduis alors à 1,200 livres: je serai bien à l'étroit, mais bien soulagée de ne devoir plus que 4,400 livres à M. _Pâris de Montmartel_, à qui je donnerai 1,000 livres par année. J'aurai le bonheur de ne plus voir de créanciers; ils ne seront pas si aises d'être débarrassés de moi, que je le serai de l'être d'eux; car ils sont bonnes gens, et ne m'ont point tourmentée. J'ai eu le plaisir d'arranger les affaires de _Sophie_, de façon qu'elle est à proportion plus riche que moi. J'espère que nous mangerons notre revenu ensemble. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai d'avoir pris mon parti de payer, pour n'avoir obligation à personne. Madame _P....._ se ressouvient-elle de moi? Elle seroit bien ingrate, si elle ne m'aimoit pas un peu; car je la respecte et l'honore infiniment. Ne m'oubliez point, s'il vous plaît, auprès de M. _de Caze_. Madame la duchesse _de Saint-Pierre_ m'a beaucoup demandé de ses nouvelles, et m'a chargée de lui faire ses complimens. Elle l'aime bien, à ce qu'elle m'a dit. Dites-lui que cette dame est toujours plus belle: elle a conservé un beau teint, une belle gorge. Elle est comme à vingt ans; elle est très-aimable: elle a vu bonne compagnie; et un mari sévère, et qui connoissoit le monde, l'a rendue d'une politesse charmante. Elle sait conserver l'air d'une grande dame, sans humilier les autres. Elle n'a point du tout cette politesse haute qui protège; elle a bien de l'esprit, elle sait dire des choses flatteuses, et sait mettre les gens à leur aise.

Je fis, il y a quelques jours, vos complimens à madame _de Tencin_ moi-même. Vous êtes surprise; mais écoutez, et vous le serez davantage. J'étois dans la chambre de madame sa soeur. Elle entra, je voulus m'en aller. C'est ce que je faisois ordinairement, parce qu'elle me refusoit le salut. Elle étoit d'un embarras horrible; elle m'attaqua de conversation, loua d'abord la robe que je portois, me parla de la santé de madame sa soeur, et enfin elle resta deux heures à toujours causer et de très-bonne humeur. Nous vînmes à parler de notre voyage en Bourgogne, à Pont-de-Vesle, à Genève. Je pris cette occasion, et lui dis que j'avois reçu dernièrement votre lettre où vous me chargiez de lui faire des complimens. Elle me dit que cela la surprenoit, qu'il y avoit des temps infinis qu'elle n'avoit entendu parler de vous. Je l'assurai que ce n'étoit pas votre faute; que, presque dans toutes vos lettres, vous faisiez des complimens pour elle, et que, comme je n'avois pas l'honneur de la voir, j'en avois chargé plusieurs personnes, entr'autres _d'Argental_; que, sur-tout à mon départ de Genève, vous m'aviez recommandé de lui faire bien des amitiés de votre part. Elle me dit que ce ressouvenir lui faisoit bien du plaisir, parce qu'elle vous aimoit beaucoup. Elle me fit bien des questions sur votre santé et sur vos affaires. Je lui rendis compte de l'arrangement que vous aviez fait; elle dit à cela qu'elle vous reconnoissoit bien, et que personne n'étoit plus capable que vous, de bons et nobles procédés. Depuis ce temps-là, nous nous sommes revues. Nous avons fait la conversation comme si nous n'avions pas été mal ensemble et sans éclaircissement. J'en veux rester à ce point. Je ne vais point chez elle. Il me sera difficile de l'éviter; mais si j'y vais, fiez-vous-en à moi, ce sera sobrement.

