Part 9
On voit bien que vous avez oublié le climat de Paris, mon amie, puisque vous croyez avoir plus froid que nous; jamais il n'y a eu un hiver comme celui-ci. Le soleil se fait voir depuis deux jours; mais il ne se laisse point sentir; c'est un privilége dont vous jouissez à Grignan, j'en suis assurée. Je comprends à merveille que madame _de Grignan_ se fasse un plaisir de ne point faire de visites; c'est un avantage que j'ai au milieu de Paris; mais aussi n'ai-je point de raison pour m'incommoder; point d'enfans, point de famille; grâces à Dieu, assez de dégoût pour ces fatigantes occupations; bien des années et une assez mauvaise santé; tout cela fait demeurer au coin de son feu avec un plaisir pour moi, que je préfère à d'autres, qui paroissent plus sensibles; mais une retraite que j'admire, c'est celle de mademoiselle _de la Trousse_; Dieu lui fait de grandes grâces, et son état est maintenant bien digne d'envie. Madame _de Chaulnes_ veut toujours se reposer, et court incessamment. Il y a chez elle des dîners magnifiques; le chevalier _de Lorraine_, M. _de Marsan_, M. le cardinal _de Bouillon_; cela se soutient de cette sorte tous les jours de la semaine. Madame _de Pontchartrain_ est assez malade. La comtesse _de Grammont_ est retournée à la cour en assez bonne santé. L'on ne se souvient plus ici de madame _de Meckelbourg_, si ce n'est pour parler de son avarice. On dit que M. _de Montmorenci_ va épouser madame _de Seignelai_; j'ai peine à croire ce mariage-là. M. _de Coulanges_ arriva hier de Saint-Martin et de Versailles; mais c'est chez madame _de Louvois_[60] qu'il est descendu: _A tout seigneur, tout honneur._ Je comprends fort bien que l'on s'accommode d'un mari qui a plusieurs femmes; j'en souhaiterois encore une ou deux, comme madame _de Louvois_, à M. _de Coulanges_. Le maréchal _de Villeroi_ prêta hier le serment[61], et prit le bâton ensuite; il fit attendre beaucoup le roi, parce qu'il s'ajustoit; il avoit un habit de velours bleu d'une magnificence extraordinaire, et sa bonne mine le paroît plus que son habit. Madame la duchesse _du Lude_ m'a fait promettre que je vous ferois mille coinplimens et mille amitiés bien tendres de sa part. Le roi a donné à madame _de Soubise_ l'appartement que le maréchal _d'Humières_ avoit à Versailles; et celui de madame _de Soubise_ aux princesses _d'Épinoi_; celui de ces princesses à M. _de Rasilli_; et de la duchesse _d'Humières_, pas un mot. Adieu, ma chère amie; je vous embrasse et vous aime beaucoup. J'ai peur que la charmante _Pauline_ ne m'oublie à la fin; l'absence laisse tout craindre, même quand on est heureux. Continuez, je vous prie, de faire mes complimens dans le château de Grignan. Je suis fort obligée à M. le chevalier (_de Grignan_) de l'honneur de son souvenir, et je vous conjure de l'en remercier pour moi; je suis véritablement occupée de ses maux; son ami, le P. _de la Tour_ prêche à St.-Nicolas; et si je suis en état de pouvoir sortir, ce sera mon prédicateur pour ce carême. On vous a sans doute envoyé tous les sonnets qui ont été faits à la louange de la princesse _de Conti_.
LETTRE XV.
