Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger

Part 16

Chapter 163,640 wordsPublic domain

Madame _de l'Enclos_ vouloit faire de Ninon une dévote; mais M. _de l'Enclos_, homme d'esprit et de plaisir, se chargea lui-même de l'éducation de sa fille, et donna une direction toute différente à ses inclinations.

_Ninon_ perdit ses parens de bonne heure: dès l'âge de quinze ans, elle se trouva maîtresse d'elle-même, et d'une fortune que les dissipations de son père avoient considérablement réduite. Elle mit son bien à fonds perdu, et se fit, par ce moyen, un revenu suffisant pour vivre dans l'aisance, et même obliger ses amis au besoin. Elle sut économiser sans avarice, et dépenser sans profusion.

Plusieurs fois elle fut recherchée en mariage; mais elle chérissoit trop l'indépendance pour contracter un pareil engagement.

Élevée dans les principes les moins sévères, et née avec des sens fort vifs, elle se livra toute entière aux plaisirs de l'amour. Nous n'entreprendrons point de faire l'apologie d'une conduite aussi peu retenue; en renonçant à la principale vertu de son sexe, Ninon a sans doute perdu une grande partie de ses droits à l'estime; mais s'il n'est pas permis de chercher à excuser ses torts, il doit l'être au moins de mettre sous les yeux du lecteur tout ce qui peut contribuer à les faire juger moins rigoureusement. M. _de l'Enclos_, professant ouvertement l'épicuréisme le plus relâché, avoit donné à sa fille des préceptes de volupté qu'il ne confirmoit que trop par sa manière de vivre; et l'on sait quelle influence exercent sur nos idées et nos actions de toute la vie, les discours et l'exemple des personnes qui ont présidé à notre éducation, sur-tout lorsque ces personnes nous ont été chères, et que leur doctrine a flatté nos goûts, au lieu de les contrarier. Abandonnée fort jeune à sa propre volonté, entourée de mille adorateurs que lui attiroient ses charmes, flattée d'inspirer de l'amour, ne pouvant s'empêcher d'en ressentir elle-même pour des hommes qui réunissoient presque tous aux grâces de l'esprit et du corps l'éclat d'une grande fortune ou d'un grand nom, comment _Ninon_ se seroit-elle défendue contre tant de séductions? Elle y céda sans résistance; mais si elle fut foible, elle ne fut point vile. Quoiqu'elle eut le tort très-grand de ne considérer l'amour que comme une sensation et non point comme un sentiment, on ne voit pas que ce travers d'opinion, qui auroit pu l'entraîner aux choix les plus honteux, lui en ait jamais fait faire un seul que la délicatesse la plus platonique eût pu désavouer. La liste de ses amans est nombreuse; mais il n'y figure aucun nom que, pour son honneur, on soit fâché d'y trouver inscrit; ce sont les _Condé_, les _la Rochefoucauld_, les _Longueville_, les _Coligni_, les _Villarceaux_, les _Sévigné_, les _d'Albret_, les _d'Estrées_, les _Gersey_, les _d'Effiat_, les _Clérembault_, les _la Châtre_, les _Bannier_, les _Gourville_, etc. Mais ce qui établit sur-tout une prodigieuse différence entre _Ninon_ et les autres femmes qui, comme elle, ont fait de l'amour une sorte de profession, c'est qu'elle ne trafiqua point de ses faveurs. Par inclination, par caprice ou même par vanité, elle les accordoit en pur don à l'amabilité, au mérite, à la célébrité; mais jamais elle ne les vendit à la richesse. Elle poussoit, dit-on, les scrupules du désintéressement jusque-là, que ceux dont elle avoit satisfait les désirs, en perdoient le droit de lui faire accepter les dons les plus légers.

