Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin
Chapter 14
Je me suis acquittée des ordres que vous m'avez donnés, madame, et j'ai mille et mille remercîmens à vous faire de madame _de Louvois_, qui m'a paru fort touchée de votre attention à son égard. La pauvre femme a hérité de cinquante-quatre mille livres de rente. Je ne l'en, crois pas plus heureuse, et je sais bien que je me sens très-éloignée de l'envier. Nous avons eu la duchesse _du Lude_ quatre jours ici. Cela devient ridicule d'être aussi belle qu'elle l'est; les années coulent sur elle, comme l'eau sur la toile cirée. Sa joie est très-grande de l'heureuse grossesse de sa jeune princesse. Le P. _Massillon_ réussit à la cour, comme il a réussi à Paris; mais on sème souvent dans une terre ingrate, quand on sème à la cour; c'est-à-dire que les personnes qui sont fort touchées de sermons, sont déjà converties, et les autres attendent la grâce, souvent sans impatience; l'impatience seroit déjà une grande grâce. En vérité, madame, M. le marquis _de Grignan_ est ce qui s'appelle un homme de bien, sans qu'il lui en coûte de déplaire au monde: au contraire, on, l'en aime davantage. Pour moi, j'avoue que je l'honore au dernier point. Madame _de Simiane_ se porte à merveille; elle se dispose à vous aller trouver ce printemps, puisque le duc de Savoie ajoute à tous les maux qu'il nous fait, celui de vous obliger à demeurer en Provence. Nous avons ici un voisin qui vous désire beaucoup à Paris, madame: c'est M. le cardinal _d'Estrées_. Il s'adonne fort à venir ici les soirs; et j'ai été assez peu polie pour le prier de ne les pas pousser aussi loin qu'il faisoit. Mon antiquité ne me permet plus d'entretenir la compagnie au-delà de neuf heures; et notre cardinal, qui est plus vif et plus jeune que jamais, ne s'amuse point à savoir l'heure qu'il est. Je compte m'aller établir dans ma solitude[139] vers les premiers jours de mai. J'y verrai le maréchal _de Catinat_, qui se trouve toujours à Saint-Gratien, pour y recevoir le premier rossignol. Le maréchal _de Villars_ nous quitte pour aller habiter le quartier de Richelieu: il est si amoureux de sa belle maréchale, qu'il est difficile qu'il soit heureux. Cette passion est ordinairement suivie d'une autre qui trouble le repos, lors même qu'on a tout lieu de ne se point inquiéter. Le maréchal est souvent plus aise que s'il avoit épousé ma nièce; mais il est bien moins tranquille qu'il ne l'auroit été. La belle-mère de ma nièce se meurt, et le pauvre _Termes_ mourut hier à six heures du matin. L'abbé _Testu_ a des maladies bien réelles; il est à craindre maintenant qu'on ne soit obligé de lui faire une opération. Ajoutez à ce mal un cruel rhumatisme, et vous jugerez, madame, que ses vapeurs ne sont pas le plus grand de tous ses maux. Il est comme _Job_ sur son fumier, à la patience près; je suis très-fâchée de son état. C'est, pour ainsi dire, demeurer seule sur la terre, que de voir disparoître tout ce que l'on a connu; ce qui est de certain, c'est que l'on n'y sera pas long-temps. Votre amie, madame _de Lesdiguières_, fait des merveilles pour la duchesse _de Lesdiguières_, jadis madame _de Canaples_.
Vous savez, madame, que notre _Sanzei_ a été fait brigadier.
FIN.
LETTRES
DE
MMES. DE VILLARS,
DE COULANGES,
ET DE LA FAYETTE;
DE NINON DE L'ENCLOS,
ET DE
MADEMOISELLE AÏSSÉ;
Accompagnées de Notices biographiques, de Notes explicatives, et de LA COQUETTE VENGÉE, par NINON DE L'ENCLOS.
SECONDE ÉDITION.
TOME SECOND.
A PARIS, Chez LÉOPOLD COLLIN, Libraire, Rue Gît-le-coeur, Nº. 18.
AN XIII.--1805.
LETTRES
DE
MADAME DE LA FAYETTE.
NOTICE
SUR
Mme. DE LA FAYETTE.
Marie-Magdeleine Pioche de la Vergne, comtesse _de la Fayette_, naquit, en 1632, d'Aymar _de la Vergne_, maréchal de camp et gouverneur du Hâvre-de-Grâce, et de Marie _de Péna_, d'une ancienne famille de Provence.