_Paris, 22 février 1695._
J'ai perdu mon petit secrétaire, mon amie, et je ne puis me résoudre à vous faire voir de ma mauvaise écriture. J'essaie un secrétaire nouveau[62]; mandez-moi si vous lisez bien son écriture. La nouvelle qui fait ici le plus de bruit, est le mariage de la belle _Pauline_. On dit que l'abbé _de Simiane_ est parti pour se trouver aux noces. Quand je dis que je n'en sais rien, personne ne me veut croire. La duchesse _du Lude_ dit qu'elle le sait par le chevalier _de Grignan_. Pour moi, je pardonne tout le secret que vous m'en faites, pourvu que cela soit vrai. Vous croirez par là que j'aime passionnément M. _de Simiane_. M. le duc _de Chaulnes_ donne des dîners magnifiques; il en a donné un à madame _de Louvois_, comme il l'auroit donné à M. _de Louvois_; un autre au chevalier _de Lorraine_, et à toute la maison de _Monsieur_. J'étois du premier; et pour le second, j'y envoyai mon fils, qui s'appelle M. _de Coulanges_. A mesure qu'il me vient des années, les siennes diminuent, de façon que je me trouve encore bien vieille pour être sa mère. Tous les courtisans sont devenus poètes. L'on ne voit que des bouts-rimés, les uns aussi remplis de louanges, que les autres de médisances. Dieu me garde de vous envoyer ces derniers. Il en court un à la louange du cardinal _de Bouillon_, qui passe pour une chanson. Qu'en dites-vous, mon amie? Que dites-vous aussi du _prince Dauphin_? Je laisse à mon secrétaire le soin de vous mander cette histoire; car il se mêle quelquefois d'écrire de son style. On dit que c'est une affaire résolue que le mariage de mademoiselle _de Croissi_ avec le comte _de Tillières_[63]. Madame _de Maintenon_ est encore languissante; mais elle se porte beaucoup mieux. Madame _de Grammont_ paroît à la cour sous la figure d'une beauté nouvelle; elle est parfaitement guérie. M. l'abbé _de Fénélon_ a paru surpris du présent que roi lui a fait[64]. En le remerciant, il lui a représenté qu'il ne pouvoit regarder, comme une récompense, une grâce qui l'éloignoit de M. le duc _de Bourgogne_. Le roi lui a dit qu'il ne prétendoit point qu'il fût obligé à une résidence entière; et, en même temps, ce digne archevêque a fait voir au roi que, par le concile de Trente, il n'étoit permis aux prélats que trois mois d'absence de leurs diocèses, encore pour les affaires qui les pouvoient regarder. Le roi lui a représenté l'importance de l'éducation des princes, et a consenti qu'il demeurât neuf mois à Cambrai, et trois à la cour. Il a rendu son unique abbaye. M. _de Reims_ a dit que M. _de Fénélon_, pensant comme il faisoit, prenoit le bon parti; et que lui, pensant comme il fait, il fait bien aussi de garder les siennes. Adieu, ma chère amie; votre absence m'est toujours insupportable. Ne me laissez point oublier dans ce château de Grignan; c'est votre affaire, je vous en avertis. J'embrasse bien tendrement la charmante _Pauline_. Les femmes courent après mademoiselle _de l'Enclos_, comme d'autres gens y couroient autrefois; le moyen de ne point haïr la vieillesse, après un tel exemple! L'abbé et le chevalier _de Sanzei_ partirent hier pour aller faire carême-prenant avec leur mère. Ce dernier fera son possible pour aller faire la révérence à sa marraine[65], en s'en retournant à son vaisseau.
M. DE COULANGES _continue_.
Premièrement, madame, comment vous accommodez-vous de ce petit papier[66]? Ne vous trouble-t-il point quelquefois dans votre lecture? Pour moi, j'aime mieux les bonnes feuilles de papier de nos pères, où les détails se trouvent à l'aise. Il y eut hier huit jours que je revins de Saint-Martin et de Versailles, pour passer le reste des jours gras à Paris. Il n'y a rien de pareil aux bons et somptueux dîners de l'hôtel de Chaulnes, à la beauté du grand appartement, qui augmente tous les jours, et au bon air des feux, qui sont dans toutes les cheminées; il n'y a plus en vérité que cette maison, qui représente la maison d'un seigneur. M. _de Marsan_ et le duc _de Villeroi_ furent du dîner du chevalier _de Lorraine_. Comme je n'ai point entendu le cardinal _de Bouillon_ sur le sujet du _prince Dauphin_, je ne puis bien vous dire la vérité de ce fait; mais on prétend que _Monsieur_, pressé par le cardinal, avoit consenti à démembrer la principauté dauphine d'Auvergne, du duché de Montpensier, pour les prétentions que la maison de Bouillon pouvoit avoir sur la succession de _Mademoiselle_; en sorte qu'ils étoient par-là les maîtres de toute l'Auvergne, car le cardinal en a le duché, et M. _de Bouillon_ le comté; et que dans la suite le duc _d'Albert_ se seroit appelé le _prince Dauphin_; comme on est persuadé qu'il n'y a rien de trop chaud pour ce cardinal, qui n'est occupé que de la grandeur de sa maison, que ne dit-on point de cette vision? Ce qui est vrai, c'est que _Monsieur_, ayant tout promis, fut parler