Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin

Chapter 11

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Après avoir réfléchi avec toute l'application possible sur tout ce que vous me mandiez, ma chère amie, _Helvétius_ a encore voulu emporter votre lettre afin d'y penser à loisir; il ne me rapporta qu'hier ce que je vous envoie; il est persuadé que l'air subtil est fort contraire à madame _de Grignan_, et que s'il étoit possible qu'elle se mît dans une litière bien commode, et quelle fit de petites journées, elle ne seroit pas plutôt arrivée à Lyon qu'elle se trouveroit fort soulagée; c'est un remède que nous approuvons fort ici. Notre oracle _Helvétius_ a sauvé la vie à la pauvre _Tourte_; il a un remède sûr pour arrêter le sang, de quelque côté qu'il vienne; c'est un très joli homme et très-sage. Sa physionomie ne promet pas tant de sagesse; car il ressemble à _Dupré_ comme deux gouttes d'eau. Je vous demande des nouvelles de madame _de Grignan_, ma très-aimable, pour me récompenser de toutes mes consultations. M. le marquis _de Grignan_ m'est venu voir; il est assurément moins gras qu'il n'étoit; je lui en ai fait des complimens très-sincères: madame sa femme me fit l'honneur de venir ici hier; je la trouvai si considérablement embellie, qu'elle me parut une autre personne que celle que j'avois vue; c'est qu'elle est engraissée, et qu'elle a bien meilleur visage, de beaux yeux si brillans, que j'en fus éblouie; elle vint ici sur les deux heures avec madame sa mère et mademoiselle sa soeur. Malheureusement pour moi, madame _de Nevers_ s'étoit levée aussi matin qu'elles; elle arriva un moment après ces dames, qui s'en allèrent quand elle entra; et madame _de Nevers_ qui me parla très-sincèrement, trouva madame la marquise _de Grignan_ toute des plus jolies. M. et madame _de Chaulnes_ et M. _de Coulanges_ arrivent mercredi pour dîner à Paris; je me dois trouver à l'hôtel de Chaulnes pour les y recevoir. Le roi est à Marli pour jusqu'à lundi; la comtesse _de Grammont_ y est aussi; mais quoiqu'elle ait rattrapé à la cour les grâces de la nouveauté, la pauvre femme ne s'en porte pas mieux. Tous ses maux sont revenus; elle les soutient avec un courage et une gaieté qui m'étonnent, ayant perdu, je crois, jusqu'à l'espérance de guérir. La duchesse _de Villeroi_ reçoit ses visites dans son lit, jolie tout ce qu'on peut l'être; je fis, il y a deux jours, les honneurs de sa chambre avec la maréchale _de Villeroi_; j'ai découvert à cette petite duchesse un mérite qui lui fait bien de l'honneur dans mon esprit, c'est qu'elle a un goût si naturel pour mademoiselle _de Grignan_[92], qu'elle en est sincèrement occupée; elle m'en demande continuellement des nouvelles. Elle lui souhaite tout le bonheur qu'elle mérite; mais elle ne veut consentir à aucun mariage, qu'elle ne soit assurée de la revoir ici. Enfin, elle a des sentimens, elle a des pensées; c'est un des miracles de _Pauline_. Je sais de ses nouvelles; on dit que vous vous allez encore marier[93]; j'en suis ravie, mon amie; revenez donc toutes; la vie est trop courte pour de si longues absences. Par rapport à la vie, les plus longues ne devroient être que de deux heures. Je vous envoie une lettre de M. _de Vannes_, qu'il y a en vérité trois mois qui est dans mon écritoire. Je lui en demande pardon; car pour vous, je suis assurée que vous l'aimez autant à l'heure qu'il est, que quand elle a été écrite. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi vîtement que vous allez revenir, et que vous ne pouvez plus souffrir la solitude de cette jeune marquise, qui, comme moi, soupire après votre retour.

LETTRE XXX.

