Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin

Chapter 23

Chapter 233,874 wordsPublic domain

La fortune est aveugle, et n'aime que les vilains. Si elle m'avoit donné les cent mille écus qu'elle prodigue à madame votre cousine, j'aurois fait un meilleur usage qu'elle de ce bien. Que de plaisirs je me procurerois! Vous seriez ici, Madame, avec M. votre mari et mademoiselle votre fille; je vous verrois heureux, et ce seroit par mon moyen; et comme je sais les liens[183] qui vous retiennent à Genève, je ferois faire une litière bien fermée, bien étoffée, bien commode; j'y mettrois qui vous savez. Je l'amenerois ici, je lui procurerois des plaisirs qui lui feroient oublier le pays natal. Nous rassemblerions les gens célèbres de toute espèce, de tous talens pour le divertir: s'il falloit même quelques jolis visages, je ferois l'effort de lui en chercher. Voilà un vilain métier; _mais quand on obtient ce qu'on aime, qu'importe à quel prix?_ Voilà ce que je ferois du bien de madame votre cousine. Pour parler d'autre chose, M. le duc _de Gesvres_ est malade, il fait de très-grands remèdes. Il est à St.-Ouen, où toute la France va le voir; il est dans son lit, garni de rubans et de dentelles, les rideaux sont relevés, des fleurs répandues sur son lit, des découpures d'un côté, des noeuds de l'autre; et dans cet équipage il reçoit tout le monde. Vingt courtisans entourent son lit; et son père et son frère font les honneurs à la grande compagnie. Il y a toujours deux tables de vingt couverts chacune, et quelquefois trois: M. _d'Épernon_ y est à demeure. On a établi des habits verts pour les complaisans, c'est-à-dire, qu'avec habit, bas, souliers, chapeaux verts, on peut avoir toujours les plus familières entrées chez M. le duc: il y a une trentaine d'habits verts de distribués. Le roi a dit sur cela, qu'il n'y avoit qu'à changer les justaucorps en robes de chambre, que l'habillement d'ailleurs seroit plus commode, ne se portant pas trop bien tous, et qu'ils seroient précisément comme à la Charité, où ils sont habillés de vert. Il y a quelques jours qu'une personne de ma connoissance y alla, et trouva le maître de la maison sur une duchesse d'étoffe verte, la robe de chambre verte, un couvre-pied d'une broderie admirable en vert, un chapeau gris bordé de vert, avec le plumet vert, et un gros bouquet de rue sur lui, faisant des noeuds. Le duc _d'Épernon_ s'est pris de fantaisie pour la chirurgie, il saigne et trépane tout ce qu'il rencontre. Un cocher l'autre jour se cassa la tête, il le trépana. Je ne sais s'il auroit pu réchapper; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le pauvre homme fut bientôt expédié avec un pareil chirurgien. Ce n'est pas tout: ils ont voulu se procurer des fêtes champêtres; et M. le duc _de Gesvres_ a doté une fille. M. _d'Épernon_ souhaita de saigner le mari la nuit de ses noces: ce pauvre misérable ne le vouloit point; et pour obtenir de lui de se laisser saigner, M. le duc _de Gesvres_ lui donna cent écus. Voilà, Madame, ce qui se passe sous nos yeux, à la face de tout l'univers, et sous un gouvernement très-sévère. Cependant on ne peut pas dire que les deux chefs ne soient très-sages, et même pieux. Il n'est pas possible que l'on ignore toujours ces vilenies; et tout ce qu'il y a de plus grand, de plus raisonnable, fait la cour assidument à ce monstre; et, pour excuser leurs bassesses, ils disent que cet homme est officieux et pense noblement. Ceux qui sont bien instruits, savent qu'il dessert bien mieux qu'il ne sert, et qu'il est généreux du bien de ses créanciers, et de l'argent d'un jeu qui est une chose ridicule dans un royaume. Ma bile s'échauffe; je vous en demande pardon. Pour la cour, elle est très-édifiante: on ne donne point de scène au public.

