Lettres De Mmes De Villars De Coulanges Et De La Fayette De Nin
Chapter 10
Je puis répondre pour M. _de Tréville_ qu'il auroit été ravi que vous eussiez augmenté la bonne compagnie qui l'entendit; et je suis assurée, ma chère amie, que vous auriez été contente de votre journée; mais vous nous regardez du haut en bas de votre château de Grignan, et je m'amuse à vous désirer toujours sans m'en pouvoir empêcher. On est fort alerte ici sur le grand événement du siège de Namur; car c'est tout de bon, et apparemment ce siège sera meurtrier; vous savez que le maréchal _de Boufflers_ s'est jeté dedans avec six régimens de dragons à pied, et celui du roi à cheval; ainsi le pauvre _Sanzei_ est dans Namur tout comme un grand homme. M. le maréchal _de Boufflers_ a la fièvre double-tierce; mais il aura bien d'autres affaires qu'à l'écouter. Le maréchal _de Lorges_ est hors de danger. Tout retentit ici des louanges du maréchal _de Villeroi_; il n'y a guère de jours que le roi n'en parle avec éloge, et tous les guerriers qui composent son armée, n'écrivent ici que pour chanter ses louanges. Je crois qu'à la fin M. le duc _de Chaulnes_ va acheter Putaut, qui est une maison près du pont de Neuilli, située sur le bord de la rivière; il y a de quoi faire des merveilles, et il les fera; car il a une extrême envie d'une maison de campagne. Le roi va à Marli pour quinze jours. Si la duchesse _du Lude_ est de ce voyage, ce sera pour la troisième fois de suite; ces distinctions charment quand on est en ces pays-là: heureux qui peut voir cela du point de vue où il faut l'envisager! Je n'ai point vu la lettre du P. _Quesnel_; on dit qu'il la désavoue, et il ne sauroit mieux faire. Vous savez, ma très-belle, que M. _de la Trappe_[75] a remis son abbaye entre les mains de don _Zozime_, supérieur de sa maison, avec la permission du roi, et qu'il se va trouver simple religieux; cette fin est bien digne de lui, et couronne parfaitement une si belle vie. Pour l'oraison funèbre du P. _de la Rue_, on n'en parle non plus présentement, que de celle que l'on fit pour la reine mère. On ne sait pas qu'il y ait eu un M. _de Luxembourg_ dans le monde. Est bien fou qui compte sur la gloire qui suit la mort; ce n'est en vérité pas de cela qu'il faut être occupé dans cette vie; mais les hommes auront toujours leurs erreurs et les chériront. M. _de Coulanges_ arriva avant-hier au soir ici, plus charmé de M. _de Bouillon_, de mademoiselle _de Bouillon_ et de Navarre, que de tous ses anciens amis; il partit hier pour Choisi, où il sera jusqu'à ce que notre voyage de Saint-Martin s'accomplisse; je ne me sens pour ces sortes de parties que la force du projet; l'exécution est fort au-dessus de moi. Ma soeur monte dimanche sur l'hippogriffe, et arrive lundi à Paris. M. _de Bagnols_[76] ne perd pas de vue le maréchal _de Villeroi_; cela me fait craindre pour sa vie. M. _de Reims_ a acheté la maison d'Erval deux cent vingt-une mille livres. Adieu, ma très-aimable; n'oubliez pas de m'aimer, je vous en conjure, et ne me laissez point oublier dans le lieu que vous habitez; mandez-moi si la charmante _Pauline_ aura été bien contente du portrait mystérieux que vous lui avez donné. Madame _de Caylus_ me vint voir hier plus jolie qu'un ange; elle me demanda en grâce de venir voir l'arrangement de sa maison; j'aurois plus de peine à rendre cette visite, que je n'en montrerai; ce que je sens là-dessus ne peut être confié qu'à vous, ma chère amie.
LETTRE XXII.
