Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin
Chapter 19
«Quand je vous achetai, lui écrit M. _de Ferriol_, je vous destinai à être ou ma fille ou ma maîtresse: vous avez été l'une et l'autre.» Si quelque chose peut inspirer plus de dégoût pour la conduite de M. _de Ferriol_, c'est sans doute une semblable manière de s'exprimer: en associant ainsi la tendresse paternelle avec les désirs d'un libertin, il semble vouloir rappeler que rien ne ressemble plus à l'inceste qu'une affection de cette nature. Mais tel est le coeur humain, que l'on conçoit comment ces deux sentimens étoient également vrais dans la même personne. Quant à mademoiselle _Aïssé_, il est douteux que sa reconnoissance pour M. _de Ferriol_ ait survécu à la crainte et au dégoût que dut inspirer à son âme délicate un prétendu bienfaiteur qui ne l'avoit achetée d'un marchand d'esclaves que pour la rendre à sa première destination, après lui avoir donné une éducation qui devoit lui faire regarder cet abaissement comme le plus grand des malheurs. Cependant M. _de Ferriol_ étant tombé dangereusement malade, elle le soigna avec tout le dévouement d'une fille. Il mourut en lui laissant une rente de 4,000 liv., et un capital assez considérable qu'il chargeoit ses héritiers de lui payer.
Après sa mort, mademoiselle _Aïssé_ rentra chez madame _de Ferriol_, à qui l'ambassadeur l'avoit recommandée spécialement. Madame _de Ferriol_, quoiqu'au fond du coeur elle aimât assez son ancienne pupille, manqua toujours pour elle de cette délicatesse de sentiment, si nécessaire pour le bonheur de ceux qui passent leur vie ensemble, et que les supérieurs ont si peu avec leurs inférieurs, quoique jamais de semblables ménagemens ne soient plus nécessaires, que lorsqu'ils doivent déguiser des rapports de dépendance. C'est cette absence d'attentions, de soin à ne jamais blesser une âme fière et délicate, que mademoiselle _Aïssé_ reproche souvent à madame _de Ferriol_, dans les lettres que nous publions. Elle ne méconnoît point les grandes obligations qu'elle a à madame _de Ferriol_, et elle montre pourtant comment, dans le détail de la vie, sa bienfaitrice la rendoit fort malheureuse.
Elle commença par lui faire sentir que les dons de son beau-frère lui paroissoient trop considérables. Mademoiselle _Aïssé_, trop fière pour se laisser reprocher des bienfaits, jeta au feu, devant madame _de Ferriol_, le billet que lui avoit laissé M. _de Ferriol_. Un pareil désintéressement n'inspira point à madame _de Ferriol_ plus de délicatesse, et elle ne laissa pas de profiter du sacrifice.
Cependant mademoiselle _Aïssé_ jeune, aimable et répandue, avoit d'assez grands succès dans le monde; et au milieu de la galanterie et de la corruption qui signalèrent la régence et le système, elle ne céda jamais ni à la vanité, ni à l'intérêt qui faisoient alors oublier à tant de femmes des devoirs que mademoiselle _Aïssé_ n'avoit point à remplir. Elle eut l'honneur bien extraordinaire de donner quelqu'idée de la vertu et de la pudeur au régent, qui fit gloire toute sa vie de douter de leur existence; opinion qui, chez un prince, est presque toujours fondée, puisqu'il fait disparoître les vertus d'autour de lui, dès qu'il ne les respecte pas. Ce fut chez madame _de Parabère_ que le duc _d'Orléans_ vit mademoiselle _Aïssé_ et lui fit des propositions qu'il ne s'attendoit pas à voir refuser, sur-tout en pareil lieu. Il ne perdit point l'espoir de réussir, et chargea madame _de Ferriol_ de ses intérêts. Madame _de Ferriol_ accepta sans répugnance des fonctions moins honorables encore que celles que le Régent destinoit à mademoiselle _Aïssé_. Ses efforts furent vains. Comme elle revenoit sans cesse à la charge et développoit à mademoiselle _Aïssé_ tous les avantages d'une semblable conquête, mademoiselle _Aïssé_ se jeta à ses pieds pour la conjurer de ne plus lui en parler, assurant qu'elle se jeteroit dans un couvent si l'on continuoit à la persécuter. Madame _de Ferriol_, qui ne cherchoit qu'à obtenir du crédit et de la faveur, craignit de perdre tout moyen d'y parvenir en se séparant de mademoiselle _Aïssé_, et cessa ses exhortations.