Voulez-vous cependant que je vous parle des gens de votre connoissance? M. _de Ferriol_ est toujours le meilleur homme du monde; sa santé est de même, ses affaires aussi: dans une indifférence parfaite; mais il n'est point indifférent sur les Molinistes; il est d'un zèle outré pour eux. C'est avec fureur qu'il est passionné sur ce sujet. Il se met dans de grands emportemens, quand il trouve quelqu'un qui ne pense pas comme lui. Il est occupé de cela, au point de n'en pas dormir. Il sort à huit heures du matin, pour faire part de ses réflexions, ou de quelques riens qu'il aura ramassés; c'est à faire mourir de rire. Pour madame _de Ferriol_, sur cet article, elle est très-raisonnable, elle n'en parle que très-convenablement; mais, d'ailleurs, toujours les mêmes agitations. Elle est comme vous l'avez laissée, à la pesanteur près, qui a beaucoup augmenté: les mêmes incertitudes, et ne pouvant souffrir que les autres sachent se déterminer: le petit chien par-dessus tout, qui s'enfuit, quand elle l'appelle, et son vieux laquais, qui est toujours insolent et de mauvaise humeur, et qui la traite comme une misérable, jusqu'à lui dire qu'elle ne sait ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Je suis prête à lui jeter un chenet à la tête, et elle souffre ses impertinences avec une patience à impatienter. Je crois, je vous jure, qu'il me battroit, s'il ne me craignoit pas. Pour les autres domestiques, ils sont très-mécontens d'être toujours grondés; mais ils ont pour elle le respect qu'ils lui doivent, et c'est la raison pourquoi elle est toujours après eux. Ils pleurent souvent, et je les console de mon mieux. Pour ses enfans, c'est toujours de même. On ne se plaint jamais de l'un[184]; il fait tout ce qu'il veut. Sa santé est délicate. C'est un très-bon garçon, qui a de l'esprit et de la finesse dans l'esprit, qui est aimé et qui mérite de l'être. _D'Argental_ est fort occupé; il fait son métier avec application. Il est, tout le matin, au palais; il travaille après dîner, jusqu'à cinq heures. Les spectacles sont ses plus grands amusemens. Il n'est pas, je crois, amoureux, et pense plus en homme qui connoît le monde, qu'il ne le faisoit. Il est toujours poli avec les femmes, et point du tout gâté dans les propos. M. et madame _Knight_ ont la fièvre tour à tour. La femme, à ce que je crois, aime mieux le mariage que son mari[185]. Elle est très-enfant gâté; elle n'aime pas à être contrariée. Tout ce mariage-là n'a pas l'air de durer long-temps. Elle pleure souvent; et, comme son mari est encore amoureux, elle a toujours raison. J'ai bien peur qu'elle ne lui donne du fil à retordre. N'allez pas dire ce que je vous dis-là; mais madame votre soeur a eu grand tort de gâter sa fille. Elle en auroit fait quelque chose de bon, si elle lui avoit donné une bonne éducation; mais elle l'a rendue insupportable; elle ne connoît que sa volonté et ses goûts; et, quand quelque chose s'y oppose, le mépris et la déraison s'emparent absolument d'elle. En vérité, c'est dommage; car elle étoit faite pour être aimable.

Madame _de Tencin_ a de temps en temps la fièvre. On dit pourtant qu'elle est fort engraissée. Je continue à ne la point voir, et je crois que ce sera pour la vie, à moins que l'archevêque[186], à son retour, ne le veuille. Je suis pourtant bien résolue à tenir bon. C'est une grande satisfaction pour moi de n'avoir point ce devoir pénible à remplir, et d'ailleurs plus de tracasseries; car il y en a toujours, quand on se voit et qu'on se déteste. Je ne vois plus M. _Bertie_[187]. A la vérité, je suis rarement au logis: il s'est rebuté d'y venir inutilement. Nous allons passer une partie de ce mois à Ablons. Je suis accablée de rhumatismes et de fluxions, et suis désespérée que vous ne voyiez point ma chambre. Vous ne la reconnoîtriez pas; elle est si jolie, et de plus ornée, pour ce que c'est, car il n'y a rien de magnifique que la jatte que vous m'avez donnée. _La Mésangères_, qui vint l'autre jour, me dit: Vous avez de bien belles porcelaines, et entr'autres cette jatte. Mes meubles sont tous des plus simples, mais faits par les meilleurs ouvriers. On la vient voir par curiosité. J'ai bien envie, à votre exemple, de gronder ceux qui y crachent. Voilà une grande et ennuyeuse lettre. Recevez mes plus tendres embrassemens.