_Paris, 29 juillet 1695._
Il n'est plus question, ma chère amie, ni de M. _Arnauld_ ni du P. _Quesnel_; toutes les pensées sont détournées du côté de Namur. Ces derniers tués ont jeté une consternation qui ne laisse plus de joie ici. Madame _de Morstein_ est inconsolable. La bonne chancelière[77] pleure amèrement son petit-fils _de Vieuxbourg_; et madame _de Maulevrier_ renvoie bien loin tous les gens qui lui veulent parler de consolation, jusqu'au P. _Bourdaloue_. On ne sait point de nouvelles du comte _d'Albert_, sinon qu'on le croit trépané; et, depuis cela, pas un mot. M. et madame _de Chaulnes_ en sont dans une extrême inquiétude. Vous savez que M. le prince _de Conti_ a la petite vérole; elle est sortie avec abondance, et commence à suppurer sans aucun accident; ainsi on espère qu'il s'en tirera heureusement. On fait des détachemens de tous côtés pour envoyer au secours de Namur. _Sanzei_ est dans la place, et il n'y a que sa mère qui soit plus à plaindre que lui. Madame la duchesse _du Lude_, qui est de retour de Versailles m'a conté qu'elle avoit mené ma petite nièce _de la Chaise_ dîner à Trianon avec le roi. S. M. et _Monsieur_ ne parlèrent que de l'agrément de cette petite personne, et de son peu d'embarras. Pour moi, je crois qu'elle confesseroit[78] fort bien le roi. M. le premier président[79] a eu une manière d'apoplexie; on l'a saigné quatre fois; sa bouche est demeurée un peu tournée. Il doit partir incessamment pour Bourbon. Voilà une épigramme que l'on a faite sur son mal.
Ne le saignez pas tant; l'émétique est meilleur. Purgez, purgez, purgez; le mal est dans l'humeur.
Je crois que je ferois bien de prendre le même chemin que ce magistrat; car mon estomac ne se rétablit point du tout. Au reste, ma très-belle, j'ai consulté si l'on pouvoit prendre du café deux heures après la germandrée. On en peut prendre en toute sûreté, et même ils s'accordent fort bien ensemble. Adieu, ma très-aimable; je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui; je vous supplie seulement de faire mes complimens à _tutti quanti_, et sur-tout de vous, faire la violence d'embrasser pour moi bien tendrement la charmante _Pauline_. Ma soeur[80] vous rend mille grâces de l'honneur de votre souvenir; elle en a été fort touchée; elle est à Versailles pour quelques jours.
LETTRE XXIII.
_Paris, 13 août 1695._
La mort de M. _de Paris_[81], ma très-belle, vous aura infailliblement surprise; il n'y en eut jamais de si prompte. Madame _de Lesdiguières_ a été présente à ce spectacle; on assure qu'elle est médiocrement affligée. L'on ne parle point encore du successeur; mais bien des gens croient que ce sera M. _de Cambrai_[82], et ce sera certainement un bon choix; d'autres disent M. le cardinal _de Janson_. Nous saurons lundi ce grand événement; la chose mérite bien qu'on y pense. Il s'agit maintenant de trouver quelqu'un qui se charge de l'oraison funèbre du mort. On prétend qu'il n'y a que deux petites bagatelles qui rendent la chose difficile; c'est la vie et la mort. On vous aura sans doute envoyé les articles de la capitulation de Namur; vous aurez vu qu'on fait la guerre fort poliment, et qu'on se tue avec beaucoup d'honnêteté. Nous bombardons Bruxelles[83] à l'heure qu'il est; les chansons, les madrigaux, les bons mots pleuvent sur le maréchal _de Villeroi_, qui peut-être n'a aucun tort: c'est le malheur des places; heureux qui n'en a point; mais peu de gens sentent ce bonheur-là. La comtesse _de Grammont_ est de retour; je la vis hier si fatiguée des eaux de Bourbon, qu'elle me confirma plus que jamais dans ma paresse; elle est revenue dans une litière, et elle dit qu'elle aimeroit mieux être revenue à pied. Le roi doit aller samedi à Meudon pour deux jours; les distinctions vont rouler présentement sur Meudon, et point sur Marli. Tout y a été cette semaine, jusqu'à M. _de Busenval_ et M. _de Saint-Germain_. Comme je me sens incapable de prendre la résolution d'aller à Bourbon, je m'en vais essayer à Paris des eaux de Forges. Cela s'appelle aller du chaud au froid. Depuis que madame _de Fontevrault_[84] est ici; Saint-Joseph, où elle est presque toujours, est le rendez-vous du beau monde, mais non pas de la galanterie[85]. Adieu, ma très-aimable. Tous les marchés de M. _de Chaulnes_ sont rompus. Madame _de Chaulnes_ se console de tout avec madame _de Saint-Germain_; elle ne se peut passer d'elle, et cela apprend à se passer de madame _de Chaulnes_.