Mademoiselle _Aïssé_, qui avoit résisté à l'appât de la faveur et de la fortune, ne trouva pas les mêmes forces quand il lui fallut défendre sa vertu contre l'amour et l'estime. Elle vit chez madame _du Deffant_ le chevalier _d'Aydie_; il conçut pour elle la plus vive passion; il se fit présenter chez madame _de Ferriol_, et bientôt abandonnant presqu'entièrement le monde, il ne quitta plus cette maison. Le chevalier _d'Aydie_ joignoit à la plus noble figure et au caractère le plus aimable, une âme fort tendre. Jusqu'alors son coeur n'avoit point éprouvé de sentimens profonds; il avoit eu plusieurs intrigues, mais aucun attachement durable. _Rioms_, son oncle, l'avoit présenté chez la duchesse _de Berri_, qui prit du goût pour lui, et cette princesse ne différoit guère d'ordinaire à satisfaire ses goûts et même ses fantaisies.
Voir à ses pieds un homme brillant et spirituel, que les femmes de la cour s'étoient disputé, que les princesses avoient honoré de leurs faveurs, et le voir animé par un amour tendre, délicat et timide, quelle séduction pour l'amour-propre et pour le coeur de mademoiselle _Aïssé_! Ce qui rendoit le chevalier plus dangereux pour elle, c'est qu'il n'avoit que des vues honorables. Il vouloit épouser celle qu'il aimoit, et cherchoit à se faire relever des voeux qui l'engageoient dans l'ordre de Malte. Mademoiselle _Aïssé_ se sentoit bien assez de vertu pour ne point se prêter à un projet dont l'exécution eût dégradé son amant aux yeux du monde; mais elle ne se croyoit pas assez de force pour résister à des désirs dont la satisfaction ne pouvoit nuire qu'à sa propre gloire. Dans la défiance qu'elle avoit d'elle-même, elle eut recours à madame _de Ferriol_, qui comprit encore moins ses scrupules que la première fois, et qui travailla à les détruire. Ne pouvant trouver aucun secours extérieur, voyant tous les jours le chevalier qu'on ne lui permettoit pas de fuir comme elle l'auroit voulu, elle finit par lui avouer qu'elle partageoit ses sentimens, et, en s'abandonnant à lui, elle eut la satisfaction de voir qu'elle en étoit aimée encore davantage. Il redoubla ses instances pour l'épouser; elle n'y voulut jamais consentir; et même, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle alloit devenir mère, l'intérêt de son enfant et la perte de sa réputation ne la rendirent pas moins inflexible.
Ce ne fut point à madame _de Ferriol_ qu'elle confia sa situation; elle lui connoissoit trop peu de discrétion et de délicatesse. Elle avoua tout à lady _Bolingbrocke_, avec qui elle étoit très-liée. C'étoit une femme sensible et estimable. On sait qu'elle étoit nièce de madame _de Maintenon_, et que son premier mari avoit été M. _de Villette_. Elle pria madame _de Ferriol_ de lui confier pour quelque temps mademoiselle _Aïssé_ pour la mener en Angleterre. Madame _de Ferriol_ consentit à ce voyage. Lady _Bolingbrocke_ et le chevalier _d'Aydie_ logèrent mademoiselle _Aïssé_ dans un quartier retiré de Paris. Elle y accoucha d'une fille, et y reçut tous les soins d'une amie tendre et d'un amant passionné. L'enfant fut conduit en Angleterre par lady _Bolingbrocke_, et, après sa première éducation, elle fut ramenée en France, et placée dans un couvent à Sens, sous le nom de miss _Black_, nièce de lord _Bolingbrocke_.