On ne parle ici que de l'abbé _Pâris_, des miracles et des convulsions qui s'opèrent sur son tombeau. Les uns disent qu'il fait des miracles; les autres, que ce sont des friponneries. Les partis s'exercent à outrance. Les neutres et les bons catholiques, c'est-à-dire, les vrais, sont peu édifiés. On n'entend que calomnie, fureur, emportement et friponnerie. Les mieux sont ceux qui ne sont que fanatiques, et ceux-là se croient tout permis. Voilà ce qui fait le sujet de toutes les conversations, et messieurs _de B....._ les chansonnent. Il y a des couplets sur la duchesse douairière; ils sont trop grossiers pour que je vous les envoie. On joue à l'opéra _Callirhoë_, qui ne réussit pas, quoique cet opéra soit intéressant et joli; mais le grand air à présent est de n'aller que le vendredi à l'opéra; et d'ailleurs, comme tout est esprit de parti, les partisans de la _Le Maure_ sont en plus grand nombre à présent que ceux de la _Pellissier_. M. _d'Argental_ est amoureux de cette dernière; il est aimé, et il s'en cache beaucoup. Il croit que je l'ignore, et je n'ai garde de lui en parler. Elle en est folle; elle est tout aussi impertinente que la _Le Couvreur_; mais elle est sotte, et ne lui fera point faire de folie. C'est un furieux ridicule à un homme sage et en charge, que d'être toujours attaché à une comédienne. Tous les partisans de la _Le Maure_ trouvent la _Pellissier_ outrée et peu naturelle. Ils disent que c'est M. _d'Argental_ et ses amis qui la gâtent. Cela m'afflige; mais, connoissant son abandon pour ce qu'il aime, je me console de cela, parce qu'il s'en cache, et que par conséquent, il vit plus avec le monde pour dépayser. Pour M. _de Pont-de-Vesle_, il se porte à merveille; il est galant au possible; il me demande souvent de vos nouvelles. M. _de Ferriol_ est assez bien, mais horriblement sourd et gourmand. Voilà un compte exact de toutes les nouvelles, mais je ne vous ai pas encore rendu compte de mon coeur. Pour vous, je vous aime parfaitement. Cette amitié fait le bonheur de ma vie, et souvent la peine; car j'ai le coeur serré, quand je pense qu'une personne que j'aime si tendrement, je ne la vois point. Aimez-moi, Madame, comme je vous aime.

LETTRE XXVIII.

Paris, 1731.

Ma santé, Madame, se rétablit tout doucement. Ma convalescence est longue; mais ma maladie l'a été. Il n'est point surprenant que j'aie de la peine à réparer mes forces. Vos bontés et vos voeux pour moi me font un bien infini: je vous en remercie de tout mon coeur. Vos lettres m'ont fait un grand plaisir; mais le chagrin de vous causer des inquiétudes diminue ma satisfaction d'être autant aimée. En vérité, rattachement tendre que je vous ai voué, mérite les bontés que vous avez pour moi. Je vous aime et vous estime comme vous le méritez; c'est sans bornes. Continuez, Madame, à me rendre heureuse; car je mourrois de douleur, si vous cessiez d'avoir de l'amitié pour moi.

Madame _de Tencin_ est, comme vous le savez, exilée à Ablons depuis quatre mois. Elle a été très-malade. _Astruc_ est comme _Roland_. Je ne sais si c'est badinage, ou si c'est tout de bon; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que personne ne la plaint, et bien des gens disent qu'elle n'a rien de mieux à faire qu'à mourir. Voilà de bons propos. M. _de Saint-Florentin_ est à l'extrémité: s'il en revient, il deviendra sage, ou il sera incorrigible. M. _de Gesvres_ et le duc _d'Épernon_ sont toujours exilés. On appelle leur conjuration, _la conspiration des marmousets_. Tout le monde se moque d'eux. M. _de Bedevolle_ étoit un des conjurés; il laisse une réputation qui ne flaire pas comme baume. On dit que c'est un esprit très-dangereux, d'autant plus qu'il est fripon. Adieu, Madame, je ne puis écrire plus long-temps, je suis trop foible.

LETTRE XXIX.

_Histoire de mes Amours avec le duc_ DE GESVRES.

1731.