Mademoiselle _de la Vergne_ eut le bonheur d'avoir un père en qui le mérite égaloit la tendresse. Il prit soin lui-même de l'éducation de sa fille, et cette éducation fut à la fois solide et brillante. Les lettres et les arts concoururent à embellir un heureux naturel. _Ménage_ et le père _Rapin_ se chargèrent d'enseigner le latin à mademoiselle _de la Vergne_. Introduite de bonne heure dans la société de l'hôtel de Rambouillet, la justesse et la solidité naturelle de son esprit n'auroient peut-être pas résisté à la contagion du mauvais goût, dont cet hôtel étoit le centre, si la lecture des auteurs latins ne lui eût offert un préservatif, qu'à cette époque elle ne pouvoit encore trouver dans notre littérature. Du reste, elle mit autant de soin à cacher son savoir que d'autres en mettent à l'étaler.
En 1655, âgée de 22 ans, elle épousa François, comte _de la Fayette_, frère de mademoiselle _de la Fayette_, fille d'honneur d'Anne _d'Autriche_, connue par ses chastes amours avec _Louis XIII_. Madame _de la Fayette_ eut de son mari deux fils, dont l'un suivit la carrière des armes, et l'autre embrassa l'état ecclésiastique.
Douée d'un esprit cultivé et du talent d'écrire, madame _de la Fayette_ ne pouvoit manquer d'avoir une estime particulière pour ceux en qui les mêmes avantages se faisoient remarquer. Plusieurs gens de lettres furent admis dans sa familiarité. De ce nombre étoit _la Fontaine_, dont la destinée sembloit être d'avoir les femmes les plus distinguées pour amies et pour bienfaitrices.
_Segrais_ avoit déplu à _Mademoiselle_, au service de laquelle il étoit en qualité de gentilhomme ordinaire, pour avoir blâmé son projet de mariage avec _Lauzun_. Il fut obligé de quitter la maison de cette princesse. Madame _de la Fayette_ le reçut dans la sienne. Ce fut pendant le séjour qu'il y fit qu'elle composa _Zayde_ et _la princesse de Clèves_. Elle fit paroître le premier de ces romans sous le nom de _Segrais_. Le succès en fut si prodigieux, que madame _de la Fayette_, toute modeste qu'elle étoit, dut regretter de n'en pouvoir jouir qu'en secret, et que _Segrais_, sur-tout, dut désirer de ne pas rester plus long-temps chargé d'une gloire, qui, croissant chaque jour, devenoit un fardeau également incommode pour sa délicatesse et pour son amour-propre. Il en rendit la jouissance à celle qui en avoit la propriété, sans en rien retenir que l'honneur d'avoir donné quelques avis pour la disposition de l'ouvrage. Sa renonciation fut sincère, et l'on y crut.
Le docte _Huet_, depuis évêque d'Avranches, fut lié d'une amitié très-tendre avec madame _de la Fayette_. Il composa pour elle son _Traité de l'origine des Romans_, qui fut imprimé en tête de _Zayde_. C'est à ce sujet que madame _de la Fayette_ disoit à _Huet: Nous avons marié nos enfans ensemble_.
Rien n'est plus connu que l'amitié de madame _de la Fayette_ et du duc _de la Rochefoucauld_, l'auteur des _Maximes_. Elle dura plus de vingt-cinq ans, et la mort seule en rompit les noeuds. Ce ne seroit point assez de dire que M. _de la Rochefoucauld_ et madame _de la Fayette_ se voyoient tous les jours; ils étoient continuellement ensemble; ils ne se quittoient pas. Le duc _de la Rochefoucauld_, après l'éclat et les agitations de sa jeunesse, condamné à la retraite et au repos, éloigné des places et des honneurs, abandonné de ceux qui ne s'attachent qu'à la faveur, et de plus obsédé de maux très-douloureux, se livroit trop souvent aux accès d'une injuste misantropie. Dans cette position, quelle société pouvoit lui être plus nécessaire que celle d'une femme aimable et bonne, qui embellît sa solitude, remplît le vide de son âme, adoucît son humeur et ses chagrins, dont l'attachement désintéressé fût une continuelle réfutation de son triste système, dont l'entretien fît une agréable diversion aux maux qu'elle ne parviendroit pas à soulager par ses soins, qui attirât chez lui, auprès de qui il pût trouver ce choix d'hommes instruits et de femmes spirituelles, si préférable à la foule des courtisans frivoles et perfides? Telle étoit madame _de la Fayette_ pour M. _de la Rochefoucauld_. Son ami mourut; elle fut inconsolable. Accablée par le chagrin et les infirmités, ayant perdu ce qui l'attachoit le plus au monde, elle se jeta toute entière dans le sein de Dieu. Les dernières années de sa vie furent consacrées aux pratiques de la piété la plus austère; elle mourut en 1693, dans sa soixantième année.