LETTRE XXIV.
_Paris, 2 septembre 1695._
Hélas! mon amie, il n'est non plus question de M. l'archevêque, que s'il n'avoit jamais été; on a dit bien du mal de lui après sa mort; on a parlé du successeur[86]; depuis qu'il est nommé, on ne parle plus ni de l'un ni de l'autre; ceci est un tourbillon qui ne permet pas les réflexions. Tout le monde étoit fou hier à Paris; on ne voyoit que des femmes désespérées; les unes couroient les rues, les autres se faisoient enfermer dans les églises; on entendoit: «je n'ai plus de mari, je n'ai plus de fils»; d'autres ne disoient pas ce qu'elles n'avoient plus, mais elles ne s'en désespéroient pas moins. La comtesse _de Fiesque_ disoit que la bataille étoit donnée, et par conséquent gagnée; elle ajoutoit que le prince _d'Orange_ étoit prisonnier; je me trouvai le soir chez madame _de Carman_, où étoit madame _de Sulli_, la duchesse _du Lude_, madame _de Chaulnes_, et une douzaine d'autres femmes, dont étoit la comtesse _de Fiesque_. Quand elles eurent bien discouru, j'entrepris de leur remettre l'esprit (chose bien difficile) par un petit raisonnement, qui concluoit qu'il n'y auroit point de bataille; elles se moquoient toutes de moi; aujourd'hui que l'événement justifie mes raisons, elles croient que d'ici je conduis l'armée: on ne parle que de ma pénétration; et sur cela je conclus qu'on ne sait presque jamais pourquoi on loue ni pourquoi on blâme. J'étois hier folle, et aujourd'hui je suis la plus habile personne du monde; et la vérité est que je ne suis ni folle ni habile; mais que par un courrier qui étoit arrivé, on avoit appris qu'il étoit impossible de donner une bataille sans hasarder toute l'armée. M. _de Conti_ l'a mandé au roi, aussi bien que monsieur le duc _du Maine_, et tout ce qu'il y a de principal dans l'armée.
M. _de Coulanges_ est toujours à Navarre, il me prie par toutes ses lettres de vous dire des choses infinies de sa part. Le roi doit partir le 24 de ce mois pour aller à Fontainebleau. M. et madame _de Chaulnes_ partent incessamment pour Chaulnes, et le bruit court que je vais avec eux. Je prends des eaux de Forges, dont je me trouve assez bien. Je suis ravie que la santé de madame _de Grignan_ soit bonne; je m'en réjouis avec vous et avec elle. Faites-vous la violence d'embrasser la charmante _Pauline_ pour l'amour de moi; je vous en conjure, ma très-aimable.
LETTRE XXV.