C'est d'une époque un peu postérieure que sont datées les lettres que nous publions, et qui se continuant presque jusqu'aux derniers jours de la vie de mademoiselle _Aïssé_, nous dispensent de prolonger cette notice[169]. Elles sont adressées à madame _Saladin_ qui pendant qu'elle habitoit Paris où son mari étoit résident de la république de Genève, s'étoit liée d'une tendre amitié avec mademoiselle _Aïssé_. Il paroît que cette dame dont les principes étoient plus sévères que ceux des femmes qui entouroient sa jeune amie, sans que son coeur fût moins sensible, contribua par ses conseils et son exemple à lui donner assez de force pour ne plus s'écarter de ses devoirs. Du moins voyons-nous qu'à l'époque où commença cette correspondance, mademoiselle _Aïssé_, quoique le chevalier _d'Aydie_ qui fût plus cher que jamais, quoique lui-même l'aimât toujours davantage, avoit rendu cette passion plus pure. Ce combat continuel contre un amour qui acquéroit tous les jours plus de force, le manque absolu d'espérance, le repentir de sa foiblesse, le chagrin de ne pouvoir se livrer sans rougir à la tendresse maternelle, donnent à ses lettres un caractère de mélancolie tout-à-fait touchant. Ce triste sentiment, auquel venoit peut-être se mêler le souvenir de fautes plus anciennes et plus humiliantes, prend plus de force à mesure que la santé de mademoiselle _Aïssé_ s'affoiblit: les consolations de la religion, refuge des âmes tendres et malheureuses, donnent sur la fin un caractère plus résigné et moins amer à sa douleur, mais la rendent plus intéressante encore. Mademoiselle _Aïssé_ mourut en 1733. Sa mort qui termina une vie malheureuse, le désespoir où fut d'abord plongé le chevalier _d'Aydie_, la tristesse profonde où il vécut encore pendant quinze ans, donnent à ceux qui lisent leur histoire, la tentation de reprocher à mademoiselle _Aïssé_ une délicatesse scrupuleuse qui priva son amant et elle d'un bonheur dont ils étoient dignes de jouir.
Les scrupules peut-être exagérés qui s'opposèrent à ce bonheur, peuvent bien avoir rendu mademoiselle _Aïssé_ plus malheureuse; mais ils donnent une sorte d'admiration pour une vertu si désintéressée. Le chevalier _d'Aydie_ eut toujours pour sa fille une tendresse et des soins auxquels ses regrets donnoient plus de force encore.
Il la maria à un gentilhomme de sa province, et lui laissa sa fortune. Il existe des lettres qu'il écrivit à M. _de Pont-de-Vesle_, relativement à ce mariage. Elles sont pleines de la douleur la plus vive, quoique l'époque de la mort de mademoiselle _Aïssé_ fût déjà assez éloignée. Elles paroîtront bientôt dans un recueil de lettres trouvées chez M. _d'Argental_, qui est maintenant sous presse. L'éditeur a bien voulu nous les communiquer, ainsi que celle de M. _de Ferriol_ à mademoiselle _Aïssé_, dont nous avons cité un passage.
Les lettres de mademoiselle _Aïssé_ à madame _Saladin_, ont été recueillies et publiées par mademoiselle _Rieu_, petite-fille de madame _Saladin_. Elle les avoit, long-temps avant, communiquées à _Voltaire_, qui y avoit mis de sa main quelques notes que nous avons conservées. Il paroît que la notice que mademoiselle _Rieu_ a mise à la tête de son édition, existoit déjà quand le manuscrit des lettres fut montré à _Voltaire_; car il atteste dans une note placée au bas de cette notice, que le chevalier _d'Aydie_ avoit offert plusieurs fois à mademoiselle _Aïssé_ de l'épouser. Les détails que nous avons ajoutés à ceux que contient la notice de mademoiselle _Rieu_, nous ont été fournis par des personnes qui ont beaucoup vu d'anciens amis de mademoiselle _Aïssé_ et du chevalier _d'Aydie_.
LETTRES
DE
MADEMOISELLE AÏSSÉ,
A MADAME SALADIN.
LETTRE PREMIÈRE.
1726.