_Paris, 18 septembre 1695._

Monsieur _de Lamoignon_ me montra hier une lettre de M. le chevalier _de Grignan_, qui m'apprit que madame votre fille se portoit bien mieux; j'en ai une joie très-sincère, et je souhaite de tout mon coeur, ma très-chère, d'apprendre la continuation de ce mieux; j'ai la confiance de croire que vous me le ferez savoir; cela me donne aussi des espérances que nous vous reverrons bientôt; il n'y a rien, en vérité, que je désire si vivement: votre retour est nécessaire à bien des choses, dont le changement d'air est une des principales pour madame _de Grignan_. Madame sa belle-fille est trop abandonnée ici; le retour de M. _de Sévigné_ qui approche; que de raisons, ma très-belle, pour nous revenir voir! Paris est fort rempli à l'heure qu'il est; mais il ne le sera point à ma fantaisie, tant que vous ne serez point avec nous. J'ai bien envie d'apprendre si madame _de Grignan_ a fait usage des bouillons d'écrevisse, et si elle s'en est bien trouvée. Il y a tous les jours de bon dîners à l'hôtel de Chaulnes, et une très-bonne compagnie, où vous êtes toujours désirée. M. le marquis _de Grignan_ me fit l'honneur de me venir voir il y a deux jours. Je le remerciai de n'être point grossi; il me paroît fort content du palais qu'il habite. On me mande de Lyon que la charmante _Pauline_ va changer de nom; ne nous l'amenez-vous pas? Il n'y a que madame _de Simiane_ que je puisse jamais autant aimer que mademoiselle _de Grignan_. Hélas! à propos _de Simiane_; le pauvre monsieur _de Langres_[94] est à l'extrémité; j'en suis tout-à-fait en peine. Je crois M. _Nicole_ mort; il tomba en apoplexie il y a deux jours. _Racine_ vint en diligence de Versailles lui apporter des gouttes d'Angleterre, qui le ressuscitèrent; mais on vient de me dire qu'il est retombé; c'est une grande perte. Il s'est trop épuisé à écrire: on prétend qu'il s'est cassé la tête à ce dernier livre contre les Quiétistes; ils n'en valoient, en vérité, pas la peine. Adieu, ma très-aimable; j'attends toujours de vos nouvelles avec impatience, mais encore plus à présent, à cause de l'état où est madame _de Grignan_.

LETTRE XXXI.

_Paris, 6 avril 1696._

Je ferai voir votre lettre à la maréchale _de Créqui_[95], madame; le seul plaisir qui lui reste, c'est d'entendre louer on pauvre fils[96]: elle me paroît plus affligée que le premier jour; je n'en passe guère sans la voir. Je l'ai cependant envoyée à M. _de Coulanges_ cette aimable et tendre lettre; il est à Saint-Martin d'où il doit revenir mardi. Madame _de Saint-Géran_ a reçu deux visites de madame _de Maintenon_; vous jugez bien qu'il n'en falloit pas tant pour la consoler: madame _de Mornai_ ne quitte point madame _de Maintenon_; plus cette petite femme paroît insensible aux honneurs qu'elle reçoit, plus on est occupé d'elle. Je suis étonnée de ces sortes de conduites. Le mariage de ma nièce est absolument rompu avec M. _de Poissi_[97]; elle part dans huit jours pour aller en Flandre. M. et madame _de Bagnols_ n'ont aucun tort: madame _de Maisons_[98] a fait aussi ce qu'elle a pu, et nous lui en serons toujours très-sensiblement obligées: je suis ravie de la connoître; elle a un très bon coeur, et une véritable générosité. Il faut espérer que notre grande fille sera bien mariée[99]; mais ce ne peut plus être qu'au retour de la campagne, car rien ne nous convient plus dans la robe. Je m'en vais vîte finir ce petit billet; car madame _de Montespan_ me vient prendre dès la pointe du jour, pour aller entendre le P. _de la Ferté_ (_jésuite_), qui prêche comme un _Bourdaloue_, et qui ressemble si fort au duc son frère, qu'on ne se peut empêcher de rire des discours qu'ils tiennent tous deux: madame _de Fontevrault_[100] vient aussi: voilà bien des sermons que j'entends avec cette bonne compagnie, qui part dans huit jours pour aller à Bourbon. Moins madame _de Grignan_ se rétablira où elle est, plus elle se devroit presser de changer d'air. Séparément de l'intérêt que j'ai à donner ce conseil, c'est l'avis de tous les gens habiles. Quand reverrons-nous aussi madame _de Simiane_? elle ne s'en soucie guère; elle a de quoi s'amuser, pendant que nous soupirons ici après elle. Je ferai vos complimens à la maréchale _de Créqui_, et ceux de M. et de madame _de Grignan_, je vous en assure, ma très-aimable. Le roi a donné deux mille louis au maréchal _de Choiseul_ pour l'aider à faire son équipage; je ne sais si le marquis _de Grignan_ ira avec lui. Adieu, ma vraie amie, et vîte adieu; on me presse de sortir.