Je conviens, Madame, malgré votre colère et le respect que je vous dois, que j'ai eu un goût violent pour M. le duc _de Gesvres_, et que j'ai même porté à confesse ce grand péché. Il est vrai que mon confesseur ne jugea pas à propos de me donner de pénitence. J'avois huit ans, quand cette passion commença, et à douze ans, je tournois en plaisanterie mon goût; non que je ne trouvasse M. _de Gesvres_ aimable, mais je trouvois plaisans tous les empressemens que j'avois eus d'aller causer et jouer dans les jardins avec lui et ses frères: il a deux ou trois ans plus que moi, et nous étions, à ce qui nous paroissoit, beaucoup plus vieux que les autres. Cela faisoit que nous causions, lorsque les autres jouoient à la cligne-musette. Nous faisions les personnes raisonnables; nous nous voyions régulièrement tous les jours; nous n'avons jamais parlé d'amour, car en vérité, nous ne savions ce que c'étoit ni l'un ni l'autre. La fenêtre du petit appartement donnoit sur un balcon où il venoit souvent; nous nous faisions des mines; il nous menoit à tous les feux de la Saint-Jean, et souvent à Saint-Ouen. Comme on nous voyoit toujours ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entr'eux, et cela vint aux oreilles de mon Aga[200] qui, comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela. Je le sus: cela m'affligea; je crus, comme une personne raisonnable, qu'il falloit m'observer, et cette observation me fit croire que je pourrois bien aimer M. _de Gesvres_; j'étois dévote, et j'allois à confesse; je dis d'abord tous mes petits péchés: enfin il fallut dire le gros péché; j'eus de la peine à m'y résoudre; mais en fille bien élevée, je ne voulus rien cacher. Je dis que j'aimois un jeune homme. Mon directeur parut étonné, il me demanda quel âge il avoit. Je dis qu'il avoit onze ans: il me demanda s'il m'aimoit, et s'il me l'avoit dit; je dis que non; il continua ses questions. «Comment l'aimez-vous, me dit-il? Comme moi-même, lui répondis-je. Mais me répliqua-t-il, l'aimez-vous autant que Dieu?» Je me fâchai, et je trouvai fort mauvais qu'il m'en soupçonnât. Il se mit à rire, et me dit qu'il n'y avoit point de pénitence pour un pareil péché; que je n'avois qu'à continuer d'être toujours bien sage, et de n'être jamais seule avec un homme; que c'étoit tout ce qu'il avoit à me dire pour l'heure. Je conviendrai encore qu'un jour, j'avois alors douze ans, lui de quatorze à quinze, il parloit avec transport qu'il feroit la campagne prochaine; je me sentis choquée qu'il n'eût pas de regret de me quitter, et je lui dis avec aigreur: «ce discours est bien désobligeant pour nous». Il m'en fit des excuses, et nous disputâmes long-temps là-dessus. Voilà ce qu'il y a jamais eu de plus fort entre nous. Je crois qu'il avoit autant de goût pour moi, que j'en avois pour lui. Nous étions tous deux très-innocens, moi dévote, lui autre chose. Voilà la fin du roman. Depuis ce temps-là, nous nous sommes rappelé nos jeunes ans, sans cependant nous trop étendre; la matière étoit délicate, soit plaisanterie, soit sérieusement; le sujet et nos âges me justifieront-ils, Madame? voilà la vérité pure. Pour celui qui l'a dit, c'est assurément _Bedevolle_; il porte son esprit tracassier dans tous les pays qu'il habite. Vous devriez toujours prendre ma défense, et me conserver l'estime du public. Savez-vous bien que je suis réellement piquée et en colère des soupçons que vous avez de moi? Il faut que vous ne m'aimiez pas autant que je m'en étois flattée. Quoi! Madame, vous me croiriez capable de vous tromper! Je vous ai fait l'aveu de toutes mes foiblesses; elles sont bien grandes; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvois estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon coeur ne pouvoit être séduit que par la vertu, ou par tout ce qui en avoit l'apparence. Je conviens, avec douleur, que vous ne pouvez arracher de mon coeur l'amour le plus violent; mais soyez assurée que je sens toutes les obligations que je vous ai, et que je ne varierai jamais sur les sentimens tendres que je vous ai voués. Ma reconnoissance égale mon amitié et mon estime pour vous. Vous êtes la personne la plus respectable et la plus aimable que je connoisse. Je vous proteste que l'on est bien éloigné de chercher à rompre cette confiance que j'ai pour vous. Le chevalier vous aime et vous respecte infiniment; il s'attendrit quand je parle du malheur que j'ai d'être séparée de vous, et quelque crainte que l'on ait de me perdre, l'estime est plus forte. Quand je lui ai raconté les conversations que j'avois eues avec vous, je l'ai fait pleurer, et tout ce qu'il disoit étoit: «hélas! j'ai couru de furieux risques.» Il paroissoit très-inquiet que cela n'eût diminué mon goût pour lui, sentant que cela en étoit bien capable; il me remercia après cela, de la façon du monde la plus touchante, de l'aimer encore. Vous n'ignorez pas le fruit des soins que l'on avoit pris pour nous désunir et pour me perdre. Le chevalier a trop de délicatesse, pour que l'aversion et le mépris ne fussent pas la récompense de ces âmes basses. Jugez ce que le contraire a dû faire. On a été bien éloigné de vous attribuer le refroidissement de mes lettres, pendant mon séjour en Bourgogne: il tomboit sur la _gentille Bourguignonne_, et croyoit que la maréchale me disoit du mal de lui. Son attachement devient tous les jours plus fort: ma maladie l'a mis dans des inquiétudes si terribles, qu'il faisoit pitié à tout le monde, et on venoit me rendre ses discours. En vérité, vous en auriez pleuré, Madame, aussi bien que moi. Il étoit dans des frayeurs énormes que je ne mourusse. Il n'étoit pas possible, disoit-il, qu'il pût résister à ce malheur. Sa douleur et sa tristesse étoient si grandes, que je le consolois, et je cachois mes maux, tant que je le pouvois; il avoit toujours les larmes aux yeux; je n'osois le regarder, il m'attendrissoit trop. Madame _de Ferriol_ me demanda un jour si je l'avois ensorcelé; je lui répondis: «le charme dont je me suis servie, est d'aimer malgré moi, et de lui rendre la vie du monde la plus douce». L'envie lui fit faire la question, et la malice me fit répondre. Voilà, Madame, ce que vous m'avez demandé; mon coeur est à découvert. Je passe sous silence mes remords; ma raison m'en fait naître; lui et ma passion les étouffent. Quelques rayons d'espérance d'une fin, d'une conclusion, aident bien à m'égarer; mais il n'est pas à mon pouvoir de les abandonner. Adieu, Madame, je n'en puis plus. Voilà une longue lettre, pour une personne aussi foible que moi.

