Part 5
C'est vous, madame, qui pensez et qui écrivez mieux que personne du monde. Hélas! nous ne savons à qui en parler ici. Nous lisons vos lettres, M. _de Villars_, ma fille et moi, avec un grand goût et un grand plaisir. Elles m'en causent bien plus d'un, par ne me point laisser douter que vous ne m'aimiez; et, quoique ce plaisir réveille l'ennui que l'on souffre de ne point voir ce que l'on aime, et de qui l'on est aimé, cette peine est bien douce, comparée à la moindre diminution de votre amitié pour moi. Il y a quatre ou cinq endroits dans votre dernière lettre, d'une vivacité et d'une imagination bien ignorées jusqu'à vous, madame, et qu'on n'imitera jamais. Je ne pense pas même qu'on puisse faire aller son ambition jusqu'à espérer d'en devenir une méchante copie.
Puisque nous sommes sur les copies; voulez-vous bien que je vous fasse souvenir que vous m'avez parlé de votre portrait? Je n'aurois osé vous le demander, quelqu'envie que j'en eusse, si vous ne m'en aviez parlé la première.
J'aime notre jeune reine du plaisir qu'elle me paroît avoir, quand je lui nomme votre nom, et que je lui dis que vous vous souvenez d'elle. Elle m'a chargée de beaucoup d'amitiés pour vous. Je ne saurois vous rien dire qui puisse vous instruire sur tout ce qui la regarde. Nous en parlerons un jour, si nous nous revoyons. Elle est grasse, belle, buvant, mangeant, dormant, riant très-souvent, dansant de tout son coeur, quand nous sommes seules; moi chantant le menuet et le passe-pied. Contentez-vous de cela.
Vous n'avez pas trouvé que le marquis _de la Fuente_ fît souvenir de M. _de Villars_. S'il n'y a point de guerre, sa femme partira au mois de septembre pour l'aller trouver. C'est une des plus raisonnables femmes d'ici: je vous prie de me mander tout ce que vous savez touchant la guerre.
Vous me dites, et cela est vrai, que l'on seroit bien heureux, si les lieux d'ennui pouvoient inspirer de solides et sérieuses réflexions pour le salut, nous détacher des choses de ce monde, qui se détachent tous les jours de nous: la santé, la jeunesse, la beauté, les amis.
Il passera dans peu un étranger[20] à Lyon, qui vous remettra un très-petit présent de ma part. J'aime à vous marquer le plus souvent que je puis que je songe à vous, par ces légères bagatelles. M. _de Villars_ en a honte; car il vous croit digne qu'on ne vous présente que des couronnes. Quand vous en auriez, il ne pourroit pas vous honorer, ni vous respecter au-delà de ce qu'il fait. Adieu, madame.
LETTRE XIX.
_Madrid, 15 août 1680._
J'ai une véritable impatience d'avoir de vos nouvelles; j'en ai beaucoup aussi d'en apprendre de Paris, puisqu'on y parle sans cesse de guerre, sans que je comprenne encore qui commencera à la déclarer. Les Espagnols ne sont pas en état de la soutenir. Leur misère passe tout ce qu'on en peut imaginer. Il est vrai qu'ils espèrent, ou, pour mieux dire, qu'ils croient sûrement que l'Empereur, l'Angleterre et la Hollande se joindront à eux. Le prince de Parme doit partir aujourd'hui pour aller commander en Flandre. On dit ici qu'ils n'ont pas voulu qu'elle s'achevât de perdre, sans un Espagnol naturel. Notre marquis _de Grana_ a le coeur bien envenimé contre la France; et, s'il étoit secondé par tout ce qu'il voudroit bien mettre contre nous, il tailleroit ce qu'il appelle de la besogne. Il est galant homme, il a de l'esprit; mais, dans ses manières de parler, on le prendroit pour être né sur les bords de la Garonne.
Nous avons été ici en véritable péril de mourir des excessives chaleurs. La beauté et la fraîcheur de la reine n'en ont point souffert. Elle m'a promis de me donner un petit coffre pour vous. Dès que je l'aurai, je chercherai une voie pour vous le faire tenir. Elle me paroît fort souhaiter votre amitié; je l'assure aussi qu'elle a raison de la souhaiter.
Je voudrois que l'on crût un peu moins aux horoscopes; je ne me reprocherai jamais d'avoir eu, sur ce sujet, de pernicieuse complaisance, et de n'avoir pas fait mon possible pour désabuser des faussetés qui s'y trouvent.