LETTRE XXXII.

_A Madame_DE SIMIANE[101].

_Paris, 2 mai 1696._

Je vous suis sensiblement obligée, madame, de songer encore à moi; je connoissois toutes vos perfections; mais la tendresse de votre coeur, et l'amitié que vous avez su avoir pour une personne[102] aussi digne d'être aimée que celle que vous regrettez, c'est ce qui me paroît fort au dessus de tout ce qu'on en peut dire. Ah! madame, que vous avez raison, de me croire infiniment touchée! Je ne pense à autre chose; je ne parle d'autre chose; j'ignore tous les détails de cette funeste maladie, je les cherche avec un empressement qui fait voir que je ne songe point à me ménager. Je passai hier toute la journée avec le prieur de Sainte-Catherine; vous jugez bien sur quoi roula notre conversation; je lui fis voir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; elle lui fit un vrai plaisir; car ces sortes de gens-là sont si persuadés que cette vie-ci ne doit servir qu'à s'assurer l'autre, que les dispositions dans lesquelles on quitte le monde sont les seules dignes d'attention pour eux; mais on songe à ce que l'on perd, et on le pleure. Pour moi, il ne me reste plus d'amie; mon tour viendra bientôt, cela est raisonnable: ce qui ne l'est guère, c'est d'entretenir une personne de votre âge de si tristes et de si noires pensées; votre raison fait oublier votre jeunesse, madame; et cela, joint à l'inclination naturelle que j'ai pour vous, m'autorise, ce me semble, à vous parler comme je fais.

LETTRE XXXIII.

A LA MÊME.

_Paris, 8 juin 1696._

Il me paroît qu'il y a bien du temps que vous n'avez reçu de mes lettres; vous ne serez peut-être pas de cet avis: il n'y a pas moyen cependant de pousser ma discrétion plus loin; c'est un bien qui m'est devenu nécessaire, d'avoir de vos nouvelles; et, quelque inégalité qu'il y ait de votre âge au mien, j'éprouve que l'on vous aime très-solidement. Il y a des endroits dans votre coeur, qui font oublier votre jeunesse, sans qu'il y en ait aucun dans votre figure, qui ne présente toute la fleur de ce bel âge.

Je ne m'accoutume point à la perte que nous avons faite[103]; et lorsque j'apprends le retour de la santé de madame votre mère, je ne puis m'empêcher d'être vivement touchée que cette joie n ait point été sentie par une personne qui en eût été si digne[104]. Je vous prie, madame, que je sois informée de la continuation de cette santé, à laquelle je prends plus d'intérêt que je ne puis vous le dire.

Je vis avant-hier M. _de Coulanges_ dans la belle maison de Choisi: madame _de Louvois_ et lui y sont établis pour tout l'été; on est obligé tous les jours d'y avoir deux tables par la quantité de monde qui s'y trouve; un lansquenet ensuite, et puis des promenades délicieuses; joignez à tout cela les plaisirs qui suivent l'abondance, et vous trouverez que Choisi est un séjour enchanté: il y a trop de ces plaisirs pour moi, et je ne saurois me résoudre à y passer plusieurs jours: mon goût augmente pour la solitude, ou du moins pour une très-petite compagnie. Madame _de Mornai_ ne quitte plus madame _de Maintenon_: elle va à Marli; enfin, madame, je ne trouve rien de si extraordinaire que de la voir de tous les plaisirs, pendant que vous êtes éloignée du monde et du bruit; il est vrai que vous avez de grandes ressources dans vous-même. Adieu, madame, je vous demande en grâce de ne pas négliger l'occasion de dire à M. le comte _de Grignan_ combien je l'honore; mais sur-tout rendez-moi de bons offices auprès de vous, je vous en supplie.

LETTRE XXXIV.

A LA MÊME.