LETTRE XXX.

Paris, 1727.

J'ai consulté M. _Silva_ et M. _Gervais_ pour vous, Madame; ils veulent que vous vous fassiez saigner souvent, et que vous alliez absolument à des bains chauds. Comme votre santé m'est plus chère que ma propre vie, je n'ai pas oublié un mot de ce qu'ils m'ont dit. Au nom de Dieu, faites ce qu'il faut pour vous procurer une bonne santé! Dieu l'ordonne, vos parens le désirent ardemment, et vos amis, à la tête desquels je veux être, se mettent à vos genoux. Ne me donnez point pour raison celle de la dépense. Je connois la noblesse de votre coeur, et je sais les motifs vertueux qui vous rendent si ménagère; mais les hommes, qui ne sont pas capables de sentimens si délicats, qui rapportent tout à eux, vous accuseront d'un goût pour l'épargne. Cela seroit injuste, je l'avoue; mais il faut vivre avec ces hommes. Laissez moins de bien à vos héritiers, et donnez-leur un bien plus précieux, qui est votre santé, votre vie: l'argent que vous économiserez, pour remédier à votre santé, n'est fait que pour s'en servir. Je connois votre famille: ils donneroient tous une partie de leurs jours pour prolonger les vôtres. Je vous dis tout cela avec une vivacité qui ne peut vous déplaire, puisque c'est l'intérêt le plus vif et le plus tendre qui le dicte à ma plume; et il est difficile de se modérer, quand on est occupé, comme je le suis, d'une amie telle que vous, et dont la santé me tient au coeur. Promettez-moi donc que vous ferez les remèdes nécessaires. Songez, et soyez bien convaincue que si vous êtes mieux, je serai indubitablement soulagée. Je me chagrine et m'attendris pour vous; je ne puis penser à vous que je n'aie le coeur gros. La crainte et la douleur étouffent des souvenirs qui me plairoient. Laissez-moi penser à vous doucement. Enfin, si vous m'aimez, faites votre possible pour guérir.