au roi de ce démembrement, et que le roi s'y opposa. On assure que le cardinal, encore affligé de ce refus, a écrit au chevalier _de Lorraine_ pour lui dire qu'il étoit surpris que _Monsieur_ lui eût manqué de parole, et qu'il ne pouvoit plus désormais être du nombre de ses serviteurs. On ajoute que le chevalier _de Lorraine_ a montré sa lettre à _Monsieur_, qui l'a gardée, et qui a dit que du moins le cardinal devoit lui savoir gré de ce qu'il ne la montroit point au roi. Quoi qu'il en soit, madame, voilà qui est fort désagréable pour notre cardinal; car, comme il n'est pas universellement aimé et approuvé, tous ses ennemis ne perdent pas une si belle occasion de se déchaîner, et tous ses amis sont fâches qu'une bonne fois pour toutes il ne finisse point sur sa maison, et qu'il ne s'accommode point au temps présent. Jugez, après cela, du succès du bout-rimé, dont madame _de Coulanges_ vous a parlé. Il y a des temps infinis que je ne vous ai écrit; mais je sais toujours de vos nouvelles par madame _de Coulanges_, qui veut bien quelquefois me faire part de vos lettres. J'ai toujours oublié de vous faire, dans les miennes, les complimens de madame _de Louvois_, et à tout le château de Grignan: elle me gronda très-sérieusement l'autre jour d'y avoir manqué.
LETTRE XVI.
_Paris_, 25 _mars_ 1695.
Mes secrétaires me manquent au besoin; mais, quand c'est à vous que j'écris, ma chère amie, mes deux doigts sont toujours disposés à écrire, _ils ne vont plus que pour Climène_. Que dites-vous de ne plus savoir M. le duc _de Chaulnes_ gouverneur de Bretagne? On ne parle que de ce grand événement; les gens modérés croient que ce duc et cette duchesse se doivent trouver heureux de ce changement[67]; les autres les croient désespérés. Pour moi, je dis tout ce que l'on veut, et suis très-persuadée qu'il ne faut point juger de la manière de penser de nos amis par la nôtre. C'est cependant un tort que le monde a toujours, et qu'il ne peut pas ne point avoir; il a plutôt fait de juger par ses dispositions, que d'examiner celles des autres. M. _de Chaulnes_ fait bonne mine. La duchesse se cache si bien, que je ne l'ai point vue: il est vrai qu'il est assez aisé de m'échapper; car je fais naturellement peu de diligence, et j'en fais moins que jamais, dans l'espérance d'avancer toujours dans cette parfaite indifférence, dont vous ne vous apercevrez jamais, ma très-aimable. Au reste, ma santé n'est pas du tout bonne. Il est plus question que jamais de me faire aller à Bourbon; il arrivera ce qu'il plaira à Dieu. Quand je songe que dix ou douze ans de plus ou de moins font la différence de cette affaire-là, je ne trouve pas que cela vaille la peine de la traiter si solidement. Peut-être penserai-je tout d'une autre façon, quand je me trouverai plus proche de la mort; il faut trancher le mot, ne fût-ce que pour s'y accoutumer. J'attends de vous un compliment qui sera bien sincère, sur l'aventure du feu. Cela a paru une occasion digne de m'attirer le monde entier; mais le monde est bien inutile; je l'ai évité avec assez de soin. Au reste, madame _de Villars_ m'a fait promettre que je vous dirois des choses infinies de sa part, et sur-tout que j'apprendrois qu'elle ne pardonnera point à M. _de Villars_ de n'avoir point parlé d'elle à madame _de Grignan_. Cela pourroit bien aller à une séparation, si madame votre fille ne s'y oppose. Comme j'achève ma lettre, voilà un secrétaire qui m'arrive. Il vous apprendra que je viens de voir M. _de Chaulnes_, qui m'a conté tout ce qui s'étoit passé entre le roi et lui; mais, comme en même temps, il m'a dit qu'il vous alloit écrire, je ne m'embarquerai point dans un récit que vous saurez encore mieux par lui-même: il me paroît tout plein de raison. Madame sa femme m'a envoyé prier qu'elle pût aujourd'hui passer la journée avec moi; je la plains, puisqu'elle est fâchée. Pour moi, qui ne connois point le goût de la représentation, ou, pour mieux dire, qui ne connois que celui du repos, quand on n'est plus jeune, je ne me trouverois pas à plaindre à la place de madame _de Chaulnes_. M. _de Mêmes_ épouse mademoiselle _de Broue_, à qui on donne trois cent cinquante mille francs en argent, et cinquante mille francs en habits et en pierreries. On dit aussi que M. _de Poissi_ épouse mademoiselle _de Beaumelet_[68], qui aura un jour soixante mille livres de rente; _et de ma pauvre nièce, pas un mot_. M. _de Coulanges_ arriva hier de Saint-Martin, et il est allé aujourd'hui je ne sais où. Le maréchal _de Choiseul_ part dimanche. Il a le commandement de la Bretagne joint aux autres. Comme il a le commandement beau, je suis assez aise qu'il commande loin d'ici. Ce n'est pas que je ne sois une ingrate cette année; car je ne l'ai presque pas vu. Adieu, ma vraie amie; ne me laissez pas oublier à Grignan, et sur-tout de l'adorable _Pauline_.