_Paris, 20 juillet 1696._

Il y a long-temps, madame, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire; mais je ne suis point seule à m'en apercevoir? En vérité, c'est pure discrétion qui m'empêche de vous dire plus souvent ce que je sais penser de vous; il y a une telle disproportion de votre âge au mien, qu'il me paroît de la cruauté à moi de vous aimer comme je fais, et sur-tout de vous en entretenir. Je suis très-persuadée que vous n'enviez point les extrêmes distinctions dont jouit madame _de Mornai_; mais, madame, n'est-ce point être trop avancée pour votre âge, de vous savoir passer du monde et de la cour? Il me semble qu'il n'y a que l'expérience qui en puisse détromper, et voilà ce que vous n'avez pas jusqu'à présent. Madame _de Mornai_ est de tous les voyages de Marli, sans être nommée de toutes les promenades du roi; en un mot, madame _de Maintenon_ la traite comme sa fille; et pensez-vous qu'on puisse être insensible à ces honneurs? ma nièce _de Bagnols_ voit tout cela d'un grand sang-froid. La trêve d'Italie donne ici de grandes espérances de la paix générale; je suis assurée, madame, que cette grande nouvelle ne vous sera pas indifférente. On se tourmente déjà pour être des dames de madame _de Bourgogne_; car on dit qu'elle n'aura point de filles, et qu'on lui donnera à peu près les dames qu'avoit la reine, excepté madame _de Beauvilliers_, qui, selon toutes les apparences, sera dame d'honneur. Nous craignîmes beaucoup ayant-hier pour madame _de Chaulnes_, qui, à la suite d'une mauvaise santé, eut une si grande foiblesse, qu'elle perdit connoissance. On envoya quérir des médecins, un confesseur, enfin un appareil très-propre à épouvanter; elle se porte beaucoup mieux; elle a pris aujourd'hui un peu d'émétique. J'aime cette duchesse de la vraie douleur qu'elle a eue de la perte de madame _de Sévigné_. Pour moi, madame, je vous avoue avec une sincérité que j'ai pour vous, malgré mon âge, que je ne m'en consolerai jamais; j'y pense sans fin et sans cesse; et quand je songe que tous les retours ne la ramèneront point, je ne puis soutenir une telle idée. Je vous demande des nouvelles de votre santé, madame; on m'a dit qu'elle n'étoit pas absolument bonne, et que vous preniez des eaux: je vous croyois une sorte de maladie, où les eaux n'étoient point propres. La maréchale _de Castelnau_ est morte d'un très-douloureux cancer: les petites-filles espèrent la pension de quatre mille livres, que le roi lui faisoit. Je vous demande pardon, madame, de vous écrire une si longue lettre; mais le goût que j'y trouve, me doit faire espérer que vous ne vous en plaindrez pas.

LETTRE XXXV.

A LA MÊME.

_Paris, 14 septembre 1696._

J'ai été fort aise, madame, d'apprendre par vous le rétablissement de la santé de madame votre mère; mais je ne puis m'ôter la pensée que la personne du monde, qui s'intéressoit le plus à cette santé, n'ait point partagé notre joie. Ah! madame, je ne m'accoutume point à ne plus espérer qu'aucun retour nous amène ce que nous regrettons avec tant de raison. Je comprends ce que ce sera pour madame _de Grignan_, de se trouver en ce pays-ci au milieu de ces tristes souvenirs. Je suis fort occupée de ce que vous nous privez de l'espérance de votre retour. Il me semble que vous seriez bien nécessaire à madame votre mère; et je vous avoue que j'aurois plus de joie de vous revoir qu'il ne convient à une personne de mon âge. Vous êtes faite pour charmer tout ce qui est aimable et jeune comme vous; et c'est vous offenser que de vous aimer aussi véritablement que je fais; mais qu'importe? Je ne sens point que je puisse m'empêcher de vous offenser, ni d'espérer que vous me pardonnerez. Que dites-vous, madame, de notre duchesse _du Lude_? Je l'embarquai mardi avec les dames du palais, dans une santé parfaite: jamais on n'a marqué tant de confiance en une personne, que le roi et madame _de Maintenon_ ont fait pour elle dans cette occasion; et je vous assure qu'elle n'y est pas insensible. On dit qu'il sera question encore de quatre dames du palais, et de deux autres, quand la jeune princesse se mariera. Je ne comprendrai jamais qu'on ne vous aille pas chercher au bout du monde pour cela. J'ai assez bonne opinion de votre _voisine_[105], pour croire que vous seriez sa favorite. Enfin, je fais de tout ceci un petit château qui vous regarde uniquement, et je ne m'accommoderai jamais que ce château soit en Espagne. A propos d'Espagne, savez-vous que toute l'histoire de cette reine est fausse? Elle n'est point grosse, elle se porte fort bien; le roi en a reçu des nouvelles. On est ici dans les _Te Deum_, dans les feux de joie de la paix de Savoie. Grâces à Dieu, le roi continue de se porter de mieux en mieux. On croit que la cour ira à Fontainebleau vers la fin de ce mois, pour y recevoir la princesse. Conservez-moi l'honneur de vos bonnes grâces, madame; j'espère que vous voudrez bien vous souvenir de moi auprès de madame la comtesse _de Grignan_ et de M. _le Chevalier_. Je vous demande pardon de la liberté que je prends; mais tout est permis à une personne qui a la confiance de vous écrire, et que vous honorez de vos aimables lettres. M. _de Coulanges_ est à Vichi avec sa femme _de Louvois_[106].