Il faut que je vous parle de mon foible corps; il est bien foible, je ne puis me remettre de ma furieuse maladie, je ne reprends point le sommeil, j'ai été trente-sept heures sans fermer les paupières, et très-souvent je ne m'endors qu'à sept heures du matin. Vous jugez bien si je peux reprendre mes forces; j'ai de la diarrhée depuis quelques jours. Les médecins ne comprennent pas trop mon mal, ils disent que jamais on n'a eu une fluxion de poitrine sans cracher. Il est vrai que j'ai eu de l'oppression, et que j'en ai encore beaucoup. Je suis extrêmement maigrie; mon changement ne paroît pas autant quand je suis habillée. Je ne suis pas jaune, mais fort pâle; je n'ai pas les yeux mauvais: avec une coiffure avancée, je suis encore assez bien; mais le déshabillé n'est pas tentant, et mes pauvres bras, qui, même dans leur embonpoint, ont toujours été vilains et plais, sont comme deux cotterets. Vous auriez été flattée de l'amitié que tout le monde a témoignée pour une personne que vous honorez de votre tendresse, si vous aviez été témoin de tout ce qui s'est passé pendant que je fus en danger: tous mes amis et les domestiques fondoient en larmes; et quand j'ai été hors de danger (j'ignorois y avoir été), ils vinrent tous à la fois, avec des larmes de joie, me féliciter. Je fus attendrie au point qu'ils craignoient d'avoir commis une indiscrétion. Que seriez-vous devenue, vous, Madame, qui avez, tant de bonté pour moi, si vous aviez été là? Il y a deux de mes amies qui étoient dans la chambre, qui n'y purent tenir. Tout cela m'a été conté depuis. La pauvre _Sophie_ a souffert tout ce qu'il est possible de souffrir; elle craignoit de m'alarmer, elle vouloit avoir l'air assurée; elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour ne pas pleurer. Vous savez combien elle est pieuse; elle étoit inquiète pour mon âme, d'autant que _Silva_ étoit furieux que l'on ne m'eût pas confessée. Il est vrai que sans avoir la certitude que j'étois en danger, je l'avois demandé à madame _de Ferriol_, qui fit une autre scène. Elle radote; elle ne fut occupée que du jansénisme. Dans ce moment, au lieu de chercher un peu à me rassurer, elle saisit avec vivacité la première parole que je lui dis, pour me donner son confesseur, et que je n'en prisse point d'autre; je lui répondis d'une façon qui auroit fait rentrer une autre personne en elle-même. J'avoue que dans ce moment je fus plus indignée qu'effrayée; mais je m'aperçus que tout ce que je lui disois étoit inutile; c'étoit semer des marguerites devant des pourceaux; elle ne sentoit rien que le plaisir d'avoir escamoté ma confession à un janséniste; elle trouva le triomphe si beau, qu'elle en devint insolente, et dit à sa femme de chambre des choses si piquantes sur _Sophie_, parce qu'elle ne m'avoit pas parlé de son confesseur, que cette fille fondit en larmes, en lui disant qu'elle et _Sophie_ étoient assez affligées, pour qu'elles méritassent plus de consolations que de gronderies; que ma femme de chambre, il est vrai, avoit eu plus d'amour pour ma vie que pour mon âme; qu'elle se reprochoit ces sentimens, et qu'elle étoit très-soulagée de voir que j'aurois les secours de l'âme, sans qu'elle eût eu la douleur de me l'apprendre. Que dites-vous de cette scène et de la tendresse de cette bonne dame? Mais l'on conserve toujours son caractère: s'il avoit fallu aller quatre heures à pied, pour me chercher un remède, elle y auroit été avec joie; mais les réflexions tendres et délicates, les sentimens du coeur nuls; elle étoit fâchée, comme nous le sommes d'un indifférent qui ne nous fait point oublier le reste; elle n'étoit occupée que de la colère qu'elle prétendoit que son frère auroit que je fusse morte entre les mains d'un janséniste: chose dont je crois qu'il se seroit peu soucié; mais elle s'étoit figuré qu'il lui en auroit su mauvais gré, et l'en auroit déshéritée. Vous direz peut-être que je m'imagine tout cela. Non, en vérité, j'ai trop vécu avec elle, pour ne la pas connoître, et d'ailleurs, elle a trop peu de soin de me cacher son âme. J'attribue tout ceci à une âme peu tendre et à un corps apoplectique et qui radote. Cela ne me fera jamais oublier toutes les obligations que je lui ai, et mon devoir; je lui rendrai tous les soins que je lui dois, aux dépens même de mon sang. Mais, Madame, qu'il est différent d'agir par devoir ou par tendresse. Cela a son bien: je serois trop malheureuse, si j'avois pour elle la tendresse que j'ai pour vous. Dans l'état où elle est, il faudroit m'enterrer avec elle.