Le trait le plus marqué de son caractère, étoit la franchise. M. _de la Rochefoucauld_ lui avoit dit qu'elle étoit _vraie_. Ce mot qui n'avoit point encore été employé dans cette acception, parut la peindre parfaitement, et dès lors chacun le lui appliqua.
Son caractère et sa conduite ont été attaqués; mais la malignité connue de ses détracteurs suffit presque seule pour réfuter leurs accusations. Il suffit de nommer _la Beaumelle_, historien infidèle, qui presque toujours mettoit à la place de la vérité les caprices de son humeur ou les saillies de son imagination; et _Bussy-Rabutin_, ce satirique impitoyable qui n'épargna ni le roi ni madame _de Sévigné_, sa cousine, c'est-à-dire, ce qu'il y avoit de plus puissant et de plus aimable. Aux calomnies de pareils hommes, opposons un témoignage, qui, pour être favorable, n'en est pas moins digne de foi. C'est celui de madame _de Sévigné_. «Madame _de la Fayette_, écrivoit-elle à sa fille, est une femme aimable et estimable, que vous aimiez dès que vous aviez le temps d'être avec elle, et de faire usage de son esprit et de sa raison. Plus on la connoît, plus on s'y attache.»
Madame _de la Fayette_ avoit l'esprit éminemment juste. _Segrais_ lui avoit dit: _Votre jugement est supérieur à votre esprit._ Cette opinion lui avoit paru très-flatteuse. On sent que pour bien goûter une pareille louange, il faut la mériter. Elle ne portoit dans la conversation ni les saillies étincelantes et caustiques de madame _Cornuel_, ni la vivacité spirituelle de madame _de Coulanges_, ni l'aimable abandon de madame _de Sévigné_; mais ses discours étoient d'une précision élégante et ingénieuse. On a retenu d'elle plusieurs mots, entr'autres celui-ci: _Les sots traducteurs ressemblent à des laquais ignorans qui changent en sottises les complimens dont on les charge._
Il est inutile de s'étendre ici sur ses ouvrages que tout le monde connoît. _Zayde, la princesse de Clèves, la comtèsse de Tende_ et _la princesse de Montpensier_, seront lues avec plaisir aussi long-temps qu'on sera sensible à la délicatesse des sentimens, aux grâces et au naturel du style. Outre ses romans, elle avoit composé un assez grand nombre d'ouvrages historiques; mais les manuscrits se sont perdus par la négligence de l'abbé _de la Fayette_, son fils, qui les prêtoit à tout le monde, et ne les redemandoit pas. On n'a conservé que deux de ces écrits; l'un est intitulé: _Mémoires de la cour de France, pour les années 1688 et 1689_; l'autre est l'histoire de madame Henriette-Anne _d'Angleterre_, première femme de _Monsieur_.
On a encore de madame _de la Fayette_ un portrait de madame _de Sévigné_, l'un des meilleurs qu'on ait faits dans ce siècle où l'on en fit tant. L'amitié retraça fidèlement les traits d'un modèle qu'elle n'avoit pas besoin d'embellir. Ce portrait a été placé dans le volume que nous publions à la suite des lettres de madame _de la Fayette_.
Ces lettres, qui sont au nombre de quatorze, sont adressées à cette même madame _de Sévigné_, dont elles ne dépareroient pas le recueil. On peut croire que, si madame _de la Fayette_ se fût livrée davantage au commerce épistolaire, elle eût approché en ce genre du talent et de la réputation de son amie; «mais, lui écrivoit-elle un jour, le goût d'écrire m'est passé pour tout le monde; et, si j'avois un amant qui voulût de mes lettres tous les patins, je romprois avec lui.»
LETTRES
DE
MADAME DE LA FAYETTE,
A MADAME DE SÉVIGNÉ.
LETTRE PREMIÈRE.
Paris, 30 décembre 1672.