LETTRE XVII.
_Paris_, 13 _mai_ 1695.
Je me porte beaucoup mieux; _Helvétius_ ne m'a donné que d'un extrait d'absinthe, qui m'a rétabli, ce me semble, mon estomac; je vous assure, ma très-belle, que je suis bien éloignée d'avoir de l'indifférence pour ma santé, et que je supporte mes maux fort impatiemment: ainsi, je ne veux point me parer auprès de vous d'un mérite que je n'ai point. Je crois que si j'eusse imaginé de passer à Grignan le temps d'entre les deux saisons des eaux, je les aurois crues nécessaires pour ma santé: et je pense que si j'y étois une fois arrivée, j'aurois donné la préférence aux vins de Grignan sur les eaux de Bourbon. Je plains bien M. le chevalier _de Grignan_, et je suis bien honteuse de me plaindre de mes petits maux, quand j'en vois souffrir de si grands, et avec tant de patience. La pauvre madame _de Carman_ est bien mal; nous verrons la fin de sa vie avant celle de sa patience. Mon Dieu! que je me presse de vous faire des complimens de M. _de Tréville_; il me gronde tous les jours de l'avoir oublié; il souhaite votre retour très-sincèrement. Il nous dit avant-hier les plus belles choses du monde sur le Quiétisme, c'est-à-dire, en nous l'expliquant; il n'y a jamais eu un esprit si lumineux que le sien. Monsieur _Duguet_[69], qui n'est pas trop sot, comme vous savez, sur de tels sujets, étoit transporté de l'entendre. Parlons d'autre chose. Les princesses sont ici, et se divertissent si parfaitement bien, qu'on assure qu'elles n'ont nulle impatience du retour de la cour; elles se couchent ordinairement vers onze heures ou midi. _Langlée_ donna hier un souper à M. et à madame _de Chartres_, madame _la Princesse_, madame _la Duchesse_, qui étoit la reine de la fête, madame _de Montespan_, une infinité d'autres dames, dont madame la maréchale et madame la duchesse _de Villeroi_ étoient; M. _le Duc_, et tous les princes qui sont ici, s'y trouvèrent; mais une autre fête, ce fut celle que M. _le Duc_ donna, il y a deux jours, dans sa petite maison de madame _de la Sablière_; tous les princes et princesses y étoient; cette maison est devenue un petit palais de cristal; ne trouvez-vous pas que ce sont les lieux saints aux infidèles[70]? Madame _de Montespan_ a acheté Petit-Bourg quarante mille écus; elle le donne après sa mort à M. _d'Antin_. M. _de Sévigné_ nous quitte après-demain; il m'assure qu'il vous retrouvera cet hiver à Paris; cela me fera paroître l'été bien long, malgré la belle saison. M. _de Chaulnes_ reviendra le dix-sept de ce mois; et notre duchesse ne reviendra qu'après les fêtes. M. _de Coulanges_ me mande que plus il a de printemps, plus il sent le printemps; voilà un grand prodige; car sans l'offenser, il a plus de printemps que madame _de Brégi_. Je vous prie, ma très-aimable, de dire bien des choses de ma part à madame _de Grignan_, et d'embrasser pour moi bien tendrement la tranquille _Pauline_; on dit que vous nous l'amènerez toute mariée; je sens déjà que je ne l'en aimerai pas moins. L'oraison funèbre de M. _de Luxembourg_[71] sera achevée d'imprimer dans deux jours; l'on dît qu'on a retranché quelques traits du portrait du prince _d'Orange_[72]. Madame _de Grignan_[73] va avoir le plaisir de recevoir des lettres tendres de son mari, et de lui en écrire; il est bien joli que tous ses sentimens se développent pour lui. Adieu, ma très-chère.
