Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin
Chapter 12
Il y a si long-temps, madame, que je ne fais rien de ce que je désire, que je n'ai pu trouver le moment de vous remercier de la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Ma mère a depuis quinze jours la fièvre continue avec des redoublemens; et moins elle est en état de penser, plus je suis attachée auprès d'elle: c'est un terrible spectacle. Ce qui se passe en moi dans cette cruelle occasion, ne se peut concevoir; mais en voilà trop sur un si triste sujet. Il vaut mieux vous faire de très-sincères complimens sur le voyage que M. le marquis _de Grignan_ va faire en Lorraine. Toutes les distinctions sont agréables à son âge; et vous ne sauriez croire, madame, combien celle-là a été recherchée. Je me présentai hier à la porte de _son excellence_; elle étoit à Versailles. Je vis madame votre belle-fille chez madame _de Simiane_, qui est en vérité bien incommodée de sa grossesse. Je rendis mes devoirs en votre appartement; il est très-beau; la vue m'en paroît charmante. Je le regardai avec un air d'intérêt, qui me le fit bien examiner pour la première fois. Vous serez bien logée, madame; mais vous nous ferez trop languir après votre retour. C'est là votre unique défaut; nous aurions besoin que vous en eussiez d'autres pour nous consoler. On commence aujourd'hui à tirer la loterie de madame _de Bourgogne_. J'ai eu trente pistoles à la grande, qui s'est faite à l'Hôpital; se peut-il un plus grand malheur dans une pareille occasion? Cependant j'ai eu l'âme assez intéressée pour préférer ce vilain petit billet noir à un billet blanc; ma soeur a trouvé ce sentiment très-indigne d'elle. M. _de Bagnols_ est ici. Je ne désespère point qu'il n'aille à Grignan rendre à M. _de Grignan_ tout ce qu'il lui doit; car pour Paris, ce n'auroit été que la conduite des autres. Madame la duchesse _du Lude_ a eu un mal assez considérable au pied. Elle a quelquefois un rhumatisme; mais elle ne sent point ses maux dans la chaleur du combat. Je pense toujours de la même façon sur ce qui la regarde; et, Dieu merci pour elle, sa façon de penser n'est point changée aussi. La pauvre petite madame _d'Aunai_, fille de madame _de Morangis_, est morte à vingt-un ans; les _Villeroi_ sont très-affligés avec raison. On assure que M. _de Rochebonne_ et M. _de Saint-Germain_ ont des raisons d'espérer; je souhaite de tout mon coeur pour la chose en elle-même, et par l'intérêt sensible que vous y avez tous, que leurs espérances soient fondées. J'ai appris à l'abbé _Testu_ que vous l'honoriez de votre souvenir; mais je vous avouerai que, quoiqu'il ait reçu cette marque de votre bonté avec beaucoup de reconnoissance, il a voulu voir si je ne le trompois point, car il lui faut des démonstrations; et après avoir été convaincu de la vérité de ce que je lui disois, il a tiré des conséquences qu'il falloit qu'il fût charmé, et il a conclu qu'il l'étoit.
LETTRE XXXIX.
A LA MÊME.