LETTRE XIII.

Paris, 13 août 1743.

Madame votre fille, Madame, m'a dit le risque que vous aviez couru, qui m'a effrayée, comme si j'en avois été témoin. L'effroi ne vous a-t-il point fait de mal? Comment vous portez-vous? Faites-moi la grâce de m'écrire. Madame votre fille, madame _Knight_, et moi, nous parlons souvent de vous; vous savez qu'elles me sont chères. J'avois pensé avec _Cabanne_[188] à trouver quelques moyens de rendre la situation de votre fille plus aisée; mais je n'ai jamais vu plus de délicatesse, plus de désintéressement, plus de douceur, plus d'opiniâtreté et plus de sentimens: elle est d'une vertu si outrée, qu'elle est à impatienter: je la trouvai si déraisonnable, en même temps si estimable, que l'admiration et la colère s'emparèrent de moi, et que je ne pus ni gronder, ni louer.

J'aurois été bien surprise, si vous aviez été quelques mois sans nouveaux chagrins. J'ai aussi été très-affligée de la mort de M. _de Villars_[189]. M. son fils fait une très-grande perte, d'autant plus qu'il la sent: il est parti sans que je l'aie vu; je n'en suis point trop fâchée; car je me serois sûrement beaucoup attendrie avec lui. Pouvez-vous dire, Madame, que le détail de vos peines m'ennuie? Oubliez-vous le tendre intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde? vos malheurs me désespèrent, et ne m'ennuient point: je suis persuadée que le récit que vous m'en faites, vous fait du bien. Maintenant, il est temps que je vous parle du changement arrivé à ma fortune. Je tremble de réveiller une chose qui renouvellera quelques-uns de vos malheurs. Mes rentes viagères avoient été cruellement retranchées. Je vous ai envoyé la lettre que j'écrivis au cardinal[190]; je ne me flattois pas que l'on y eût égard, mais je ne voulois avoir rien à me reprocher. Je promis à ma pauvre Sophie, à qui j'avois mis une rente viagère de 300 liv. sur la tête, et qui avoit été réduite à 100 liv., que si on lui rendoit quelque chose, je lui remettrois son contrat, dont je devois, comme vous savez, avoir la jouissance. On lui a rendu 150 liv.: elle ne vouloit absolument point profiter de ce que je lui ai dit, et par son accommodement, je ne lui donnerai son contrat que dans deux ans; elle aime mieux que je paye mes dettes. Ce procédé n'est-il pas généreux de sa part? Je ne joue pas un beau rôle dans cette pièce. On m'a rendu 840 liv.: je jouis actuellement de 2,740 liv. Ma satisfaction sur cet événement a été bien troublée, en voyant la famille de M. _de Ferriol_ oubliée. On a rendu à madame _de Tencin_ 300 liv.; c'est très-peu de chose à proportion de ses rentes. Elle est furieuse; cependant elle avoit pris toutes les précautions imaginables; elle voyoit souvent M. _de Machault_; elle a écrit plusieurs fois au cardinal, et a fait agir ses amis, qui sont puissans; elle comptoit sur le rétablissement de tout, comme si elle le tenoit: elle est de bien mauvaise humeur; à ce qu'on dit, car je ne la vois point. Sa favorite, madame _Doigny_, commence à être dans la disgrâce.

Je ne vous parle point des conciles, car quoique née sous les yeux du chef[191], je n'en ai jamais voulu entendre parler; cependant, si vous êtes bien curieuse, je vous enverrai toutes les écritures: en vérité, je ne vous conseille pas d'avoir cette curiosité, il vous en coûteroit bien de l'ennui. A l'exception d'une lettre de deux évêques qui est belle, tout le reste est pitoyable. Je vous renvoie à ce que disoit Madame _Cornuel_, qu'_il n'y avoit point de héros pour les valets de chambre, et point de pères de l'église pour les contemporains._ Ce que je vois, me donne de furieux doutes du passé. Ne parlons plus sur cette matière; j'ai déjà assez dit de sottises.