Il y a, dans la boîte que vous recevrez par le marquis _de Ligneville_, deux paires de bas de soie, des pastilles d'ambre dans une bourse, et un oeuf d'aventurine avec des pastilles dedans, dont je crois que le goût ne vous déplaira pas. Je vous fais ce détail de peu d'importance, afin que vous vous aperceviez si l'on en prenoit quelque chose.
La connétable _Colonne_ est dans la maison de son mari, assez inquiète de ce qu'elle deviendra, car elle n'est nullement résolue de s'en retourner en Italie avec lui. Elle voudroit bien pouvoir rentrer en ce temps-là dans un couvent à Madrid; bien entendu d'en sortir peu après, et de s'en aller, tant que terre la pourra porter, en Flandre, en Angleterre, en Allemagne; car, pour en France, elle a peur qu'on ne l'y veuille pas souffrir. Vraiment c'est un original qu'on ne peut assez admirer, à le voir de près, comme je le vois. Elle a ici un amant; elle me veut faire avouer qu'il est agréable, qu'il a quelque chose de fin et de fripon dans les yeux. Il est horrible; mais ce n'est pas ce qui devroit diminuer son inclination et la rebuter, au prix d'une autre petite chose qui ne vaut pas la peine d'en parler; c'est que cet amant ne l'aime point du tout, à ce qu'elle m'a dit. Elle se trouve heureuse cependant qu'il soit comme cela; parce que, s'il répondoit un peu à ses sentimens, les choses feroient encore plus d'éclat. Elle ne déplaît point; elle s'habille à l'espagnole, d'un air beaucoup plus agréable que ne font toutes les autres femmes de cette cour. Elle a trois grands fils mal élevés; l'aîné va épouser une des filles du duc _de Medina Celi_, premier ministre; mais vous ne vous souciez guère de tout cela.
Il est fort question ici que, dans peu, la duchesse _de Terranova_ quittera sa place de _camarera mayor_ qui sera, à ce qu'on dit, donnée à la duchesse _d'Albuquerque_. C'est une joie dans cette cour; car cette première n'y est pas aimée. Pour moi, il ne m'importe, pourvu que la reine s'en trouve bien. Adieu, ma très-chère madame; dites-vous souvent que je vous aime de tout mon coeur.
LETTRE XX.
_Madrid, 29 août 1680._
Je ne reçois point de lettres, madame; je n'ai point de vos nouvelles, et j'en voudrois savoir préférablement à toutes celles qu'on me peut mander de Paris. Comment vous portez-vous? Que faites-vous du matin jusqu'au soir? Combien serez-vous à Lyon? Après cela, je vais vous dire des miennes, qui ne sont pas des plus agréables. La misère augmente ici tous les jours, et les monnoies n'y sont point rehaussées. De douze mille écus que le roi donne à M. _de Villars_, ce n'est à Madrid qu'environ cinq mille cinq cents écus. Notre maison nous coûte neuf mille fr. de loyer. Voyez ce qui reste pour toutes sortes d'autres dépenses. M. _de Villars_ veut donc me renvoyer pour se loger moins chèrement, et ne garder que très-peu de gens après mon départ. C'est une chose fort triste pour moi que cette séparation, attachée comme je le suis à M. _de Villars_, et fort triste aussi par ne trouver d'autre moyen de soulager sa dépense. J'ai été quelque temps sans dire ce projet à la reine, et quand je le lui ai appris, elle n'a pu le croire, ni s'y résoudre. Il y a plus d'honneur que de vanité à se persuader que cette pauvre princesse me regretteroit en demeurant en Espagne dans son triste palais, et ses tristes petites occupations. On lui a changé de _camarera mayor_: c'est, depuis deux jours, que la duchesse _d'Albuquerque_ remplit cette place. La reine s'en accommodera mieux que de celle qu'elle avoit. Quel pays, madame, que celui-ci! Il faut bien aimer M. _de Villars_, pour sentir de la peine à le quitter; mais, à force aussi qu'on s'y ennuie, je désire qu'il n'y soit pas sans moi, puisqu'il n'y peut trouver mieux. Je sens une grande consolation d'avoir passé cette horrible canicule, dont je vous ai parlé, sans y avoir succombé. Il est mort ici une infinité de gens, et j'avois beaucoup de peur pour notre maison. Mais, ma chère madame, quand aurai-je de vos nouvelles? Vous aurez, par un homme qui partira bientôt, ce petit coffre de la reine, plein de pastilles à manger.