LETTRE XVIII.
_Paris, 3 juin 1695._
Comment vous portez-vous, ma très-belle? je n'ai point reçu de vos nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait écrire par votre joli secrétaire. J'ai peur que vous n'ayez gâté votre belle santé par une médecine. Je vis hier monsieur _de Chaulnes_, qui est le parfait courtisan; il a demeuré dix jours à Marli, où il a 'passé ses journées à jouer aux échecs avec le cardinal _d'Estrées_; et sur ce qu'on lui a dit que cela faisoit ici une nouvelle: il a répondu qu'il en étoit surpris, par la raison qu'il y a long-temps qu'ils cherchoient à se donner échec et mat. Une autre nouvelle est que madame _de Louvois_ a cédé Meudon au roi, qui l'a pris pour _Monseigneur_, en donnant quatre cent mille francs à madame _de Louvois_, et la charmante maison de Choisi, qui étoit la chose du monde qu'elle désiroit le plus; ainsi je crains qu'elle ne puisse plus avoir de désirs. Elle est fort mal contente de monsieur _de Coulanges_, qui, en arrivant de Chaulnes, partit le lendemain pour Pontoise. Quant à moi, je ne me sens plus de goût que pour le repos; on m'a priée d'aller chez le cardinal _de Bouillon_ cette semaine; cela me paroît comme si l'on me proposoit d'aller faire un petit tour à Rome; je trouve qu'il faut de grandes raisons pour quitter son lit; c'est la mauvaise santé, qui fait penser ainsi, il faut bien le croire; la mienne est cependant meilleure qu'elle n'a été. Je ne suis point contente de celle de madame _de Chaulnes_; elle a un vilain rhume que je ne n'aime point. Je crois le marché du Ménil-Montant absolument rompu, d'autant que, selon toutes les apparences, le premier président ne le veut plus vendre. Adieu, ma très-aimable, ne me laissez point oublier à _Grignan_, je vous en prie; et dites à la belle _Pauline_ de songer quelquefois à ce que je suis pour elle.
LETTRE XIX.
_Paris, 20 juin 1695._
Vous jouissez présentement des beautés de la campagne, ma très-belle; le printemps paroît dans tout son triomphe. Je m'en vais faire un grand excès; car je compte partir dimanche pour aller à Saint-Martin avec M. et madame _de Chaulnes_, et y passer trois jours; les plaisirs que j'y espère seront bien troublés par une mauvaise santé; je suis arrivée à un tel excès de délicatesse, que la vue d'un bon dîner me fait malade; ainsi je suis intimidée, et dans cet état les plus petites choses paroissent considérables. Madame _de Louvois_ alla hier remercier le roi; il lui donna une audience particulière chez madame _de Maintenon_; elle sent plus que jamais la joie d'être défaite de Meudon. Le roi est allé à Trianon, où il demeurera jusqu'au voyage de Fontainebleau. Je crois vous avoir mandé que M. _de Montchevreuil_ marie son fils à la cousine-germaine de la maréchale _de Lorges_, qui est une petite personne que vous avez souvent vue avec elle; on lui donne trois cent quatre vingt mille livres. C'est vous qui me manderez que M. _de Vendôme_ va commander en Catalogne, et que M. _de Noailles_ en revient malade. M. _de Coulanges_ a toujours plus d'affaires que jamais, et toutes de la même importance; mais elles sont agréables, quand elles le rendent heureux; c'est de cela qu'il est question. J'ai trouvé les couplets du comte _de Nicci_ fort jolis; c'est un aimable enfant; aussi rien ne laisse des idées plus agréables que de ne le point voir; ce petit comte-là parviendra à l'immortalité. J'ai remarqué, comme vous, mon amie, le temps de la mort de notre pauvre madame _de la Fayette_. Madame _de Caylus_ se divertit à merveille chez elle; la cour ne lui paroît pas un séjour de plaisir; elle ne quitte plus madame _de Leuville_, qui donne tous les jours les plus jolis soupers qu'il est possible. Je ne crois pas le marché de Ménil-Montant rompu sans ressource; et, n'en déplaise à madame _de Chaulnes_, c'est la plus jolie acquisition que puisse faire M. _de Chaulnes_. La maréchale _d'Humières_ se retire aux Carmélites; elle a loué la maison de feue mademoiselle _de Porte_; elle gouverne entièrement le faubourg Saint-Jacques; et, ce qui est le plus étonnant, c'est que le P. _de la Tour_ la gouverne. Vous savez que M. _de Lauzun_ a l'appartement de Versailles du maréchal _d'Humières_: il fait faire pour sa femme un collier de diamans de deux cent mille francs. Adieu, ma chère amie; je souhaite bien plus votre retour que je ne l'espère. Je vous prie de dire des choses infinies de ma part à madame _de Grignan_. Priez la belle _Pauline_ de ne me point jeter dans la nécessité d'aimer une ingrate. Madame _de Mêmes_ paroît dans un carrosse de mille louis. Lisez un peu, dans le _Mercure Galant_, la généalogie de _F***_, et vous verrez qu'il n'y a que cette maison-là de noble et d'illustre dans le monde, et que le feu grand-maître[74] s'est trompé, quand il a cru ne pas tirer de là tout son éclat.