J'ai vu votre grande lettre à _d'Hacqueville_: je comprends fort bien tout ce que vous lui mandez sur l'évêque de Marseille; il faut que le prélat ait tort, puisque vous vous en plaignez. Je montrerai votre lettre à _Langlade_, et j'ai bien envie encore de la faire voir à madame _du Plessis_; car elle est très-prévenue en faveur de l'évêque. Les Provençaux sont des gens d'un caractère tout particulier.
Voilà un paquet que je vous envoie pour madame _de Northumberland_. Vous ne comprendrez pas aisément pourquoi je suis chargée de ce paquet; il vient du comte _de Sunderland_, qui est présentement ambassadeur ici. Il est fort de ses amis; il lui a écrit plusieurs fois; mais n'ayant point de réponse, il croit qu'on arrête ses lettres, et M. _de la Rochefoucauld_, qu'il voit très-souvent, s'est chargé de faire tenir le paquet dont il s'agit. Je vous supplie donc, comme vous n'êtes plus à Aix, de le renvoyer par quelqu'un de confiance, et d'écrire un mot à madame _de Northumberland_, afin qu'elle vous fasse réponse, et qu'elle vous mande qu'elle l'a reçu; vous m'enverrez sa réponse. On dit ici que si M. _de Montaigu_ n'a pas un heureux succès dans son voyage, il passera en Italie pour faire voir que ce n'est pas pour les beaux yeux de madame _de Northumberland_ qu'il court le pays: mandez-nous un peu ce que vous verrez de cette affaire, et comment il sera traité.
La _Marans_ est dans une dévotion et dans un esprit de douceur et de pénitence qui ne se peuvent comprendre: sa soeur[140], qui ne l'aime pas, en est surprise et charmée; sa personne est changée à n'être pas reconnoissable: elle paroît soixante ans. Elle trouva mauvais que sa soeur m'eût conté ce qu'elle lui avoit dit sur cet enfant de M. _de Longueville_, et elle se plaignit aussi de moi de ce que je l'avois redonné au public; mais ses plaintes étoient si douces, que _Montalais_ en étoit confondue pour elle et pour moi; en sorte que, pour m'excuser, elle lui dit que j'étois informée de la belle opinion qu'elle avoit que j'aimois M. _de Longueville_. La _Marans_, avec un esprit admirable, répondit que puisque je savois cela, elle s'étonnoit que je n'en eusse pas dit davantage, et que j'avois raison de me plaindre d'elle. On parla de madame _de Grignan_; elle en dit beaucoup de bien, mais sans aucune affectation. Elle ne voit plus qui que ce soit au monde, sans exception; si Dieu fixe cette bonne tête-là, ce sera un des grands miracles que j'aurai jamais vus.
J'allai hier au Palais-Royal avec madame _de Monaco_; je m'y enrhumai à mourir: j'y pleurai _Madame_[141] de tout mon coeur. Je fus surprise de l'esprit de celle-ci[142]; non pas de son esprit agréable, mais de son esprit de bon sens: elle se mit sur le ridicule de M. _de Meckelbourg_ d'être à Paris présentement; et je vous assure que l'on ne peut mieux dire. C'est une personne très-opiniâtre et très-résolue, et assurément de bon goût; car elle hait madame _de Gourdon_ à ne la pouvoir souffrir. _Monsieur_ me fit toutes les caresses du monde au nez de la maréchale _de Clérembault_[143]; j'étois soutenue _de la Fienne_, qui la hait mortellement, et à qui j'avois donné à dîner il n'y a que deux jours. Tout le monde croit que la comtesse _du Plessis_[144] va épouser _Clérembault_.
M. _de la Rochefoucauld_ vous fait cent mille complimens; il y a quatre ou cinq jours qu'il ne sort point; il a la goutte en miniature. J'ai mandé à madame _du Plessis_ que vous m'aviez écrit des merveilles de son fils. Adieu, ma belle, vous savez combien je vous aime.
LETTRE II.
Paris, 27 février 1673.
Madame _Bayard_ et M. _de la Fayette_ arrivent dans ce moment; cela fait, ma belle, que je ne vous puis dire que deux mots de votre fils: il sort d'ici, et m'est venu dire adieu, et me prier de vous écrire ses raisons sur l'argent: elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de vous les expliquer fort au long; car vous voyez, d'où vous êtes, la dépense d'une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir et se ruine. Il est impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres, et, de plus, la grande amitié que vous avez pour madame _de Grignan_, fait qu'il en faut témoigner à son frère. Je laisse au grand _d'Hacqueville_ à vous en dire davantage. Adieu, ma très-chère.