_Paris, 30 juillet 1700._
Tout ce que vous me faites la grâce de me dire est vrai, madame; cependant on ne sauroit s'imaginer ce que la nature soutenue du spectacle m'a fait souffrir. L'impression qui m'en est restée est si vive, que je n'en puis revenir, malgré tout ce que la raison peut fournir de consolation. J'espère en la diversion que je n'ai point encore éprouvée; car je n'ai vu personne dans cette triste conjoncture. Je ne vous fais point d'excuses de n'avoir pas fait réponse à votre lettre; vous jugez aisément, madame, de ce qui m'en a empêchée, et combien j'avois renoncé à mes plaisirs, puisque je m'étois retranché celui de vous entretenir. M. _de Coulanges_ est à Versailles; on vient de me dire qu'il vit hier madame _de Maintenon_ chez madame _de Saint-Géran_, et qu'il en avoit reçu des amitiés infinies. Il a mandé cette heureuse rencontre à madame _de Louvois_. C'est une chose raisonnable que les _secondes femmes_ soient mieux traitées que les premières; et je suis assez juste pour ne me point plaindre de la préférence que M. _de Coulanges_ donne à madame _de Louvois_. Que dites-vous de la mort de la duchesse _d'U***_? Pour moi, je voudrois qu'on fît un exemple de tels assassinats. On dit cependant que la presse est grande à qui épousera ce joli héros. O grand pouvoir du tabouret! Le roi est à Marli pour dix jours. Je donnai à dîner à madame _de Simiane_ en plein réfectoire le jour de la Madeleine. Nous avions la comtesse _de Grammont_ à notre dîner, et ensuite il fut question d'un sermon tout neuf du père _Massillon_. La seule visite que je me suis permise, a été celle de la maréchale _d'Humières_. En vérité, il n'y a qu'à habiter le faubourg Saint-Jacques pour être une personne au dessus des autres. On ne peut assez admirer la parfaite patience de cette maréchale, sa résignation à la mort, sa piété, son courage; enfin, rien n'est tel que le faubourg Saint-Jacques. Madame _de Guitaut_ l'habite aussi; je vous assure que ce quartier fournit une très-bonne compagnie. Je voudrois bien, pour nous venger de la joie que vous avez eue de nous quitter, que votre séjour à Grignan vous ennuyât autant que nous. Si cela étoit, madame, il nous seroit permis d'espérer bientôt votre retour. Une des grandes nouvelles du monde, c'est que madame _de Bourgogne_ changera de confesseur aussi souvent qu'elle voudra, pourvu qu'il soit jésuite.
LETTRE XL.
A LA MÊME.
_Paris, 18 décembre 1700._
Vous n'avez pas eu de peine, madame, à imaginer la raison, je ne dis pas de mon oubli, mais de mon silence, puisque vous m'avez fait la grâce de le remarquer. Votre vie est plus remplie que la mienne; ainsi c'est à moi qu'il convient d'être discrète. Je suis plus solitaire que jamais, et ne le suis pas encore assez à mon gré. Il n'a pas été au pouvoir des grands et prodigieux événemens qui sont arrivés[110], de m'obliger à quitter ma chambre. Les années m'ont tellement mise à la raison, que si j'en avois encore beaucoup à passer, je crois que je me retirerois dans quelque petit désert; mais l'avenir est court pour moi. Vous jugez bien qu'avec de telles dispositions je ne suis pas assez informée des nouvelles du monde, pour avoir la confiance d'espérer vous divertir; et je ne dois pas avoir celle de croire que de ne vous apprendre que des miennes, cela vous suffise. Ce n'est pas que je n'aie véritablement souffert d'ignorer ce qui se passoit dans les lieux que vous habitez, et que je n'en aie été instruite, autant que je l'ai pu, par madame _de Simiane_. Il faut avouer cependant que les nouvelles considérables n'ont pas manqué depuis quelque temps; mais _quiconque ne voit guère, n'a guère à dire aussi_. Vous allez avoir bien des affaires, madame, pour recevoir les princes[111]; je suis assurée que vous n'en serez point du tout embarrassée. Madame _de Simiane_ trouva hier au soir ici madame la duchesse _du Lude_, qui est venu passer deux ou trois jours à Paris, et lui demanda de quelle manière il convenoit que vous fussiez habillée pour recevoir cette belle et grande compagnie. Elle lui répondit que ce n'étoit pas une question; qu'il falloit un grand habit, une coiffure noire, en un mot, comme vous seriez au souper du roi. Je ne vous parle point de plusieurs mariages dont il est question, et dont je suis sûre que vous ne vous souciez guère. Madame _de Simiane_ s'embarqua hier au soir pour aller souper chez ma nièce _de Tillières_, où est le rendez-vous du beau monde tous les jours. Vous voyez bien, madame, qu'on a du monde, quand on en veut avoir. M. _de Coulanges_ veut répondre lui-même aux aimables reproches que vous lui faites; il est cause que l'on a fait des chansons sur tous les grands directeurs: il a eu la goutte comme un grand homme. Je le plains, si jamais il est obligé de se croire vieux.
LETTRE XLI.
A LA MÊME.