_Paris, 9 septembre 1695._
Que d'événemens, madame! que de discours! que de chansons! que d'épigrammes! que de dignités! Le maréchal _de Boufflers_ est duc; vous le savez déjà. Le même courrier, qui a apporté la réduction de Namur, lui a été renvoyé pour lui apprendre que le roi le faisoit duc, et lui dire en même temps qu'il pouvoit prendre le chemin de la cour. Quand il s'est trouvé pressé par sa reconnoissance de venir remercier le roi, le prince _d'Orange_ lui a dit qu'il le faisoit son prisonnier. On prétend qu'il a pris cette conduite sur celle que nous avons eue à Dixmude. Il a bien voulu cependant le laisser revenir à la cour sur sa parole; mais le maréchal a cru devoir attendre les ordres du roi. La maréchale _de Boufflers_ est transportée de joie de sa nouvelle dignité, et ne sait point encore ce malheur, qui, selon les apparences, ne sera pas long. Revenons aux épigrammes. Le maréchal _de Villeroi_ en est chamarré; il a pourtant la consolation de savoir que le roi est persuadé qu'il n'a aucun tort; et je sais bien ce que je dis. Mais le monde veut juger de ce qu'il ignore; et, comme on juge par l'opinion des autres, on est assez fou pour se croire malheureux, malgré sa bonne conduite. Le roi va aujourd'hui à Marli pour dix jours. M. et madame _de Chaulnes_ partiront dans peu pour Chaulnes, et moi-avec eux. Que dites-vous de cette résolution? Ne me trouvez-vous pas grande femme tout-à-fait? M. _de Coulanges_ est toujours à Evreux; madame _de Louvois_ le boude; mademoiselle _de Bouillon_ l'aime de passion, et le retient malgré lui. Moi, je lui écris régulièrement, et lui mande toutes les nouvelles. A qui donneriez-vous la préférence? Les passions sont horribles; je ne les ai jamais tant haïes que depuis qu'elles ne sont plus à mon usage: cela est heureux. Notre dragon[87] est sorti tout couvert de gloire, et tout nourri de cheval. Il a écrit une très-plaisante lettre à sa soeur. Dans toutes les relations, il a été nommé au roi avec distinction; et, pour dire plus, c'est de madame _de Montchevreuil_ que je le sais. Vous jugez bien, ma très-aimable, de la joie de madame _de Sanzei_, qui sait a cette heure que son fils se porte bien. Songez que, de douze mille hommes qu'ils étoient dans Namur, il n'en est resté que trois mille trois cents. J'oubliois de vous dire que c'est M. _de Guiscard_ qui étoit venu apprendre à la cour que le maréchal _de Boufflers_ est prisonnier. Madame _de Sulli_ a la même maladie que madame _de Grignan_. Elle prend des eaux de Forges, dont elle se trouve à merveille. Mais Forges est un peu trop loin de Grignan: il faudroit s'en approcher, mon amie. Je pardonne à madame _de Sulli_ cette maladie; mais madame _de Grignan_ est trop avancée pour son âge. On prétend que, de toutes les façons d'être malade, c'est la moins fâcheuse. Je vous demande toujours des nouvelles de madame _de Grignan_, dont je suis très-sincèrement en peine. Ne me laissez point oublier dans le château que vous habitez, et baisez, pour l'amour de moi, la charmante _Pauline_. Vous m'avouerez que j'exige des choses bien difficiles de votre amitié.
LETTRE XXVI.