LETTRE XXXVI.

A LA MÊME.

_Paris, 25 octobre 1696._

Je suis fort aise, madame, que vous nous fassiez espérer le retour de madame votre mère; mais, en vérité, pour que la joie fût complète, le vôtre nous seroit bien nécessaire. J'admire que l'on ait pu faire des dames du palais pour madame la duchesse _de Bourgogne_, sans avoir songé à vous envoyer chercher au bout du monde. Je fis part, il y a quelques jours, de mon étonnement à madame _de Montchevreuil_. A propos de madame _de Montchevreuil_, madame _de Mornai_ est accouchée d'un fils. Cet événement donne beaucoup de joie à toute sa maison. Où avez-vous pris, madame, que madame la duchesse _de Bourgogne_ a eu la rougeole? Est-il possible qu'une de _ses voisines_ soit si peu instruite?[107] Je reçus hier une lettre de madame la duchesse _du Lude_[108], qui me paroît charmée de sa princesse. Elle me mande qu'elle est grâcieuse, qu'elle a un très-bon air, et que, sans beauté, on ne peut être plus agréable qu'elle est. Le roi et _Monsieur_ iront coucher à Montargis, pour la recevoir, et M. le duc _de Bourgogne_ ira jusqu'à Nemours. _Madame_, toutes les princesses et les femmes de la cour l'attendront toutes parées dans l'appartement qu'on lui destine à Fontainebleau, qui est le même qu'occupoit madame _la Dauphine_. On dit que l'on nommera encore six dames au mariage de la princesse. Le roi, madame _de Maintenon_, tout est charmé de madame _du Lude_. Elle s'est surpassée elle-même dans toute la bonne conduite qu'elle a eue: j'en suis aussi peu surprise que j'en suis aise. Le pauvre abbé _Pelletier_ est mort d'apoplexie. Il y a quatre ou cinq jours que je vois un spectacle bien triste, mais qui commence à le devenir moins. M. _d'Harrouis_ tomba dimanche dernier en apoplexie: je volai à son secours; et nous avons si bien fait par nos remèdes et par nos soins, que je le crois hors d'affaire; mais le pauvre homme demeurera paralytique. Tout ce qu'il nous a dit dans son agonie, ne se peut ni croire ni imaginer; je n'ai jamais vu envisager la mort avec tant de courage, ni revenir à la vie avec tant de docilité. Ce pauvre mourant parloit toujours de madame _de Sévigné_. Il disoit: «si elle étoit au monde, elle seroit de celles qui ne m'abandonneroient pas.» Nous fondions toutes en larmes, et puis il nous disoit des choses qui nous faisoient rire, malgré que nous en eussions. J'ai une vraie impatience de recevoir l'honneur que vous dites que doit me faire un homme, qui a été assez heureux pour vous plaire. J'avoue que cela me prévient en sa faveur; mais, madame, pourquoi le laissez-vous venir tout seul? En vérité, vous êtes trop raisonnable, et nous souffrons trop de votre raison. J'espère que mademoiselle _de Bagnols_ aura un beau palais sans l'aller chercher à Turin, ou, pour parler plus juste, un beau château; j'ai une grande envie qu'elle soit bien établie. Conservez-moi l'honneur de vos bonnes grâces, madame; et, si vous n'êtes point honteuse d'avoir un commerce avec une vieille comme moi, comptez qu'il ne finira point par ma faute. Je vous serai sensiblement obligée, si vous voulez bien me faire la grâce d'assurer madame la comtesse _de Grignan_ et M. _le Chevalier_ que j'attends leur retour avec toute l'impatience qu'ils méritent.