Je n'ai pu me résoudre à vous écrire plutôt: j'ai envisagé avec chagrin que l'on ne vous laisseroit pas lire mes lettres; ainsi j'ai mieux aimé laisser passer les premiers empressemens. Mandez-moi, Madame, de vos nouvelles. Êtes-vous remise de la fatigue du voyage? J'ai plus fait de voeux pour que vous eussiez le beau temps, qu'un amant n'en auroit fait; il ne seroit assurément pas plus occupé et affligé que moi, de votre départ. Le soleil, la pluie, les vents, me paroissent des embrâsemens, des inondations, des ouragans: enfin, j'ai respiré, quand j'ai vu arriver le jour bienheureux pour vos parens et vos amis, où ils vous ont enfin revue. Vous me manderez, s'il vous plaît, quelques détails de votre réception. Je partage toutes les amitiés que vous recevez. Hélas! je ne puis passer dans la rue où vous avez demeuré, sans avoir le coeur serré et les larmes aux yeux. Je reviens d'Ablons[170], où j'ai passé quelques jours tête à tête avec madame _de Ferriol_; j'y ai toujours pensé à vous, et je dis à ma compagne le regret que j'avois que vous n'eussiez pas vu cette guinguette. Dans l'instant, je vois entrer dans le salon madame votre fille; jugez de ma joie: elle passa ici pour aller à la Jaquinière; elle venoit de je ne sais où, aux environs. Notre dame prenoit du café; elle vouloit se lever; madame votre fille se précipita pour l'en empêcher. Le chien noir, qui est mal morigéné, saute sur la tasse de café pour japper, la renverse sur sa maîtresse: le désespoir s'empare de ladite dame; fichu sali, robe unie tachée. Vous jugez de l'embarras de madame _Rieu_, qui auroit voulu être à cent lieues de là. Pour moi je vous l'avoue, j'eus tant envie de rire, que madame votre fille se remit. Cependant, passé ces premiers momens, on lui fit toutes sortes de politesses. Elle la trouva très-belle; en effet, elle l'étoit aussi, quoique dans un grand négligé.
Je parle toujours du voyage de Pont-de-Vesle[171], qui me procurera le bonheur d'aller vous voir. J'espère qu'à force d'en parler, je forcerai d'y aller. Je suis occupée de ce projet: les hommes ne peuvent être sans quelques désirs; je me flattois d'être une petite philosophe; mais je ne le serai, jamais sur ce qui touche le sentiment.
Pont-de-Vesle[172] se porte un peu mieux, il vous assure de ses respects. _D'Argental_[173] est dans l'île enchantée, chez son amie, qui a hérité considérablement; il revient à la St.-Martin. _Le Grand_ donna, l'autre jour, une comédie qui tomba de la plus belle chute que j'aie jamais vue; il n'en a pas été de même d'un opéra que deux violons ont donné: le sujet est Pyrame et Thisbé; il y eut une très-jolie décoration; ils reçurent bien des applaudissemens.
Je passe mes jours à chasser aux petits oiseaux; cela me fait grand bien. L'exercice et la dissipation sont de très-bons remèdes pour les vapeurs et les chagrins; je reviens de mes courses avec appétit et sommeil. L'ardeur de la chasse me fait marcher, quoique j'aie les pieds moulus: la transpiration que cet exercice m'occasionne, me convient. Je suis hâlée comme un corbeau; je vous ferois peur, si vous me voyiez. Je voudrois bien en être à la peine. Que je serois heureuse si j'étois encore avec vous, Madame! Avouez que vous ne seriez point fâchée d'être encore à Paris. Pour moi, je donnerois bien une pinte de mon sang pour que nous fussions ensemble actuellement; je vous rendrois compte de mille choses, je goûterois le plaisir de vous revoir; au lieu de ce bien, j'ai des regrets; que cela est différent! Le chevalier est en Périgord, où je crois qu'il s'ennuie: sa santé est toujours délicate, son coeur toujours plus tendre. Je vous enverrois avec plaisir des copies de ses lettres; mais non: il y a des choses qui vous déplairoient, et j'aurois honte que vous les vissiez. L'abbé, frère du chevalier, vit l'autre jour madame _Rieu_ chez moi; ce fut un coup de foudre. Il revint le lendemain à Ablons, il me dit qu'il n'avoit jamais rien vu de si beau à son gré: les lis et les roses ne sont pas si fraîches qu'elle étoit ce jour-là; son air de modestie et de douceur plut si fort à ce pauvre abbé, qu'il m'en parle toutes les fois qu'il me voit: cependant il avoit été prévenu; on l'avoit annoncée, et je lui dis: vous allez voir une des belles femmes de Paris: malgré cela, il fut surpris. M. _Bertie_ vous aime toujours de même, quoiqu'il ait changé son goût pour moi en amitié. On vous aime pour vous, et non pas pour les autres. Vous le savez bien; et quand vous dites le contraire, vous parlez contre votre pensée. En bonne foi, peut-on vous connoître sans vous aimer? J'en laisse juge votre coeur. Adieu, Madame, aimez-moi, et soyez assurée que personne dans le monde ne vous aime, ne vous estime, et ne vous respecte autant qu'_Aïssé_.
LETTRE II.
Paris, 1726.