_Paris, 16 septembre 1695._
Ce n'est que pour marquer la cadence que je vous écris aujourd'hui, madame; car je n'ai point reçu de vos lettres, cette semaine, et je suis toute honteuse de n'avoir pas de grands événemens à vous mander; depuis quelque temps, ils ne nous ont pas manqué; de vous dire que le roi est à Marli depuis huit jours, voilà une belle affaire; la duchesse _du Lude_ y est; le roi en revient demain, et doit partir jeudi 22 de ce mois pour aller à Fontainebleau. Une assez grande nouvelle; c'est que je crois que j'irai dimanche à Versailles pour deux ou trois jours: Il sera question incessamment du voyage de Chaulnes; j'espère encore que j'en serai; mais j'ai une santé qui me dérange si aisément, que je n'ose plus faire de projets. M. _de Coulanges_ doit revenir aujourd'hui d'Evreux pour rompre avec madame _de Louvois_, et aller à Chaulnes. Encore faut-il bien vous apprendre, mon amie, que c'est le P. _Gaillard_, qui ne doit point faire l'oraison funèbre de feu M. l'archevêque (_de Paris_). Voici ce que je veux dire. M. le président et le P. _de la Chaise_ se sont adressés au P. _Gaillard_ pour ce grand ouvrage; le P. _Gaillard_ a répondu qu'il y trouvoit de grandes difficultés; il a imaginé de faire un sermon sur la mort au milieu de la cérémonie, de tourner tout en morale, d'éviter les louanges et la satire, qui sont des écueils bien dangereux. Tout le prélude des oraisons funèbres n'y sera point. Il se jetera sur les auditeurs pour les exhorter; il parlera de la surprise de la mort, peu du mort; et puis, Dieu vous conduise à la vie éternelle. Adieu, ma belle amie; ne me laissez jamais oublier à Grignan, je vous en conjure; et sur-tout de la charmante _Pauline_. Je crois que M. _de Chaulnes_ va acheter Villeflit de M. _de Fiaubet_, dont madame _de Chaulnes_ paroît peu contente. Le confesseur extraordinaire de madame _de Grignan_ me doit demain lire l'oraison funèbre qu'il a faite de ce saint homme.
LETTRE XXVII.
_Paris, 30 septembre 1695._
Je m'en vais vous parler bien habilement du mal de madame _de Grignan_, c'est-à-dire du mal d'estomac, qui n'est autre chose, mon amie, que le mien. J'ai éprouvé, par mon impatience, toute sorte de remèdes; trop heureuse si ces expériences lui peuvent être utiles. _Carette_ m'a donné, pendant neuf mois, de ses gouttes, qui ne m'ont point fait un mal sensible, mais qui m'avoient grésillée à un tel point sans me raccommoder l'estomac, que je vous avouerai confidemment qu'elles m'ont fait une seconde maladie. Venons à _Helvétius_: il m'a donné une préparation d'absinthe, qui m'a tout-à-fait rétabli l'estomac. Comme cela fait quelqu'impression de chaleur, très-légère pourtant, il m'a fait prendre des eaux de Forges, dont je me trouve à merveille. Je commence à engraisser; je mange du fruit, je dîne et je soupe; en un mot, mon amie, je ne suis plus la même personne que j'étois il y a deux mois. Vous voyez bien pourquoi je vous conte tous ces détails. Ramenez-nous donc madame _de Grignan_ à Paris; je vous promets qu'en trois semaines, _Helvétius_ et moi lui rétablirons l'estomac. C'est la cause de presque tous les maux. Je me suis même raccommodée avec le café; et, comme je ne sais point user d'une chose que je n'en abuse, j'en prends dans l'excès. Ma petite absinthe est le remède à tous maux. Vous me demanderez, mon amie, pourquoi me portant aussi-bien que je vous le dis là, je ne suis point allée à Chaulnes? Et je vous répondrai que je me trouve comme les personnes qui deviennent avares par être riches. Depuis que j'ai un peu de santé, je la ménage beaucoup. Le vilain temps m'avoit alarmée; si j'avois prévu qu'il pût faire aussi beau qu'il fait présentement, je crois que je me serois embarquée pour ce grand voyage; mais je me garde pour Dampierre, et je fais très-facilement de ma maison une maison de campagne. Je me promène les matins sur mon rempart, et je passe les après-dînées assez solitairement. La cour d'Angleterre est à Fontainebleau. Ils ont des comédies, des fêtes, et s'ennuient, à ce qu'ils disent; et tant pis pour eux. Madame la marquise _de Grignan_ ne veut voir personne; c'est ce qui m'a empêchée de me présenter à sa porte aussi souvent que j'aurois fait. M. _de Chaulnes_, qui sait forcer les portes, dit qu'elle est très-aimable. M. _de Coulanges_ est allé à Chaulnes; ils reviendront tous dans un mois, et c'est tout-à-l'heure. L'abbé et moi ne laisserons point ignorer à madame _de Sanzei_ tout ce que vous dites pour elle. Je vous demande mille complimens pour madame _de Grignan_, ma très-aimable: je vous demande aussi d'embrasser la belle _Pauline_ pour l'amour de moi, tout comme si vous n'aviez point de sujet de vous plaindre d'elle.