LETTRE III.
Paris, 15 avril, 1673.
Madame _de Northumberland_ me vint voir hier; j'avois été la chercher avec madame _de Coulanges_: elle me parut une femme qui a été fort belle, mais qui n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne, ni où il soit resté le moindre air de jeunesse; j'en fus surprise: elle est, avec cela, mal habillée; point de grâce; enfin, je n'en fus point du tout éblouie; elle me parut entendre fort bien tout ce qu'on dit, ou, pour mieux dire, ce que je dis; car j'étois seule. M. _de la Rochefoucauld_ et madame _de Thianges_, qui avoient envie de la voir, ne vinrent que comme elle sortoit. _Montaigu_ m'avoit mandé qu'elle viendroit me voir; je lui ai fort parlé d'elle; il ne fait aucune façon d'être embarqué à son service, et paroît très-rempli d'espérance. M. _de Chaulnes_ partit hier, et le comte _Tot_ aussi; ce dernier est très-affligé de quitter la France: je l'ai vu quasi tous les jours, pendant qu'il a été ici; nous avons traité votre chapitre plusieurs fois. La maréchale _de Grammont_ s'est trouvée mal; _d'Hacqueville_ y a été, toujours courant, lui mener un médecin: il est, en vérité, un peu étendu dans ses soins. Adieu, mon amie: j'ai le sang si échauffé, et j'ai tant eu de tracas ces jours passés, que je n'en puis plus; je voudrois bien vous voir pour me rafraîchir le sang.
LETTRE IV.
Paris, 19 mai 1673.
Je vais demain à Chantilli: c'est ce même voyage que j'avois commencé l'année passée jusque sur le Pont-neuf, où la fièvre me prit; je ne sais pas s'il arrivera quelque chose d'aussi bizarre, qui m'empêche encore de l'exécuter: nous y allons, la même compagnie, et rien de plus.
Madame _du Plessis_ étoit si charmée de votre lettre, qu'elle me l'a envoyée; elle est enfin partie pour sa Bretagne. J'ai donné vos lettres à _Langlade_, qui m'en a paru très-content; il honore toujours beaucoup madame _de Grignan_. _Montaigu_ s'en va: on dit que ses espérances sont renversées; je crois qu'il y a quelque chose de travers dans l'esprit de la nymphe[145]. Votre fils est amoureux, comme un perdu, de mademoiselle _de Poussai_; il n'aspire qu'à être aussi transi que _la Fare_. M. _de la Rochefoucauld_ dit que l'ambition de _Sévigné_ est de mourir d'un amour qu'il n'a pas; car nous ne le tenons pas du bois dont on fait les fortes passions. Je suis dégoûtée de celle de _la Fare_: elle est trop grande et trop esclave; sa maîtresse ne répond pas au plus petit de ses sentimens: elle soupa chez _Longueil_ et assista à une musique le soir même qu'il partit. Souper en compagnie quand son amant part, et qu'il part pour l'armée, me paroît un crime capital; je ne sais pas si je m'y connois. Adieu, ma belle.
LETTRE V.
Paris, 26 mai 1673.
Si je n'avois la migraine, je vous rendrois compte de mon voyage de Chantilli, et je vous dirois que de tous les lieux que le soleil éclair, il n'y en a point un pareil à celui-là. Nous n'y avons pas eu un trop beau temps; mais la beauté de la chasse dans les carosses vitrés a suppléé à ce qui nous manquoit. Nous y avons été cinq ou six jours; nous vous y avons extrêmement souhaitée, non-seulement par amitié, mais parce que vous êtes plus digne que personne du monde d'admirer ces beautés-là. J'ai trouvé ici, à mon retour, deux de vos lettres. Je ne pus faire achever celle-ci vendredi, et je ne puis l'achever moi-même aujourd'hui, dont je suis bien fâchée; car il me semble qu'il y a long-temps que je n'ai causé avec vous. Pour répondre à vos questions, je vous dirai que madame _de Brissac_[146] est toujours à l'hôtel de Conti, environnée de peu d'amans, et d'amans peu propres à faire du bruit; de sorte qu'elle n'a pas grand besoin du _manteau de sainte Ursule_. Le premier président de Bordeaux est amoureux d'elle comme un fou; il est vrai que ce n'est pas d'ailleurs une tête bien timbrée. _Monsieur_ le Premier et ses enfans sont aussi fort assidus auprès d'elle; M. _de Montaigu_ ne l'a, je crois, point vue de ce voyage-ci, de peur de déplaire à madame _de Northumberland_, qui part aujourd'hui; _Montaigu_ l'a devancée de deux jours; tout cela ne laisse pas douter qu'il ne l'épouse. Madame _de Brissac_ joue toujours la désolée, et affecte une très-grande négligence. La comtesse du _Plessis_ a servi de dame d'honneur deux jours avant que _Monsieur_ soit parti; sa belle-mère[147] n'y avoit pas voulu consentir auparavant. Elle n'égratigne point M. _de Monaco_; je crois qu'elle se fait justice, et qu'elle trouve que la seconde place de chez _Madame_ est assez bonne pour la femme de _Clérembault_; elle le sera assurément dans un mois, si elle ne l'est déjà.