_Paris, 17 juin 1701._
Je vous rends mille grâces, madame, de l'attention que vous avez eue à la subite et violente maladie, dont par les soins de _Chambon_ j'ai été délivrée en vingt-quatre heures. Je suis ravie de vous devoir ce médecin; car j'aime fort à être obligée aux personnes pour qui j'ai un sincère attachement; j'espère vivre et mourir de sa façon. Vous aurez été fâchée et surprise de la mort de _Monsieur_[112], j'en suis assurée. La dernière fois que j'eus l'honneur de le voir, il me demanda tant de vos nouvelles, que je lui fis très-bien ma cour par être en état de lui répondre sur ce qui vous regardoit. En vérité, la mort est un événement trop ordinaire pour pouvoir compter sur cette vie; pour moi, j'avoue que je ris quand je vois traiter solidement quelque chose d'aussi court et d'aussi fragile; c'est ma raison qui a cette conduite; car si c'étoit le sentiment, eh! mon Dieu, on ne feroit rien de tout ce que l'on fait, et on feroit tout ce que l'on ne fait point. On vous aura sans doute mandé, madame, que le roi conserve à M. le duc _d'Orléans_ tous les honneurs et privilèges _de Monsieur_; des gardes, tous les grands officiers, et même un chancelier. Le roi est très-véritablement affligé. Toutes les femmes ont paru en mante devant S. M., et les cours souveraines vont lundi la haranguer. Les personnes, dont la mort devroit faire le plus d'impression, sont celles qui paroissent le moins regrettées, par la raison que l'on se tourne tout d'un coup à ce qui remplit leurs places. J'avoue, madame, que mon goût ne diminue point pour le repos, et qu'à l'heure qu'il est, je n'y préférerois que ce qui se doit préférer à tout; mais je n'aime point le repos que vous avez; il est trop loin de moi. Ce n'est pas que le séjour de Grignan ne me plût infiniment, si j'y pouvois aller. Au reste, madame, à propos de beau château, je vais avoir celui d'Ormesson; et je suis assez modérée pour n'en point désirer d'autres, ne voyant rien au-dessus que le séjour de Grignan. Nous avons eu ici la duchesse _du Lude_ cinq ou six jours avant la funeste mort de _Monsieur_. J'ai vu l'abbé _de Polignac_ depuis son retour, dont il se croit redevable au P. _de la Chaise_; il est plus aimable que jamais, je dis l'abbé _de Polignac_. M. _de Coulanges_ est ravi de la fin de cette disgrâce; mais comme il court toujours les champs, je crois qu'il ne l'a point encore vu. M. le cardinal _de Bouillon_ est tranquille dans son abbaye, chose étonnante et difficile à croire? mais, madame, vous n'en serez point surprise, quand vous saurez qu'il est dans une extrême dévotion. Le roi lui a fait la grâce de lui accorder une main-levée pour la jouissance de tous ses revenus; cela fait espérer bien des adoucissemens dans ses malheurs. Il faut que je vous remercie beaucoup de vous être souvenue de mon amie la marquise, dont je ne sais seulement pas le nom, mais qui m'a été recommandée par une de mes véritables amies. On me l'amena hier. Elle dit qu'elle connoissoit fort toute ma famille à Lyon; je ne me souviens point de l'y avoir vue. Tout ce que je sais, c'est que c'est une femme de bonne maison, et que je vous suis très-obligée, madame, et à M. _de Grignan_, de la bonté que vous avez eue l'un et l'autre d'avoir égard à la très-humble prière que je vous ai faite. Madame _de Sulli_ est assez malade; elle est dans toutes les règles des mauvais médecins, _du lait_, _saignare_, _purgare_, etc. Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison sur cela, quoiqu'elle l'entende si bien sur toute chose. Continuez-moi l'honneur de vos bonnes grâces, madame, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut vous honorer plus que je fais. Ma soeur brille à Bruxelles; elle a tous les soirs madame la comtesse _de Soissons_ à souper chez elle. Il me prend quelquefois envie d'aller à Bruxelles représenter madame _de Béthune_[113] en Pologne. Vous ne sauriez comprendre à quel point je désire votre retour, madame. Plus je suis indifférente pour tout ce qui vient, plus je m'attache à ce qu'il y a quelque temps que je connois. M. _de Coulanges_ s'en va en Bourgogne avec madame _de Louvois_, et moi à Choisi toute seule prendre patience de ne pouvoir être à Ormesson que l'année qui vient; mais le moyen de faire encore des projets avec les exemples qu'on a chaque jour sous les yeux.