LETTRE XXVIII.
_Paris, 28 octobre 1695._
Vous avez eu la colique, ma chère amie; et quoique je sache que vous vous en portez bien présentement, je ne saurois être rassurée que je ne le sois par vous-même. Je vous demande aussi des nouvelles de madame _de Grignan_; si vous saviez combien l'air subtil est contraire à ses maux, vous l'obligeriez de se mettre dans une litière bien faite et bien commode, et vous gagneriez Paris; l'air de Lyon lui feroit connoître qu'il n'y a point de meilleur remède pour elle que de changer de climat; c'est l'avis de mon oracle (_Helvétius_). La maréchale _de Boufflers_ a été fort malade d'une pareille maladie, elle se-porte très-bien aujourd'hui. Le roi est de retour dans une parfaite santé. Je vis hier la duchesse _du Lude_, qui est venue à Paris pour se faire saigner et purger, sans autre raison, je crois, que d'avoir trop de santé. Il s'est fait de grands changemens à Chaulnes. M. _de Chaulnes_ aime son château comme sa vie, et ne le peut quitter. Madame _de Chaulnes_ passe les jours, et peut-être une bonne partie des nuits à jouer. M. _de Coulanges_ est devenu délicat et précieux; les visites de province l'ennuient. Je vois souvent notre petite accouchée (_la duchesse de Villeroi_)[88]; elle a un fils un peu plus grand que son père, et un peu moins grand que le maréchal (_de Villeroi_); il n'y a point de jour qu'elle ne me demande des nouvelles de mademoiselle _de Grignan_, et qu'elle ne lui souhaite tous les biens et les maux qu'elle a. L'on dit que le maréchal _de Lorges_ se porte mieux, et on n'appelle plus sa maladie une apoplexie; la maréchale, qui l'est allé trouver, va avec lui aux eaux de Plombières. Tout le monde croit le mariage de M. _de Lesdiguières_ fait avec mademoiselle _de Clérembault_[89]; le charme que madame _de Lesdiguières_ trouve dans ce mariage, c'est qu'elle n'aura point son fils avec elle. Le monde dit aussi celui de mademoiselle _d'Aubigné_ avec le fils[90] de M. _de Noailles_; et je crois qu'en cette occasion le monde dit vrai. Au reste, ma très-belle, j'ai à vous apprendre que l'abbé _Testu_ est charmé de madame _de Carman_, et qu'il se plaint hautement de toutes ses amies de ne lui avoir pas fait connoître ce mérite-là plutôt. On parle fort ici de la solitude de madame la marquise _de Grignan_; on dit que sa vie n'est pas soutenable, parce qu'il ne faut voir personne, ou voir bonne compagnie. Vous voyez combien votre retour et celui de _sa belle-mère_[91] sont nécessaires; mes conseils sur cela vous paroîtront bien intéressés; je souhaite que cette raison ne vous empêche pas de les suivre, et que vous me croyez aussi tendrement à vous que j'y suis. Je vous demande en grâce de dire bien des choses de ma part à madame _de Grignan_, et de ne pas oublier la belle et charmante _Pauline_.
LETTRE XXIX.
_Paris, 7 novembre 1695._