LETTRE XXI.
_Madrid, 5 septembre 1680._
Je vous ai mandé par ma dernière lettre la destitution de la duchesse _de Terranova_; qu'on avoit mis à sa place la duchesse _d'Albuquerque_; et que je ne pouvois être ni aise ni fâchée de ce changement, que selon que la reine s'en trouveroit bien ou mal. Quoique madame _de Terranova_ ait une grande aversion pour la France et pour les François, elle m'a toujours traitée fort honnêtement. On croit que la reine n'aura pas sujet de se repentir de ce changement. L'air du palais est déjà tout autre, et le roi aussi. Sa majesté a permis à la reine de ne se coucher plus qu'à dix heures et demie, et de monter à cheval quand elle voudra, quoique cela soit entièrement contre l'usage. Il lui a accordé encore une chose qui lui a donné une grande joie. Il y a trois ou quatre jours que me voyant entrer dans sa chambre, elle vint au-devant de moi avec un air de gaîté extraordinaire, et me dit: _Ne direz-vous pas oui à ce que je vais vous demander?_ C'étoit que le roi vouloit bien que ma fille eût l'honneur d'être une de ses dames. Elle en étoit transportée. Vous jugez bien avec quel respect et quel plaisir je reçus ce qu'elle me disoit; mais elle fut un peu mortifiée quand je lui répondis que je croyois qu'il falloit, avant que d'accepter cet honneur, que M. _de Villars_ en eût la permission du roi, notre maître. Ma fille ne s'en sent pas de joie. A son âge, combien ne se figure-t-on point de plaisirs dont, selon les apparences, elle ne jouiroit pas long-temps? Elle auroit d'illustres compagnes; car ce ne sont que des filles des maisons de Portugal, Aragon, Mauriquès, Castille; enfin tout ce qu'il y a de plus grand dans le royaume. Elles ont beaucoup de petites fonctions. La plupart n'omettent rien de celles qui regardent la galanterie.
L'on ne parle plus de guerre ici. Ce n'est pas ce qui me rassureroit.
Adieu, madame; je vous quitte pour m'aller parer. La reine vient de me mander que c'est aujourd'hui le jour de la naissance de notre roi, et que je ne manque pas d'aller au palais avec tout ce que j'ai de diamans. Si j'avois pu ce matin être à sa toilette, je lui aurois conseillé de n'affecter pas trop de magnificence ce jour-ci; car elle ne fera plaisir à personne; et je suis assurée que le roi, son oncle, l'en dispenseroit volontiers.
LETTRE XXII.
_Madrid, 12 septembre 1680._
J'ai enfin reçu deux de vos paquets de Lyon, madame, et j'ai fort peu de temps à y répondre, parce que le courrier part ce soir. J'étois affligée de ne point recevoir de vos nouvelles; mais je ne l'étois point de l'appréhension que vous m'eussiez oubliée. Vous me parlez de la peste, et de la peine où vous en êtes pour moi. Elle ne m'a point approchée, Dieu merci, et il faut espérer qu'elle laissera Madrid hors d'intrigue. Vous me parlez encore d'une autre peste, qui est la continuation de la misère où l'on est ici. Elle augmente toujours, et les monnoies ne haussent point. Je ne vous ai que trop entretenue de tout cela; je ne veux point que vous y fassiez de réflexion. Vous êtes vive, et vous m'aimez. Pensez une fois, et puis n'y pensez plus, que les douze mille écus qu'on a d'appointemens, ne font ici que cinq mille cinq cents écus, et que nous payons neuf mille francs de loyer de notre maison. Je vous ai déjà mandé que M. _de Villars_, ne pouvant plus subsister, prenoit la résolution de me faire partir d'ici le mois prochain. Le marquis _de Grana_, qui est riche par lui-même, par ce que son maître lui donne, et par les pensions qu'il tire de cette cour, dit bien aussi qu'il n'y peut pas subsister. Qu'il est gascon, cet Allemand! un peu hargneux sur les affaires de France, et sur tout ce que projette et exécute le roi, notre maître.