J'ai reçu la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de votre campagne: je ne doute point que vous n'ayez eu un plaisir bien vif de vous être vu recevoir avec tant d'amitié: les démonstrations de joie que l'on a eues de votre retour ne peuvent être feintes. Ainsi, Madame, vous avez joui d'un bonheur que les rois mêmes ne goûtent pas. Vous me direz qu'il n'étoit point nécessaire que vous fussiez malheureuse pour être aimée; que vous le seriez tout autant, et même davantage, si vous étiez dans une fortune riante. L'expérience, il est vrai, fait voir que l'adversité et la mauvaise fortune déplaisent aux hommes; et que le plus-souvent les bonnes qualités, le mérite, sont les zéro, et le bien, le chiffre qui les fait valoir; mais cependant on se rend toujours à la vertu; je conviens qu'il faut en avoir beaucoup pour qu'elle supplée au manque de richesses: ainsi, Madame, rien n'est plus flatteur que l'accueil obligeant que vous avez reçu. Vous êtes amplement dédommagée des injustices du sort. Je suis charmée que vous vous portiez mieux; rien ne contribue à la santé, comme d'avoir sujet d'être content de soi. Je fais tous mes efforts pour déterminer M. et madame _de Ferriol_ à aller à Pont-de-Vesle; ils disent que c'est bien leur dessein, mais je ne le croirai que lorsque nous partirons: il n'y a pas de jour que je ne leur fasse sentir le besoin de leur présence dans leurs terres, et celui de quitter quelque temps Paris. M. _de Bonac_ va à Soleure; je lui ai parlé de madame votre soeur; madame _de Bonac_ espère la voir souvent pendant son séjour dans ce pays-là. Comme il n'y a pas loin de Genève, nous irons, vous et moi, les voir; me dédirez-vous? M. et madame _de Ferriol_ et _Pont-de-Vesle_ vous font mille tendres complimens et respects. Pour _d'Argental_, il est dans l'île enchantée; on ne sait plus quand il en sortira. J'occupe sa chambre, parce que je fais raccommoder la mienne, qui sera charmante; je suis bien fâchée que vous ne la voyiez pas; mes réparations me reviendront à cent pistoles. J'ai vu M. _Saladin_ le cadet; je me suis senti une tendresse pour lui, dont je ne me serois pas doutée, il y a six mois; et je crois que je l'aurois eue pour M. _Buisson_, s'il avoit vécu. Les gens que j'ai connus chez vous, me sont chers. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre fille; elle a été à la campagne, et moi, de mon côté; nous sommes allés passer les fêtes à Ablons, mademoiselle _de Villefranche_, madame _de Servigni_, M. et madame _de Ferriol_, MM. _de Fontenai_, _La Mésangères_, le chevalier et _Clémence_: nous avons fait grand feu et bonne chère: vous en êtes étonnée; mais c'est pour long-temps; la maîtresse de la maison craignoit _La Mésangères_. Elle n'a jamais osé appeler _Clément_, son chien noir, ni _Champagne_; elle a été de très-bonne humeur, malgré sa contrainte, et la partie s'est très-bien passée. _La Mésangères_ fut charmant. M. _de Fontenai_ m'a chargée de vous assurer de ses respects.