Nous allons dîner à Livri; M. _de la Rochefoucauld_, _Morangis_, _Coulanges_ et moi; c'est une chose qui me paroît bien étrange, d'aller dîner à Livri, et que ce ne soit pas avec vous. L'abbé _Testu_[148] est allé à Fontevrault; je suis trompée, s'il n'eût mieux fait de n'y pas aller, et si ce voyage-là ne déplaît à des gens à qui il est bon de ne pas déplaire.
L'on dit que madame _de Montespan_ est demeurée à Courtrai. Je reçois une petite lettre de vous: si vous n'avez pas reçu des miennes, c'est que j'ai bien eu des tracas; je vous conterai mes raisons quand vous serez ici. M. _le Duc_ s'ennuie beaucoup à Utrecht; les femmes y sont horribles: voici un petit conte sur son sujet. Il se familiarisoit avec une jeune femme de ce pays-là, pour se désennuyer apparemment, et, comme les familiarités étoient sans doute un peu grandes, elle lui dit: _Pour Dieu! Monseigneur, votre altesse a la bonté d'être trop insolente._ C'est _Briole_ qui m'a écrit cela; j'ai jugé que vous en seriez charmée, comme moi. Adieu, ma belle; je suis toute à vous assurément.
LETTRE VI.
Paris, 30 juin 1673.
Hé bien! hé bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle? Je vous demande que vous attendiez à juger de moi quand vous serez ici; qu'y a-t-il de si terrible à ces paroles: _Mes journées sont remplies?_ Il est vrai que _Bayard_ est ici, et qu'il fait mes affaires; mais quand il a couru tout le jour pour mon service, écrirai-je? Encore faut-il lui parler. Quand j'ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M. _de la Rochefoucauld_ que je n'ai point vu de tout le jour; écrirai-je? M. _de la Rochefoucauld_ et _Gourville_ sont ici; écrirai-je? Mais quand ils sont sortis? Ah! quand ils sont sortis! il est onze heures, et je sors, moi; je couche chez nos voisins, à cause qu'on bâtit devant mes fenêtres. Mais l'après-dînée? J'ai mal à la tête. Mais le matin? J'y ai mal encore, et je prends des bouillons d'herbes qui m'enivrent. Vous êtes en Provence, ma belle, vos heures sont libres, et votre tête encore plus; le goût d'écrire vous dure encore pour tout le monde; il m'est passé pour tout le monde, et si j'avois un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprois avec lui. Ne mesurez donc point notre amitié sur l'écriture; je vous aimerai autant, en ne vous écrivant qu'une page en un mois, que vous, en m'en écrivant dix en huit jours. Quand je suis à St.-Maur, je puis écrire, parce que j'ai plus de tête et plus de loisir; mais je n'ai pas celui d'y être: je n'y ai passé que huit jours de cette année. Paris me tue. Si vous saviez comme je ferois ma cour à des gens à qui il est très-bon de la faire, d'écrire souvent toutes sortes de folies, et combien je leur en écris peu, vous jugeriez aisément que je ne fais pas ce que je veux là-dessus. Il y a aujourd'hui trois ans que je vis mourir _Madame_: je relus hier plusieurs de ses lettres; je suis toute pleine d'elle. Adieu, ma très-chère: vos défiances seules composent votre unique défaut, et la seule chose qui peut me déplaire en vous. M. _de la Rochefoucauld_ vous écrira.
LETTRE VII.
Paris, 14 juillet 1673.