LETTRE XLII.
A LA MÊME.
_Paris, 12 septembre 1701._
Je suis dans le monde, madame, et si peu instruite de ce qui s'y passe, que je n'oserois vous agacer; mais quand vous m'honorez de votre souvenir, j'y réponds avec un empressement, qui vous doit faire connoître la sensible joie que j'en ai, et juger en même temps que mon silence doit s'appeler de la discrétion toute pure. Il est vrai, madame, que vous êtes bien exposée aux grandeurs de ce monde. Vous réussissez si bien, qu'il seroit malheureux que vos talens ne parussent point. Vous ne payez pas seulement d'invention; on n'a parlé ici que de la magnificence avec laquelle vous avez reçu les princes; ce n'étoit qu'en attendant la reine d'Espagne. Madame _de Bracciane_ sera ravie de vous présenter à sa jeune reine. Je la trouve, comme vous, bien digne de l'emploi qu'elle a; mais la façon de penser de quelqu'un qui n'est plus jeune, ne laisse rien imaginer d'agréable[114]. J'ai déjà tant vécu, qu'il me paroît peu possible d'envisager un long avenir; ainsi ce peu qui me reste, j'aimerois à le passer dans le repos. Je n'ai jamais eu de goût pour les personnages, qui n'étoient point les jeunes dans les comédies. Cela m'est demeuré pour le théâtre du monde. Ma paresse naturelle, une foible santé sans doute, me donnent de telles pensées, qui s'accommodent si bien avec ma médiocre fortune, que je n'en puis assez remercier Dieu. J'ai trop aimé le monde. Il me semble cependant que je n'ai pas perdu le temps que j'ai passé à m'en détromper; car il est certain que je préfère la vieillesse aux belles années, par la grande tranquillité dont elle me laisse jouir: mais je veux répondre à vos questions, madame. Le voyage que madame _de Louvois_ devoit faire en Bourgogne, est rompu; elle est à Choisi pour toute l'automne: monsieur _de Coulanges_ y est avec elle, et je compte y aller dans sept ou huit jours. Comme je n'ai point encore de maison de campagne, je prends patience à Paris. Si je vis jusqu'à l'année qui vient, j'aurai Ormesson, qui n'est plus reconnoissable que par le bois. La maison est aussi blanche qu'elle étoit noire. Les fenêtres sont coupées jusques en bas; enfin, il y aura pour se coucher, pour se promener; et, grâce à Dieu, je n'en désire pas davantage. Pardonnez-moi, je désire passionnément de vous y recevoir; les cabarets plaisent quelquefois, quand on est accoutumé aux délices des grands palais. Oui, madame, M. _de Coulanges_ ira voir M. le cardinal _de Bouillon_, lequel, à ce que j'apprends, est bien plus heureux qu'il n'a jamais été. Je suis tout-à-fait sensible au malheur qui vient d'arriver à madame _de Chatelux_. Son fils, bien fait, bien riche, qu'elle alloit marier à une héritière de Bourgogne, a été tué à cette dernière occasion[115]. Je crois que le maréchal _de Villeroi_ justifiera tout-à-fait la conduite de M. le maréchal _de Catinat_. Il est si honnête, qu'il ne dira que des vérités. Votre amie madame _de Lesdiguières_ a été bien heureuse. Vous ne m'aviez jamais confié que ce qu'elle a pour vous, madame, est une passion très-vive. Madame _de Louvois_ et moi, passâmes avec elle, il y a quelques jours, une partie de l'après-dinée. Elle nous montra un assortiment pour prendre du café d'une magnificence et d'une perfection comme il n'y en a point. On proposa d'en faire usage; elle nous assura que personne ne s'en serviroit avant votre retour. Elle l'attend avec une impatience que je comprends mieux que personne; en un mot, madame, vous lui avez inspiré des sentimens qui lui seroient inconnus sans vous. Son palais est plus beau et plus tranquille que jamais. Je m'y trouve à merveille; il me paroît qu'on ne se peut ennuyer dans un lieu où vous êtes si chérie. L'abbé _Testu_ a été ravi de l'honneur de votre souvenir, aussi bien que madame _Frontenac_ et mademoiselle _d'Outrelaise_. Ce premier est plus jeune que jamais; il seroit tout prêt à conduire le roi d'Espagne[116]. Chaque année lui en ôte deux, de façon qu'il est assurément trop jeune. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre belle-soeur. Elle a des vapeurs; et quand cela est ainsi, elle est seule sur son lit. Je lui ferai vos reproches. Je crois que M. _de Sévigné_ reviendra bientôt de Bretagne. A propos de Bretagne, personne ne doute que M. _de Beaumanoir_ n'épouse mademoiselle _de Noailles_. Madame _de Simiane_ accouchera bientôt. Je voudrais bien pouvoir lui être bonne à quelque chose; mais je suis très-peu habile sur les accouchemens; et comme vous savez que je ne joue point, vous voyez bien qu'il m'arrive encore de lui être inutile, quand elle se porte bien. J'aurai cependant l'honneur de la voir, et de vous mander de ses nouvelles, quand elle ne sera point en état de vous écrire. Madame _de Sanzei_ est à Autri. La cour est à Marli jusqu'à samedi. Elle partira mardi pour Fontainebleau; elle séjournera deux jours à Sceaux; Meudon, Chaville, Sceaux, Lestang, admirez; madame, comme tout cela a changé en peu de temps: il n'y a que madame _de Bracciane_ et l'abbé _Testu_ qui ne changent point. Je vous demande pardon de la longueur de ma lettre. Je me laisse aller au plaisir de vous entretenir; je crains qu'il ne m'en coûte d'être long-temps sans recevoir de vos nouvelles. Seroit-il possible, madame, que je vous pusse recevoir à Ormesson? Vous ne me parlez jamais de votre retour, et cela m'afflige. Madame _de Lesdiguières_ assure qu'il est décidé pour le printemps. Je la verrai aujourd'hui, et ce ne sera pas sans qu'il soit bien parlé de vous. J'aime fort à lui plaire; mais il n'est pas aisé de démêler qui est la complaisante de nous deux, quand il est question de vous, madame.
LETTRE XLIII.
A LA MÊME.
_Paris, 4 avril 1702._
Je suis bien récompensée du soin que j'ai pris pour le chocolat de M. _de Grignan_, madame, puisque cela m'a attiré une marque d'honneur de votre souvenir. Il me semble que je vous aurois importunée, si je vous avois écrit dans toutes les occasions où il a été question de vous en ce pays-ci. Vous avez fait les honneurs de la France avec une telle magnificence et une telle profusion que l'on en parle encore tous les jours. Vous allez avoir le roi d'Espagne. J'avoue que tous ces honneurs ne me laissent point oublier mes intérêts, et je crains toujours que cela ne retarde votre retour, que je ne puis m'empêcher de désirer très-vivement. Je ne doute point que vous n'ayez été fort sensible à la perte de notre pauvre duchesse _de Sulli_[117]. Elle vous aimoit véritablement, et c'étoit une très-aimable femme. Ah! madame, je la vis la veille de sa mort. Elle se croyoit bien malade; mais elle étoit bien éloignée de penser que le terme fût aussi court. Sa docilité pour les médecins l'a tuée; cependant s'il est vrai que nos jours sont comptés, pourquoi ne nous pas désaccoutumer de nos ridicules raisonnemens? Quant à moi, qui me trouve seule de toutes les personnes avec qui j'ai passé ma vie, je demeure dans ma solitude sans vouloir faire aucune nouvelle connoissance; cela n'en vaut pas en vérité la peine. Ma vie est très-éloignée de celle du monde. Je ne m'y trouve plus du tout propre. Ces nouveautés qu'il me présente ne sont plus à mon usage; et mon antiquité n'est plus au sien. Ainsi, grâce à Dieu, nous nous passons à merveille l'un de l'autre. Vous jugez bien, madame, que cela me rend peu digne du commerce que je pourrois avoir avec madame _de Simiane_. Son âge[118] et le mien sont trop disproportionnés. Je sais cependant qu'elle va habiter notre quartier, et je la plains beaucoup. Je suis assurée que quand elle auroit tort à votre égard, vous