Celle qui rejetoit les présens de l'amour comme un salaire offensant, n'étoit pas faite pour retenir les dépôts de l'amitié. _Gourville_, obligé de fuir du royaume, avoit confié vingt mille écus en or à _Ninon_, dont il étoit alors l'amant, et remis pareille somme entre les mains d'un personnage fameux par l'austérité de ses moeurs. _Gourville_ revint. L'ecclésiastique (c'en étoit un) nia le dépôt. _Gourville_, à qui _Ninon_ dans l'intervalle avoit donné un successeur, lui fit l'injure de la croire aussi peu fidèle en affaires qu'en amour, et il doutoit si peu de son malheur qu'il s'épargnoit jusqu'à la peine d'aller s'en assurer. _Ninon_ l'envoya chercher. «Mon cher _Gourville_, lui dit-elle, il m'est arrivé un grand malheur pendant votre absence. J'ai perdu le goût que j'avois pour vous; mais je n'ai pas perdu la mémoire. Voici les vingt mille écus que vous m'avez confiés à votre départ de Paris. Ils sont encore dans la cassette où vous les avez serrés vous-même.»

_Ninon_ ne trahissoit point ses amans; elle cessoit de les aimer et le leur disoit. Ce ne fut que pour se soustraire aux fatigantes importunités de _la Châtre_, qu'elle lui signa ce fameux billet, où elle faisoit de tous les sermens celui qu'elle étoit le moins en état de tenir, le serment de n'en aimer jamais d'autre de sa vie; et elle ne se crut pas liée un seul instant par un engagement aussi téméraire. Au reste il est certain, d'après son caractère, que si le porteur de cette risible cédule eût été de retour auprès d'elle, quand il lui vint en fantaisie de manquer à la foi jurée, elle lui auroit ingénument confié à lui-même que son billet ne valoit plus rien.

Volage en amour, mais non point perfide, _Ninon_ étoit en amitié d'une constance à toute épreuve. Ses amans, en cessant de l'être, devenoient ses amis, et c'étoit pour toujours. L'amitié étoit le seul sentiment respectable à ses yeux, et elle en remplissoit religieusement tous les devoirs. J. J. _Rousseau_ a dit: «Je n'aurois pas plus voulu d'elle pour mon ami que pour ma maîtresse.» On ne voit pas trop par quel motif il eût répugné si fort à être l'ami de _Ninon_; on expliqueroit plus facilement encore pourquoi il eût refusé d'être son amant, quoiqu'à dire vrai, _Rousseau_ lui-même eût peut-être eu bien de la peine à se défendre de ses charmes, si elle se fût mis en tête de venir à bout de sa philosophie.

Tous ses contemporains s'accordent à la peindre comme la plus séduisante des femmes. Sa taille, disent-ils, étoit pleine de grâce et de noblesse; sa figure n'étoit pas parfaitement régulière, et n'avoit point ce grand éclat de beauté qui frappe d'abord; mais l'examen y faisoit découvrir une foule d'agrémens et de finesses qui la faisoient préférer aux figures les plus correctes et les plus éblouissantes. Elle dédaignoit le luxe des habits, ou plutôt, par une coquetterie mieux entendue, elle le rejetoit comme contraire aux intérêts de sa beauté. Une propreté recherchée, une simplicité élégante faisoient tous les frais de sa parure. Les charmes de sa personne se conservèrent si long-temps, ils diminuèrent d'une manière si lente et si peu sensible, qu'elle prolongea le don de plaire et d'exciter le désir, jusqu'à un âge où toutes les autres femmes sont trop heureuses de ne pas exciter le dégoût. On prétend qu'à quatre-vingts ans elle inspira une vive passion à l'abbé _Gedoyn_. _Voltaire_ ne rejette point entièrement cette anecdote, comme quelques autres ont fait; mais à l'abbé _Gedoyn_ il substitue l'abbé _de Château-Neuf_, et il rabat dix années de l'âge attribué à _Ninon_ quand elle fit sa dernière folie. Au compte même de _Voltaire_, c'est encore avoir poussé bien loin sa carrière amoureuse. L'abbé _Fraguier_, qui n'avoit connu _Ninon_ que dans un âge déjà très-avancé, disoit que _quiconque vouloit faire attention à ses yeux, pouvoit y lire encore toute son histoire_. _Chaulieu_ exprimoit autrement la même idée: _L'amour_, disoit-il, _s'étoit retiré jusque dans les rides de son front._