Les tracasseries de notre cour ne sont pas plus divertissantes. Les disputes sur l'alignement du roi et des princes, et les ricochets des ducs, n'ont produit que des mémoires détestables; et pour nous autres, parterre, nous voulons, pour notre argent, qu'on nous divertisse. Les belles dames sont, ou se vantent d'être dans la dévotion. Mesdames _de Gontey_, _d'Alincourt_, _de Villars_, mère et belle-fille, la maréchale _d'Estrées_, tout cela grimace la prude. Le roi est toujours sans maîtresse, M. le duc _du Maine_, fort ami du cardinal; ce dernier se porte très-bien; il vivra assez long-temps pour instruire notre jeune monarque: la reine est grosse de trois mois. Les spectacles vont très-mal. _Thevenard_ et la _Entie_ ont quitté l'opéra, parce qu'ils ont eu ordre de laisser jouer _Chassé_ et la _Pellissier_. Madame la duchesse de _Duras_ à qui on a attribué cet ordre, a été vilipendée sur l'escalier de l'opéra. _Chassé_ avoit très-mal débuté; mais il fait mieux. Pour la _Pellissier_, elle fait horriblement mal dans ces opéras. _Francine_ a quitté, et _Destouches_, comme je vous l'ai mandé, aura la direction de l'opéra. Nous reverrons alors la _Le Maure_. _Francine_ a 15,000 liv. de pension, et, après sa mort, son fils en aura 8,000, et sa fille 6,000. Vous me demanderez pourquoi tant de libéralités? Je vous répondrai d'abord que ces pensions sont prises sur l'opéra, et en second lieu, que _Francine_ a fait faire, à ses dépens, une partie des belles décorations, et qu'il les laisse. On a établi un concert spirituel deux fois la semaine.

Le frère de l'envoyé _d'Alster_ s'est donné un coup de pistolet dans la tête, après avoir mis le feu dans trois endroits de la maison. Cette précaution étoit pour éviter que l'on sût que sa mort étoit volontaire.

L'envieuse miladi _Gersay_ est très-souvent chez madame _Knight_: elle mange comme quatre louves, joue avec attention et avidité, ne dit pas quatre paroles, sans défaçonner sa bouche qui est toujours petite et plate. L'air et les paroles ne vont point ensemble; il semble que le miel sort de sa bouche, quand elle parle; mais c'est bien le fiel le plus croupi qu'il y ait au monde. Vous direz que je suis aussi médisante qu'elle aujourd'hui.

_Bertie_ me boude de ce que je ne suis pas ici quand il y vient: quelqu'aimable qu'il soit, il y a apparence que j'aurai souvent ce tort là avec lui. C'est un reste de ses chimères, prétentions d'amant; il voudroit que je fusse comme _Bérénice_, à passer les jours à l'attendre, et les nuits à pleurer. Je suis parvenue à lui faire faire connoissance avec madame _du Deffant_; elle est belle, elle a beaucoup de grâces; il la trouve aimable. J'espère qu'il commencera un roman avec elle, qui durera toute la vie. On a député vers moi, croyant que j'avois encore quelque reste de crédit, pour obtenir de M. _Bertie_ de couper un pied de chaque côté de sa perruque. Je veux bien tenter cette grande affaire, mais j'y échouerai; car, Madame, c'est dans ces magnifiques noeuds que gît toute l'importance, la capacité et la grâce de notre cher homme. Je ne me rebuterai pas, et lui en parlerai toutes les fois que je le verrai. A propos, (ou sans à propos, car cela ne va point du tout à la perruque de M. _Bertie_), madame votre cousine, à ce qu'on dit, ne peut épouser ce Hollandois, sans perdre une partie du bien dont son mari lui donne la jouissance. C'est une vilaine clause, et bien scandaleuse en vérité; le défunt avoit si bien fait les choses de son vivant, qu'il devoit bien continuer. Pour moi, si j'avois été de lui, pour me venger, je leur aurois donné mon bien aux conditions qu'ils se mariassent, et les aurois déshérités, en cas qu'ils ne le fissent pas. Le beau-frère tient des propos fort singuliers du défunt son très-cher frère. _D'Argental_ me prie de ne pas l'oublier auprès de vous. Nous sommes très-amis; il est charmant, il est aimé de tout le monde, et le mérite bien; il a tous les principes de droiture: l'âge confirme ses vertus. Adieu, Madame, je vais partir pour Ablons; ma santé se rétablit tout doucement; j'ai vieilli de dix ans; si vous me voyiez, vous me trouveriez bien changée; mais d'honneur, cela ne me chagrine point du tout. Si toutes les femmes n'étoient pas plus affligées de voir partir leurs charmes, que moi d'avoir perdu le peu que j'en avois, elles seroient bien heureuses.