Mais votre portrait, que vous me faites espérer, il faut le confier à mes enfans qui seront à Paris avant la fin de ce mois. En vérité, je ne puis vous dire le plaisir que vous me faites. Je ne croyois plus être aussi sensible que je trouve que je le suis sur cette sorte de joie. Mes enfans vous auront vue à Lyon. Qu'ils auront été aises, s'ils tiennent de leur mère!
On se trouve toujours bien du changement de la _camarera mayor_. L'air du palais en est tout différent. Nous regardons présentement la reine et moi, tant que nous voulons, par une fenêtre qui n'a de vue que sur un grand jardin d'un couvent de religieuses qu'on appelle _l'Incarnation_, et qui est attaché au palais. Vous aurez peine à imaginer qu'une jeune princesse, née en France, et élevée au Palais-royal, puisse compter cela pour un plaisir; je fais ce que je puis pour le lui faire valoir plus que je ne le compte moi-même. Il y a neuf jours qu'on soupçonnoit encore qu'elle étoit grosse. Pour moi, je ne le soupçonne pas. Le roi l'aime passionnément à sa mode, et elle aime le roi à la sienne. Elle est belle comme le jour, grasse, fraîche; elle dort, elle mange, elle rit; il faut finir là; et, avec tout l'esprit que vous avez, je vous défie de deviner tout ce que j'aurois à vous dire ensuite de tout cela.
Adieu, ma chère madame; je voudrois bien écrire encore, si j'en avois le temps; mandez-moi ce que vous saurez de la paix et de la guerre.
Vous recevrez un petit paquet que je ne vous envoie, que parce qu'il ne vous coûtera rien de port; car, pour peu que vous en payassiez, ce seroit plus qu'il ne vaut: c'est pourtant la reine d'Espagne qui vous l'envoie.
Je rends mille grâces à M. _de Coulanges_, de sa prose et de ses vers. La marquise _d'Uxelles_ m'avoit envoyé ceux qu'il avoit faits pour elle, en passant à Châlons-sur-Saône.
LETTRE XXIII.
_Madrid, 26 septembre 1680._
Je reçois présentement vos lettres. Je dirai aujourd'hui à la reine tout ce que vous m'écrivez d'honnête et d'obligeant pour elle. Que dix-huit ans et une heureuse disposition à croire tout ce qu'on souhaite, sont choses agréables, et conservent bien la santé et la beauté! Pour moi, je lui dis tous les jours que, par malheur, j'ai toute ma vie été opposée à cette heureuse situation.
Celle de la pauvre connétable _Colonne_ est à présent bien détestable. Il y a plus de deux mois que je lui ai prédit ce qui arriveroit. Mais, sans nulle réflexion, elle vivoit au jour la journée, comptant qu'on la laisseroit jouir de la liberté de sortir de sa maison, de faire des visites, et qu'on ne parleroit de rien qu'après les noces de son fils aîné. Il y a douze ou quinze jours qu'on lui vint signifier, de la part du roi, qu'il ne se mêloit plus de ses affaires, et qu'elle songeât à obéir à son mari, qui vouloit la mener ou l'envoyer en Italie. Le lendemain, elle eut une défense de ne plus sortir de chez elle; le jour d'après, de ne plus voir personne; et, à tout moment, elle est dans les horreurs qu'on ne l'entraîne avec violence, et qu'on ne la mette dans une litière pour la mener où il plaira à son mari. Je ne veux pas justifier sa conduite passée, mais il faut convenir, en s'en souvenant, qu'elle a bien sujet de ne vouloir pas se confier à un mari italien. Elle fait ce qu'elle peut pour obtenir qu'on l'enferme ici dans le plus austère couvent qu'il y ait. Je ne sais pas ce qu'on lui accordera: elle n'a contre elle que le roi, le premier ministre, son mari, toute la famille _Balbasès_. Elle me fait beaucoup de pitié.
Si j'en juge par les amples relations de Madame[21] à la reine d'Espagne, jamais les plaisirs n'ont été pareils à ceux dont on jouit à Versailles.
M. _de Villars_ dit toujours qu'il veut me renvoyer, à cause que la misère augmente à Madrid, et que, sans moi, il fera beaucoup moins de dépense. Je ferai tout ce qu'il voudra, quoiqu'avec peine, si je le laisse dans un lieu aussi triste, et dans un état aussi chagrinant que le sien. Jusqu'ici, on ne nous a point encore ôté le bien de la santé; mais ce bien est fragile et très-sujet à ne point durer, sur-tout quand on n'est plus jeune[22]. Adieu, madame; tels que nous sommes, c'est entièrement à vous.