L'esprit de _Ninon_ n'étoit pas moins célèbre que ses charmes. Elle l'avoit tout à la fois agréable et solide. Elle se l'étoit formé de bonne heure par la lecture de nos meilleurs écrivains. A l'âge de dix ans, _Montaigne_ et _Charron_ étoient ses livres favoris. Elle parloit avec facilité l'italien et l'espagnol. Elle évitoit avec un soin extrême le ridicule si commun parmi les femmes qui se croient ou sont en effet plus instruites que les autres, celui de faire parade de leur savoir. _Mignard_ se plaignoit de ce que sa fille, depuis madame la comtesse _de Feuquières_, manquoit de mémoire: _Vous êtes trop heureux, Monsieur_, lui dit _Ninon_, _elle ne citera point_. «Son entretien étoit doux et léger, dit l'abbé _Fraguier_: le contraire la blessoit, mais il n'y paroissoit point.» Elle n'avoit pas négligé les arts agréables; elle dansoit avec grâce, chantoit avec goût, et jouoit très-bien du clavecin, du luth, du tuorbe et de la guitare.

Tant d'agrémens réunis ne pouvoient manquer d'attirer chez elle l'élite de la cour et de la ville. Les hommes les plus distingués par la naissance, l'esprit et les talens, lui faisoient une cour assidue. Les mères ambitionnoient pour leurs fils l'avantage d'être admis chez _Ninon_, auprès de qui ils se formoient aux manières et au ton de la bonne compagnie. Cette faveur n'étoit point accordée indistinctement à tous ceux qui la sollicitoient. Un mérite reconnu, ou d'heureuses dispositions pour en acquérir, étoient, avec la probité, les seuls titres qui pussent la faire obtenir. _Ninon_ n'y fut trompée qu'une fois. A la sollicitation d'un de ses meilleurs amis, elle avoit consenti à recevoir chez elle un M. _Rémond_, dont l'éducation ne lui fit point d'honneur. Il se signala bientôt dans le monde par toutes sortes de ridicules. On apprit à _Ninon_ qu'il alloit se vantant partout d'avoir été formé par elle. _Je suis comme Dieu, dit-elle, qui s'est repenti d'avoir formé l'homme._ _Chapelle_ fut exclus de sa maison, à cause de son ivrognerie, quoique ce défaut, qui est devenu le partage de la dernière classe du peuple, fût encore de mode alors parmi les plus honnêtes gens. _Chapelle_, offensé, jura que pendant un mois il ne se coucheroit pas sans être ivre, et sans avoir fait une chanson contre _Ninon_. Il tint parole, dit _Voltaire_.

On conçoit sans peine que les hommes, moins scrupuleux dans leurs liaisons de tout genre, aient recherché avec empressement la société d'une femme, disons le mot, d'une courtisane charmante, et se soient, en quelque sorte, fait un honneur d'y être admis; mais que des femmes, à qui le soin de leur réputation commandoit à cet égard la plus grande réserve, n'aient point rougi d'être ouvertement les amies de _Ninon_, voilà ce qui étonne avec raison, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par un mérite vraiment extraordinaire dans la personne qui les faisoit ainsi passer par-dessus les conseils du plus sage préjugé. Cela fait supposer aussi, que _Ninon_ mettoit dans sa conduite autant de décence extérieure qu'il en falloit, pour que des femmes honnêtes ne fussent point embarrassées chez elle de leur contenance. Mesdames _de la Suze_, _de Castelnau_, _de la Ferté_, _de Sulli_, _de Fiesque_, _de la Fayette_, _de Choisi_, _de Lambert_, _de Bouillon-Mancini_, _de Sandwich_, etc., furent liées avec elle d'une amitié très-étroite. Elle en avoit contracté une plus intime encore avec madame _de Maintenon_, lorsque celle-ci n'étoit que mademoiselle _d'Aubigné_ ou madame _Scarron_; elles couchèrent plusieurs mois ensemble dans le même lit, et l'on assure que mademoiselle _d'Aubigné_ enleva à _Ninon_, _Villarceaux_, son amant, sans que _Ninon_ en sût plus mauvais gré à l'un et à l'autre. Madame _de Maintenon_, parvenue au comble de la faveur, fit proposer à son ancienne amie de se faire dévote, et de venir auprès d'elle à la cour. _Ninon_ refusa. Ce ne fut pas la seule fois qu'elle sacrifia la fortune et la faveur à son amour pour le repos et la liberté. La reine _Christine_ fit en vain mille efforts pour l'emmener avec elle à Rome. _Christine_ dit en partant qu'elle n'avoit trouvé aucune femme en France qui lui plût autant que _l'illustre Ninon_. C'est dans une conversation avec cette reine que _Ninon_ qualifia les précieuses de _jansénistes de l'amour_. Madame _de Sévigné_ n'aimoit point _Ninon_. Dans plusieurs de ses lettres, elle parle d'elle avec très-peu de considération. Sa prévention est excusable; le marquis _de Sévigné_ s'occupoit peu de son avancement, mais en revanche il travailloit assez efficacement à déranger une fortune que sa mère mettoit tous ses soins à conserver. Madame _de Sévigné_ crut voir dans l'amour de son fils pour _Ninon_ la cause de son indolence et de ses dissipations. La _Champmêlé_, qui succéda à _Ninon_ dans le coeur du marquis _de Sévigné_, eut aussi sa part de la mauvaise humeur et des ressentimens de cette mère tendre et inquiète. En général, elle ne ménageoit aucun de ceux qu'elle croyoit pouvoir accuser du dérangement de son fils. Pour un ou deux soupers que celui-ci fit accepter à _Racine_ et à _Boileau_, elle parle quelque part d'eux, comme de poëtes faméliques, pour qui un repas pris en ville est une bonne fortune. Or, on sait que _Boileau_ recevoit chez lui les plus grands seigneurs, et que _Racine_ refusoit de dîner avec M. le duc _de Bourbon_, pour manger une carpe en famille.