LETTRE XIV.

Paris, juin 1727.

Je viens, Madame, de recevoir votre lettre du 22 de ce mois. C'est un jour heureux pour moi, quand j'apprends par vous de vos nouvelles. Les assurances que vous me donnez de votre bonté, me sont toujours et bien nouvelles et bien chères; et je dis de vos lettres ce que M. _de Fontenelle_ disoit d'une dame qui lui plaisoit, que le moment où il la voyoit, étoit le moment présent pour lui. Cette façon de s'exprimer a été fort critiquée; mais les gens grossiers ne connaissent qu'une jouissance dans ce monde; je les plains. Est-il un moment plus doux que celui où l'on reçoit les assurances d'amitié d'une personne que l'on aime et qu'on estime parfaitement? Il y a bien des gens qui ignorent la satisfaction d'aimer avec assez de délicatesse, pour préférer le bonheur de ce que nous aimons au nôtre propre. Remercions la providence de nous avoir donné un bon coeur, et à vous, de la vertu dans les malheurs que vous avez essuyés. Que seriez-vous devenue? Votre douceur, votre humanité, votre justice auroient été changées en désespoir, en cruauté et en injustice. Quelque grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet cardinal, soient heureux, comblés de richesses[192]? Ils changeroient bien leur prétendu bonheur contre vos infortunes.

Vous me demandez si M. _de Pont-de-Vesle_ est introducteur des ambassadeurs? Vous le sauriez avant ceux qui font la gazette. Il a été question de quelque chose; mais il falloit trouver à se défaire de sa charge avantageusement, et d'ailleurs sa santé est toujours fort délicate; je crains qu'à la fin nous ne le perdions. Je dis cela, le coeur serré; car c'est la plus grande perte que je puisse faire. C'est un homme qui a toutes les qualités les plus essentielles, beaucoup de mérite et d'esprit; ses procédés à mon égard sont d'un ange. Vous allez être bien surprise. Depuis que M. _d'Argental_ est au monde, voici la première fois que nous nous sommes querellés, mais d'une façon si étrange, qu'il y a quatre jours que nous ne nous parlons. Le sujet de la querelle vient de ce qu'il ne vouloit pas souper avec madame sa mère, qui revenoit de la campagne, où elle avoit été huit jours. Elle lui avoit fait dire par tout le monde qu'elle seroit à Paris ce soir-là; et elle se plaignoit de ce qu'il n'avoit pas assez d'attentions pour elle. Je le lui dis; et nous nous échauffâmes là-dessus. Je lui soutins que le devoir devoit l'emporter sur le plaisir. En un mot, je m'emportai, sans jamais oublier la tendresse et l'amitié que j'avois pour lui; et c'est cette amitié qui m'engagea à lui parler avec cette sincérité. Il me répondit avec une sécheresse et une dureté qui m'assommèrent, comme si la foudre étoit tombée sur moi. La femme de chambre de madame en fut témoin. Il sortit de ma chambre: je restai un quart d'heure sans pouvoir parler, et je me mis à fondre en larmes.