LETTRE XX.
_Paris, 24 juin 1695._
Madame _de Louvois_ n'avoit point attendu l'approbation du monde pour désirer Choisi; ça été la seule maison qu'elle ait souhaitée. Le roi et elle ont fait un très-bon marché; ils en paroissent fort contens aussi. Cela se passe, de part et d'autre, avec des honnêtetés que l'on voit quelquefois entre les particuliers, mais que l'on éprouve rarement avec son maître. Le roi est à Marli pour neuf jours; la duchesse _du Lude_ est de ce grand voyage; et, pour comble de bonheur, elle mène et ramène demain madame _de Maintenon_ de Pontoise, où cette dernière va voir une fille de Saint-Cyr. Le roi donna une fête, lundi dernier, à Trianon, au roi et à la reine d'Angleterre. Il y eut un opéra où le roi alla; madame _de Maintenon_ n'y parut point du tout. Il est grand bruit de la faveur de M. _de la Rochefoucauld_. On prétend qu'il s'est rendu maître de l'esprit _de Monseigneur_, et qu'il se sert de son crédit, tout comme le roi le peut désirer. Sa majesté mena, il y a quelques jours, madame _de Maintenon_ suivie de ses dames, souper dans une maison de campagne de ce nouveau favori, qui se nomme _la Selle_, et je vous le dis ainsi, pour ne vous point dire qu'il les mena à la selle. Il doit, aller (_le roi_) un de ces jours à l'Étang, chez M. _de Barbesieux_, afin d'avoir l'air de partager ses faveurs. Une autre grande nouvelle: les princesses ont mené dîner et souper, à Trianon, avec le roi, la comtesse _de la Chaise_, les marquises _de la Chaise_ et _de la Luzerne_. Je crois que cette distinction les a fort touchées; car jusqu'alors elles n'en avoient eu qu'au salut. M. _de Coulanges_ arriva avant-hier de Saint-Martin. Il fut tout de suite à Choisi, le lendemain à Versailles, et part enfin aujourd'hui pour Evreux, avec M. _de Bouillon_. Je lui propose de ne plus tant perdre de temps en chemin, et de se mettre tout d'un coup dans une escarpolette, qui le jetera tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, afin de ne pas mettre au moins les pieds à terre. J'attends aujourd'hui une compagnie qui ne vous déplairoit pas, ma très-belle; c'est M. _de Tréville_, qui vient lire à deux ou trois personnes un ouvrage qu'il a composé. C'est un précis des Pères, qu'on dit être la plus belle chose qui ait jamais été. Cet ouvrage ne verra jamais le jour, et ne sera lu que cette fois seulement de tout ce qui sera chez moi; je suis la seule indigne de l'entendre, c'est un secret que je vous confie au moins:
......N'abusez pas, prince, de mon secret; Au milieu de ma lettre, il m'échappe à regret.
mais enfin, il m'échappe. M. _de Bagnols_ est parti pour l'armée; et ma soeur sera, je crois, bientôt de retour. Cependant elle ne me parle point encore du jour de son départ. Avez-vous bien chaud à Grignan, ma très-belle? Je me souviens d'y avoir été par un temps pareil à celui-ci. L'affaire du Ménil-Montant paroît tout-à-fait rompue; cependant j'ai dans la tête qu'elle se raccommodera. Adieu, ma chère amie.
LETTRE XXI.
_Paris, 8 juillet 1695._