Revenons à _Ninon_. Plusieurs beaux esprits du temps, plusieurs écrivains assez distingués la célébrèrent en prose et en vers. De ce nombre furent _Scarron_, _Regnier-Desmarais_, l'abbé _de Châteauneuf_ et _Saint-Evremont_. Ce dernier partageoit ses adorations entre elle et la fameuse duchesse _de Mazarin_. Tout le monde connoît le joli quatrain qu'il fit pour _Ninon_:

L'indulgente et sage nature A formé l'âme de _Ninon_, De la volupté d'Épicure, Et de la vertu de Caton.

Un hommage plus flatteur encore pour elle, c'est le cas que _Molière_ faisoit de son goût et de son esprit; il la consultoit, dit-on, sur tous ses ouvrages. Comme il lui avoit lu un jour son _Tartuffe_, elle lui fit le récit d'une aventure qui lui étoit arrivée avec un scélérat à peu près de la même espèce. _Molière_ rapporta qu'elle lui en avoit fait le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles, que, si sa pièce n'eût pas été faite, il ne l'auroit jamais entreprise, tant il se seroit cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que le _Tartuffe_ de mademoiselle _de l'Enclos_. _Voltaire_ trouve l'anecdote peu vraisemblable, quoiqu'on en ait pour garant l'abbé _de Châteauneuf_, qui disoit la tenir de _Molière_ lui-même. On peut l'adopter, en admettant que _Molière_ a parlé avec un peu trop de modestie sur son propre compte, et d'exagération sur celui de _Ninon_, qui l'avoit frappé d'admiration par son talent pour saisir et peindre le ridicule.

Ses contes et ses bons mots lui avoient fait de bonne heure une réputation. On cite d'elle une foule de réflexions profondes ou ingénieuses. Nous n'en rapporterons que quelques-unes. Elle eut, à l'âge de vingt-deux ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis déploroient sa destinée qui l'enlevoit à la fleur de son âge. _Ah!_ dit-elle, _je ne laisse au monde que des mourans._ Ce mot est bien philosophique. _La beauté sans les grâces_, disoit-elle souvent, _est un hameçon sans appât_. Elle disoit un jour à _Saint-Evremont_ qu'_elle rendoit grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et qu'elle le prioit tous les matins de la préserver des sottises de son coeur._ Elle prétendoit qu'_une femme sensée ne devroit jamais prendre d'amant sans l'aveu de son coeur, ni de mari sans le consentement de sa raison._ _Ninon_ avoit le talent des vers; mais elle en faisoit rarement usage. Le Grand-Prieur _de Vendôme_ avoit essayé inutilement de se faire aimer d'elle; indigné de ses refus, il mit un jour sur sa toilette ce quatrain:

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à tes foibles appas: Mon amour te prêtoit des charmes, Ingrate, que tu n'avois pas.