LETTRE XXXVII.

A LA MÊME.

_Paris, 7 mars 1697._

Je suis charmée de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, madame. Comme il y a long-temps qu'on n'a eu celui de vous voir, on est étonné de trouver tant de sagesse, de raison et de bon sens, avec tous les charmes de la jeunesse. Il n'y a que vous qui ayez pu accorder des choses si opposées. Je suis très-fâchée d'avoir ignoré si long-temps le séjour de M. _de Simiane_ en ce pays-ci. Le hasard me l'a fait trouver à dîner chez M. _de Saint-Amant_; il m'a ensuite fait l'honneur de me venir voir deux fois. Il m'a paru tout comme il vous paroît; je ne crois pas peu dire. Il a bien raison d'être pour vous, comme il est. J'avoue que cela m'a fait un sensible plaisir; je n'aime point qu'on ignore de tels bonheurs. Ah! madame, que ne feroit point notre pauvre madame _de Sévigné_ dans une pareille occasion? Le malheur de ne la plus voir m'est toujours nouveau; il manque trop de choses à l'hôtel de Carnavalet. Je ne saurois m'empêcher de vous désirer; et toute votre indifférence pour ce pays-ci ne m'en peut inspirer pour votre retour. Je le souhaite comme si j'étois d'âge à en profiter; mais il me semble que mon inclination si naturelle pour vous, vous fait souffrir mon âge avec quelque bonté. J'ai eu la conduite que vous m'avez prescrite au sujet de votre lettre; cependant je vous avouerai, madame, que je l'ai montrée à madame _de Chaulnes_, qui m'a fait promettre de vous dire de sa part qu'elle vous approuve autant qu'elle désapprouve, je ne dirai pas qui. Savez-vous que madame _de Chaulnes_ a un nouveau mérite à mon égard? C'est celui de ne se point du tout consoler de la perte de madame _de Sévigné_. Nous en parlons sans cesse; car, pour moi, c'est ma manière; j'aime à parler de ce que j'ai aimé, et à ne me point ménager sur les souvenirs qui me sont chers.

Je fis une longue réponse à une lettre, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avant la dernière; je la donnai à madame votre mère, et ma lettre s'est trouvée perdue. Je vous le dis, madame, afin que vous ne me soupçonniez pas d'une grossièreté pareille à celle d'y avoir, manqué. Au reste, le mariage de ma nièce avec M. _de Poissi_ est rompu. Si j'étois à sa place, j'en serois aussi aise qu'elle en est peut-être fâchée. Il ne la désiroit point autant qu'il convenait pour surmonter les plus petites difficultés: quand cela est ainsi, il me paroît qu'on se doit trouver heureuse de ne point entrer dans une maison où l'on est si peu souhaitée: je suis assurée que c'est là votre avis. Quel bon sens, madame, que le vôtre, de n'être point entêtée de la cour! Songez que madame _du Lude_, qui avoit une si bonne santé, est accablée de rhumatismes. Songez qu'il faut qu'elle couche dans la chambre de la princesse; qu'elle se fatigue jour et nuit, et pour qui[109]? Cependant je sais une personne du monde, qui admire les agrémens de la place, et la trouve préférable à tout le repos, dont madame _du Lude_ pouvoit jouir. J'ai eu quelque escarmouche avec cette personne sur une telle façon de penser, que je vous avoue que je ne comprends point. Continuez-moi toujours un peu de part dans votre amitié, madame. Il faudroit que vous pussiez bien savoir comme je suis pour vous, afin de vous persuader que je n'en suis pas indigne. Permettez-moi de prendre part à la joie de M. le marquis _de Simiane_ de se trouver auprès de vous. Sa joie est d'autant plus raisonnable, qu'il n'est pas aise tout seul. J'ai eu assez l'honneur de le voir, pour désirer beaucoup de le voir davantage.

LETTRE XXXVIII.

_A madame_ DE GRIGNAN.

_Paris, 19 avril 1700._