Adieu, Madame, je finis cette longue épître, que je crois très-difficile à déchiffrer. Madame _de Tencin_ m'aime à la folie. Qu'en croyez-vous? Je voudrais bien qu'elle ne s'aperçut pas de l'éloignement que j'ai pour elle: je me crois fausse, et quand je suis avec elle, je suis dans une continuelle contrainte. J'embrasse le mari, les femmes, les enfans. Permettez cette familiarité à votre _Aïssé_.

_P.S._ J'apprends dans ce moment que le roi vient d'ordonner que le cimetière de Saint-Médard seroit fermé, avec défense de l'ouvrir que pour enterrer. Comprenez-vous, Madame, qu'on ait permis, depuis près de cinq ans, toutes les extravagances qui se sont faites et débitées sur le tombeau de l'abbé _Pâris? Fontenelle_ nous assuroit l'autre jour, que plus une opinion étoit ridicule, inconcevable, plus elle trouvoit de sectateurs. Les hommes aiment le merveilleux; notre ami, M. _Carré de Montgeron_[201], jure sur son salut, qu'il a vu des choses surnaturelles. Le gros livre qu'il a présenté au roi, cite des guérisons miraculeuses; aveugles-nés, boiteux, sourds, muets; appuyé de certificats authentiques, signés par des gens de probité reconnue. La postérité aura de la peine à croire, que plus de vingt mille âmes aient donné dans toutes ces extravagances. Le lendemain de la clôture du cimetière, on trouva ces vers:

De par le roi, défense à Dieu D'opérer miracle en ce lieu.

LETTRE XXXI.

Paris, 1732.

J'ai été encore très-incommodée; j'ai eu six jours la fièvre, des douleurs effroyables dans tout le corps; je suis toujours fort oppressée et foible; les genoux et les mains me font mal. Je me trouve mieux aujourd'hui seulement, et je n'épargne pas les ports de lettres, étant persuadée comme je le suis, Madame, de votre amitié et de votre bonté pour moi. J'envoyai, étant encore bien malade, chez M. _S...._ le prier de venir me voir, voulant lui demander de vos nouvelles, et qu'il vous donnât des miennes. On ne me permit pas de lui parler, dont j'étois outrée. Il est venu aujourd'hui; il m'a appris le mariage de mademoiselle _Ducrest_ avec M. _Pictet_. Ah! le bon pays que vous habitez, où l'on se marie, quand on s'est aimé, et quand on s'aime encore. Plût à Dieu qu'on en fît autant ici! Faites-leur, s'il vous plaît, mes complimens de félicitation. M. _S...._ m'a dit que vous vous portiez assez bien, et que vous étiez à votre campagne, où vous vous amusiez. Je me ressouviendrai toujours de tous les plaisirs que j'y ai goûtés. Madame _de Ferriol_ revient de Sens, où elle a été très-malade, d'une indigestion des plus dangereuses; elle est heureusement mieux; mais si j'avois le malheur de la perdre, et que je lui survécusse, sûrement vous me verriez établie à Pont-de-Vesle. Si je suis un peu mieux, j'irai à Ablons: le changement d'air pourroit contribuer au rétablissement de ma santé.