LETTRE XXIV.
_Madrid, 10 octobre 1680._
Permettez-moi, madame, de vous parler, avant toute chose, d'une petite bagatelle qui arriva hier à sept heures du matin. Ce n'est qu'un violent tremblement de terre qui dura la longueur d'un _miserere_. M. _de Villars_ dans son lit et moi dans le mien, le sentîmes remuer. Il se leva, s'imaginant qu'à cause des horribles pluies, les fondemens de la maison s'écrouloient. Pour moi, je m'écriai, assez effrayée, que c'étoit la terre qui trembloit. Il vint trois secousses qui donnèrent un mouvement à toute la maison, comme pourroit être celui d'un arbre agité du vent. Les prêtres dans les églises où ils disoient la messe, eurent de la peine à empêcher que le calice ne fût renversé. La plupart des hommes et des femmes couroient en chemise dans les places et dans les rues, sans savoir où se cacher, pour éviter l'accablement dont ils se croyoient menacés par la ruine des maisons. Je n'avois pas imaginé qu'à tous les désagrémens d'Espagne, il se fût joint celui de s'y voir englouti dans la terre, qui s'est ouverte en quelques endroits, ou écrasé sous les ruines des maisons; car jamais on n'a vu ici de ces tremblemens. Hier, à tout moment, je croyois que cela alloit recommencer. Comme les pluies recommencent, il se pourra bien faire qu'il reviendra encore quelque tremblement. Je souhaite avoir cette singularité par-dessus vous, et que vous n'éprouviez de votre vie ce qu'on pense en pareille occasion. Je ne sais point encore si le tremblement de terre aura été jusqu'à l'Escurial, où cette cour est depuis lundi dernier. Je fus, dimanche au soir assez tard, avec la reine, qui n'avoit pas beaucoup d'envie d'aller en ce lieu, dont les plus grandes beautés sont les magnifiques places qu'on a fabriquées pour mettre les corps des rois et des reines après leur mort. Elle n'a pas laissé de marquer de la joie d'y aller, pour faire voir sa complaisance pour les volontés du roi. Elle m'écrivit, le lendemain, qu'elle n'avoit pas trouvé tout ce que je lui avois dit de cette maison; car il est vrai que je lui en avois parlé à lui donner de l'envie d'y aller. Je ne vous dis point tout ce qu'elle m'a dit, ni tout ce qu'elle m'a écrit sur la peur qu'elle a que je ne m'en aille. Elle ne le peut croire par cette heureuse facilité qu'elle a à se persuader tout ce qui lui peut ôter du chagrin. Elle me fit savoir, avant que de partir pour l'Escurial, que, sans m'en parler, elle avoit écrit d'une sorte à _Monsieur_ sur mon sujet, qu'elle ne pouvoit pas croire qu'il n'eût assez de crédit pour obtenir qu'on m'accordât de ne point m'en aller, et qu'elle avoit représenté les raisons et les véritables besoins qu'elle croit avoir que je ne parte pas d'ici. Je l'ai suppliée de se préparer au peu d'effet qu'aura sa lettre; et j'ai ajouté que, si elle m'avoit fait l'honneur de m'en demander mon avis, je lui aurois dit de marquer simplement le bonheur que j'avois de lui plaire, et de n'insister point sur autre chose. Quoi qu'il arrive de cette lettre, je lui en aurai autant d'obligation que si le succès en étoit heureux; mais je ne m'y attends pas.