M. _de Pont-de-Vesle_[193] entra, et me demanda de quoi je pleurois: je ne pus me résoudre à le lui conter. La femme de chambre le fit: il fut bien surpris. Madame ignore notre bouderie. Elle en seroit charmée, parce qu'il y a quelques jours que j'eus une scène affreuse, parce que je le soutins contre les plaintes qu'elle m'en fit. Quand elle est arrivée, mon premier soin a été de lui faire des excuses de la part de son fils, de ce qu'il ne se trouvoit pas à la maison; que j'en étois cause, lui ayant dit qu'elle n'arriveroit que fort tard; et qu'il ne pouvoit se dispenser d'aller à un souper où il s'étoit engagé depuis huit jours, sur-tout connaissant très-peu les gens qui composoient cette partie. La femme de chambre se trouva derrière moi: je l'ignorois. Les larmes lui vinrent aux yeux d'étonnement et de joie. Elle me dit que je justifiois M. _d'Argental_, lorsque j'avois sujet de m'en plaindre. J'avois dit à _Pont-de-Vesle_ que dorénavant je n'aimerois plus que pour moi M. _d'Argental_, et qu'assurément je ne l'aimerois plus pour lui-même. Concevez-vous, Madame, ma douleur? Au bout de vingt-sept ans, perdre un ami! Je le crois honteux de ce qui s'est passé. Il continue de me manquer, sûrement par cette raison. J'ai le coeur si gros, qu'il m'est impossible d'achever ma lettre: je la reprendrai quand je serai plus tranquille.

Du 28 août 1728.

La bouderie a duré huit jours, et selon la règle, celui qui a raison a fait les avances. Je bus à sa santé, à table, et je l'embrassai le lendemain, sans explication. Depuis ce temps-là, nous sommes fort bien ensemble. Vous direz qu'il y a une furieuse distance d'une date à l'autre; mais j'ai eu des occupations qui m'ont empêchée de vous écrire, mais non pas d'être fort occupée de vous. Mademoiselle _Bideau_ n'a pas fait tout ce qu'elle m'avoit promis. Je n'en suis pas trop fâchée: je crains les trop grandes obligations. _Cabanne_ compte vous aller voir. Plût à Dieu que je fusse aussi libre que lui! je serois actuellement auprès de vous. Mais quelque chose qui arrive, j'irai, quand même je serois réduite à demander l'aumône, pour aller voir tout ce que j'aime le mieux en vérité, sans exception.

LETTRE XV.

Paris, 10 juin 1723.

On dit enfin que nous irons à Pont-de-Vesle. Madame _de Ferriol_ a toutes les peines du monde à s'y déterminer: tous les projets qu'elle avoit faits sont rompus. Premièrement son mari avoit un procès qui devoit se juger incessamment, et il a été remis à l'année prochaine; ensuite elle a dit que jamais son mari ne voudroit venir avec elle, et que pendant son absence, il dépenseroit beaucoup. Il l'a assurée qu'il l'accompagneroit, soit dans la diligence, soit dans une chaise de poste, tout comme elle le souhaiteroit. Ensuite elle a dit qu'elle ne vouloit point partir, qu'elle ne sût si miladi _Bolingbrocke_ ne viendroit point cet été. Madame _Bolingbrocke_ lui a mandé qu'elle ne comptoit venir qu'au commencement de l'hiver, et que si elle n'étoit pas à Paris, elle remettroit son voyage à l'été prochain. Enfin, il a fallu chercher quelqu'autre raison. Elle a dit qu'elle n'avoit point d'argent. M. son frère lui en a offert. La voilà, comme vous voyez, à _quia_. Elle a paru se rendre; mais elle veut, avant que de partir, prendre les eaux de Balaruc: elles ne sont pas arrivées: ainsi cela renvoie. Je crois qu'il faudra qu'à la fin elle se décide. Tout le monde est excédé de ses incertitudes. Le vrai de ses difficultés, c'est qu'elle ne voudroit point quitter le maréchal, qui ne s'en soucie point, et ne feroit pas un pas pour elle. Mais elle croit que cela lui donne de la considération dans le monde. Personne ne s'adresse à elle pour demander des grâces au vieux maréchal. Elle est très-souvent seule; ses affaires sont toujours très-délabrées, elle ne paie point, elle ne fait aucune dépense, elle est d'une avarice et d'un dérangement inconcevables. Je suis obligée de me rappeler cent fois le jour le respect que je lui dois. Rien n'est plus triste que de n'avoir pour faire son devoir, que la raison du devoir.