Il faut un peu vous parler des spectacles. Les deux petits violons _Francoeur_ et _Rebel_ ont fait un opéra; le sujet est Pyrame et Thisbé; il est fort joli, quant à la musique; car pour le poëme, il est mauvais: il y a une décoration nouvelle. Le premier acte représente une place publique, avec des arcades et des colonnes, ce qui est admirable: la perspective est parfaitement bien suivie et les proportions bien gardées. Le pauvre _Thevenard_ tombe si fort, que je ne doute pas qu'il ne soit sifflé dans six mois. Pour _Chassé_, c'est son triomphe; il est acteur dans cet opéra; son rôle est très-beau, il fait deux octaves pleins. La _Entie_ en est folle. Mademoiselle _Le Maure_ est rentrée; et _Murer_, qui a été très-mal, se porte bien; le bruit avoit couru qu'il se faisoit moine, mais le métier est trop bon, et il ne quitte point l'opéra. Il y a une nouvelle actrice nommée _Pellissier_, qui partage l'approbation du public avec la _Le Maure_: pour moi, je suis pour la _Le Maure_; sa voix, son jeu me plaisent plus que celui de mademoiselle _Pellissier_. Cette dernière a la voix très-petite, et elle l'a toujours forcée sur le théâtre; elle est très-bonne pantomime; tous ses gestes sont justes et nobles; mais elle en a tant, que mademoiselle _Entie_ paroît tout d'une pièce auprès d'elle. Il me semble que dans le rôle d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la modestie et la retenue sont choses nécessaires; toute passion doit être dans les inflexions de la voix et dans les accens. Il faut laisser aux hommes et aux magiciens les gestes violens et hors de mesure; une jeune princesse doit être plus modeste. Voilà mes réflexions. En êtes-vous contente? Le public rend justice à mademoiselle _Le Maure_; et quand on l'a revue sur le théâtre, elle parut premièrement à l'amphithéâtre, tout le parterre se retourna, et battit des mains pendant un quart-d'heure; elle reçut ses applaudissemens avec une grande joie, et fit des révérences pour remercier le parterre. Madame la duchesse _de Duras_, qui protège la _Pellissier_, étoit furieuse, et me fit signe que c'étoit moi et madame _de Parabère_ qui avions payé des gens pour battre des mains. Le lendemain, la même chose arriva, et mademoiselle _Pellissier_ en pensa crever de dépit. La comédie est de retour de Fontainebleau où il y a jubilé: nous ne l'avons pas ici, à cause de M. le cardinal _de Noailles_. On est affamé de tragédies, parce que depuis Fontainebleau on ne joue que des farces. Pour la comédie italienne, on y joue la critique de l'opéra qui, à ce qu'on dit, est fort jolie. La pauvre _Silvia_[174] a pensé mourir: on prétend qu'elle a un petit amant qu'elle aime beaucoup; que son mari, de jalousie, l'a battue outrément, et qu'elle a fait une fausse couche de deux enfans, à trois mois; elle a été très-mal, elle est mieux à présent. Mademoiselle _Flaminia_ avoit eu la méchanceté d'instruire le mari des galanteries de sa femme. Vous jugez bien, à l'amour que le parterre avoit pour _Flaminia_, combien il l'a maltraitée. Les bals vont commencer; mais ils seront sûrement aussi déserts que l'année passée.
Permettez que je fasse ici quelques petites coquetteries à M. votre mari. Je suis extrêmement touchée du petit mot qu'il a mis dans votre lettre; et dussiez-vous le battre de jalousie, je lui dirai que je l'aime beaucoup.
_A mademoiselle votre fille._
Je suis persuadée, Mademoiselle, que vous avez un peu d'amitié pour moi: votre extrême vérité m'en assure; le retour est naturel à tous les coeurs bien faits, d'aimer qui nous aime. Continuez, je vous prie, de parler un peu de moi à madame votre mère: choisissez, s'il vous plaît, le moment où vous vous mettez à table, pour que je puisse avoir part à votre conversation; plût à Dieu que j'en fusse témoin! Adieu, Mesdames, recevez mes tendres embrassades. Voici une lettre d'un officier des Invalides à M. _du Voisin_, pour obtenir la permission de se marier.
MONSEIGNEUR,
«J'aurois cru que le précepte de Saint Paul étoit bon à suivre, sur-tout quand il dit, qu'_il vaut mieux se marier que brûler_. C'est ce qui m'a fait prendre la liberté de demander à votre Grandeur la permission d'épouser mademoiselle _d'Auval_, fille d'un mérite et d'une sagesse consommée. C'est ce que tous ceux qui la connoissent certifieront à votre Grandeur. Cependant M. notre gouverneur m'a défendu de voir cette demoiselle, si je ne voulois être démis de mon emploi. J'ai obéi à cette défense; et si votre Grandeur ne trouve pas à propos ce mariage, je la supplie très-instamment, pour le salut de mon âme, de m'en présenter une autre, ou bien d'envoyer ordre au père _Pascal_, mon confesseur, de m'absoudre quand je vais à confesse, ce qu'il m'a refusé: je fais tous mes efforts pour contenter ce bon père, mais en vain, Dieu ne m'ayant point donné à trente-huit ans le don de continence. Enfin, Monseigneur, si vous me procurez le paradis sans femmes, et que je vienne à mourir plutôt que votre Grandeur, je ne laisserai point Dieu en repos, qu'il ne vous ait marqué une place digne de votre mérite, dans son paradis».
»Je suis, etc.»
LETTRE III.
Paris, 1726.