chercheriez toujours à la justifier. Ainsi, j'espère que vous l'aimerez toujours par la raison qu'elle vous est fort attachée, et que vous l'aimez naturellement. Elle est aussi très-aimable; cela est constant. Mais, madame, savez-vous bien que votre amie, madame _de Lesdiguières_, n'est point du tout en bonne santé? elle a une jambe qu'elle ne sent point, et qui est enflée. Elle n'imagine point d'autre remède que la saignée, qui est le seul, je crois, qui peut rendre son mal dangereux. Il faudroit fournir des esprits, et elle se veut épuiser, ce qui n'est assurément pas raisonnable. Je vous en avertis comme la seule personne qui peut lui faire entendre raison. La maréchale _de Villeroi_ a commencé à être affligée du jour que le maréchal partit pour l'Italie. L'événement n'a que trop justifié sa douleur; il étoit plus heureux, étant le marquis _de Villeroi_. Mais, madame, vous nous avez envoyé un prisonnier, qui l'est, je crois, présentement de mademoiselle _de Bellefond_. Il soupa avec elle le jour de son arrivée à Vincennes; il fut charmé avec raison de sa beauté. Il a gagné le donjon depuis, avec l'idée de cette jolie fille, qui est toute des plus aimables. Enfin, elle n'a des _Mancini_ que la beauté. J'ai si peu de commerce avec M. _de Richelieu_[119], que je ne l'ai point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois qu'il se marie, on passeroit sa vie avec lui. Il est trop jeune pour moi; je ne sais pas si madame _de Richelieu_ lui trouvera ce défaut. On ne peut trop louer sa modération; elle n'a pas encore pris son tabouret. L'hôtel _de Richelieu_ est à vendre. Pour l'abbé _Testu_, je le crois très-fâché de ne pouvoir suivre l'exemple de M. _de Richelieu_. Sa jeunesse augmente tous les ans; et vous croyez bien, madame, qu'avec un tel privilège il est assurément trop jeune pour se marier. Il m'a priée de vous dire des choses très-passionnées de sa part. La princesse de _la Cisterne_[120], à qui j'ai appris que vous vous étiez souvenue d'elle, m'a fait promettre, madame, que je vous dirois combien elle est véritablement affligée de ne vous avoir point trouvée en ce pays-ci. Elle y a réussi à merveilles; la cour lui en a fait. Elle a tourné l'esprit de sa mère à tout ce qu'elle a désiré. Sa petite fille est morte; et c'est un bien pour faire réussir ses projets. Elle a un fils aîné, qui est fort grand seigneur dans son pays; et un petit, beau comme le jour, qu'elle prétend établir en France sous le nom de marquis _de la Trousse_ avec ses deux belles terres de la Trousse et de Lisi. Elle ne trouve nul obstacle du côté de sa mère, qui lui a, je crois, assuré tout son bien. C'est une très-habile femme que madame _de la Cisterne_. Je la regrette; elle nous quitte après un voyage de huit jours qu'elle va faire à la Trousse. Elle vous plairoit, madame; elle a un esprit bon et naturel: je pense qu'elle pourra bien se venir établir en France dans quelques années; mais je ne prends plus aucune part dans les projets éloignés. Nous sommes ici dans l'agitation du Jubilé. Cette dévotion n'est point dans les principes du Quiétisme; car il se faut donner bien du mouvement. Le roi viendra trois jours de suite à Notre-Dame, à commencer jeudi, et s'en retournera à Meudon; _Monseigneur_ y est venu ces jours-ci. Enfin, madame, tout le monde est dans la ferveur, jusqu'à M. _de Coulanges_, qui, avant que d'aller courir les rues, m'a fort priée de vous assurer de ses respects. Je ne puis vous dire, madame, à quel point je sais vous honorer et vous aimer; mais les absences sont trop longues. Je ne les trouve point proportionnées à la brièveté de la vie; et vous jugez bien, madame, par la tristesse de cette réflexion, de tout l'ennui que me cause votre éloignement.
LETTRE XLIV.
A LA MÊME.
_Paris, 10 mai 1703._