Je ne puis finir celle-ci, sans vous parler de quelle manière cette cour se prépare pour les voyages, qui ne sont jamais qu'à l'Escurial ou Aranjuez. Il en coûte au roi des sommes immenses; il n'y a pourtant que sept lieues; mais les voleries, sur cela, vont toujours leur chemin. Il y a, pour le moins, ce jour-là, cent cinquante femmes du palais, soit _segnoras de honor_, ou dames qui sont comme les filles d'honneur en France, ou _camaristes_ ou leurs _criadas_, ou servantes. Pour les _segnoras_, ce sont de vieilles veuves, toujours habillées et coiffées de la même sorte; les dames sont en leur plus beaux habits, avec des chapeaux et des plumes, assez galamment mises, et sur leurs épaules ce qu'elles appellent _mantilles_: ce n'est ni manteau, ni écharpe; cela est de velours en broderie d'or et d'argent; les unes les ont vertes, les autres incarnates. Elles les portent d'un air particulier, un bout qui passe sous le bras, et l'autre sur l'épaule, en sorte qu'elles ont un bras dégagé. Voilà ce qu'elles ont de meilleure grâce. Tous les galans les voient monter en carrosse, et font leur chemin en galopant après elles. Plusieurs de ces messieurs, sur de beaux chevaux, suivent _incognito_, avec des bonnets qui s'abattent, et qui leur cachent le visage. Ils ne sont pas, pour cela, inconnus à leurs dames. La reine avoit, le jour qu'elle fut à l'Escurial, un chapeau avec des plumes jaunes et noires; mais, pour, ces _mantilles_, il est écrit qu'il faut que les reines n'en portent point, en dussent-elles mourir de froid. Je ne pourrai vous faire comprendre comme cette princesse est embellie, crue et engraissée; un teint admirable; elle s'aime aussi passionnément. L'ordre de ce voyage de l'Escurial est que la cour y séjourne jusqu'à la Toussaint. Le lendemain, leurs majestés font prier Dieu solemnellement pour tous les rois et reines, qui sont là devant leurs yeux; et, le jour d'après, ils reviennent à Madrid avec le même équipage qu'ils en sont partis. Mais, si j'étois à leur place, je n'y reviendrois pas, et j'établirois ma cour en un autre lieu, où la terre ne trembleroit point.
Si le courrier n'alloit partir, je crois que je vous écrirois jusqu'à demain. Quel signe est-ce, madame? car je n'aime point du tout à écrire.
LETTRE XXV.
_Madrid, 31 octobre 1680._
J'attends la reine à son retour de l'Escurial, pour lui faire voir tout ce que vous me dites d'elle dans votre lettre. Elle a été deux jours malade. J'y envoyai aussitôt, pour m'offrir de l'aller servir. Ce n'étoit rien, et j'en fus doublement aise; car nous avons souhaité, M. _de Villars_ et moi, qu'elle fût un peu sous sa propre conduite, et que l'on vît que je ne suis pas bien empressée de la cour. On dit qu'il s'est passé plusieurs petites affaires; si j'avois été là, nous n'aurions pas été d'accord; car je l'aurois suppliée de n'abuser pas de la permission qu'on lui donnoit de monter à cheval, et de ne s'en servir que rarement. Elle m'a souvent honorée de ses lettres. Elle est toujours persuadée qu'il est impossible que je m'en aille. Cependant, si M. _de Villars_ avoit eu de l'argent pour me faire partir, je crois que je serois déjà bien loin. Je pense vous avoir écrit que ma fille ne seroit point dame de la jeune reine. On dit que c'est une loi indispensable qu'il faut demeurer dans le palais; qu'il est de toute nécessité d'y faire de la dépense, et que dix mille francs ne suffiroient pas: au moins quatre ou cinq femmes pour servir; un ordinaire, des meubles, des habits, et, au bout de tout de cela, entre vous et moi, une vie fort ennuyeuse, et qui ne promet pas une fortune assurée. Je ne puis, ma chère dame, vous en dire davantage; il le faudroit pourtant, si je voulois vous faire comprendre mille choses que, malgré tout l'esprit que vous avez, vous ne pouvez pénétrer de si loin. Je vous prie encore que vous ne vous amusiez point, s'il se peut, à faire des réflexions sur notre malheureux état, état dont, par discrétion, je vous cache plus de la centième partie du désagrément. Pour m'en remettre, j'use du charmant remède de songer que je ne suis rien moins que jeune, que la mort approche, et qu'il est meilleur qu'elle nous trouve dénués de tout ce qui compose les plaisirs de la vie. Pour vous, madame[23], qui la pouvez envisager d'une plus longue durée, vous avez de quoi être plus vive et plus sensible aux injustices de la fortune. Je ne vous dis point tous les souhaits que je fais pour qu'elle puisse changer, et à quel point, si on le mérite, je vous crois digne d'être heureuse; mais, madame, quel trésor, si nous pouvions découvrir et mettre en usage le secret d'être véritablement dévotes, et de nous en servir pour l'autre vie! Je ne me saurois plaindre de ce que nous souffrons, tant que Dieu me conservera mes enfans[24], que j'aime tendrement.