Elle y répondit par cette plaisante parodie:

Insensible à tes feux, insensible à tes larmes, Je te vois renoncer à mes foibles appas; Mais si l'amour prête des charmes, Pourquoi n'en empruntois-tu pas?

Le bonheur dont jouissoit _Ninon_ ne fut troublé qu'une fois, mais ce fut par l'accident le plus affreux. L'un des deux fils qu'elle avoit eus de _Villarceaux_, ignorant qu'elle étoit sa mère, devint éperdument amoureux d'elle, et lorsque voulant mettre fin à cette fatale passion, elle lui eût révélé le secret de sa naissance, l'infortuné jeune homme alla se poignarder de désespoir. Son autre fils, nommé _la Boissière_, fit une espèce de fortune; il devint capitaine de vaisseau, et mourut à Toulon, en 1732, âgé de 75 ans.

Tout le monde sait que _Voltaire_ fut présenté à _Ninon_ au sortir du collége par l'abbé de _Châteauneuf_, et qu'elle lui laissa par son testament deux mille francs pour acheter des livres.

_Ninon_ mourut à Paris dans sa maison de la rue des Tournelles, au Marais, le 17 octobre 1706, sur les cinq heures du soir, à l'âge de quatre-vingt-dix ans et cinq mois.

On a écrit plusieurs fois sa vie. _Voltaire_ impatienté de voir paroître tant de _mémoires_ sur elle, disoit: _Si cette mode continue, il y aura bientôt autant d'histoires de Ninon que de Louis XIV._

LETTRES

DE

MLLE. DE L'ENCLOS;

A M. DE ST.-EVREMONT,

ET

DE M. DE ST.-EVREMONT

A MLLE. DE L'ENCLOS.

LETTRE PREMIÈRE.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

Votre vie, ma très-chère, a été trop illustre pour n'être pas continuée de la même manière jusqu'à la fin. Que l'_enfer de_ M. _de la Rochefoucauld_[157] ne vous épouvante pas; c'étoit un _enfer_ médité, dont il vouloit faire une maxime. Prononcez donc le mot d'amour hardiment, et que celui de vieille ne sorte jamais de votre bouche. Il y a tant d'esprit dans votre lettre, que vous ne laissez pas même imaginer le commencement du retour. Quelle ingratitude d'avoir honte de nommer l'amour à qui vous devez votre mérite et vos plaisirs! Car enfin, ma belle gardeuse de cassette, la réputation de votre probité est particulièrement établie sur ce que vous avez résisté à des amans qui se fussent accommodés volontiers de l'argent de vos amis. Avouez toutes vos passions pour faire valoir toutes vos vertus. Cependant, vous n'avez exprimé que la moitié du caractère. Il n'y a rien de mieux que la part qui regarde vos amis; rien de plus sec que ce qui regarde vos amans. En peu de vers, je veux faire le caractère entier; et le voici formé de toutes les qualités que vous avez, ou que vous avez eues.

Dans vos amours on vous trouvoit légère, En amitié toujours sûre et sincère; Pour vos amans les humeurs de Vénus, Pour vos amis les solides vertus. Quand les premiers vous nommoient infidelle, Et qu'asservis encore à votre loi, Ils reprochoient une flamme nouvelle, Les autres se louoient de votre bonne foi. Tantôt c'étoit le naturel d'Hélène, Ses appétits, comme tous ses appas; Tantôt c'étoit la probité romaine, C'étoit d'honneur la règle et le compas. Dans un couvent, en soeur dépositaire, Vous auriez bien ménagé quelqu'affaire; Et dans le monde, à garder les dépôts, On vous eût justement préférée aux dévots.

Que cette diversité ne vous surprenne point.

L'indulgente et sage nature, A formé l'âme de _Ninon_, De la volupté d'Épicure, Et de la vertu de Caton.

LETTRE II.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

J'étois dans ma chambre, toute seule, et très-lasse de lecture, lorsque l'on me dit: voilà un homme de la part de M. _de Saint-Evremont_. Jugez si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J'ai eu le plaisir de parler de vous, et j'en ai appris des choses que les lettres ne disent point: votre santé parfaite et vos occupations. La joie de l'esprit en marque la force; et votre lettre, comme du temps que M. _d'Olonne_ vous faisoit suivre, m'assure que l'Angleterre vous promet encore quarante ans de vie; car il me semble que ce n'est qu'en Angleterre que l'on parle de ceux qui ont vécu au delà de l'âge de l'homme. J'aurois souhaité de passer ce qui me reste de vie avec vous: si vous aviez pensé comme moi, vous seriez ici. Il est pourtant assez beau de se souvenir toujours des personnes que l'on a aimées; et c'est peut-être pour embellir mon épitaphe que cette séparation du corps s'est faite. Je souhaiterois que le jeune[158] prédicateur m'eût trouvée dans la _gloire de Niquée_, où l'on ne change point; car il me paroît que vous m'y croyez des premières enchantées. Ne changez point vos idées sur cela; elles m'ont toujours été favorables, et que cette communication, que quelques philosophes croyoient au-dessus de la présence, dure toujours.

J'ai témoigné à M. _Turretin_ la joie que j'aurois de lui être bonne à quelque chose. Il a trouvé ici de mes amis qui l'ont jugé digne des louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en l'absence de la cour, il sera traité comme un homme que vous estimez. J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes, mais elles ne me siéent pas mal; j'ai toujours eu la mine grave. S'il est amoureux du mérite que l'on appelle ici _distingué_, peut-être que votre souhait sera accompli; car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.

J'ai su que vous souhaitiez _la Fontaine_ en Angleterre. On n'en jouit guère à Paris. Sa tête est bien affoiblie: c'est le destin des poëtes; le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pour _la Fontaine_. Il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense.

LETTRE III.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

M. _Turretin_ m'a une grande obligation de lui avoir donné votre connoissance. Je ne lui en ai pas une médiocre d'avoir servi de sujet à la belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute point qu'il ne vous ait trouvée avec les mêmes yeux que je vous ai vue: ces yeux, par qui je connoissois toujours la nouvelle conquête d'un amant, quand ils brilloient un peu plus que de coutume, et qui nous faisoient dire:

Telle n'est point la Cythérée[159], Quand d'un nouveau feu s'allumant, Elle soit pompeuse et parée Pour la conquête d'un amant; Telle ne luit en sa carrière Des mois l'inégale courrière; Et telle dessus l'horizon, L'Aurore au matin ne s'étale, Quand les yeux même de Céphalo En feroient la comparaison.

Vous êtes encore la même pour moi; et quand la nature, qui n'a jamais pardonné à personne, auroit épuisé son pouvoir à produire une petite altération aux traits de votre visage, mon imagination sera toujours pour vous cette _gloire de Niquée_, où vous savez qu'on ne changeoit point. Vous n'en avez pas affaire pour vos yeux et pour vos dents, j'en suis assuré. Le plus grand besoin que vous ayez, c'est de mon jugement, pour bien connoître les avantages de votre esprit, qui se perfectionne tous les jours. Vous êtes plus spirituelle que n'étoit la jeune et vive _Ninon_.

Telle n'étoit point _Ninon_, Quand le gagneur[160] de batailles, Après l'expédition Opposée aux funérailles, Attendoit avec vous en conversation Le mérite nouveau d'une autre impulsion.

Votre esprit, à son courage Qui paroissoit abattu, Faisoit retrouver l'usage De sa première vertu.

Le charme de vos paroles Passoit ceux des Espagnoles, A ranimer tous les sens Des amoureux languissans.

Tant qu'on vit à votre service Un jeune, un aimable garçon[161], A qui Vénus fut rarement propice, _Bussi_ n'en fit point de chanson.

Vous étiez même regardée Comme une nouvelle Médée; Qui pourroit en amour rajeunir un Éson. Que votre art seroit beau, qu'il seroit admirable, S'il me rendoit un Jason, Un Argonaute capable De conquérir la toison!

LETTRE IV.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

1696.